Nous sommes à la veille dune sortie
îs
qui aura pour but de percer les lignes Prussiennes, c'estlcbruitgénéral. Plusieurs indices annoncent un mouvement important : autour de Paris des marches et des rassemblements de troupes ; une grande quantité de canons sortis du palais de l'Industrie ; les grosses pièces des buttes Montmartre transportées, — sans que les journaux en aient parlé — aux forts de Yanves, d'Issy et au bastion 74 ; Tordre donné aux mobiles campés sous Paris de renvoyer en ville tous les objets et effets d'habillement qui gêneraient leur marche en avant, etc. Le général Trochu attend sans doute d'être averti que les troupes de province sont proches, pour attaquer, forcer les lignes et passer. C'est le cas de répéter le mot de Catherine de Médicis : « Ce n'est pas tout de couper, il faut coudre,), c'est-à-dire, se réunira l'armée extérieure ; et est-ce possible ?
Dans la lutte annoncée, j'aurai six de mes proches parents engagés.
Tous les journaux ont publié la proclamation où M. Gambetta ose flétrir la conduite du maréchal Bazaine, et l'accuser de trahison. Je m'étonne, je l'avoue, quand on insulte nos plus braves et nos plus habiles capitaines, et que, pour les remplacer, on appelle de son antre le misérable condottiere Garibaldi; je m'étonne qu'il se trouve des généraux qui
acceptent de commander des armées pour le compte d'hommes à qui la langue latine eût infligé le seul nom dont ils sont dignes, nebulo, que ne traduit qu'imparfaitement notre mot Français, drôle. La vraie cause de la fureur de cet orateur de café, c'est que, très probablement, le maréchal Bazaine a traité comme général de l'Empereur, à qui. il avait prêté serment, et non de la République issue de la Yillette et de Montmartre.
M.*** me disait, hier, qu'il y a douze jours qu'il n'a mangé de viande, il vit uniquement de riz et de café. Ceux qui souffrent le plus, en effet, ce sont les petits bourgeois de fortune moyenne. Les pauvres sont nourris par la ville, qui leur distribue des bons et des portions de cantines; mais les petits rentiers, les employés qui ont de médiocres traitements, les habitants des environs réfugiés à Paris, les commerçants qui ne vendent plus rien, etc., voilà les véritables pauvres. Ils n'ont pu faire de provisions, et le prix des comestibles devient exorbitant : on voit apparaître des comestibles inconnus, le beurre de coco, et c'est avec du suif que beaucoup de gens apprêtent leurs aliments ; le siège est réellement commencé.
18. — Hier, nous ont été communiqués plusieurs extraits de journaux Anglais relatifs à la reddition de Metz : ces documents ont
ému tout Paris, et sont le sujet de toutes les conversations. Je ne me trompais pas : le maréchal n'a pas cessé de se regarder comme soldat de l'Empereur. De ces documents et des correspondances Anglaises, il résulte que la reddition de Metz a eu deux causes : le manque de vivres, et la connaissance de l'horrible désordre auquel était livrée la France, et qui ne laissait aucun espoir d'être secouru. Pour le défaut de vivres, on ne saurait, hélas ! en douter, quand le gouvernementlui-même, dans le Journal Officiel, constate que les soldats étaient réduits à 400 grammes de pain depuis le lo octobre, et bientôt après à 200.
Dans cette extrémité, le général en chef voit la nécessité de traiter : il envoie à Versailles son aide de camp le général Boyer ; celui-ci, à son retour, communique à l'armée ce qu'il a appris de la situation de la France. Cette situation, quelle est-elle? L'anarchie sur toute la surface du pays, — Paris investi et condamné à succomber par la famine, — la discorde dans la capitale, — .un parti violent menaçant sans cesse de renverser le gouvernemeut de l'Hôtel de Ville, — le drapeau rouge flottant à Lyon, à Marseille, à Toulouse, — le désordre dans ces grandes villes livrées au despotisme d'un dictateur et de la populace, — et, pour tout résumer, l'absence complète d'un véritable gouvernement,
Qu'y a-t-il là qui ne soit vrai ? où est le mensonge?' L'article du Journal Officiel, en atténuant les faits, et en les discutant, ne les confîrme-t-il pas? n'est-il pas obligé d'avouer, aujourd'hui même, que « l'autorité est relâchée sur beaucoup de points, que des tentatives anarchiques se produisent, que le général commandant à Toulouse est arrêté, etc., que la République rouge existe à Marseille? » et aussi à Lyon, dont il ne parle pas, réticence que, chez d'autres, il appellerait Jésuitique.
Mais, et c'est ce qui excite la fureur de M. Gambetta, ces généraux n'ont pas songé à trahir, comme M. Trochu, et à reconnaître la légitimité de la République de MM. Favre et Rochefort. Dans sa colère, semblable à la folie d'un homme ivre, il leur jette les noms de traîtres, de lâches et de parjures. Ils sont infâmes, parce qu'ils ont traité au nom de l'Empereur, parce que le Souverain, qu'ils avaient servi puissant, ils se sont crus encore liés à lui malheureux ! — Yoilà où nous ont conduits les révolutions : le bien est appelé mal, et l'on qualifie de crime la fidélité à garder son serment!
« Nous tombons, du moins, avec honneur ! » s'est écrié avec larmes ce vaillant et noble vieillard, le héros Africain, Changarnier, qui n'est pas suspect de sympathies dynastiques. Non! général, vous n'aurez pas Yhonneur !
vous êtes déshonoré. Deux purs, honnêtes et irréprochables citoyens le déclarent à la France , M. Gambetta, et M. J. Favre, la face encore couverte des crachats du 31 octobre !
Ah ! quand on connaît les souffrances de ces valeureux soldats rongés par la famine, et dont la détresse touchait même l'ennemi, qui n'avait pas le courage de les empêcher de venir déterrer, à 100 pas de ses lignes, quelques racines pour soutenir leur misérable vie, la détermination du maréchal tentant, avec des troupes exténuées et des chevaux qui pouvaient à peine traîner les canons, une dernière sortie, et qu'on voit ce maréchal, ces généraux, ces officiers, tout « cet Etat-major de V Empire », comme dit le Journal Officiel, récompensés de leurs généreux efforts par les outrages d'un tribun d'estaminet, on se demande s'il ne se trouvera pas un de ces capitaines, qui ira fendre d'un coup de cravache la figure de cet insulteur, et lui infliger la flétrissure due à la calomnie et au mensonge !
La fureur de M. Gambetta et de ses complices est si aveugle qu'ils ne voient pas que l'intérêt même du maréchal Bazaine était de ne pas capituler, mais, au contraire, de tout faire pour forcer les lignes Prussiennes : sorti de Metz, il chassait les intrus de l'Hôtel de Ville, et il prenait aussitôt la première place, que nul ne lui aurait pu contester.
Ces documents prouvent, en outre: 1° que M. Jules Favre connaissait, par M. Thiers, la démarche du général Boyer, la reddition de Metz et, qu'en démentant le journal le Combat, il nous trompait ; — 2° que la Prusse était, le 15 octobre, disposée à traiter de la paix avec un gouvernement régulier, et à accorder des conditions qui seraient acceptées par les Chambres.
M. Etienne Arago est enfin parti de l'Hôtel de Ville : en prenant congé de ses subordonnés, il leur a dit qu'il espérait laisser parmi eux une bonne impression ; que, s'il n'avait pas eu le temps de faire beaucoup de bien-, il n'avait pas fait de mal. Ce vieux vaudevilliste n'a plus aucune notion du juste, il n'appelle pas mal faire, remplacer la statue d'un Prince valeureux, désintéressé, intrépide défenseur de sa patrie qu'il refusa d'abandonner, par celle du vil flatteur des rois, détracteur de son pays et insulteur de ses gloires, — ou instituer une Commission d'enseignement chargée d'introduire le matérialisme dans les écoles populaires, etc., etc. A peine parti, du reste, les langues se sont déliées, et l'on a appris que, depuis quelques jours déjà, il ne remplissait plus réellement les fonctions de maire : M. Ferry, qui enviait cette position, voyait, avec un mécon lentement peu dissimulé, la
différence de son traitement de membre du gouvernement et de celui de M. Arago, payé comme Préfet de la Seine, sur le pied de 480,000 francs par an, dit-on. Cette anomalie le choquait, lui, supérieur hiérarchique de M. Arago : il Ta fait évincer. Si Ton a attendu, pour le déclarer, c'est qu'il fallait une autre position à M. Arago. Heureusement, M. P. Clément, le savant historien, est mort : il était commissaire général des monnaies, poste élevé auquel l'avaient désigné ses travaux spéciaux sur les finances, Y administration de Colbert, les contrôleurs généraux, etc. Le gouvernement de l'Hôtel de Ville a jugé qu'il serait très bien remplacé par un ancien directeur de théâtre, failli non réhabilité \ M. E. Arago était, d'ailleurs, menacé depuis le 31 octobre, où sa conduite avait été plus qu'équivoque : plusieurs des journalistes radicaux qu'il avait introduits à l'Hôtel de Ville, sous le titre de secrétaires, secrétaires-adjoints, etc., avec des appointements de 5,000 francs, et que l'on voyait errer dans les couloirs, sans pouvoir deviner à quoi ils servaient (il y en avait dix ou douze), ayant étourdiment acclamé la Commune dans ce jour des surprises, avaient été obligés de s'en aller ; privé de son étatmajor, M. Arago devait, à son tour, disparaître.
Il esl évident que les fonctions de maire ont
un attrait particulier, puisqu'il est si difficile de décider à partir ceux qui ne sont pas réélus. Dans le XIIIe arrondissement, M. Passedouet refusait absolument de s'en aller ; il a fallu le menacer, pour l'y forcer. Dans le Ve, ce n'est pas encore fini : le fameux docteur Bertillon ne bouge de son fauteuil, il prétend rester ; il administre, il prend des arrêtés, etc. En vain, M. Yacherot, maire élu depuis dix jours, s'est plusieurs fois présenté; M. Bertillon ne semble pas comprendre et oppose la résistance de l'inertie. M. Vacberot, qui ne voudrait pas employer la violence, parlemente, envoie des députés, fait parler à l'Hôtel de Ville, se basarde à venir lui-même jusqu'à la porte de son cabinet; le docteur Bertillon demeure : hier, il tenait encore ; il est comme une place assiégée. On pense, cependant, qu'il fera ce que feront bientôt, pour Paris, nos gouvernants, MM. J. Favre et Trochu : il se rendra.
M. Prudliomme a parlé, et s'est fait applaudir au Collège de France : il a su, en effet, employer les expressions qui plaisent au vulgaire, il a vaulé « Y /tomme de cœur qui gouverna Paris », il a célébré « Yépée illustre de Garibaldi ». M. Prudhomme ignore la différence qu'il y a entre illustre et fameux : un homme illustre esl toujours grand, on peut
322 JOURNAL DE FIDTS
être, à la fois, fameux et coquin : on dit le fameux Cartouche. Ce membre de la famille Prudhomme est connu sous le nom de Legouvé.
On parle de rationner le pain : cette mesure serait prise, afin d'obvier à un inconvénient et à un abus imprévu. Comme le fourrage est très cher, beaucoup de personnes nourrissent leurs chevaux avec du pain. Les chevaux sont encore nombreux à Paris, et, quelle que soit la quantité de farines en magasin, on redoute avec raison ces consommateurs, sur qui Ton n'avait pas compté. Les soldats et mobiles sont rationnés : on leur donne une livre et demie de pain par jour; mais les mobiles, qui trouvent mauvais le lard et la viande de cheval, prétendent que cette ration de pain est tout à fait insuffisante.
Voici neuf jours qu'a été livré le combat d'Orléans ; pas de nouvelles depuis. Avant peu, on apprendra probablement que des forces supérieures Prussiennes ont repoussé les nôtres, et que ce succès qu'on a tant fait sonner, a été chèrement payé. Le gouvernement le sait peut-être déjà, mais il redoute la prostration où cette désillusion jettera Paris, et il attend. Une personne de ma connaissance l'affirme même, en raisonnant ainsi : « Le Journal Officiel de ce matin annonce
qu'on se fortifie dans Orléans, et qu'on croit pouvoir résister à des forces même puissantes. Le gouvernement dit qu'on croit pouvoir, donc il ne croit pas ; s'il le croyait, il dirait on est certain. Ce dont il est certain, c'est du contraire ; donc Orléans est sur le point de retomber au pouvoir des Prussiens. » — C'est aller vite î Mais mon ami prétend se tromper rarement, en jugeant les nouvelles données par le gouvernement, et son secret, ajoute-t-il, est à la portée de tout le monde. Il connaît les hommes de ce gouvernement : avant le 4 septembre, ils formaient ce groupe qui refusait systématiquement de voir et de dire la vérité, et qu'on appelait YOpposition. Aujourd'hui qu'ils sont au gouvernement, ils n'ont pas changé, ils sont toujours les mêmes. Aussi, il suppose toujours le contraire de ce qu'ils disent; s'ils affirment, il nie; s'ils nient, il affirme, et, ainsi, il ne se trompe pas.
Jamais il n'y eut plus d'affiches de spectacles, concerts, soirées musicales, matinées littéraires, etc., avec les chanteurs, actrices et étoiles à la mode de l'an passé. Un certain monde y court ; on s'y retrouve, on s'y presse, on y entend et l'on y fait des rodomontades : « Les Prussiens vont bientôt lever le siège; en province ils soni coupés, rejetés dans les Vosges ; il ne sera même pas besoin des francs-tireurs pour les poursuivre : les fem-
mes, les paysannes suffiront, avec leurs manche* à balai ! etc. » (Voir le Temps, 16 novembre.) Avec quel dédain les Prussiens doivent-ils lire ces insanités ! Que doit dire la province ? « Yoilà bien ces Parisiens, ils ne peuvent se passer de spectacles, même lorsque nos fils et les leurs tombent frappés sous leurs yeux ! Tout leur est prétexte pour s'amuser, ambulances, canons, blessés, misère, famine! et ils ne sauraient faire l'aumône, si la bourse ne leur est tendue par une belle dame aux yeux peints ! »
19. — Il est des chiffres qui épouvantent l'imagination : ce sont les chiffres publiés par les journaux et qui attestent retendue de nos pertes, et le nombre prodigieux, sans exemple jusqu'ici, de nos ennemis : 323,000 soldats Français sont prisonniers, plus , 4 maréchaux, 140 généraux, 10,000 officiers. On ne peut s'empêcher de penser à la défaite de Varus : c'est la même histoire, presque dans le même lieu, et les mêmes hommes, et le neveu de César peut encore s'écrier, après deux mille ans : « Varus ! rends-moi mes légions ! » Et, d'autre part, on nous révèle d'autres chiffres : 250,000 Allemands assiégeaient Metz; 75,000 Strasbourg; 100,000 autres Tout, Verdun, Phalsbourg, Mézières, New-Brisaeh, etc. Quelles armées pour tant d'entreprises à la fois ! s'ils avaient 250,000
hommes autour de Metz, ils n'en ont pas moins autour de Paris. En môme temps, deux grandes armées manœuvrent à l'Est et à l'Ouest. Le moins qu'ils soient! c est un million! Jamais, depuis l'ère Chrétienne, ne s'était vue pareille invasion. Il faut, pour trouver un point de comparaison, se reporter à la grande eteffroyable invasion des Barbares, au Ve siècle, dont le nombre, d'ailleurs, ne nous est pas, au juste, connu. La prodigieuse armée de Xerxès môme, qui couvrit la Grèce de sa multitude, et qu'on évalue à plus de deux millions d'hommes, ne se peut comparer à cette invasion des Germains modernes en France. Ces deux millions d'hommes ne comptaient que 5 à 600.000 combattants; tout le reste était un troupeau de valets, d'eunuques et d'esclaves, qui suivaient l'armée, sous les mille noms divers de la servitude Persane. Mais, ici, c'est un million d'hommes, qui s'étendent comme les eaux débordées, et tous ces hommes portent fusil et combattent. Ce n'est plus une armée marchant contre une armée, c'est une nation qui a rencontré une armée et l'a noyée dans son immensité. Et que l'on voie, par la promptitude avec laquelle tous ont passé le Rhin et se sont trouvés prêts, comme cette attaque était dès longtemps préparée ! Aussi, de toutes les lâchetés, les ingratitudes, les vilenies et les turpitudes qui forment la
trame de notre histoire depuis trois mois, ce qui m'indigne le plus, ce que je ne peux écouter sans frémissement, c'est cette accusation contre ma mère-patrie, aujourd'hui gisante, hlessée peut-être à mort : « C'est elle gui a provoqué la guerre ! » Maudits soient les Français apostats qui l'insultent dans une telle infortune et presque à son agonie ! je les renie pour mes concitoyens ; les Allemands me paraissent moins odieux que ces fils dénaturés !
La proclamation injurieuse et calomnieuse de M. Gambetta, accusant le maréchal Bazaine de trahison, continue à occuper l'opinion publique. Pour tous ceux qui ne sont pas infectés du virus révolutionnaire, cette accusation est un éloge, puisque tout ce que louent les révolutionnaires est mal, et tout ce qu'ils condamnent est bien. M. Gambetta écrit aujourd'hui à M. Jules Favre que « l'agitation causée par la reddition de liazaine commence à se calmer ». Cette agitation, c'est lui qui l'a causée, et il semble s'en étonner. Mais l'effet qu'il a produit par ses insultes a été plus étendu qu'il ne le pense lui-même : les symples soldats, en qui l'on a semé l'esprit de révolte, accueillent ces bruits avec d'autant plus de complaisance, qu'ils y trouvent l'occasion de censurer et d'accuser leurs supé-
rieurs. Deux jeunes zouaves du 1er régiment, qui me sont venus voir, sans permission bien entendu, n'ont pas dissimulé leurs dispositions : ils croient Bazaine traître, et répètent les infâmes accusations des journaux rouges et de l'avocat Gambetta. Aussi, tandis que les soldats Prussiens obéissent ponctuellement, sans regarder où on les mène et, par cette stricte obéissance, sont vainqueurs, les nôtres s'élèvent contre leurs officiers, murmurent de la discipline qu'on prétend leur imposer, et s'étonnent que « l'on soit si sévère pour des troupes telles que les zouaves ! » Et ils ajoutent, les malbeureux, qu'à une prochaine affaire, « ils tireront sur les officiers qui les trahissent ! » Ils n'en feront rien, je n'en doute pas, mais qu'espérer de soldats qui raisonnent comme des journalistes ! Notez que l'un de ces jeunes soldats est celui qui, il y a deux mois, voyait avec horreur l'insubordination Française, en la comparant à la discipline des zouaves Pontificaux. Quelques semaines de mauvais exemple ont suffi pour qu il parle et agisse comme les soldats les plus dévergondés.
20. — Le gouvernement se tait sur les suites de la reprise d'Orléans; mais, dans le public, le bruit se répand d'un échec de nos troupes, qu'auraient attaquées des forces considérables
venues de Paris, et môme, suivant quelquesuns, de l'Est. Si ce bruit se confirme, quelle espérance avons-nous d'être secourus? Le gouvernement aura à prendre un parti. Il y a deux mois, trois semaines même, il aurait traité de la paix ; dans quelques semaines, il traitera seulement de la reddition de la place.
M. Jules Simon s'est empressé de rappeler au Collège de France M. E. Quinet. Nous savons d'avance quel sera l'enseignement de l'homme qui a écrit qu'il fallait « étouffer le Catholicisme dans la boue » !
Mon ami, M. X. Marinier, a reçu une lettre de son frère, qui commande à Verdun : il lui annonce qu'il est à bout de ressources, et qu'avant quinze jours il sera forcé de capituler. Ce sera, là encore sans doute, une occasion pour les hommes de l'Hôtel de Ville d'accuser ce général de trahison. En attendant, on se prépare de plus en plus à une sortie qui, assuret-on, est imminente, et dont désespèrent d'avance soldats et officiers. Si le résultat est un échec, nous touchons à une insurrection des Communistes1 : ils la font pressentir dans leurs journaux chaque jour plus menaçants. Un ami du général Trochu n'aurait qu'un conseil à lui donner : se mettre à la tête des troupes et s'y faire tuer! Il trouvera, du moins, sur le champ de bataille, une mort plus honorable, qui le sauvera d'une autre mort, à
laquelle on ne peut penser sans frémir, lorsqu'on connaît le peuple.
Les boucheries continuent à êlre administrées avec tant d'habileté, que les queues sont aussi longues qu'il y a un mois. Ce n'est pourtant pas faute de temps et d'argent. Les municipalités d'arrondissements ne ménagent pas les fonds publics : elles ont établi dans chaque boucherie une caissière, un préposé, payés 7 francs par jour, et des étaliers payés l.j francs. Si l'on eût laissé toutes les boucheries ouvertes, on évitait, à la fois, l'affluence, les réclamations et les dépenses exagérées. Mais loin de là : la mairie du VIe arrondissement vient de décider que le nombre des boucheries serait diminué de moitié. Il est vrai que ces singuliers administrateurs n'ont jamais administré, et se sont bornés, avant la République, à parlementer dans les clubs.
Grande canonnade, depuis hier, qui continue fortement ce matin, au sud-ouest.
Le général Trochu publie un ordre du jour très sévère, relatif à l'indiscipline de la partie mobile. Les faits qui ont motivé cet ordre ont d'autant plus de gravité qu'ils ne sont pas exceptionnels, mais habituels. J'en connais quelques-uns, qui attestent un relâchement dont on ne se doutait pas: des offîciersdu I 1° bataillon de mobiles, à Saint-Denis
et dans les forts voisins, se trouvant de grand'gardc près des Bavarois, ont entamé conversation avec eux; on s'est rejoint, on a causé, fumé ensemble, etc., et un officier n'a pas craint de rentrer avec des cigares Allemands que lui avaient donnés les Bavarois. On conçoit les conséquences d'une telle conduite : pas de surveillance, propos indiscrets, révélations involontaires, excitations à la désertion, etc. On rapporte, dans quelques journaux, un déjeuner offert par les Prussiens aux officiers du 10° bataillon ; on a peut-être confondu les deux faits. Les officiers de la s^arde mobile de Paris sont souvent aussi indisciplinés que leurs soldats, et ont aussi peu le sentiment de leurs devoirs. On les voit, officiers et soldats (à Saint-Denis), plaisanter et jouer ensemble, sans souci de la hiérarchie, se donnant et recevant réciproquement des coups de pied, des coups de poing, etc. Mais aussi, quand l'officier donne un ordre, le soldat, si l'ordre lui déplaît, n'obéit pas, quelquefois même envoie promener son officier en termes énergiques; l'exercice Yembéte, il n'y va pas ; il quitte son poste, habillé en civil, et reste absent trois ou quatre jours de suite; un camarade répond pour lui à l'appel, à charge de revanche. On a cédé au sentiment de la plèbe Parisienne, pour qui le mot République signifie indépen-
N0VE3IBRE 331
dance, on a fait élire les officiers par les soldais : les soldais ont élu ceux qu'ils trouvaient bons enfants ; ces bons enfants ne sont pas obéis. Ce gouvernement, flatteur àupeuple, ignore que le Pouvoir porte une épée au côté afin de la tirer quand il le doit, et comme il le veut. Cet ordre du jour, qui dévoile et suppose de tels désordres, M. de Bismarck va probablement le faire afficher dans tous les quartiers de son armée !
Quant aux mobiles de province, ils donnent lieu à des observations d'un autre s:enre. Recrutés dans la même province, ils vivent, en général, entre eux et comme dans leur province : même langage, mêmes idées, mêmes habitudes ; séparés des autres corps, leur horizon s'élargit peu. Le séjour de Paris, d'ailleurs, ne leur aura pas été heureux : ils y reçoivent plus de mauvais exemples qu'ils n'en donnent de bons ; ils emporteront de fâcheuses impressions, et ceux qui ne feront plus leur prière seront plus nombreux que ceux à qui ils auront inspiré l'idée de la faire.
On vient de mettre à Yordre du jour de l'armée le P. Tailban, aumônier du 7e bataillon de mobiles : le P. Tailban est un jésuite fort instruit et capable, spirituel, aimable, vif, alerte, gai, qui a beaucoup voyagé, assisté à la guerre des États-Unis d'Amérique, qui aime
les jeunes gens, le mouvement, l'action, qui n'hésite pas à se porter en avant, et aussi loin qu'eux ; dans une occasion récente, il a reçu un coup de feu. Il est fort aimé de ses mobiles, mais, comme ce sont des Parisiens, c'est-à-dire, des sceptiques, il n'a pas une grande influence religieuse, et il ne fait pas beaucoup de conversions.
21. — Forte et incessante canonnade toute la nuit ; les coups étaient sourds, profonds, continus, comme le roulement éloigné de chariots sur le pavé.
Toujours môme silence sur les suites de la victoire d'Orléans ! Le combat a eu lieu le 9 et le 10, et le 21 on ne sait ce qu'a fait notre armée.
On commence à s'apercevoir, après que plusieurs maraudeurs ont été tués par les Prussiens, des graves inconvénients de la maraude, qui se pratique depuis deux mois aux portes de Paris, et l'on parle enfin de Y organiser. Une grande quantité de légumes ont été arrachés avant leur maturité, gaspillés ou perdus ; ceux qu'on a apportés en ville ont été vendus à des prix élevés, que pouvaient seuls payer les riches ; ce n'est pas la masse de la population qui en a profité, mais les revendeurs. Si, dès les premiers jours, on eût réglementé la récolte de ces légumes, on se serait assuré des ressources pour plusieurs
semaines; mais l'esprit d'insubordination est en haut comme en bas. Comment imposer Tordre ? On y pense maintenant, il n'est plus temps ! On a suivi, là, le même principe de liberté absolue que dans la garde nationale et la garde mobile, où les soldats élisent leurs officiers, tandis que le principe d'autorité (autrefois on eût dit le simple bon sens) exige que ceux qui savent dirigent ceux qui ne savent pas.
La question des légumes devient d'autant plus intéressante, que Ton nous avertit qu'à partir de demain, 22, nous n'aurons plus tous les jours de la viande fraîche, même de cheval ; on donnera alternativement de la viande salée et de la viande fraîche.
A défaut de nouvelles de la guerre, on s'occupe de la réunion d'une Assemblée, et les journaux bataillent à ce sujet : les monarchistes, orléanistes, légitimistes, bonapartistes, sont pour, preuve de leur confiance dans le sentiment public; les républicains rouges et modérés contre.
On s'attend à la grande sortie pour demain ou après demain : la gendarmerie à cheval, campée aux Champs-Elysées, est consignée. Déjà, il y a eu un p<4tit combat, cette nuit ou ce matin : des voitures ont été vues, à la barrière d'Italie, ramenant des mobiles blessés ; la canonnade a encore duré toute la journée.
334 JOURNAL DE FIDIS
Ce matin, le Journal Officiel a publié une circulaire de M. de Bismarck, racontant ses entrevues avec M. Thiers, à l'occasion de l'armistice. M. Jules Favre annonce une réponse pour demain : sans attendre cette réponse, je n'hésite pas à dire que le récit de M. de Bismarck porte un tel cachet de vérité, que je le crois exact, et je doute que M. Jules Favre y puisse rien répondre de concluant. Nous apprenons, par cette pièce capitale, que, fidèle à son système de nous cacher la vérité, et de ne pas nous consulter sur nos plus chers intérêts, M. Jules Favre ne nous a pas fait connaître la proposition de M. de Bismarck, faite le 5, et qui consistait à nous accorder un armistice de quelques jours, indispensable pour convoquer une Assemblée, ou même la liberté de la convoquer sans armistice, en nous laissant toutes les facilités compatibles avec la guerre. M. J. Favre jugeait donc cette proposition acceptable, puisqu'il a craint de nous en donner connaissance, et il l'a rejetée sans nous en parler, nous condamnant, pour ne pas tomber du pouvoir, aux terribles et sanglants combats qui se vont livrer, et qui nous coûteront nos plus braves soldats. Le dédain le plus marqué, du reste, perce dans la circulaire du ministre Prussien, pour ces messieurs de l'Hôtel de Ville, à peine remis de leurs émotions violentes du 31 : il ne les appelle
que le gouvernement actuel de Paris ; c'est encore une politesse, car il eut pu dire avec plus de vérité : d'une partie de Paris.
Les journalistes ont souvent plus d'imagination que les poètes : ils ont raconté que la mortalité sévissait cruellement dans l'armée Prussienne ; que, pour dissimuler le nombre de leurs morts, on les enterrait la nuit ; qu'on les recouvrait de chaux vive, et notamment, qu'à Marly, on en avait inhumé ainsi 3,000 ; que M. Sardou, l'auteur dramatique, étant allé à Marly, dont il est maire, l'avait vu, et avait rapporté de ce spectacle la plus vive impression d'horreur. Or, M. Sardou, vendredi, à un diner chez M. Bertall, a rassuré les convives sur l'effroi qu'il a ressenti : il n'est point allé à Marly ; nul ne le peut et ne l'oserait ; il n'a vu ni les 3,000 Prussiens, ni la chaux vive, et il n'a de craintes que pour les objets d'art qu'il a laissés dans sa maison. C'est avec ces contes que l'on endort les Parisiens.
Quant à la province, le gouvernement de Tours se charge de la renseigner avec la même exactitude : « Les Prussiens, dit-il, commencent à souffrir du manque de vivres ; le nombre de leurs malades augmente chaque jour d'une manière très inquiétante; leur armée se fatigue et se démoralise. » (Circulaire aux agents diplomatiques, 14 octobre 1870.)