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Journal de Fidus

Première journée de la bataille. — Aspect de Paris. — Rapport militaire. — Deuxième journée de combat.— Les bataillons de Belleville. — Les prisonniers.

29 Novembre. — A 6 heures, ce matin, j'ai entendu plusieurs coups lointains, sourds et répétés ; c'était comme un plancher qui tombe, un tonneau vide sur lequelon frappe, un tapis que l'on secoue par une fenêtre ; mais bientôt les coups sont devenus plus fréquents, plus forts, plus rapprochés, enfin menaçants ; plus de doute, c'était le canon.

Ah ! à la veille d'une entreprise si grande, si périlleuse, qui peut avoir les plus redoutables résultats, et qui, sûrement, aura pour acteurs et pour cortège une légion de morts, quoi ! général Trochu, que l'on dit animé de religieux sentiments! Jules Favre, qui, une fois, devant les matérialistes, avez confessé h. 1-

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Dieu î vous n'avez pas eu la pensée d'invoquer le secours du seul Puissant, de l'unique Maître, de l'universel directeur des mondes et des hommes ! de convoquer, par un solennel appel, le peuple de Paris tout entier à s'assembler dans les temples, et à faire monter vers Dieu un cri de supplication, de douleur et d'humilité !

C'est un des plus beaux spectacles qu'on eût donnés au monde : mais non ! nous livrerons une bataille mortelle, et nous nous précipiterons vers la mort, comme des brutes, sans loi et sans Dieu.

8 heures. — Le canon qui a tonné toute la nuit est celui de Yillejuif ; à 4 heures du matin, tous les bataillons de marche du faubourg Saint-Germain sont partis.

Le général Ducrot, dans sa proclamation simple, forte, sans forfanterie, sans esprit de parti (il ne prononce pas le mot de République), et terminée par ce mot, qui vient sur les lèvres de tout soldat, quand il rentre un instant en lui-même : que Dieu nous protège ! dit à ses troupes : « Vainqueurs dans cette première période de la lutte, notre succès est assuré, car l'ennemi a envoyé sur les bords de la Loire ses meilleurs soldats. Les efforts héroïques et heureux de nos frères les y retiennent. » Ce ton est ferme et ces paroles

précises ; cependant, on demande : comment savez-vous que l'ennemi a ses meilleures troupes loin de nous? Si elles étaient loin, êtes-vous certain que, depuis quatre jours, il ne les ait pas fait revenir ? Nos armées de province sont victorieuses et les retiennent ! Qui le prouve ? Ont-elles donc remporté des succès sérieux, au lieu des échecs dont le bruit a transpiré en ces derniers temps ? tEt si elles en ont remporté, pourquoi ne nous en avez-vous pas fait part, n'avez-vous pas donné à nos cœurs une heure de joie et de confiance ? Il y a plus à douter qu'à se rassurer !

11 heures. — Le canon a cessé depuis plus d'une heure. On prétend que la grande attaque n'aura lieu que cette nuit. Ce n'est pas seulement une proclamation qui a paru ; deux autres ont été aflichées, du général Trochu, courte par exception, et convenable ; et du gouvernement, signée de tous les membres, des ministres et même des secrétaires. Cette proclamation a un caractère particulier : chose épouvantable et horrible, la pensée qui y domine, qui préoccupe ces hommes, sur laquelle ils insistent, c'est le besoin de la concorde, de Y union dans Paris, au moment où se livre cette lutte désespérée ; le gouvernement sent la nécessité, et il le dit, de supplier une partie de la population de- rester dans l'ordre, de ne

pas attaquer, les armes à la main, Paris désarmé de ses plus braves citoyens, tandis que ceux-ci courent à l'ennemi, bravant mille morts, à travers les canons et la mitraille ! « Quiconque fomenterait le moindre trouble dans la cité, dit-il, trahirait la cause de ses défenseurs !... Ayons le courage de demeurer calmes!... Nous ne pouvons résister que par Ynnion et Tordre!... Ayons la résolution d'étouffer tout ferment de discorde civile ! » Cette proclamation, ô honte! est écrite pour Belleville. Quel plus effroyable et douloureux effet de l'esprit de révolte, que ces hommes qui nous gouvernent ont déchaîné parmi nous !

4 heures. — A midi, je suis sorti pour chercher des nouvelles et, après avoir poussé jusque près des Invalides, je me suis rendu, par les quais, au boulevard de l'Hôpital et à la porte d'Italie. Le faubourg Saint-Germain est désert : presque pas un passant dans ces longues rues de Yarennes, de Grenelle, Saint-Dominique, la garde nationale étant requise tout entière, et tous les hommes valides au rempart ou devant l'ennemi; rien de plus solennel que cette solitude et ce silence. On me dit que les autres quartiers riches, la Chaussée-d'Antin, Notre-Dame de Lorette, etc., ont le même aspect. Le jour est sombre, le ciel

couvert, le vent aigre et froid : c'est un vrai jour pour les morts! Près du pont Royal, les bateaux à vapeur, qui faisaient le voyage de Saint-Cloud, chauffent pour se porter près des points où l'on se bat : ils ont arboré le drapeau de Genève; ils servent d'ambulance. Les quais ne présentent rien de particulier, il circule peu de voitures. Mais, dès le boulevard de l'Hôpital, la physionomie change : quantité de voitures se dirigent vers la place d'Italie; sur cette place, de nombreux groupes : avenue d'Italie, une affluence considérable d'hommes et de femmes de toutes conditions, accourus, assemblés pour avoir des nouvelles. Cette foule monte et descend incessamment le long de l'avenue; la chaussée est encombrée de voitures d'ambulance de toute espèce et de toute forme, qui vont chercher les blessés ou en ramènent ; au bord des trottoirs, une haie épaisse d'hommes regardent passer les blessés ; à chaque instant, la marche est arrêtée par des groupes, où l'on raconte déjà les incidents de la lutte, et où se répètent les bruits les plus exagérés et les plus contradictoires. Je m'arrête à tous, j'écoute les récits que chacun recueille et sollicite : je les écris ici, tels qu'on les fait, sans ordre et à la hâte : « Le combat aurait commencé cette nuit, vers minuit, et duré jusqu'à quatre heures; il aurait repris de six heures à neuf heures. A

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partir de ce moment, on n'a plus rien entendu; mais on prétend connaître plusieurs succès : nous avons repris l'Hay, Chevilly, une partie même de Choisy ; selon quelques-uns, nous sommes maîtres de Châlillon. Choisy aurait été attaqué la nuit, pris et repris deux fois par les Prussiens, puis enlevé une dernière fois par nos marins, qui, à la baïonnette, ont chassé l'ennemi, fait beaucoup de prisonniers, enlevé huit canons, que dis-je, cinquante! — Le grand effort est du côté de la ligne d'Orléans ; nous avons eu des pertes sensibles, mais le résultat le plus important est obtenu, la trouée est faite! » On ne doute pas que le feu ne reprenne d'ici à une heure ; d'autres pensent qu'il ne recommencera que cette nuit ; d'autres encore affirment que l'on se bat toujours, et que le feu n'a jamais cessé : « Si l'on n'entend pas le canon, c'est que nous sommes trop loin, pour que nos forts puissent tirer ; il n'y a plus que la fusillade et nos pièces de campagne. » Il semble à peu près certain, malgré l'exagération de ces nouvelles, que nous avons enlevé plusieurs points importants et repris nos avant-postes. On ajoute les détails les plus précis sur le combat : « Les canons de l'ennemi étaient en avant de Choisy, formés en carré, au milieu desquels se tenaient des bataillons Prussiens; il fallait enlever une à une et successivement ces bat-

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teries. Là, se trouvaient le 17e bataillon de la garde nationale et des mobiles ; on a perdu du monde, mais on est dans Choisy! »

M/**, que je rencontre, me donne des renseignements plus sérieux : « Ce sont les wagons et tourelles blindés qui ont ouvert le feu cette nuit, et produit, tout d'abord, le plus puissant effet : les tourelles sont un nouvel engin, plus formidable encore que les wagons blindés ; c'est une triple et quadruple carapace de fer ronde, qui tourne sur une plaque poussée par une locomotive, et d'où un canon, à l'abri sous son dôme impénétrable, peut être pointé dans toutes les directions. On lança les tourelles et les wagons jusqu'à près de 200 mètres des Prussiens : ce fut une surprise terrible pour l'ennemi; c'était la nuit, ils ne distinguaient pas la forme de cette forteresse roulante ; ils lançaient dessus des boulets, sans l'entamer; le résultat répondit à toutes les espérances. » M.*** complète ces renseignements, en nr apprenant que ces fameuses tourelles ne sont pas l'œuvre du génie ou de l'artillerie ; aucun général ou officier de ces corps spéciaux n'y avait pensé : c'est M. Solacroup, directeur de la compagnie d'Orléans, qui en conçut l'idée, la proposa, et fit exécuter les tourelles dans ses ateliers. La compagnie d'Orléans, contribue, du reste, de plusieurs manières, à la défense ; elle a

sur le champ de bataille 80 voitures, 200 chevaux, 180 hommes employés aux ambulances. La compagnie de Lyon a fourni également des hommes, des voitures et des chevaux. On dit que le combat est aussi violent de l'autre côté de la Seine, le long de la Marne et au delà de Vincennes. Le plan du général Trochu, que l'on peut juger en ce moment, consisterait à s'emparer, sur les deux côtés de la Seine, des collines qui la dominent ; on s'efforcerait, pendant qu'on attaque Choisy, de s'établir sur les hauteurs, jusqu'à Montgeron, etc. Nous emporterons d'abord les premières positions ; mais il faut nous y maintenir et y résister à l'ennemi, qui va accumuler ses troupes pour les reprendre. Or, comme il est loin de la portée de nos forts, c'est là que commence le vrai danger. Ce n'est pas un jour, deux jours que nous devons tenir, mais plusieurs. Aussi, n'est-il pas douteux qu'on va se battre demain et après-demain, sans s'arrêter : l'intérêt est trop grand des deux côtés pour qu'on se repose avant la fin.

Devant nous défilent continuellement des troupes, des canons, des chariots de vivres ; ce sont des renforts qui vont soutenir nos troupes engagées, et remplacer les blessés. De ceux-ci, il arrive des voitures pleines, fiacres, fourgons, omnibus, tapissières, charrettes, camions. Ge spectacle, qui émeut for-

tement la population, ne paraît pas troubler les artilleurs et les volontaires de la France, qui passent en même temps : ils sont fort gais et marchent en chantant : quatre ou cinq cris de Vive la République ! partent du bataillon des volontaires ; un seul homme, dans la foule, répond : Vive la République pour toujours! Le commandant du bataillon lève son képi et crie : Vive la France !

Le boulevard des Gobelins n'est pas moins animé que l'avenue d'Italie ; à mon retour, j'entends dans les groupes d'autres nouvelles : « La gare des bestiaux, à Choisy, n'existe plus, elle a été détruite par nos obus ; une partie de Choisy est à nous, le reste brûle ; l'Hay est en ruines, etc. » Dans un groupe on commente la proclamation du général Ducrot : « S'il a annoncé, dit-on, qu'il ne rentrerait que mort ou victorieux, c'est qu'il sait que les Prussiens l'accusent de s'être enfui, étant prisonnier, et que, sans autre examen, ils le fusilleraient! » Plus j'avance dans le cœur de la ville, plus les récits deviennent excessifs; pour connaître la vérité, il faut attendre les rapports militaires.

6 heures. — Les journaux du soir ne publientpas de rapport militaire, mais annoncent que, du côté de la Marne, nous n'aurions pu faire franchir cette rivière à nos troupes, le

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pont de bateaux ayant été entraîné par les grandes eaux, et que, par suite, nos troupes de la rive gauche, non soutenues, ont été obligées d'abandonner les postes de Chevilly, l'Hay, etc., dont nous nous étions emparés.

30. — Hier soir, grande affluence autour des affiches, que l'on venait de placarder. A la Croix-Rouge, un bout de bougie fut apporté par un voisin, et quelqu'un lut tout haut la communication du gouvernement, datée de 2 heures. Cette pièce, hélas! n'est ni précise, ni nette, ni concluante : « Nous avons, dit le gouvernement, fait une forte reconnaissance sur les positions de Buzenval.... un mouvement en avant contre l'Hay et la gare aux bœufs de Choisy.... l'affaire a été vive.... le but que le gouvernement se proposait a été atteint.... il occupe solidement la position qu'il avait en vue : F opération suit son cours. » Après cette lecture, la foule a demandé qu'on recommençât, et les lecteurs se sont succédé. Les curieux, agités par l'inquiétude, écoutaient et s'en allaient, sans avoir bien compris le sens de l'affiche : « Que signifie-t-elle ? que veut-on dire ? — Nous avons réussi ! Nous occupons un point ; le résultat est excellent ! » disaient quelques gens timides, qui croient volontiers ce qu'ils désirent. Mais ceux qui raisonnent

se retiraient, en secouant la tête: « On ne nous dit pas toute la vérité ! »

Deux heures après, à 10 heures, est arrivé, apportant le journal le Soir, mon jeune ami M. *** : le Soir annonçait, sans phrases et sans détours, que nous avions été obligés & abandonner IHay, dont nous nous étions efforcés de nous emparer. Il ne parlait que de retraite, de blessés et de morts : « On n'était pas encore assez nombreux, » disait le journal. Il s'étonne qu'on n'ait pas envoyé sur ce point trois fois plus de troupes.

Mon jeune ami venait nous faire ses adieux : il avait reçu l'ordre de se tenir prêt à partir, avec le 19e bataillon de la garde nationale. Voilà bien de nos amis et de nos parents les plus proches, depuis peu de jours, qui nous viennent dire adieu ! Au moment où il nous quittait, quelqu'un lui a dit : « Nous prierons pour vous! Et vous, priez aussi vous-même! — Oui, Madame! et, revenant sur ses pas : Ah! en ces temps-ci, ajouta-t-il, les pensées deviennent sérieuses ! on regarde les choses à un autre point de vue, et l'on comprend quel soutien peut apporter la religion ! » Indifférent, comme nous le connaissions, sinon hostile,, attaquant même la religion par des railleries et des sarcasmes, nous avons été frappés de ce changement. 11 n'était pas le seul à qui l'heure présente inspire de graves réflexions :

il nous rapporte, qu'il y a peu de jours, passant à Boulogne, le soir, il vit l'église éclairée ; il en voulut connaître la cause, il entra : c'étaient 7 à 800 soldats de la ligne qui faisaient la prière du soir, tout haut, à genoux sur le pavé, les mains jointes et, àleur tête penchée, à leur ton pénétré, on voyait qu'ils accomplissaient avec conviction un acte sérieux. La veille d'une bataille, on sait bien ce que l'on est, pauvre petit homme, et de qui l'on peut attendre du secours; on ne ricane pas, on ne se moque pas, on n'arrondit pas des périodes, on ne fait pas d'exégèse à la Renan, vis-à-vis de canons de 12.

Tandis que la bataille était engagée, et que Paris écoutait la canonnade retentissante, un journal, qui paraît à midi, publiait en grosses lettres, l'Événement d'hier ! On se hâte de lire, on veut savoir : c'est une représentation populaire à l'Opéra, pour l'audition de vers de M. Victor Hugo : Y événement, c'est « l'apothéose d'un poète républicain faisant éclater sa lyre vengeresse sur le tyran dépossédé de sa gloire usurpée et criminelle». Quel tyran! quel républicain! quelle lyre! quel journaliste !

30 Novembre. — Toute la nuit, a résonné le canon, et il continue sans interruption; il n'est pas éloigné, comme hier : ce sont, sans

doute, les forts d'Issy, Vanves, Montrouge, qui tirent; ainsi continu et rapproché, il a différents tons et différentes voix, qu'on distingue dans l'effroyable tapage qui ébranle les airs : tigre qui rugit, grand'porte d'église retombant dans la vaste nef vide, grosses roues broyant le pavé et répercutées par l'écho, arbre qui se casse en deux et craque, bombes d'un feu d'artifice qui détonne, foudre qui roule et éclate; ce sont, à la fois et tour à tour, tous ces bruits, sourds, longs, vibrants, profonds, qui portent le trouble dans l'âme.

Je me suis dirigé vers Vincennes : c'est de ce côté que sera aujourd'hui le plus grand engagement, puisque le plan du général Trochu est de s'emparer des deux rives de la Seine et des chemins de Lyon et d'Orléans. C'est dans ce but qu'on a attaqué, à la fois, les abords de Choisy, à droite, et les positions Prussiennes, à gauche, entre la Seine et la Marne. Il semble certain que le général Ducrot cherchera à forcer le passage sur ce point. L'attaque de l'Hay, Chevilly, Thiais et Choisy est importante, mais secondaire; la trouée se fait vers Créteil ou Champigny. Ces prévisions sont fondées sur la quantité de troupes et d'artillerie que le général Ducrot a emmenées, par la route de Vincennes. Le Journal

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officiel de ce matin, parle d'un accident, qui aurait empêché une opération de ce côté. Cette opération, c'était le passage de la Marne, pour lequel on avait préparé un pont de bateaux : ce pont, au moment de passer, n'a pas été emporté par les eaux, comme on l'a dit, mais s'est trouvé trop court, la Marne ayant tout à coup grandi. Les bruits les plus singuliers courent à ce sujet : on prétend que les Prussiens, prévenus de notre projet par un employé du génie civil, auraient lâché les écluses supérieures, ce qui a causé une crue extraordinaire et rendu le passage impraticable . De là, l'immobilité de l'armée du général Ducrot hier, et, par suite, l'ordre de s'arrêter donné au général Yinoy sur la rive opposée (à l'Hay), pour ne pas compromettre ses troupes dans un mouvement qui ne pouvait réussir qu'opéré simultanément avec le général Ducrot. Ce passage, non exécuté hier, doit avoir lieu aujourd'hui. Des bateaux ont été transportés, hier soir, des Champs-Elysées à Vincennes. La canonnade, d'après le son, s'étend du S.-E. au N.-O.; donc, on tente, en ce moment, la trouée par la Marne.

L'air est froid, mais le temps est superbe, le ciel clair, le soleil brillant; toute la population est dehors : le long de l'avenue du Maine, jusqu'à l'église Saint-Pierre de Montrouge, des centaines de petits marchands

ont étalé, sur les contre -allées, de vieuxhabits, des guenilles, de vieilles ferrailles, autour desquelles se pressent les pauvres gens de ce quartier besogneux, tandis qu'on entend, comme s'il était tout près, à 500 mètres, le canon, semblable à une énorme basse ronflante. Au boulevard Saint-Jacques, d'ordinaire presque désert, un groupe nombreux entoure un garde national. Il raconte qu'il vient du ministère de la guerre ; le général Le Flô a réuni en cercle les gardes nationaux de service, et leur a dit : « Les nouvelles sont excellentes; le général Ducrot a franchi la Marne, nous occupons Montmesly, et nous avons la confiance que nous nous y maintiendrons, » Contrairement à ce qui se disait le plus souvent dans les groupes, cette nouvelle était vraie. Peu de monde à la place d'Italie ; là, n'est pas l'intérêt; mais, dès le pont d'Austerlitz, le changement est saisissant : les bateaux-omnibus, venant de l'embouchure de la Marne, passent chargés de blessés. C'est la première ambulance que je rencontre, il va y en avoir bien d'autres ! En effet, en débouchant sur la place de la Bastille, j'aperçois, venant de plusieurs côtés, de la rue de Lyon, de l'avenue Daumesnil, du faubourg Saint-Antoine, une quantité de voitures d'ambulances, remplies de blessés : il y en a de toute provenance, de toute nation, de

toutes formes; ambulance Américaine, avec le petit drapeau étoile des Etats-Unis, ambulance Suisse, ambulance Evangélique, celle-ci est non seulement pleine, mais deux zouaves sont étendus sur la bâche : ambulance des Mairies, des Couvents, de la Presse, etc. ; et Ton a employé toutes les voitures qu'on a pu se procurer : fiacres, omnibus, tapissières, voitures de déménagement, de laitiers, charrettes à pierres, etc. ; un capitaine est couché sur un matelas, dans un tombereau. La foule est immense, et se presse le long* du défilé de ces voitures funèbres ; elle est vivement émue, et quelques-uns, épouvantés du grand nombre de blessés, s'écrient que ce spectacle est propre à démoraliser la population, et qu'on ne devrait les transporter que la nuit. Gomme si les blessés devaient attendre! — Même affluence de peuple, même délilé de voitures, au boulevard du Prince-Eugène, mêmes impressions douloureuses delà foule.

Mais cette foule était peu considérable, en comparaison de celle qui emplissait la vaste avenue de Yincennes. Après avoir franchi la barricade qui ferme la place du Trône, véritable redoute avec fossés et embrasures pour des canons, on apercevait devant soi l'avenue, noire de têtes; une population, que l'on peut estimer à 100,000 âmes, emplissait cette route large comme trois ou quatre boulevards : à

grand 'peine, deux files de sentinelles maintenaient une voie libre pour les voitures, au milieu de cette fourmilière humaine, qui allait et venait, encombrait les contre-allées, ou stationnait en deux lignes profondes , sur la chaussée, pour voir passer ceux qui revenaient du champ de bataille, et ce passage était incessant. Tour à tour, défilaient voitures, piétons, cavaliers, ambulances, généraux, soldats isolés, bourgeois munis de laissez-passer, officiers envoyés en mission, éclaireurs au galop, portant des ordres, etc. On arrêtait les uns, on jetait aux autres des interpellations vives, pressées, pour demander des nouvelles : un mot, une exclamation répondait aux impatiences de la foule : « Très bien! cela va bien ! La situation est bonne ! » Dans les groupes, on entendait des récits de gens qui avaient assisté, prétendaient-ils, à une partie de l'action; les bruits les plus exagérés, comme toujours, étaient répandus et trouvaient créance : « La percée est faite, nous avons tout culbuté devant nous ; nous sommes maîtres de Montmesly, de Chenevières, de Champigny, de Cueilly ; nos soldats sont entrés à Cueilly, sans tirer un coup de fusil, ils ont emporté tout à la baïonnette; une nombreuse cavalerie a fui, nous avons fait là 4,500 prisonniers ; dans la presqu'île de Gennevilliers, sept à huit mille Bavarois se sont

rendus; on les fera entrer de nuit dans Paris, pour qu'ils échappent à la fureur de la population, etc. »

Voici que passent des soldats portant un fusil Prussien, un tambour Bavarois, un casque; la foule se précipite, rompt les lignes de sentinelles, les entoure, et les accompagne de ses vivats. Ailleurs, les récits sont encore plus déraisonnables : « L'armée Française est déjà loin, elle est à trois lieues, à huit lieues (on écoute avec impatience un auditeur plus calme, qui fait observer que huit lieues, c'est beaucoup, et même impossible) ; elle marche vers l'armée de la Loire, qui est proche. On a entendu son canon; les deux armées se donnent la main, la réunion est faite ! » Plus loin, on discute la question plus grave de la marche de l'armée, après ce premier succès : quelqu'un croit que la grande difficulté sera de s'avancer au delà de la portée des forts qui, jusqu'ici, ont soutenu nos troupes par leur puissante artillerie : on répond à l'objection que « nous avons la mitrailleuse Gail, qui suivra l'armée sur le chemin de fer et, forteresse mobile, remplira le rôle de nos forts, et nous couvrira, à mesure que nous avancerons ». On a dans cette mitrailleuse, nouvelle machine de guerre d'un effet prodigieux, la plus entière confiance.

Il est 4 heures, la canonnade devient plus

forle que jamais ; les coups sont plus répétés, et si rapprochés que l'on s'étonne; on se demande si nous reculerions . — En ce moment, un cri s'élève : « Les voilà! les voilà! les prisonniers ! » La foule se rue à leur rencontre : des gens du peuple, animés de la plus violente colère, crient déjà, avant de les apercevoir, qu'il faut se jeter dessus; d'autres cherchent à les calmer, leur faisant observer que « ces soldats étrangers ne sont pas coupables, que ce n'est pas leur faute, si l'on fait la guerre, etc. »; ils ont beaucoup de peine à calmer Firritation de ces hommes impétueux, presque tous du faubourg Saint- Antoine. Les prisonniers approchent, je m'empresse, comme tout le monde, pour les voir : ils sont dix ou douze, un officier en tête, vêtus d'une capote gris foncé, coiffés d'une casquette plate; ce sont des Bavarois. Dès qu'ils apparaissent, une bordée de sifflets et de cris furibonds éclate parmi la foule : « A bas les Prussiens ! A bas les canailles ! A bas les crapules ! » Eux, cependant, entre deux haies de soldats, marchaient d'un pas rapide, la tête droite, regardant à droite et à gauche, sans timidité et sans forfanterie. En voyant passer ces soldats étrangers, accueillis par des outrages comme des criminels, je me sentais saisi de pitié : je songeais à nos pauvres soldats, à nos malheureux officiers, qui, eux aussi, sans

Tavoir mérité davantage, ont subi les mêmes insultes, les mêmes affronts, les mêmes humiliations. Quelles douleurs ont-ils du éprouver! de quelles tristesses a été serré leur cœur! Et quels Ilots de larmes, qu'ils n'ont pu toujours comprimer, ont inondé leurs visages !

J'ai appris, en traversant le faubourg Saint- Antoine, que les prisonniers Bavarois n'ont pas rencontré la même animosité dans ce remuant et populeux faubourg. Au contraire, on leur a témoigné de la compassion, des femmes se sont approchées d'eux et leur ont offert de l'argent, du vin, du tabac. Bons cœurs ! Dieu veuille que, dans cette Allemagne, où sont si nombreux les nôtres, ils aient aussi trouvé une main affectueuse, une offrande, un regard bienveillant et doux !

Ce soir, le Journal Officiel nous a apporté le bulletin des faits certains qui se sont passés dans la journée : jusqu'à cinq heures, le canon a tonné, ce qui fait 15 heures de combat. Le récit du Journal Officiel, contenu dans plusieurs rapports, peut se résumer ainsi : à notre gauche, l'ennemi s'est replié et a abandonné les hauteurs qu'il occupait, « nous couchons sur les positions de Cueilly et Yilliers-sur-Marne, après avoir repris F offensive; » (ce qui suppose que nous avions reculé, probablement lors de cette furieuse

canonnade entendue à 4 heures). A droite, après avoir pris Montmesly, nous avons dû « nous replier devant des forces supérieures, et nous retirer à Greil ». Le gouvernement avoue 500 blessés dans le combat d'hier, et ne parle pas du nombre des morts ; deux généraux sont blessés, l'un chef de corps, le général Renault, l'autre qu'on a d'abord dit mort, le général de la Charrière. On estime le nombre des troupes engagées sur la Marne à 100,000 hommes au moins. Du reste, les journaux du soir ne donnent pas de détails, le gouvernement ayant interdit ce matin de publier sur le combat aucun autre renseignement que ceux qu'il communique, « sous peine de suspension du journal ». Il invoque, pour justifier cette mesure, le salut public. Ce n'est pas moi qui le chicanerai à ce sujet : que n'a-t-on pris la même mesure, il y a cinq mois! le salut public était aussi gravement compromis ; on le pouvait, on le devait. Depuis 80 ans que nous sommes en révolution, il est peu de moments où la question ne soit pas une question de salut public. — Ce qui, assure-t-on a déterminé le gouvernement à interdire tout compte rendu des opérations militaires, c'est un article de la Liberté, où, à propos du combat d'hier, le mot défaite était prononcé. L'opinion publique en avait été vivement agitée, quelques-uns s'étaient

indignés, d'autres avaient cru tout perdu : on a coupé court aux commentaires, en fermant la bouche aux journaux. — On m'affirme que, hier matin, le général Trochu, accompagné de plusieurs officiers de son état-major, s'est rendu à Notre-Dame des Victoires, avant de partir pour la bataille : ils y ont entendu une messe spécialement célébrée pour eux et y ont communié. Cela est très bien ; je ne redirai pas mes regrets que le gouvernement n'ait pas appelé tout Paris à cette prière de deuil, de supplication et peut-être d'agonie.

Deuxième journée de la sortie. — Les bataillons de Belleville. — Bataille de Villiers. — Retraite de l'armée. — M. Ferry a l'Hôtel de Ville. — Nouvelle de la reprise d'Orléans. — Illusions de la population Parisienne. — Charité des dames de Paris. — Demande de prières publiques refusée. — Les tirailleurs de Belleville. — Les gendarmes aux environs de Paris. — * Arrestation de M. Flourens. — L'indemnité des femmes et les unions illégitimes. — Scandales dévoilés. — Diminution des vivres. — Symptômes de découragement. — Récit fantastique de l'occupation du plateau d'Avron. — Ordres du jour de M. Clément Thomas sur l'indiscipline de la garde nationale. — Désastreuses nouvelles des armées de province. — Aveuglement de Paris. — Situation morale et matérielle de Paris. — Fausses nouvelles publiées par le gouvernement. — Départ des troupes. — Combats de Drancy et du Bourget. — Dévouement des brancardiers. — Interruption de la lutte. — Surprise de Ville-Evrard. — Le jour de Noël. — Souffrances des troupes. — Obsèques du frère Néthelme. — Les canons Krupp. — Vente au profit des victimes de la guerre. — Pillage de bois et de meubles. — Mouvements communistes. — Prévision de la capitulation. — Réunion des maires de Paris. — Aspect de Paris le dernier jour de l'année.

1er Décembre. — Aujourd'hui, on n'entend aucune canonnade ; on ne dirait pas que nous soyons dans une ville assiégée et, dès le matin, on s'étonne de cette absence d'un bruit

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qui semble maintenant devenu normal. J'en profite pour compléter le récit de la journée d'hier.

On le croira difficilement : hier soir, tandis qu'on apportait des milliers de blessés, et en si grand nombre que, souvent, on les présentait successivement à plusieurs ambulances, sans pouvoir les faire admettre, toutes étant remplies ; — à cette heure d'angoisses, de douleur et de détresse publique, les portes de la salle Herz, rue de la Victoire, s'ouvraient pour un concert ; les voitures s'y pressaient, croisaient des voitures d'ambulance et de belles dames, en riches toilettes, comme aux jours brillants de l'Empire, remplissaient la salle étincelante de lumières. La salle était comble, rien ne semblait avoir changé depuis Thiver dernier. Il n'y avait de moins, en effet, qu'un gouvernement, 100,000 hommes tués, 350,000 prisonniers, et le jour même, une heure avant le concert, plusieurs milliers de Français mis hors de combat! Car, quoique le gouvernement garde le silence, nos pertes sont considérables. Des renseignements me sont donnés de plusieurs côtés sur cette bataille : nos troupes, de l'aveu de tous ceux qui y ont pu assister (chirurgiens, infirmiers, prêtres, officiers), se sont battues, non seulement avec entrain, mais avec une grande fermeté, sous un feu épouvantable. Un instant,

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cependant, quelques-uns ont faibli : déjeunes soldats, jeunes d'âge et de service, intimidés par cette pluie de fer et ce tonnerre des canons retentissant à leurs oreilles, lâchèrent pied. Le général Ducrot, alors, qui, du fort de Nogent, suivait le combat, ne put tenir en place : impatient, il ne croit pas remplir son devoir s'il ne partage le danger ; entraîné par un mouvement sublime (déraisonnable peut-être, car il est d'un général en chef de diriger, plutôt que de s'exposer), il sort, il court au-devant des premiers rangs déformés : « Cette hauteur de Yiliiers, il la faut emporter ! » Ses officiers se dispersent sur le front des bataillons, les excitent, les enlèvent ; nul n'hésite plus : les clairons sonnent, les tambours battent la charge, « les troupes mettent la baïonnette au canon ' ; » on marche en avant, sur deux lignes étendues en bataille. Le générai Ducrot, Tépée à la main, s'élance avec son état-major, au galop, fonçant, comme s'il était à la tête d'un escadron chargé d'enlever une batterie ; on ne pensait à rien, on était électrisé, on courait sans faire attention aux morts! A cet irrésistible élan, les Prussiens reculent, on monte, on avance encore ; — mais, bientôt, on se trouve devant un mur

1 Expression toute militaire de l'officier qui me raconte cette charge, dont il faisait partie.

il. 2

crénelé, d'où partait une fusillade meurtrière; il n'y avait pas moyen de tenir, il fallut revenir! Jamais charge ne fut plus brillante; on vit là l'ancienne fougue de l'armée Française et sa bravoure toujours la même. Le général Ducrot brisa son épée dans le corps d'un Prussien, il eut son cheval tué sous lui; les officiers de son état-major frappaient comme de simples soldats; sur douze, cinq furent atteints.

Quant aux blessés, nulle part les soins ne leur ont manqué : les ambulances étaient en si grand nombre, que pas un blessé, on croit pouvoir l'assurer, n'a été laissé sur le terrain. Les chirurgiens, revenus du combat, tout couverts de sang, ne peuvent accorder trop d'éloges au dévouement, à l'abnégation, au zèle ardent des prêtres, des religieux de tout ordre, qui s'employaient au transport des malheureux atteints par les obus et les balles; les Frères de la doctrine chrétienne se sont particulièrement fait remarquer : le supérieur général, le frère Philippe, âgé de plus de quatre-vingts ans, était à leur tête et les avait tous amenés ; ils allaient jusque sous les balles Prussiennes, ramasser les blessés, sans se préoccuper du danger.

Ce matin, ont paru deux notes du gouvernement, une du général Trochu, compte rendu succinct du combat, et où il demande

avec quelque emphase, « si, il y a deux mois, on eût cru qu'une armée formée à Paris eût été capable de..., etc.; » l'autre de M. J, Favre, qui s'extasie sur ce que peuvent « les soldats d'un p ay s libre! » Ce prétendu pays libre n'a rien à faire ici; mais comment empêcher un avocat de chercher à remuer son public par des mots vides et à effet ? En somme, la journée d'avant-hier avait été mauvaise ; celle d'hier a été relativement bonne : c'est plus qu'un demi-succès; mais, c'est aujourd'hui ou demain, et les jours suivants, que notre sort va se décider. Nos troupes ont pris plusieurs points avancés ; mais l'ennemi s'est retiré dans ses lignes, il va falloir les emporter, ou attendre qu'il nous attaque dans nos positions, enlevées avec tant et de si acharnés efforts. Nos pauvres soldats, malgré les fatigues de deux jours de lutte, ont dû passer une partie de la nuit à se fortifier : encore de nouveaux retranchements à enlever demain, et quelles forces ne trouvera-t-on pas devant soi ? Les Prussiens n'ont-ils pas des troupes fraîches ? Une de leurs armées qui, dit-on, marclie sur Paris, ne va-t-elle pas arriver, doubler, tripler la ceinture qui nous étreint ? Car, ils sentent bien que là, du côté de la Marne, est la grande attaque ; c'est là qu'on veut passer; les autres attaques (Saint- Denis, la presqu'île de Gennevilliers, l'Hay,

128 JOURNAL DE Fin US

etc.) ne sont faites que pour les occuper. Avant de partir, mardi matin, le général Ducrot a dit à ses officiers : « Messieurs, n'emportez rien ! si nous passons, nous serons en pays ami, et rien ne nous manquera ; si nous ne réussissons pas, nous serons prisonniers ou tués! » Les premières positions sont enlevées; c'est maintenant le grand coup !

A la fin de son rapport, le général Trochu annonce que « l'action continuera certainement aujourd'hui » . On n'entend pas le canon, il est vrai, mais le vent du Nord peut en emporter le son, d'ailleurs très éloigné. Je vais encore à l'avenue de Vincennes, mais en traversant le centre de Paris : l'aspect général est morne, nulle animation; dans toutes ces rues si populeuses, de Rivoli, de Rambuteau, Saint-Denis, à peine, ça et là, une voiture. Des caissons d'artillerie portent des munitions à nos troupes ; les voitures d'ambulance continuent à circuler. Près du conservatoire des Arts et Métiers, un bataillon de gardes nationaux mobilisés est réuni, prêt à partir, sac au dos, avec les bâtons de tente, les gamelles, les bidons. Les boulevards sont tristes, la ville semble se recueillir et se reposer des émotions de la veille. Le boulevard du Prince- Eugène est presque désert : je commence à croire que la bataille est ou trop éloignée,

pour qu'on en ait des nouvelles de ce côté, ou ajournée.

Il y a encore grande foule à l'avenue de Vincennes, mais moins qu'hier; on permet la circulation jusqu'à la troisième barricade, jusqu'à la porte : plus de sentinelles, pour maintenir la chaussée libre. Dès les premiers pas, j'entends dire qu'on n'a aucune nouvelle; un escadron d'éclaireurs rentre dans Paris ; on se presse pour les interroger : « Vous perdez votre temps, répondent-ils, on n'a pas tiré un seul coup de fusil aujourd'hui; il n'y a rien ! » Beaucoup de gens s'en vont, beaucoup aussi demeurent ; le spectacle ne manque pas d'intérêt, c'est le retour du combat. A chaque instant, passent des pelotons de soldats, des voitures ramenant des officiers, des chariots de vivres, des ambulances vides, les blessés ayant été presque tous transportés hier; ici, un artilleur menant en laisse un cheval Prussien; on court après lui, on le suit ; là, une voiture, à l'ouverture de laquelle sont suspendus quatre casques Prussiens, ce qui excite les rires joyeux de la foule. Dans les groupes, continuent les récits du combat d'hier : on va bien au delà des succès annoncés par le rapport officiel : ainsi, « Chenevières est pris, nous sommes à Bry-sur-Marne ». D'autre part, les pertes sont considérables : nous avons une grande quantité d'officiers

blessés; onvajusqu'àdireque, devant Villiers, sur une étendue d'un kilomètre, il y a un mètre de morts, Prussiens et Français! Les Prussiens auraient évacué plusieurs positions; ils se fortifient, et les deux armées enterrent leurs morts ; voilà pourquoi Ton ne se bat pas.

Parmi les bruits qui circulent, il en est un qui émeut singulièrement le public : il s'agit de l'attitude des bataillons de Belleville devant l'ennemi. Dès le lundi, on signalait, dans Belleville, les plus mauvaises dispositions ; on craignait un mouvement insurrectionnel, au moment où Paris se dégarnissait de troupes ; les bataillons s'étaient assemblés dans la nuit; n'allaient-ils pas descendre? C'est alors que le général de Maudhuy, prévenu, avait fait battre le rappel dans les quartiers de la chaussée d'Antin, de la Madeleine, le faubourg Saint-Germain, à 4 heures du matin, ce qui avait autant étonné qu'effrayé la population. Ces craintes ne s'étaient, cependant, pas réalisées; les bataillons de marche de Belleville s'étaient dirigés, sans résistance, vers leur poste de combat, dans la plaine Saint-Denis. Il n'y avait eu, dans la journée, qu'une manifestation de quelques centaines de femmes de la Villette et de Belleville, qui se sont présentées sur la place de l'Hôtel-de- Yille, criant : « Du pain! » et demandant à être introduites près du gouvernement, afin de

lui faire connaître la misérable situation des classes ouvrières. On ne les a pas laissé entrer, et quelques-unes, insistant trop vivement, 25 ou 30 ont été menées à la Conciergerie. Par précaution, jusqu'à 5 heures, la place fut entourée d'un cordon de gardes mobiles et la circulation interdite; mais cette petite émeute féminine n'eut pas de suites. On voit, néanmoins, que l'on avait cru devoir conserver des troupes, des mobiles Bretons, pour garder le gouvernement ; deux bataillons continuent à camper dans l'Hôtel de Ville.

Aujourd'hui, l'on raconte que les bataillons de Belleville, commandés par Flourens, lorsqu'ils se sont trouvés en face de l'ennemi, ont refusé démarcher! Le public, à cette nouvelle, manifeste son indignation dans les termes les plus énergiques et les plus violents : « Quelle trahison ! Quelle infamie! Il faut les fusiller! Que ne les a-t-on mis entre deux mitrailleuses, et tiré dessus! » La conduite de ces troupes refusant de se battre, paraît si monstrueuse, que beaucoup ne veulent pas y croire, et s'écrient : « C'est impossible! » Ce soir, j'apprends que le même bruit s'est répandu dans Paris; on ajoute qu'on a entouré ces misérables, qu'on les a désarmés, arrêtés, qu'on a trouvé sur eux beaucoup d'argent Prussien, et qu'on va en fusiller plusieurs.

Un tel fait, s'il est vrai, est si gros de conséquences, que j'ajourne toute réflexion.

2. — Ce matin, on entend une très vive canonnade au S.-O. et une autre plus éloignée; les journaux nous apprennent, d'ailleurs, que le combat a recommencé hier, dans l'après-midi, du côté d'Avron . Les Prussiens, avec des forces supérieures, chercheraient-ils à nous tourner? Le 7e bataillon de mobiles, dont font partie plusieurs de mes jeunes amis, est à Avron, entre Bondy et Yillemomble, avec 12 mille marins et artilleurs et 50 pièces de canon. Ces troupes, qui forment l'extrême droite du général Ducrot, sont destinées, comme réserve, à repousser l'ennemi, si nous sommes obligés de reculer : c'est le général d'Hugues qui commande sur ce point important.

Dans une heure si critique, et où toutes les pensées sont appliquées à un seul objet, on est obligé de passer sous silence des faits qui ne sont cependant pas sans importance; je me contente de signaler, entre autres, une circulaire du maire du IIP arrondissement, lerestaurateur Bonvallet, par laquelle il propose aux écoles libres de recevoir « des élèves de la mairie, h la condition expresse, qu'ils ne prendront pas part aux exercices, prières, offices, caté-

chismes et instructions religieuses ». Les parents qui désireront que leurs enfants prennent part à ces instructions, devront en faire la « demande écrite, qui sera consignée dans un registre spécial ». Nos administrateurs municipaux continuent à appliquer les principes de la commission d'enseignement de l'Hôtel de Ville, ouvertement athée.

Le rapport de M. Thiers, sur son entrevue avec M. de Bismarck, à l'occasion de l'armistice, nous arrive aujourd'hui, et confirme ce que pensaient ceux qui n'avaient pas ajouté complètement foi au récit de M. J. Favre. Il démontre l'existence de ces faits : 1° proposition de M. de Bismarck de laisser convoquer et réunir une Assemblée, même sons armistice; 2° refus du gouvernement de l'Hôtel de ville, qui se préféra à la France ; 3° réunion d'une partie des anciennes Chambres (à Cassel, ce que l'on ignorait); 4° déclaration (implicite) de la Prusse, qu'elle ne reconnaît de gouvernement régulier que le gouvernement Impérial. En même temps que ces affirmations sont répétées dans le discours du Reischtag Allemand , le roi de Prusse déclare durement sa résolution de garder deux de nos provinces. Tous les jours se démontre avec plus d'évidence combien a été désastreuse la fatale révolution de septembre. Après Sedan, la paix pouvait se conclure à

de bien moins dures conditions; la République a tout changé; en continuant, sans moyens efficaces, une lutte qui n'avait pour but que de perpétuer leur domination, les républicains ont exaspéré nos ennemis. Nous souffrons, à cette heure, nous souffrirons, longtemps encore après leur chute, de leur ambition avide et de leur implacable égoïsme!

Ne pouvant approcher du combat et obtenir des nouvelles sûres, je veux, au moins, embrasser l'ensemble du champ de bataille, et je me dirige vers un des points les plus élevés de Paris, le cimetière du Père-Lachaise. Rien de particulier dans la physionomie de Paris : à la Bastille, moins de monde que les jours précédents, pourvoir passer les blessés ; c'est le quatrième jour de la bataille, et déjà l'émotion est affaiblie. Mais, rue de la Roquette, après le boulevard du Prince-Eugène, le spectacle change : une véritable fouie, voitures et piétons, se presse vers le cimetière du Père- Lachaise. L'affluence est aussi grande que le Jour des Morts; c'est, en effet, un jour des morts ! Seulement, personne ne s'arrête aux boutiques de couronnes d'immortelles et aux ateliers de sculpteurs de tombes, qui bordent cette voie sépulcrale. Devant la grande porte du cimetière, comme deux courants contraires, sans cesse vont et viennent, montent et des-

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cendent des voitures, sur plusieurs lignes, fiacres, calèches, coupés, cavaliers; toutes les classes sont représentées. On monte la grande allée, on passe devant le buste d'Alfred de Musset, figure distinguée et fine ; le saule, qui se penche tristement sur son tombeau, est bien tel que le demandait le poète, en ces vers :

Mes chers amis, quand je mourrai, Plantez un saule a'u cimetière, J'aime son feuillage éploré, etc.

La foule se hâte, court, cause bruyamment; dans une allée, un groupe de passants a fait du feu avec les grilles en bois des tombes, et se chauffe autour, car le froid est très vif. Plus haut, on lange le magnifique sépulcre en marbre des Aguado, simple et noble. Plus haut encore, voici le vaste plateau du cimetière commun; au bout de ces longues allées de sépultures populaires, le sol jaune et sablonneux se rompt tout à coup, les pas s'arrêtent devant une pente abrupte, c'est ce qu'on appelle la crête; là, est le rendez-vous de la foule; là, des milliers d'individus, empressés, attentifs, tous tournés vers le même point, regardent devant eux.

De ce lieu élevé, en effet, on domine un horizon immense : dans la plaine, Vincennes, sa porte-forteresse, sa chapelle, son donjon,

vivement éclairés parle soleil, et qui semblent tout près; aux deux extrémités, deux forts, Nogent à gauche, la Faisanderie à droite; au delà, des bois, une vallée qui s'abaisse, la vallée de la Marne, et enfin, formant un large demi-cercle, un amphithéâtre de collines : sur ces collines, on distingue des groupes de maisons, c'est Villiers-sur-Marne , Cueilly, Chenevières, etc. Dans cette plaine, sur ces collines, dans ces villages, se livre la bataille. A ce moment, 3 heures, la canonnade a presque cessé : de temps en temps seulement, une colonne de fumée blanche s'élève de Nogent ou de la Faisanderie, et s'envole emportée par le vent ; on entend un coup isolé, le combat finit. Mais la foule est si avide d'un succès, que le bruit général est que les Prussiens ont été repoussés, criblés, écrasés; ils sont en pleine retraite, les coups tirés par les forts n'ont pour but que de la précipiter. Pour moi, ce qui m'inquiète et m'épouvante, sans que j'ose exprimer mon sentiment à personne, c'est que le combat me semble se livrer sur le même terrain qu'avant-hier : nous n'avons donc pas avancé !

La foule descend ces pentes rapides en courant, avec indifférence, sans s'arrêter : aujourd'hui, nul n'est venu visiter ses morts, renouveler sur leur tombe une fleur fanée. Seule, entre les arbres, j'aperçois une femme

en noir, plutôt étendue qu'agenouillée sur une pierre, la tombe de son petit enfant peutêtre, immobile, ne voyant, n'entendant rien, comme insensible à ce qui se passe autour d'elle.

Je rentre assez anxieux du résultat de la journée. Ce soir, sont venus me voir deux médecins, M. le Dr Joulin, professeur à l'Ecole de médecine, et M.***, qui avaient passé la journée sur le champ de bataille ou aux ambulances de Paris. Voici ce qui s'est passé : A cinq heures du matin, les Prussiens ont attaqué ; nous avons été surpris, comme on Fa vu trop souvent dans cette guerre ; on ne se gardait pas assez ; peut-être aussi, et c'est, hélas ! probable, nos pauvres soldats, fatigués de quatre jours de luttes, avaient cédé au sommeil. Dans le premier moment, nous avons été repoussés et chassés de nos positions ; on ne pouvait tenir devant les forces qui nous débordaient; quelques-uns ont pourtant résisté ; un bataillon de gardes mobiles, surtout, qui n'a pas voulu répondre au signal de la retraite, s'est jeté sur l'ennemi, et s'est fait décimer avec la plus grande intrépidité, mais en causant aux Prussiens des pertes nombreuses. Plus tard on est revenu à la charge, on s'est reformé, et l'on a repris les positions perdues; non seulement, on les a reprises, mais on en a enlevé de nouvelles :

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nous occupons Chenevières, Montmesly ; nous avons fait un pas en avant, la fin de la journée a été un succès.

Ce succès a été rudement acheté : on compte une quantité de blessés, les ambulances sont pleines; malheureusement, beaucoup de soldats blessés très grièvement meurent, et le froid excessif (8 degrés au-dessous de zéro) contribue à augmenter le nombre des morts. Les médecins, d'ailleurs, ont tous fait cette observation : les plus courageux, les plus fermes à supporter les opérations, sont les mobiles de l'Ouest, les Bretons, les Poitevins, les Normands, les Vendéens. De même, les bataillons de la garde nationale de Paris les plus déterminés et les plus solides appartiennent aux quartiers conservateurs ; ces honnêtes gens n'ont pas hésité à partir. Nulle part, au contraire, n'ont été demandés plus de certificats d'exemption que dans les hauts faubourgs, à Belleville, etc., et par ceux-là même qui réclamaient furieusement la résistance à outrance. Parmi ceux-ci, le Dr Joulin nous cite M. Pouchet, le savant matérialiste, un des plus ardents en paroles, qui, quoique n'ayant pas encore trente-cinq ans, s'est empressé de se faire exempter. Je ne m'en étonne pas : pourquoi M. Pouchet se sacrilierait-il, lui, athée, et qui ne croit pas à une autre vie ? Il est sage de ne pas compromettre

le seul bien sur lequel il puisse compter, le présent.

Les chirurgiens ont eu, aussi, occasion d'entretenir des blessés ennemis : les Prussiens parlent peu; les Bavarois ne dissimulent pas leurs dispositions actuelles : ils ont volontiers marché contre nous, parce qu'ils n'admettaient pas la prétention de la France, prétention qui remonte à plusieurs siècles, de s'emparer de la frontière du Rhin; mais, une fois la Moselle franchie, ils auraient voulu s'arrêter, le but était atteint. On leur a fait espérer que Paris, où l'on avait des intelligences, ne tiendrait pas, et se rendrait au bout de peu de jours : ils voient qu'ils se sont trompés, mais ils sont engagés; la roue tourne, elle les emporte, il faut aller jusqu'à ce qu'elle soit arrêtée.

De tout ce que l'on rapporte, il résulterait que nous avons été vainqueurs. A 10 heures, je reçois de M. Adrien Desprez, de la mairie du VP arrondissement, quelques lignes, où il m'informe « qu'il vient d'arriver d'excellentes nouvelles de l'armée de la Loire, et de celle du général Ducrot ». L'armée de la Loire, Dieu le veuille ! tout est là. On paraît, du reste, si assuré dusuccès, quelamairiede Saint-Sulpice a organisé un sercice spécial, pour faire connaître plus vite les événements heureux des combats : elle a enrôlé des crieurs, qui iront les annoncer dans les carrefours, au

son du tambour, et déjà, ces crieurs sont en permanence à la mairie.

3. — Ce matin, ont été publiés les rapports sur la journée d'hier; ils ressemblent aux précédents : rien de précis, quelques vagues indications, qui peuvent se résumer ainsi : « Nous avons lutté plusieurs heures, pour conserver nos positions (c'est l'attaque du matin), et plusieurs autres heures, pour enlever celles de l'ennemi, qui nous cède encore une fois les hauteurs, sur lesquelles nous couchons. » Quelles sont» ces positions ? On ne nous le dit pas : a-t-on pris Chenevières, Montmesly, comme on l'annonçait dans le public ? Le rapport est muet. Il est à craindre que ces hauteurs, que l'ennemi nous a cédés encore une fois, ne soient celles d'où il s'était retiré une première fois, le 30, c'est-à-dire que nous n'ayons pas fait un grand progrès depuis le 30. Et, lors même que nous aurions fait quelques pas en avant, quelle perspective se présente à nos yeux ! En supposant que nous ayons enlevé la première ligne des Prussiens, Ce qui n'est pas encore, nous en aurions une seconde, et peut-être une troisième à emporter, et avec quelles pertes ! Le général Trochu le fait comprendre, lorsque, sans indiquer le chiffre des morts et blessés, il s'écrie : « Beaucoup ne re verront plus leurs foyers ! » Ce

chiffre, on le murmure tout bas, et avec terreur; on le dit plus élevé que celui du 30 : 8 à 10,000 hommes. Les ambulances regorgent; on vient d'en établir de nouvelles, même dans les églises, à Saint-Germain des Prés, à la Trinité, à Saint-Gervais, avec l'autorisation de l'archevêque ; on y a déjà porté des malades. Si, à chaque effort, pour gagner quelques centaines de mètres, il faut perdre tant d'hommes, que restera-t-il, quand on rompra les dernières lignes ? Et, à ce moment même, nos troupes seraient-elles capables de repousser l'attaque d'une armée qu'elles rencontreraient au dehors ? — Quant au général Trochu qui, d'après tous les récits, s'est bravement exposé, il doit désirer, et je le lui souhaite, rencontrer la mort sur le champ de bataille; car on ne lui a pas imposé la responsabi d'une telle catastrophe, il l'a prise !

Quelques mots sur notre situation intérieure : « Ce n'est pas l'invasion qui fait le plus de mal, c'est l'anarchie, » dit l'Empereur, dans une lettre publiée aujourd'hui par plusieurs journaux.

M. le maire du XVIIIe arrondissement nous donne une preuve officielle de cette anarchie : il rappelle à ses administrés qu'il « n'est pas permis à de simples particuliers de faire, comme on le fait trop souvent, des arrestations

et des visites domiciliaires, sans mandat. » 11 en avait déjà averti, on ne l'a pas compris : aujourd'hui, il affirme que « c'est un délitai qu'on s expose à être poursuivi, conformément à telle loi ». Il parait, qu'à Batignolles, on ignorait complètement cette loi. Il semble vraiment lire l'histoire de certains compagnons de grande route, dans Gil Blas !

4. — On nous fait vaguement espérer l'arrivée d'une armée de l'extérieur qui nous viendrait secourir. Ce qui est évident, en s'en rapportant même auxdépèches les plus confiantes, c'est que ces armées sont ou trop faibles, ou trop éloignées, ou vaincues.

J'ajoute quelques détails sur la bataille : le générai Trochu parle du froid dont ont souffert nos soldats, « glacés par des nuits d'hiver passées sans couvertures ; car, pour nous alléger, nous les avions laissées à Paris ». Ces privations sont communes à toutes les troupes sorties des remparts : à Saint-Denis et sur le plateau d'Avron, les mobiles couchent, sans couvertures, sur la terre, et sans feu, afin de ne pas attirer l'attention de l'ennemi, excepté pour faire cuire leurs vivres; et quels vivres! seulement des pommes de terre et du riz; depuis mardi, ils n'ont pas eu de viande. Un grand nombre n'ont pu supporter de telles fa-

tigues et sont malades et ou a dû les transporter à Paris.

Les wagons blindés du chemin de fer d'Orléans ont été ramenés dans les ateliers ; la tourelle était assez endommagée, elle ne tournait plus sur son axe. Ces grosses machines pourront encore servir, mais après une grande réparation.

Ce matin, coups de canon éloignés. A2 heures en passant près du pont d'Austerlitz, où la foule assiste avec un vif intérêt au débarquement des blessés, qu'amènent les bateaux-omnibus, j'entends annoncer la nouvelle de la capture de dix mille prisonniers; comme toujours, « cette nouvelle est sûre! »

Il est midi : on n'a pas encore entendu le canon. On a remarqué que, depuis la révolution de septembre, qui se fit un dimanche, tous les dimanches nous ont apporté des malheurs. Celui-ci, le 4 décembre, trois mois après la révolution, n'y a pas manqué, et il n'y a pas qu'une seule mauvaise nouvelle ; il y en a trois, dont nous fait part le Journal officiel : la révolte d'un corps armé, la confirmation de la grandeur de nos pertes, et la retraite de nos troupes sous Paris.

Un ordre du général Clément Thomas nous apprend que, le 29, premier jour du combat, un bataillon de marche de la garde nationale, le 76° (de Belleville), a refusé, en rentrant,

« de verser les cartouches reçues le matin, dans les fourgons qui les avaient portées; en outre, qu'un de ses officiers a excité ses hommes à la révolte, a tenté de prendre le commandement et menacé de faire arrêter le chef du bataillon ». Il est probable que ce fait, qui a eu lieu mardi, et dont on ne nous parle que dimanclie, est le même qui, altéré par les récits populaires, causait une si vive indignation, jeudi, dans l'avenue de Vincennes; ce bataillon a refusé de marcher, on Ta désarmé; et, ajoute M. C. Thomas, « on l'a privé de ï honneur de prendre part aux sorties; » ce qui, sans doute, neleprive pas beaucoup.

Pourquoi a-t-on gardé si longtemps le silence, pourquoi le lieutenant est-il seul arrêté ? Pourquoi cette indulgence pour les hommes « qui ont grossièrement insulté, menacé leur chef et commis tel acte inqualifiable, que l'on veut bien ne pas rechercher » ? Il manquait à l'anarchie que nous sommes obligés de subir,, cette détestable et horrible action, la révolte d'une troupe en face de l'ennemi ! Si l'on envoie le numéro du Journal officiel en province, il donnera une idée rassurante de la situation où nous nous trouvons !

La note de M. J. Ferry, notre préfet, publiée eu même temps, a une éloquence sinistre : malgré le grand nombre d'ambulances, plus

prand encore est le nombre des blessés; elles Lont insuffisantes, et M. Ferry fait appel à la population, pour « que toutes les maisons s'ouvrent, que toutes les familles trouvent un lit à offrir à ceux qui nous ont donné leur sang ». Quel témoignage plus saisissant de l'étendue de nos pertes !

« Les nécessités grandissent de jour en jour, » dit M. Ferry. Hélas! elles vont grandir bien davantage encore, car le gouvernement nous informe, en quelques lignes, que, « l'armée du général Ducrot a repassé la Marne, et bivouaque dans le bois de Yincennes ». Cette rivière, la Marne, qu'on a eu tant de difficulté à franchir, on la repasse, et l'on se retire en arrière de ce champ de bataille de quatre jours, semé des corps de nos soldats, dans les bois, sous le canon de Yincennes, à la vue, à la porte presque de nos remparts !

Mais telles sont les illusions, et l'on croit si fermement au succès, que celui qui ose exprimer un doute, est regardé de travers et considéré comme manquant de patriotisme.

Cette retraite inattendue va produire dans les esprits un trouble dont on ose à peine prévoir les effets... Déjà, M. Blanqui, dans son journal, la Patrie en danger, accuse le gouvernement de trahison. Comme dans les tragédies, plus on approche de la fin, plus le drame devient horrible : par ce que l'on a vu, par ce

qui est annoncé et préparé, par les caractères des acteurs, on pressent d'effroyables péripéties^ et l'on demeure les yeux fixes, dans l'attente et la terreur !

Ce soir, au Parce Domine, pendant le Salut, à la chapelle des Jésuites, tout le monde pleurait : on ri entendait que des sanglots.

Hier, armistice pour enterrer les morts.

M. le Dr Joulin, professeur à la Faculté de médecine, qui a passé, avec sou ambulance, plusieurs jours sur les champs de bataille (à FHay, Chevilly, Champigny et Villiers), me disait combien il avait été frappé de la force des retranchements quont élevés, visà-vis les uns des autres, assiégeants et assiégés. Dès leur arrivée, à peine étabiis dans nos villages, les Prussiens les avaient hérissés de barricades, fermant toutes les avenues, barrant toutes les rues, crénelant toutes les maisons, reliant par des murs les habitations isolées, établissant sur toutes les hauteurs des canons qui battaient la plaine, se rendant, dans le vrai sens du mot, inexpugnables. Bientôt, en face d'eux, à peu de distance, souvent à quelques centaines de mètres seulement, les Français ont fait les mêmes travaux, les mêmes tranchées, les mêmes barricades, les mêmes redoutes, opposant aux batteries ennemies des batteries non moins

redoutables, non moins armées, non moins inexpugnables. De là, les combats meurtriers livrés autour de ces forteresses improvisées : celui qui s'y heurte est écrasé. Les Prussiens, trois ou quatre fois, ont tenté des surprises de nuit contre Chevilly, Villejuif, etc., ils y ont laissé des monceaux de morts.

Nous aussi, dans les sorties de septembre, d'octobre et de novembre, toutes les fois que nous assaillions leurs retranchements, nous nous retirions avec des pertes énormes : la valeur, l'audace, l'entrain, la furie Française n'y faisaient rien. Il n'y a, pour les assaillants, qu'une certitude, la perte d'une quantité d'hommes ; celui qui se défend, s'il n'est pas vainqueur, du moins n'est pas vaincu ; l'intérêt de chacun est donc de ne pas attaquer ; on s'examine, on s'observe, on s'attend.

Et, dans les combats, il en est à peu près de même : avant la bataille, dans cette plaine où 100,000 hommes se vont massacrer, on ne voit rien; pas un être vivant ne parait. Les uns et les autres sont cachés dans des tranchées profondes, abrités par des talus, s'épiant sans se montrer; à une distance si rapprochée qu'ils se pourraient parler, ils se taisent ; il y a là tout un peuple et il semble que ce soit un désert.

Puis, quand l'heure est venue, les batteries sont démasquées, la fusillade éclate sur le

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front des bataillons; le long des hauteurs, courent des lignes de feux , les mitrailleuses lancent des volées de balles en grinçant, les boulets sifflent et passent, les obus se brisent en morceaux de fer lancés de toutes parts. En quelques instants, ça et là, des blessés tombent, les cavaliers sont démontés, les morts étendus à terre. La guerre se déchaîne avec toutes ses fureurs, bruits, clameurs, fer, feu, sang et mort.

Comprend-on qu'à ce moment hésitent de jeunes soldats qui, pour la première fois, assistent à ce déchaînement semblable à celui des élément bouleversés ? C'est aussi ce qui arrive : dans ces derniers combats, à Yilliers, à Epinay, pour arrêter le désordre do quelques jeunes troupes, les éclaireurs de la Seine les frappaient de leurs sabres; des officiers les menaçaient de leurs revolvers1. De là. tant d'officiers tués ; outre deux généraux tués, La Charrière (mort cette nuit) et Renault, trois autres généraux sont blessés, Guiot, Paturel et Boissonet, et des officiers en grand nombre. Quelque brave que Ton soit, la nature parle : en face de batteries vomissant à 200 mètres la mitraille, il y a une os-

* Les mêmes récits me sont faits par un officier d'étatmajor : « Nous étions sans cesse éparpillés sur le champ de « bataille, excitant, poussant les soldats, les encourageant u par l'émulation, leur criant : Voyez, comme font les mo- « biles ! et aux mobiles : Allons! imitez les lignards! »

cillation involontaire ; la matière, le corps tremble, avant que l'âme lui ait commandé de se tenir ferme. Ce sont, alors, les anciens soldats, les officiers de Crimée et d'Italie, les généraux d'Afrique, qui sont obligés de s'élancer devant les jeunes, pour leur montrer comment on se fait tuer. C'est en ramenant au feu les mobiles hésitants, que les généraux Boissonet et Renault ont été blessés : « Après trente-six campagnes, disait le général Boissonet au chirurgien qui le pansait, j'ai fait hier le métier de sous-lieutenant. Il ne suffisait pas de commander, il fallait enlever ces jeunes gens; j'ai chargé, à leur tête, l'épée à la main ; ils ont suivi ! »

Il en avait été de même à Châtillon, le 19 septembre : des recrues, des zouaves s'étaient débandés et enfuis. Mais, depuis, ils s'étaient aguerris,, et les reproches qu'ils avaient reçus, ils les avaient gardés dans leur cœur, avec la résolution de les laver de leur sang. La revanche, ils l'ont prise, le 30 novembre, au terrible combat de l'Hay, devant ce village transformé en redoute, que, malgré tous nos efforts, nous ne pûmes emporter, où il ne nous fut pas même possible de pénétrer. Cette redoute, les zouaves l'avaient comme choisie pour le lieu de leur réhabilitation : ils ne voulurent jamais reculer, ils s'y firent hacher. Bien plus, plusieurs, avaient fait un pari,

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parié à qui s'avancerait le plus loin! l'un d'eux, un de ceux qu'on avait taxés de lâcheté, s'élança quatre ou cinq fois, les balles le rasant de tous côtés: il allait toujours; enfin, il tomba frappé à mort ; mais saisissant dans sa chute, la terre, de sa main crispée, J'ai gagné ! cria-t-il, et il expira. — Connaissez-vous, dans l'histoire moderne et ancienne, une plus héroïque parole, plus sublime et plus touchante? Ah! pauvre enfant! « J7ai gagné! » Qu'a-t-il donc gagné? Un grade, la croix, un renom ? — Non, la mort! Il ne sera même pas connu, son nom sera ignoré, il n'aura ni la gloire, ni les honneurs ! Mais la réputation de son régiment sera relevée ! Il meurt, c'est une victoire ! c'est un triomphe, il a gagné !

Courage, abnégation, désintéressement, que manque-t-il à une telle mort? Et quelle mort? Et quelle simplicité! quelle jeunesse! quelle gaieté! quel entrain ! Ils jouent, ils parient à qui ira le plus loin ! Est-ce une joute, une course de vitesse? Oui, de vitesse sous les balles, le feu et la mitraille, à la rencontre de la mort, pour un mot, pour une ombre, pour une fumée ! Mais cette ombre, cette fumée, s'appelle Yhonneur, l'honneur qui enlève l'homme à lui-même, aux intérêts humains, près duquel la vie n'est rien, et qui est préférable à la vie. Quelle preuve plus belle, qu'il

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est en l'homme une âme qui le mène, et qui, eu sacrifiant le corps, atteste sa propre existence et son immortalité * !

Des journaux, dits spirituels, trouvent le moment opportun pour plaisanter et se moquer des Prussiens : l'un d'eux publie un ordre du jour attribué à un soldat ennemi, qui, du matin au soir, crie : « la faim! fai faim! encore faim! toujours faim! » En nous ne savons que trop, hélas ! que, s'il y a disette et famine, c'est chez nous, et que les Prussiens vivent dans l'abondance. Mais, c'est par ces fanfaronnades qu'on espère tromper la population et, il faut le dire, on y réussit.

Paris, selon le mot qu'on attribue à l'embassadeur des Etats-Unis, est, en ce moment, a une maison de fous habitée par des singes2»;

4 C'est à ce combat, nous l'apprîmes seulement au bout de deux mois, que fut tué mon jeune cousin, Raoul Thévenard. Il était à l'Hay et faisait partie de ces jeunes zouaves, qui pariaient à qui irait le plus loin. Petit-neveu de l'amiral Thévenard, la mort du jeune soldat fut digne du brave marin qui mérita d'avoir sa sépulture dans les caveaux du Panthéon.

- Ce n'était pas une opinion isolée : dans une conférence qu'il eut, le 21 octobre, avec le maire de Versailles, M. de Bismarck lui rapporta que quatre généraux américains, MM. Sheridan, Burnside, etc., étaient allés à Paris, dans le but d'amener la paix, mais qu'ils en étaient revenus endisant : « II riy a rien à faire; ils ne veulent même pas consulter le pays. Ce ne sont pas de vrais républicains; ce sont des tyrans ou des fous. » (Dieuleveut, Versailles , quartier général prussien.) — Notez que le récit de cette conférence a été rédigé par le maire de Versailles, consigné sur le re-

singes de la révolution, en effet, quils sont préoccupés d'imiter et de copier. Ces singes du Comité du salut public ne sont, pourtant, pas tous à Paris. M. Gambetta ne vient-il pas d'ordonner que l'on fasse, tousles dimanches, lecture au peuple du Journal officiel, particulièrement « des articles de doctrine, ayant pour but de lui enseigner ses droits politiques et sociaux, propagande éminemment moralisatrice, ajoute-t-il, car l'Empire, pendant vingt ans, a systématiquement travaillé à entretenir le peuple dans X ignorance et à le corrompre ! » Qui ne sait, au contraire, qu'aucun gouvernement ne développa davantage l'enseignement populaire ? Partout étaient construites des écoles; le budget de l'enseignement fut triplé et, pour ne citer que Paris, voici un chiffre qui n'a pas besoin de commentaires : avant l'administration de M. Haussmann, les dépenses de la ville, pour l'instruction primaire, étaient de trois millions ; à son départ elles s'élevaient à huit millions ! Mais, où M. Gambetta eût-il appris cela, lui, dont toute la science consiste dans le culte qu'il rend, adorateur courbé, au fétiche révolutionnaire ? Gomment le saurait-il, cet étudiant de café, qui n'a rien étudié ?

gïstre des délibérations municipales, et que le maire, après l'avoir entendu, s'écria, lui, qui voulait aussi faire une tentative : « Je n'insiste plus pour aller à Paris ! »

Le Journal officiel de ce matin nous a apporté l'explication du mouvement en arrière annoncé hier, et tout ce qu'on prévoyait se trouve réalisé : notre malheureuse armée, épuisée par trois jours des plus rudes combats, a besoin de « repos», elle « a ses cadres à remplir », son « organisation à remanier ». Pour cela, on l'a mise « à l'abri de toute atteinte ». Cette expression modeste contraste fort avec la fierté de la première phrase, où le général Trochu affirme que, « pour la première fois (c'était la première fois aussi, qu'un général passait la revue d'une aussi grande armée, le 7 septembre; la première fois qu'une armée formée depuis deux mois franchissait une rivière, etc.), depuis le commencement de la campagne, l'ennemi, frappé dans sa puissance et son orgueil, a laissé passer une rivière en sa présence, en plein jour, à une armée ». Cette fanfaronnade ne convient guère, au moment où l'on recule : l'ennemi nous a laissé nous retirer, afin de ne pas s'exposer inutileau feu de nos forts et de nos remparts ; il lui suffit que nous abandonnions les positions si chèrement acquises et que nous en soyons réduits à manger le reste de nos vivres ! Son orgueil n'a rien à faire ici, et de telles phrases ne peuvent abuser personne sur la désastreuse importance de cette retraite.

Le général Ducrot, dans une proclamation

bien autrement ferme et sobre, annonce une nouvelle sortie : Dieu le guide ! Aujourd'hui, congé a été accordé aux soldats venus en grand nombre à Paris, et qu'on rencontre dans tous les quartiers; quelques-uns, leur démarche l'indique, ont bu un coup de trop, mais, après les souffrances qu'ils ontendurées, ce n'est pas moi qui le leur reprocherai.

Le canon des forts seul résonne à d'assez longs intervalles; les coups de grosses pièces semblent courir sur la ligne des remparts, comme le tonnerre dans les montagnes, roulant et répercuté par les échos, de vallées en vallées.

M. Paul Dupont, ancien député, me raconte qu'il est récemment allé à l'Hôtel de Ville, pour entretenir d'affaires M. Jules Ferry; mais on n'aborde pas aisément ce préfet de la République : nul despote ne se garde mieux. On n'a pas laissé M. Dupont monter seul l'escalier, il a été accompagné par un soldat : à la salle duTrône, deux sentinelles ; à toutes les portes des pièces qu'il traverse, des sentinelles ; au dernier salon, des huissiers qui l'adressent à un secrétaire, qui l'a mené au secrétaire particulier, lequel, enfin, l'a introduit près de M. Ferry, qu'il a trouvé entouré de quatre secrétaires ! M. P. Dupont a été un peu étourdi de cette splendeur démocratique : M. Ferry

lui a semblé une façon de petit bourgeois qui se donne des airs de satrape.

J'apprends qu'un homme de lettres studieux et instruit, M. Louandre, est devenu fou, qu'il a voulu se tuer, et qu'on l'a enfermé. Je ne m'en étonne pas : tous, ici, nous sommes excités, exaltés, exaspérés ; personne ne parle raisonnablement; les uns ont l'esprit troublé, les autres s'abandonnent à d'aveugles colères. On ne peut s'entretenir des choses du moment — et de quoi parler, si ce n'est de ce qui passionne tout le monde, — sans s'emporter, se blesser, se brouiller. Aussi, les relations sociales ont-elles changé : les familles sont divisées, les amis séparés; on ne se voit plus, on ne se visite plus, chacun se confine chez soi. On se rencontre dans la rue, on échange quelques mots, souvent en désaccord absolu ; on se fuit plutôt qu'on ne se recherche. lien en est de même des correspondances par lettres : elles ont diminué dans une égale proportion; non seulement plus de lettres de province, mais on ne s'écrit plus dans Paris.

Depuis trois jours, il existe comme une trêve entre les combattants : on se repose, et l'on se prépare ; on s'attend à une nouvelle attaque, qui aurait lieu par la porte Maillot et Neuilly, en même temps qu'on ferait une diversion vers Créteil . Mais, il faut bien

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l'avouer, l'élan est fort tombé, et la confiance également : peu de gens croient à un succès, la plupart prévoient un échec, et ce sentiment est général : l'armée de ligne, surtout, est découragée, la garde nationale attristée. On prétend même que des bataillons hésiteraient à marcher1. Un petit nombre de personnes, endormies dans un rêve qui ne cesse pas, montrent, il est vrai, un visage riant : elles parlent de l'armée de la Loire, qui va arriver bientôt, qui est tout proche, et doit inévitablement nous délivrer. Ces illusions ne reposent absolument sur aucun fait certain : depuis le 14 novembre, nous n'avons aucune nouvelle de Tours, sur la direction de cette armée. En examinant, au contraire, avec soin, les extraits des journaux Allemands, qui pénètrent de temps en temps jusqu'à nous, on voit que l'armée d'Orléans qui, le 9, attaqua et repoussa un corps d'armée Prussien , à Goulmiers, a été informée, peu de jours après, de l'approche de deux grandes armées Prussiennes (Manteufîel et Mecklembourg) ; que, devant des forces si supérieures, le général d'Aurelle, qui n'a que des troupes peu aguerries, a craint de ne pouvoir soutenir le

1 Ces suppositions prennent quelque autorité par la publication de Y ordre du général Clément Thomas, qui signale plusieurs bataillons, où «des hommes appelés dans les compagnies de guerre se font remplacer,- » probablement à prix d'argent.

choc, ou d'être tourné, a battu en retraite, et que, depuis, il opère le plus prudemment possible, faisant des marches de côté, adroite, à gauche, et évitant de s'engager.

Il y a bien d'autres faits propres à nous désillusionner, sans parler d'un désaccord qui existerait entre nos principaux généraux, et que nous fait sous-entendre ce matin Paris- Journal (le général Yinoy, par exemple, ne pourrait souffrir le général Trochu, etc.). À mesure que l'on connaît les incidents des combats de la semaine dernière, on découvre les pertes énormes que nous avons subies. Dans un seul bataillon (les mobiles Bretons, campés sur le boulevard Saint-Marcel), 600 à 700 hommes auraient manqué a l'appel ; le chiffre de nos soldats morts ou blessés serait, dit-on, de 15,000! Et M. Blanqui, dans la Patrie en danger, affirme que « Paris peut être délivré par sept ou huit affaires comme celle-ci ! » Une hécatombe de plus de cent mille hommes, offerte à la République de Paris! Après ces sept ou huit affaires, il est permis de demander qui resterait pour délivrer Paris ! Le moment, hélas ! est passé, où l'on plaisantait des ambulances, et où quelques-unes se trouvaient négligées et priaient « qu'on leur réservât un blessé ». Toutes sont aujourd'hui encombrées, et une quantité d'autres vont s'ouvrir, tant a été vif l'empressement

de la population. Si une partie de Paris a donné le spectacle du vice et de la corruption, il existe un autre Paris, moins connu, qui donne le spectacle de la charité la plus active, la plus intelligente et la plus dévouée; les femmes du monde, en grand nombre, se sont présentées pour soigner les blessés, concurremment avec les Sœurs de Charité, et avec non moins d'ardeur ; et, pourtant, malgré le dévoûment admirable, le zèle, l'abnégation, la charité infatigable de tant de milliers de femmes, d'hommes, de prêtres, de moines, de religieuses de tous les ordres, tel est le nombre des victimes, que celui des infirmiers est encore insuffisant.

7. — Coup de tonnerre dans un orage, et si violent que, de tous les autres bruits, on n'entend que celui-là! Hier soir, vers cinq heures et demie, une nouvelle désastreuse s'est répandue dans tout Paris : « Notre armée de la Loire a été défaite, et Orléans repris par les Prussiens. » C'est le gouvernement luimême qui en donnait connaissance, dans cette forme inaccoutumée : d'abord, une lettre de M. de Moltke au général Trochu, pour lui annoncer cette nouvelle ; ensuite, la réponse du général Trochu, qui en accusait réception, en se servant absolument des mêmes termes que le général en chef Prussien; puis* quel-

ques mots du gouvernement, déclarant que cette nouvelle, communiquée par l'ennemi, fût-elle vraie, ne changeait rien à ses dispositions, qu'il comptait toujours sur le soulèvement de la France, et qu'il n'y avait qu'un seul parti à suivre : Combattre. Cette déclaration, qui affectait un caractère solennel, était signée par tous les membres du gouvernement, les ministres, et même les secrétaires.

On fait, à ce sujet, quelques questions indiscrètes : 1° la bataille a duré trois jours, disent plusieurs journaux; commentle saventils ? 2° Si la nouvelle est vraie, écrivent nos gouvernants ; pourquoi en doutent-ils ? 3° Le comte de Moltke offre au général Trochu de « laisser vérifier l'exactitude de la nouvelle par un de ses officiers, à qui il remettra un sauf-conduit ; pourquoi le refuse-t-on ? La réponse à ces questions se trouve dans les questions mêmes : le gouvernement semble douter de la nouvelle, mais il la regarde si bien comme certaine, qu'il refuse de l'envoyer vérifier, et se garde de démentir les journaux qui annoncent que le combat a duré trois jours. Il la connaissait, depuis avant-hier soir; il l'avait reçue par une autre voie; il a pris le temps de réfléchir, et l'a publiée, sous cette forme étrange et dramatique, afin de produire une forte impression sur le public,

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— et il ne s'est pas trompé. Tel est l'aveuglement de la population Parisienne, que, quoique la nouvelle émane du gouvernement lui-même, la plupart refusent dy croire ! Us lisent l'affiche, et s'en vont, en haussant les épaules : « Ce n'est pas vrai ! cela vient des Prussiens ! » J'ai parcouru plusieurs quartiers, je me suis arrêté à plusieurs groupes : sur les boulevards, où les rassemblements étaient nombreux et animés, dans le faubourg Saint- Germain, au ministère de l'intérieur, l'impression était la même : on niait la réalité de la défaite. Ceux qui y croyaient, cherchaient à s'illusionner sur son importance ; « Ce n'est peut-être qu'un échec de notre avant-garde; on s'est battu sur un seul point, il y a probablement eu peu de troupes engagées; notre armée a dû à peine reculer de quelques lieues: elle se reforme, et sera bientôt aussi forte ! etc. » Voilà ce qu'on entendait de tous côtés: sur les assurances de ces orateurs de carrefours, la masse des auditeurs, non seulement prenait confiance, mais s'exaltait et s'excitait : « M. de Moltke est vexé, il ne peut nous prendre; c'est ce qui l'irrite î II perd la tête et nous insulte ! sa dépêche n'est qu'une insolence! Il faut sortir tous, trois, quatre cent mille hommes! » Quelques-uns s'écriaient: « Nous brûlerons Paris !, »

Et ces exclamations, ces appréciations pas-

sionnées, cette négation obstinée des faits les mieux attestés, étaient communes à toutes les classes; le gouvernement a dû être satisfait. J'ai entendu un des hommes qui le touchent le plus pi^ès, M. Rampont, dire : « La réponse du général Trochu et la déclaration du gouvernement sont fort belles; elles ont produit la meilleure impression sur le public. »

Dans le VIe arrondissement, la nouvelle a été proclamée , au son de la trompette , par un crieur public, qui lisait à haute voix l'affiche officielle. C'est la première épreuve que l'on ait faite de ce procédé, destiné à annoncer les nouvelles importantes. On ne pouvait avoir un plus mauvais début.

Ces dispositions si bruyantes ne me semblent pas devoir persister : outre que Paris a uue très vive sensibilité, et que ses impressions changent rapidement, quelques heures de réflexion inspireront bientôt d'autres pensées. N'a-t-on pas sous les yeux le spectacle émouvant et, à chaque instant, renouvelé des pertes énormes que nous avons subies? Encore deux chefs morts des suites de leurs blessures, le général Renault, et le commandant des éclaireurs de la Seine, Franchetti, qu'on enterre, aujourd'hui, avec une pompe militaire qui attire tout Paris. Combien d'autres victimes ! Le gouvernement peut-il se tromper sur le sens de la dépêche de M. de

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Moltke? Elle signifie qu'il est, désormais, inutile de faire tuer des milliers d'hommes, dans des combats aussi meurtriers : « Vous ne pouvez plus compter être secourus, votre dernière chance s'évanouit. N'est-il pas plus raisonnable et plus humain de traiter ? » On avait annoncé une attaque pour aujourd'hui ; il est douteux qu'elle ait lieu, même demain. N'hésitera-t-on pas à ordonner une sortie, après la nouvelle d'un tel échec? Est-ce ce désastre qui peut hausser le cœur de nos soldats?

Voilà ce que pensent les hommes qui examinent sérieusement les choses ; mais ils forment une infime et presque imperceptible minorité. Paris, presque tout entier, vit dans l'illusion : le gouvernement a persuadé à la masse qu'il peut seul la sauver ; Paris croit au gouvernement, comme le gouvernement croit au général Trochu. Paris croit que c'est le gouvernement de MM. Jules Favre, Ferry, etc., qui a fait tout ce qu'il voit, qui l'a fortifié, rendu imprenable, approvisionné. Peu de gens se souviennent que, bien avant le 4 septembre, les travaux des fortifications de Paris avaient été vigoureusement poussés par le général de Palikao et presque achevés, tous les approvisionnements faits, en même temps, par M. Duvernois, et qui aient le courage d'écrire, comme un journaliste de bon

sens (M. Jules Richard, dans le Figaro) : « Le nouveau gouvernement n'a acheté pour Paris ni une tête de bétail, ni un quintal de farine, ni un sac de blé; si je mens, que M. Magnin, le ministre du commerce, dise le contraire. » De son côté, le général Trochu a persuadé au gouvernement qu'il avait un plan, un plan sauveur; qu'il était sûr de réussir, de vaincre, de percer les lignes Prussiennes, et de joindre les armées de l'intérieur. Ce sont les affirmations tranchantes de ce nouveau Lafayette, bavard, inconsistant, irréfléchi et nuageux comme le premier, qui ont encouragé le gouvernement à repousser les conditions de M. de Bismarck : « Pourquoi un armistice, puisque nous serons sûrement dégagés? le général Trochu me l'a dit! » s'écriait M. Jules Favre. Au moment où il s'agissait de l'armistice, un homme, qui, en 1848, avait occupé un poste important au ministère des affaires étrangères, alla trouver M. Jules Favre, et lui exposa que Paris s'attendait à l'armistice, l'espérait, le souhaitait; si cet espoir était trompé, si l'armistice, même sans ravitaillement , était repoussé, la population serait profondément attristée, et ce refus produirait la plus fâcheuse impression. M. Jules Favre sourit et, regardant triomphalement son interlocuteur : « Il arrivera quelque chose d'inattendu, d'imprévu, et dont Paris sera plus heureux que de l'ar-

mistice ! » Cet imprévu, c'était la sortie générale, du succès de laquelle ne doutaient ni M. Trochu, ni M. Jules Favre. Et, aujourd'hui que cette sortie a échoué, qu'un journal du gouvernement (V Electeur libre) déclare « qu'il y aurait folie coupable à vouloir percer les lignes du côté de la Marne, et que les difficultés sont les mêmes partout, » encore ils persistent, ils prétendent obliger nos soldats à tenter cet effort inutile et désespéré ! Leur égoïsme est si profond que, pour demeurer les maîtres et garder leur République, ils refuseront de traiter, ils enverront nos soldats se faire décimer, devant des retranchements que M. de Moltke aura encore fortifiés et rendus plus inexpugnables, pendant ces jours d'immobilité, ils pousseront à la boucherie notre armée désorganisée, nos mobiles affaiblis, notre garde nationale inexpérimentée, et, avant peu de jours peut-être, la France, découronnée de sa jeunesse, pourra s'écrier, comme Démosthènes : « L'année a perdu son printemps ! » Et, alors, notre situation sera désespérée complètement.

Ces prétendns hommes d'Etat n'ont pas aperçu les conséquences de leur refus d'armistice : après Sedan, la paix était facile ; moins, après la défaite td'hier ; que sera-t-elle donc, après un nouvel échec? Il ne nous restera plus rien, ni vivres, ni armée; nous

serons livrés, comme un corps inerte, à l'ennemi, et il fera de nous ce qu'il voudra!

8. — Depuis hier soir, la neige tombe et, ce matin, elle a blanchi le sol. D'après tous les indices, pourtant une nouvelle sortie est imminente : des troupes, une grande quantité d'artillerie, ont traversé la ville, se dirigeant vers la porte Maillot; demain peut-être les deux armées s'entre-choqueront. et des ruisseaux rouges couleront sur la blanche fourrure de la terre; et ces ruisseaux seront du sang des hommes ! Quand on s'arrête à réfléchir à la guerre, à ce qui la constitue et la suit, on se demande si l'homme n'est pas sujet à la folie, j'entends la véritable folie, plus souvent qu'à la raison, et si même la folie n'est pas une partie essentielle de sa nature. Il n'y a pas à la guerre d'autre explication, à moins, et c'est la vraie, de reconnaître qu'elle est un châtiment si un juste châtiment!

On va donc se massacrer encore : aussi, prépare-t-on en hâte de nouvelles ambulances, pour recevoir les milliers de blessés qui arriveront par longs convois; plus de 6,000 lits ont été offerts par les particuliers et attendent les victimes. Ce n'est plus trois églises qui sont transformées en hôpitaux; on en a requis douze; il en faudra probablement d'autres, et, ce que l'on ne peut trop répéter, parce qu'on

ne peut trop l'admirer, le zèle et le dévouement sont ausssi grands que les besoins. Loin de diminuer, cette ardeur de charité s'accroît tous les jours : hommes, femmes, riches et pauvres, se présentent pour soigner, panser, veiller ces nouveaux gladiateurs, qui vont s'égorger, par ordre et sous les yeux des orgueilleux directeurs des peuples ! A la Trinité, où ma femme et cinq de mes plus proches parentes se sont fait les servantes de ces malheureux, et par qui je puis connaître quelques détails de l'organisation si complexe des ambulances, on voit affluer des dons de toute sorte, avec une inépuisable abondance. Les bourgeois, les marchands, les industriels de tout le quartier, s'empressent d'apporter lits, tables, draps, linge, rideaux, couvertures, médicaments, etc.; bien plus, les petites douceurs qui peuvent aider les convalescents à se désennuyer, des livres, des cartes, des jeux, du tabac, etc. Un tapissier a envoyé, non seulement des meubles, mais les objets les plus inattendus, répondant à toutes les demandes, ne se trouvant jamais à court, sans s'arrêter, sans cesse, et en si grande quantité, qu'il étonnait ceux qui donnaient le plus. Sa maison était, disait-on, le dock des ambulances : il avait de tout, il fournissait tout, il donnait tout.

Malheureusement, s'il y a abondance d'un

côté, il y a, pénurie d'un autre, et de ce qui est le plus nécessaire : le combustible va bientôt manquer. Le peu de charbon qui reste est consacré à l'éclairage public (on annonce même que les rues vont être prochainement éclairées à l'huile ou au pétrole) et aux usines qui fabriquent des canons et des projectiles ; car on prépare, à la fois, à grands frais, à grand'peine, et avec une égale ardeur, à cinq cents mètres de distance, les moyens de sauver les hommes, et de les tuer. L'église de la Trinité dévore pour 35 francs de houille par jour, en temps ordinaire, et il la faudra chauffer la nuit; on calcule que, d'ici à peu de jours, on ne le pourra plus.

La viande devient également si rare (la boîte de bœuf conservé se vend 10 francs la livre), qu'on craint de n'en pouvoir fournir à tous les blessés; l'intendance a déclaré ne s'y engager que pour quinze jours et encore, les derniers jours, une demi-portion. Le pain va être rationné : aussi, la mortalité a-t-elle doublé ; la moyenne des décès qui, en temps de paix, est de 900 à 1,100 par semaine, s'élève à plus de 2,000; à toute heure, les cercueils se succèdent aux portes des églises.

Quelles que soient ces misères matérielles, elles sont dépassées par les misères morales ; le découragement est évident dans plusieurs

corps de l'armée. Lors de nos derniers combats, il en est qui sont demeurés en place,, à l'ordre de marcher, et l'on a dû fusiller quelques soldats (on cite le 113e régiment et un bataillon de Seine-et-Marne où l'on en a fusillé cinq) : que sera-ce cette fois !

Après des batailles si meurtières, et à la veille d'autres combats, des chrétiens (MM. le Dr Frédault, de Saint-Cyr, etc.) ont écrit au ministère de l'intérieur, pour demander que le gouvernement ordonnât des prières publiques dans les églises. On ne leur a pas répondu; ils ont insisté, ils ont été accueillis par des sourires et l'expression d'une dédaigneuse pitié : « Des prières ! à quoi bon? Cela aidera-t-il à la victoire? Pour qui nous prendon? Sommes-nous des femmelettes et des jésuites? Non ! ne mêlons pas Dieu à nos affaires I Dieu ne s'en occupe pas ! nous n'avons pas besoin de le prier ! il ne nous faut que des hommes et nous en avons! »

Des hommes ! Un décret du gouvernement el un ordre du jour de M. C. Thomas, commandant la garde nationale, nous prouvent qu'il ne faut pas, du moins, compter sur tous. Il s'agit, dans les deux pièces officielles du bataillon des tirailleurs de Belleville, ce bataillon dont on s'entretenait avec tant d'indignation, le 30 novembre, à l'avenue de Yincennes. Mais tout ce qu'on disait, ce qu'on

savait, ce qu'on prévoyait, était au-dessous de ce qui nous est révélé aujourd'hui : quelque idée que l'on se fit de la tourbe hideuse que le public désigne sous le nom de Belleville, on n'avait pas songé à une telle accumulation de turpitudes. Tout ce dont on peut accuser une troupe armée et une bande de brigands, ces hommes s'en sont rendus coupables ; on trouve réunies, dans le rapport, toutes les infamies : lâcheté, trahison, haine féroce, guerre civile, indiscipline, désertion, vol, révolte, assassinats, et d'autres crimes qu'on ne nomme pas1. Jamais, dans les temps les plus néfastes de son histoire, la France n'avait vu un tel amas d'indignités reprochées à ceux qu'elle avait chargés de la défendre contre l'ennemi. Nos avocats s'écrieront-ils encore qu'il n'y a pas de populace à Paris ? 0 démagogues ! 0 comédiens ! De quel mépris nous doit accabler l'étranger! De quelle horreur, de quelle douleur sera pénétrée la France !

Il faut savoir, pour comprendre le rapport, que l'animosité des tirailleurs de Belleville contre la Villette est entretenue par la jalousie de deux chefs du peuple, Blanqui et

1 Ce que le rapport ne dit pas, mais ce que tout le monde sait, c'est que ces misérables étaient, la plupart, des souteneurs de mauvais lieux, — et pis encore ; on les appelle les Francs-C.

Delesclnze, Blanqui qui règne à Belleville, Delescluze à la Yillette et à Montmartre. Aussi, se détestent-ils mutuellement : « Nous ne frayons pas avec ces gens-là ! » disent-ils les uns des autres. La République n'a pas oublié ce qu'elle devait à Belleville : reconnaissante de ce que Belleville avait fait pour sonavènement, elle lui aaccordédesprivilèges; dans les sorties, des voitures transportent les vivres des Bellevillois, les sacs et les cartouches que les bataillons honnêtes et dévoués portent, eux, sur leur dos. On a refusé des drapeaux à la garde nationale, mais on a fait exception en faveur deBelleville, et un membre du gouvernement, M. Ferry, s'y est rendu exprès, pour remettre un étendard à ces hommes qui devaient tourner si honteusement le dos à l'ennemi ! L'Empire est-il assez justifié de n'avoir pas voulu leur confier des armes et , quand ils descendaient dans la rue, avait-il tort de les livrer au poignet des sergents de ville?

En même temps un autre rapport nous fait connaître de grands désordres dans un corps de mobiles casernes au Mont-Valérien : vols, pillage, indiscipline , refus d'obéir, etc. Il a fallu dissoudre le bataillon des tirailleurs de Belleville et établir une cour martiale, désarmer les uns et fusiller les autres. Quant à M. Flourens, commandant des tirailleurs de

Belleville il a été arrêté, mais osera-t-on le condamner?

Il se trouve, pourtant, encore de spirituels écrivains pour affirmer « qu'il n'y a aucun désordre dans la métropole, » et railler agréablement M. de Bismarck et l'Empereur, qui, seul s, « s'imaginent que nous sommes en proie à l'anarchie! » [Journal des Débats, 6 décembre1.)

Par une coïncidence qui a été remarquée, la Patrie en danger, journal de M. Blanqui et organe accrédité de Belleville, a cessé aujourd'hui sa publication.

Le gouvernement vient de publier le rapport officiel sur les combats de la semaine dernière. Ce rapport pourrait donner lieu à des critiques sévères : le gouvernement avoue que nos pertes s'élèvent à 6,000 hommes mis hors de combat; personne n'accepte ce chiffre et les plus modérés disent 12,000. Il semble que nous n'ayons obtenu que des succès : on ne parle ni de l'Hay qu'on n'a pu prendre, ni de Montmesly qui a été repris, etc.; on pense

1 Pourquoi, du reste, n'auraient-ils pas parlé ainsi, quand M. de Kératry osait déclarer à la province que « les partis politiques avaient désarmé à Paris », lui, qui venait d'assister aux émeutes des Communistes, et qui, avant de quitter Paris, annonçait au gouvernement leur triomphe inévitable? (Voyez Le 4 Septembre et Le Gouvernement de La Défense nationale, déposition à la Commission d'enquête, où il consacre cinquante pages à raconter ces émeutes.)

que le public l'ignorera. Le général Trochu, dans sa proclamation de dimanche, 4, se vantait avec emphase d'avoir opéré sa retraite, sans que l'ennemi osât T attaquer ; aujourd'hui, le général Schmitz, son chef d' état-major, raconte plus modestement que cette retraite a pu être effectuée, « à l'aide du brouillard ». Quel est le récit véritable ? Dans l'un,, on raille l'ennemi de n'avoir pu empêcher la retraite, dans l'autre, on se félicite de lui avoir échappé ; des rapports aussi inexacts sont indignes d'un gouvernement qui se prétend sérieux.

La bataille projetée est retardée jusqu'à demain ou après demain ; mais tout est prêt, les troupes cantonnées dans Paris ont été consignées dès hier, avec ordre de se préparer à marcher. La cavalerie a eu surtout beaucoup à souffrir, pendant cette trêve de septjours : campée dans le bois de Yincennes, elle a passé les deux premières nuits sans tentes, en plein air et les chevaux au piquet; nombre de chevaux sont fourbus, et l'on a dû en abattre beaucoup.

Nous n'avons plus, pour ainsi dire, de cavalerie dans l'armée de Paris; on dit : les lanciers, les hussards, les cuirassiers, etc ; ce ne sont pas des régiments, ce sont des débris, rassemblés çà et là,, de tous les corps et dont on a formé quelques escadrons; il y a un es-

cadron de cuirassiers, de hussards, etc. ; c'est à ces quelques centaines d'hommes que se réduit notre cavalerie. Seuls, les gendarmes de Paris et des environs composent deux régiments complets et homogènes, et sont les seules troupes de cavalerie qui, au moment décisif d'une victoire, pourraient utilement compléter le succès, en chargeant l'ennemi ébranlé et en ramassant les fuyards. — Et, à ce propos, M. ***, capitaine d'un de ces régiments et officier d'ordonnance du général Bertin de Vaux, me peint l'impression produite par l'arrivée des gendarmes, le 29 novembre, à Aubervilliers. On les reçut à bras ouverts ; ce fut comme le cri de ce Français, débarquant en France après un séjour aux Etats- Unis, et apercevant un tricorne bordé d'argent : « Enfin, voilà un gendarme ! » tant ce malheureux village, de même que la plupart des environs de Paris, avait eu à souffrir du passage des francs-tireurs, des tirailleurs, des éclaireurs, des mobiles mêmes, et tant ces corps indisciplinés avaient dévasté, pillé et saccagé partout où ils avaient séjourné ! Ce n'est pas seulement les portes, les fenêtres, les parquets même qu'ils avaient arrachés et brûlés, ce qu'excusent les nécessités de la guerre ; les meubles étaient brisés, les glaces mises en pièces, les tentures déchirées* L'ennemi le plus farouche n'eût pas fait plus ; la

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ruine élait complète; de beaucoup de maisons il ne restait que les murs. Aussi, à la vue des gendarmes, il y eut une explosion de joie chez les habitants : on les traita comme des sauveurs, on les combla de prévenances, on leur prodigua des dons : plusieurs étaient logés à l'usine du fameux parfumeur Pivert; à leur départ, on bourra leurs fontes des produits de la fabrique, de fioles, d'onguents, de savons, etc. ; ces pauvres gens ne savaient comment les remercier de les avoir préservés.

Plusieurs lettres d'Allemagne ont été trouvées sur les Prussiens tués dans les derniers combats, et publiées par les journaux; ces lettres sont diversement et malheureusement instructives. On y voit : 1° l'enthousiasme causé par les victoires des armées Allemandes; 2° l'excitation populaire contre la France ; 3° la résolution de nous enlever deux provinces et de nous abaisser pour jamais ; 4° la preuve enfin, que, si nous avions traité plus tôt, nous aurions obtenu de moins dures conditions, c'est-à-dire, meilleures après Sedan, meilleures avant la prise de Metz, meilleures avant la perte de la bataille d'Orléans, meilleures avant la capitulation de Paris. N'en avons-nous pas la preuve dans l'exclamation naïve de cet Allemand, qui craint que sa proie

ne lui échappe : « Le danger de nous voir ravir le fruit de nos victoires est aujourd'hui passé ; ce danger était menaçant au moment de l'entrevue de Jules Favre et du comte de Bismarck, si Jules Favre avait accepté les conditions! » Aujourd'hui, horreur! par l'égoïsme de quelques hommes, nous sommes dans la main des Prussiens ; ils nous pétriront à leur guise!

On vient d'arrêter M. G. Flourens ; c'est très bien, mais on le poursuit, pour quels faits ? Pour ceux qu'a signalés le rapport publié il y a deux jours ? Non ! pour sa participation à l'invasion de l'Hôtel de Ville: c'est pour un fait, qui s'est passé, le 31 octobre, qu'on le poursuit le 7 décembre! Lâcheté double : on ne Ta pas frappé puissant, quand il était appuyé ; on le frappe tombé, quand il n'a plus autour de lui ses hommes. S'il était coupable, pourquoi ne l'avoir pas arrêté ? S'il était innocent, pourquoi le poursuivre ? Je doute, du reste, que cette arrestation ait des suites ; dans l'anarchie, rien qui ne soit anarchique, même la justice !

10. — Le boulevard Haussmann a changé de nom : on l'appelle maintenant boulevard Victor-Hugo ; « on a, dit un journal, effacé le nom d'Haussmann, le démolisseur. » Toujours la même préoccupation stérile, comme si l'on

avait l'espoir de faire oublier au monde que M. Haussmanna, non seulement démoli, mais selon l'observation d'un médecin, « fort heureusement » reconstruit Paris!

Si nous étions capables de réflexion, nous comprendrions que le vrai démolisseur, ce n'est pas M. Haussmann, mais M. Y. Hugo, et bien autrement dangereux et condamnable, car il est un démolisseur moral !

J'entends dire, de plusieurs côtés, que la troupe paraît peu disposée à se battre : elle est très mécontente de la mauvaise nourriture qu'on lui donne; elle connaît l'opinion d'une partie du public, qui regarde une nouvelle sortie et de nouvelles luttes comme un sacrifice tout à fait inutile; elle a une médiocre confiance dans ses chefs ; elle est découragée par les échecs répétés de nos armées, depuis le commencement de la campagne ; et elle n'est pas persuadée de la réalité des victoires de la semaine dernière, que le gouvernement a tant fait sonner, et qui n'ont abouti qu'à une retraite et à l'abandon des positions occupées après les plus sanglants efforts. On attribue à la connaissance que l'on a de ces dispositions, le retard de la grande sortie, annoncée coup sur coup, chaque jour.

Les généraux, d'autre part, ne sont pas moins, embarrassés, par le manque d'officiers;

les derniers combats ont fait dans les cadres un vide considérable. On cite une brigade qui, le 2, ne fut commandée que par un chef de bataillon, tous les officiers supérieurs étant hors de combat.

Plus les renseignements arrivent, plus on se convainc que le chiffre officiellement déclaré de nos pertes est loin de la vérité.

Cependant, il faut se décider, on ne peut demeurer plus longtemps dans l'inertie ; les vivres s'épuisent, on ne trouve plus à acheter ni huile, ni riz, ni pâtes alimentaires, etc. Quelles que soient donc les hésitations, la bataille est prochaine; 80,000 hommes, dit-on, sont massés dans le bois de Boulogne ; toute la garde nationale est consignée, demain, pour vingt- quatre heures; on va marcher, le canon va retentir !

Dans cette situation périlleuse, le gouvernement vient de décréter l'organisation de la garde nationale mobilisée en régiments. On aura de la peine à former, de ces éléments si divers, des corps vraiment réguliers : les conseils de guerre nous révèlent chaque jour les actes les plus répréhensibles, le passé le plus compromettant de sergents-majors, de fourriers, de capitaines même, traduits en justice, pour détournements de fonds; plusieurs ont subi antérieurement, des condamnations correctionnelles, etc. Il a fallu ces

découvertes, pour que Ton comprît l'absurdité de l'élection des officiers d'un corps armé. Dans la nouvelle organisation, le général Clément Thomas nomme lui-même les colonels et lieutenants-colonels, et il s'engage à ne choisir, parmi les chefs élus, que « ceux qui possèdent les connaissances militaires requises ». Mais, comme l'anarchie domine à tous les degrés, il est plus d'un colonel, M. Arthur de Fonvielle, par exemple, journaliste, dont la compétence militaire n'est pas suffisamment démontrée.

En outre, une décision récente du gouvernement a dévoilé un autre vice de la garde nationale : le gouvernement accorde une indemnité quotidienne de soixante-quinze centimes aux femmes des gardes nationaux peu aisés. Delà, un singulier résultat : une quantité de gardes nationaux, non mariés, mais vivant en concubinage, ont prétendu que l'indemnité était due à leurs concubines, pétitionné, et envoyé des députés près du gouvernement. Cette réclamation a fait grand bruit : les journaux se sont emparés de la question, et ils l'ont traitée à divers points de vue, les uns, soutenant les épouses illégitimes, les autres, fulminant contre ces unions illégales. Le gouvernement tardait à répondre aux réclamations des concubinaires; les clubs se sont emportés, et les ont vivement sou-

tenus . Autre incident alors , non moins imprévu : M. Félix Pyat a pris à partie les membres du gouvernement et, dans un véritable acte d'accusation, où les faits étaient transparents, leur a demandé s'ils étaient donc si purs, et quel était celui qui avait le droit de jeter la première pierre, et de se prétendre sans péché ? Il a parlé de bruits qui couraient, sur ce « sanhédrin d'avocats, d'amants heureux », qui auraient reconnu la « complaisance » de certains maris, en leur donnant des places importantes, de lucratifs emplois, « des recettes » ; il a signalé de «faux testaments, en faveur de pères putatifs », etc. Il ne manquait que les noms, le public les a prononcés : on a cité MM. Delvincourt, Loubens, récemment nommés à des recettes financières, plusieurs membres du gouvernement. La risée a été générale; on s'est souvenu de l'indignation vertueuse des puritains de l'Hôtel de Ville, contre l'Empire; on a fouillé leur passé, et Ton a trouvé que la plupart auraient à se défendre de faits bien autrement graves et répréhensibles.

Ces républicains accusaient l'Empire de tous les vices : c'est un gouvernement de corruption ! disaient-ils, avec un geste d'horreur. Et eux, si l'on pénètre dans leur vie, on est stupéfait des trésors de libertinage, de lâcheté,

d'inhumanité, de cupidité et d'infamie, qui y abondent !

Quant aux concubinaires, le résultat final a été tout aussi inattendu : leurs prétentions n'ayant pas été accueillies, ils se sont décidés a faire légaliser leurs unions libres. J'avais déjà signalé les nombreux mariages de ce genre, depuis le siège; jamais les mairies n'en avaient tant régularisé : la religion, la société, l'intérêt du ménage, de la femme, des enfants, avaient été impuissants; le décret des 75 centimes a opéré un changement subit, on n'a plus hésité ; on ne se mariait pas pour la morale, on s'est marié pour toucher sa paie : on appelle ces mariages les mariages de quinze sous. Ces unions si hâtivement sanctionnées ne seront, certes, pas toutes durables; mais beaucoup persisteront, l'ordre social y gagnera ; on ne peut donc que s'en féliciter.

11. — Des bruits de convocation d'une Assemblée commencent à se propager : le gouvernement y serait moins opposé qu'il y a peu de temps; mais on ajoute que cette Assemblée se réunirait à Paris. « Si j'avais l'honneur d'être élu député , me disait un futur candidat, je monterais, le premier jour, à la tribune, déclarant que je proteste; que les Assemblées ont été tant de fois envahies

et chassées par la populace, que cette violation se peut encore renouveler; que, non seulement je le crains, mais que je n'en doute pas; que, dans cette conviction, je ne participerai pas aux délibérations, jusqu'à ce que l'Assemblée ait été transportée dans une ville où elle soit assurée de n'être pas violentée, la première condition, pour dire la vérité, faisant défaut, la liberté1. »

Hier soir, dîner avec M. ***, au Dîner Européen', il y avait fort peu de chose : la viande manque, disaient les garçons. Les salles étaient glacées, le combustible manquait aussi. Au retour, les rues de Richelieu, Yivienne, le Palais-Royal, étaient mornes d'ombre; tout était fermé, avant huit heures.

Le gouvernement a publié, dans le Journal officiel, les dépêches apportées par deux pigeons, et annonçant plusieurs échecs de nos armées en province, mais accompagnées de circonstances telles qu'on a soupçonné ces pigeons d'avoir été envoyés parles Prussiens. 11 est évident, en effet (outre que l'une de ces

4 Convoquer l'Assemblée à Paris et l'avoir sous sa main, avait toujours été la pensée du Gouvernement du 4 Septembre : « Comment voulez-vous que l'Assemblée se réunisse à Paris, s'il est investi? disait M. J. Favie, à Ferrières. — Réunissez-la à Tours, ou ailleurs, répliqua M. de Bismarck. M. J. Favre demanda à en référer au Gouvernement de la Défense nationale, et il n'est pas revenu. » {Vers ailles, quartier général prussien, conférence de M. de Bismarck et du maire de Versailles.)

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dépêches est signée Lavertujon, et datée de Tours, quand M. Lavertujon est à Paris) qu'elles ont été fabriquées par l'ennemi. De plus, personne n'admettra que les populations, comme le prétendent les dépêches, « acclament » les Prussiens, et soient « de connivence » avec eux. Cependant, malgré l'invraisemblance de ces allégations, frappante pour tous les yeux, il n'est pas certain qu'aucune des nouvelles annoncées soit fausse ; et, lorsqu'on nous informe que, le 8 décembre, les Prussiens marchent sur Tours, sur Bourges, et sur Cherbourg; que Rouen est pris, que M. Gambetta est parti pour Bordeaux; que l'armée delà Loire est défaite; que la dévastation est partout ; enfin, que « tout le monde en a assez » ; aucune de ces nouvelles, je l'avoue, ne me paraît improbable, d'autant plus que, tandis que les pigeons expédiés par les Prussiens nous arrivent, le gouvernement affirme qu'il ne lui en est envoyé aucun de Tours, « vu, dit-il, la rigueur de la saison, qui empêche les pigeons de voyager. » 11 ne peut y avoir deux lois atmosphériques contraires pour les pigeons, selon leur nationalité!

On a apporté, aujourd'hui, à la gare d'Orléans deux appareils destinés, non à diriger les ballons, mais à lutter contre le vent. Ces appareils sont des sortes d'antennes croisées, comme des ailes de moulin, et munies de

DÉCEMBRE Hl]

voiles inclinées en sens contraire. Le vent étant d'Ouest, c'est-à-dire, tout à fait mauvais, on compte se servir de ces appareils, pour deux ballons qui partiront très prochainement. Malgré les distributions de vivres, de bois et de vêtements, la misère est extrême, et ceux qui souffrent le plus, sont ceux que l'on ne voit pas, et qui ne demandent pas, les petits employés, les petits rentiers, les petits marchands, etc. Mais la charité est infinie, à Paris, et prend toutes les formes : il s'est trouvé, pour penser à ces malheureux, un homme aussi intelligent que riche et bienfaisant : M. ***, du 117e bataillon de la garde nationale, a fait rechercher, dans son bataillon, ceux qui avaient le plus besoin de secours, et il vient d'assurer, à douze des plus nécessiteux, une subvention de 1 fr. 50 par jour. Paris compte bien plus de dix justes qui lui mériteraient d'être sauvé !

12. — Dès cinq heures du matin, des coups de canon des forts ont retenti avec assez de suite, pour qu'on crût que l'attaque projetée avait lieu aujourd'hui; mais le dégel est survenu et un verglas si glissant, qu'il eut été impossible de faire marcher les chevaux. Hier et toute la journée, des troupes ont encore été dirigées vers l'ouest, tant sur la rive droite que sur la rive gauche.

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Le gouvernement a annoncé, en même temps, que le pain ne serait pas rationné ; la population était inquiète, et avait déjà envahi les boutiques des boulangers et tout enlevé, de sorte que les derniers venus n'ont eu le soir rien à manger (dans le quartier Mouffetard). Le gouvernement prétend que l'on ne doit avoir aucune crainte, qu'on vient d'établir de nouveaux moulins qui vont moudre « toute la farine nécessaire; » il fait plus, il affirme que *< nous sommes encore fort éloignés du terme où les approvisionnements seraient insuffisants ». — Cette phrase a paru à beaucoup de gens moins rassurante que terrifiante : « Quoi ! se sont-ils écriés, nous en avons donc encore pour longtemps ! — S'il y avait, du moins, chance d'être secourus ! mais où sont les armées de secours? et à quelles extrémités prétend-on que nous nous réduisions! » Le Réveil, journal ultra-démocratique, répondant d'avance à ces personnes timides, a déclaré, hier, qu'une ville assiégée ne devait se rendre « que lorsqu'elle avait perdu les deux tiers de sa garnison, » et ne pouvait plus absolument subsister ! Le Réveil s'exprime ainsi parce que, pour lui, la République et Paris ne font qu'un et, Paris capitulant, la République tombe. Nos gouvernants parlent comme le Réveil, leur intérêt est le même; mais cet enthousiasme républicain

n'est pas général. Le gouvernement lui-même n'a pas la confiance qu'il affecte, outre qu'il vient, — aujourd'hui même, d'interdire la vente des farines, et de « défendre aux boulangers d'employer la farine à tout autre usage qu'à la fabrication du pain ». Plusieurs faits attestent que la quantité de vivres est moins considérable qu'il ne le dit : ainsi, des affiches, dans plusieurs arrondissements, préviennent le public que les boucheries sont fermées, « les approvisionnements étant épuisés; » dans les autres, où l'on ne vend, d'ailleurs, que des harengs, du riz et de la morue, et si peu de viande, deux fois par semaine, qu'il n'en faut pas parler, il arrive fréquemment qu'après cinq heures de queue, on répond : « Il n'y a plus rien ! » — Dans le faubourg Saint-Germain , rue de Rennes, il y avait tout à l'heure un grand rassemblement à l'occasion d'une marchande qui vendait trois pommes de terre quinze sons! Plusieurs rues, dans les quartiers les plus élégants, sont éclairées à l'huile, depuis hier, faute de gaz, et la même mesure va s'étendre partout. On ménage le coke et la houille avec tant de sollicitude, que les compagnies de chemins de fer ont été invitées à ne faire opérer les manœuvres de l'intérieur des gares que par des hommes, et non par des machines. On prévoit même le moment prochain où le

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coke manquera tout à fait et, pour y suppléer, des escouades du génie sont employées à abattre des arbres dans les bois de Clamart, Fleury, etc. Toutes ces précautions n'indiquent pas une grande abondance ; il ne faut donc avoir au'une foi médiocre dans les déclarations du gouvernement, en cette circonstance, comme dans toutes les autres.

13. — Le mot des garçons du Dîner Européen : Un y a plus de viande! aurait dû nous éclairer. Le restaurant a été fermé le lendemain, il en est de même de bien d'autres, et nombre de gens courent la ville, cherchant où dîner. Dans plusieurs restaurants, dimanche, on ne donnait que du biscuit au lieu de pain, les boulangeries ayant été dévalisées. Le peuple est exaspéré des queues qu'il faut faire pour obtenir un petit morceau de morue de quinze sous, qui doit durer trois jours ; on entend, dans ces assemblées en plein vent, les plaintes les plus vives et les déclarations les plus nettes : « Il faut en finir! — Nous ne serons pas plus malheureux quand les Prussiens seront entrés! — Que l'Empereur revienne! ajoutent même quelques-uns; sous l'Empire, du moins, c'était mieux organisé ! » etc. — D'autres parlent plus franchement encore et prononcent le mot : se rendre! Ils ajoutent, il est vrai : il faut faire encore un

effort, mais ensuite, qu'on ouvre les portes ! Tels sont les propos qui me sont rapportés de plusieurs côtés à la fois (rues Mouffetard, Vaneau, N.-D.-des-Champs, de Rennes, etc.)

Le gouvernement a bien l'intention de faire cet effort; il s'y prépare depuis longtemps, toutes les troupes sont dehors; des combats d'avant-postes ont été livrés ; le canon de plusieurs forts tonne assez fréquemment; des wagons sont prêts à la gare d'Orléans, pour transporter deux ou trois mille hommes, le plus près possible de Choisy, et attaquer de face et de côté cette forteresse des Prussiens. Paris se demande, depuis cinq ou six jours, si la grande bataille ne se livrera pas aujourd'hui, et commence à s'inquiéter de ce qu'elle est encore retardée.

En attendant, on occupe par de petits combats les troupes campées dans la boue ; on cherche de petits succès pour relever le moral du soldat et de la population, et les journaux s'y prêtent. Ils sont remplis de récits de gens qui, appliquant leur oreille à terre, ont entendu distinctement une violente canonnade sur les derrières de l'armée Prussienne ; de gardes nationaux en marche qui se sont arrêtés au bruit du canon; un capitaine d'artillerie s'est agenouillé et, penché sur le sol, a attentivement écouté et certifié que le bruit n'était pas éloigné de plus de dix lieues; seulement

le jour et le lieu diffèrent : selon les uns, c'était au bastion 53 ; selon les autres, à Rueil ; ceux-ci disent hier ; ceux-là avant-hier : 0 nngœ !

Nos gouvernants savent mieux que qui que ce soit à quoi s'en tenir sur la réalité de ces bruits et, si j'en crois quelques-uns de leurs amis, laissent parfois échapper l'expression de leurs anxiétés : Ah! s'écriait, il y a peu de jours, M. Jules Simon, parlant à M. Bertall, le carricaturiste : « Quand j'ai accepté cette charge,, je ne me doutais pas de ce que c'était! J'en ai assez ! » Et il se prenait la tête à deux mains. Leur punition commence !

15. — L'opinion publique s'occupe depuis quelques jours du plateau d'Avron; il est devenu «l'objectif» (c'est le mot nouvellement adopté et qu'on emploie à tout propos), des stratégistes de cabinet et des journaux : «Le plateau d'Avronestunedenosplusfortespositions; nous y avons 40,000 hommes et 80 pièces de canon; on l'a enlevé à l'ennemi; si l'on a abandonné les hauteurs de Yilliers, après le 2 décembre, du moins nous avons gardé le plateau d'Avron ; les Prussiens l'ont vainement attaqué, ils ont dû reculer; c'est un grand succès, un résultat d'une importance capitale. » Voilà ce qui se dit et se lit partout; un journal (le Français) a même cru devoir

raconter longuement Y opération militaire, qui a eu pour effet l'occupation du plateau d'Avron : « Dans la nuit du 29 au 30, ordre a été donné de s emparer du plateau d'Avron ; les batteries du fort de Rosny couvrent d'obus le plateau d'Avron, afin d'en déloger les Prussiens qui peuvent s'y être embusqués ; tout ce qui est nécessaire pour expulser l'ennemi s'accomplit avec la plus grande énergie; le 30, les troupes débouchent de Rosny; en une heure le plateau est occupé et (le journal n'oublie pas un détail si caractéristique) on a remarqué la décision et Y habileté avec lesquelles le colonel *** a fait franchir les [rampes du plateau d'Avron à notre artillerie et l'a installée sur les crêtes. » Enfin, un autre journal a rapporté [comment, dans la nuit du 4 2 au 13, « les Prussiensont tenté une surprise, avec des forces supérieures, ont été repoussés et ont subi des pertes considérables. » Tous les journaux ont répété ce récit. Or, qui croirait que tout cela est de pure invention et ces récits entièrement fantastiques? Le plateau d'Avron existe et nous y avons des troupes, c'est certain; tout le reste appartient à l'imagination des journalistes. Le général d'Hugues, qui commande sur le plateau d'Avron, est un de mes amis; sous lui servent quatre de mes parents ; Tun d'eux est venu récemment passer trois jours à Paris; plusieurs

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personnes de ma connaissance vont fréquemment voir leurs fils sur leplateaud'Avron; je suis donc bien renseigné. Voici la vérité sur ce fameux plateau : le plateau d'Avron, avant le 30, n'était occupé par aucunes forces Françaises ou Prussiennes ; on n'a eu à déployer aucune énergie pour déloger les Prussiens et en expulser ceux qui pouvaient y être embusqués ; la division du général d'Hugues (10 à 12,000 hommes et 40 canons) est tranquillement partie de Rosny, a gagné le plateau et s'y est établie, sans rencontrer le moindre obstacle : « la décision et Xhabileté avec lesquelles le colonel *** a fait franchir, etc. » se borne aux vigoureux coups de fouet qu'il a fallu appliquer aux chevaux, pour leur faire grimper la côle qui est rude; les Prussiens ne se sont pas encore présentés pour attaquer le plateau d'Avron; enlin, depuis quinze jours que les troupes y sont installées, elles n'ont pas eu à tirer un coup de fusil! L'artillerie, seule, a lancé des boulets vers Chelles et la vallée de la Marne, afin d'inquiéter les mouvements de l'ennemi.

On ne peut trop le répéter : que savonsnous donc de l'histoire, quand nous voyons comment s'écrit celle qui se fait de nos jours et sous nos yeux !

Le gouvernement avait bien réellement

l'intention de rationner le pain, et n'a reculé que lorsqu'il a vu la panique qui, dès la première rumeur, a précipité la population sur les boutiques de boulangers, qu'elle a dévalisées. Mais il n'a pas renoncé à son projet et il le met à exécution sournoisement et en tournant la position. Il ne rationne pas le public, mais les boulangers; il ne leur distribue qu'une portion déterminée de farine ; voici qu'apparaît chez les boulangers un pain d'une certaine forme, avec l'étiquette : pain réglementaire ; on s'informe : ce pain, répond le boulanger, est celui qui vous sera imposé demain; il contient une notable partie de son. Autre mesure significative : réquisition du bois, défense aux marchands de délivrer du bois aux particuliers sans autorisation. La vie devient de jour en jour plus difficile, les subsistances de plus en plus rares. On avait fait sonner bien haut les quantités considérables de légumes, pommes de terre, etc. accumulées dans les immenses souterrains des Halles. H n'y faut plus compter : la plus grande partie de ces provisions a fermenté, s'est corrompue et a pourri ; il a fallu les jeter dehors. Ce beau résultat est dû à la sagacité de nos administrateurs ; au lieu de s'adresser à quelques hommes compétents, de charger un grand fournisseur, un cultivateur des environs do Paris, de l'aménagement de ces

denrées, les avocats de l'Hôtel de Ville ont tout décidé entre avocats, préposé à l'exécution de leurs conceptions d'autres avocats et enfin, confié la haute surveillance des Halles, à qui ? A un journaliste de je ne sais quelle feuille démocratique, M. Lucien Dubois, avec le titre pompeux à! Inspecteur général!

Dans un ordre du jour d'hier, M. Clément Thomas flétrit la conduite d'une compagnie de la garde nationale qui a été prise d'une panique aux avant-postes, et s'est enfuie, la nuit, « se laissant entraîner à une fausse alerte. » — Si nos gouvernants avaient le temps de réfléchir, ils comprendraient les inconvénients du gouvernement à ciel ouvert : le Journal officiel est rempli à' ordres des plus compromettants, tantôt signalant l'indiscipline de la garde nationale, tantôt les désordres les plus graves, tantôt la lâcheté de quelques soldats, ou le peu de solidité de ces nouvelles troupes. Ces ordres, publiés dans le Journal officiel, sont portés par les ballons en province; la province les lit, et aussi l'ennemi; croit-on qu'il ne s'empresse pas de les reproduire, de les commenter et de les faire connaître à ses troupes, pour les encourager et leur inspirer le mépris de l'adversaire et confiance en elles-mêmes? Or, ce sont là, les deux forces morales qui donnent la victoire :

un général habile punit ses soldats, leur fournit l'occasion de se relever, mais ne rend pas publique leur lâcheté ou leur faiblesse.

Le premier objet qui a frappé ma vue, en sortant, a été une longue affiche du gouvernement, pour nous apprendre que nous allions prochainement être réduits uniformément au pain bis. Le gouvernement fait l'éloge de ce pain, qui a, dit-il, toutes les qualités ; puis il prend champ pour nous entretenir des autres subsistances ; il en parle d'un ton dégagé, comme un riche qui aurait ses poches pleines d'écus et les ferait sonner : « la viande, dit-il, ne manque pas ! » On se regarde dans les groupes assemblés devant les affiches, on a l'air de se demander où donc est cette viande ? « On ne réduira pas les quantités actuellement distribuées. » Hélas! comment s'y prendrait-on ? « La viande et le pain sontassurés. » Si le pain n'est pas plus assuré que la viande ! Conclusion : « La situation est donc satisfaisante. » Il est bien heureux, le gouvernement d'être satisfait ! nous ne le sommes guère, nous, dit chacun en s'en allant.

Autre nouvelle : encore un ordre du jour du général Clément Thomas'; le général Thomas semble moins satisfait que le gouvernement. Sa garde nationale lui donne d'incessants ennuis; à peine vient-il de tancer une

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compagnie, qu'un bataillon attire son attention ; aujourd'hui, il ne s'agit de rien moins que d'un bataillon de guerre, le 147e, qui a déclaré net, au moment de partir, qu'il ne voulait pas marcher. Notez que ce bataillon est un bataillon de volontaires ! Le général Cl. Thomas se scandalise fort : déjà, dit-il, j'avais eu à me plaindre de ce bataillon, le 28 novembre, il était « dans un état qui m'avait inspiré un vif mécontentement. » Quel état ? on le devine. Ces volontaires se sont abstenus de se rendre au lieu de réunion, et 109 seulement se sont présentés, et de plus, la plupart étaient sans armes ! Le prétexte qu'ils opposent est également propre à faire douter de leur bonne conduite : « On ne donnera pas, prétendent-ils, les soixantequinze centimes promis à leurs femmes! » On ne nous éclaire pas sur la qualité de ces femmes, pas plus que sur Y état des hommes. On a voulu s'expliquer, ils n'ont rien écouté. Bref, dit le général Cl. Thomas, « l'acte qu'a commis aujourd'hui ce bataillon, me prouve que je ne saurais compter sur lui. » Cette conclusion paraît assezprobable. En conséquence, il demande la dissolution du 147e bataillon et son désarmement. J'oubliais que le général Cl. Thomas se plaint amèrement que le bataillon ne voulait pas rendre les vivres qu'il avait reçus pour quatre jours ; et enfin, que

les officiers se sont arrangés pour toucher un mois de solde, « tandis que leur service n'avait duré qu'une semaine ! » Ce bataillon a toutes les qualités des mauvais écoliers : poltron, gourmand, chipeur, ivrogne et débauché. On comprend le mécontentement du maître d'école ; mais il se borne à les gronder, il ne punit personne, il les prive seulement d'aller se battre, de faire leur devoir! Le 147e bataillon doit se trouver bien rudement puni ! Ce bataillon est un des bataillons de Belleville, un des bataillons de la Commune. Il y a peu de jours, nous avons vu un maire, M. Asseline, rappelé aussi à l'ordre parle sévère M. J. Ferry, pour avoir eu l'idée de mettre les Frères de la Doctrine chrétienne à la porte de son arrondissement : « Cela ne vous regarde pas ! lui a dit d'un ton assez vif M. Jules Ferry, vous empiétez sur les attributions du gouvernement. » M. Asseline a baissé la tête, un peu confus, et s'est promis d'attendre une autre occasion d'imiter son collègue, M. Mottu, lequel fait ce qu'il lui plaît dans son faubourg Saint-Antoine, et à qui personne du gouvernement n'ose rien dire.

Tels sont, sans en citer d'autres, les faits qui se produisent journellement, ce qui n'empêche pas que la plupart des journaux fulminent quand les feuilles étrangères osent insinuer, que Tordre le plus parfait ne règne pas à Paris.

16. — Depuis qu'on annonce tous les jours la grande bataille, qui ne se livre pas, les rumeurs les plus ridicules, les plus absurdes et les plus contradictoires circulent sur les mouvements des armées de secours, et à mesure que les événements démentent les bruits mis en circulation, on les transforme ou on les explique différemment. Ainsi, le général d'Aurelle de Paladines est, tour à tour, à Montargis et à Rouen; le général Bourbaki, en vingtquatre heures, se trouve transporté de Senlis ou de Chantilly à Fontainebleau ; hier, on entendait le canon sur les derrières de l'ennemi ; c'était le combat livré par l'armée de la Loire aux Prussiens ; aujourd'hui, ce bruit venait des Prussiens, qui tiraient à poudre, pour nous attirer par ce stratagème sur le point où ils sont le plus fortifiés. On affirme encore que nos troupes ont repris Orléans : c'est un pigeon qui en a apporté la nouvelle; non, c'est un paysan ! On se plaint, en même temps, que personne ne puisse traverser les lignes et nous transmettre des dépêches, mais il y a exception pour ce paysan !

Tandis que se colportent et s'impriment ces contes, qu'accueille la crédulité publique, voici que ce matin, à la première page des journaux apparaissent en grosses lettres, ces mots :

NOUVELLES OFFICIELLES DE ÏOURS. Et Voici

quelles nouvelles déplorables, coup sur coup,

se succèdent : l'armée de la Loire a été défaite ; Rouen pris ; l'ennemi est à Honfleur, à l'embouchure de la Seine; on nous a fait 10,000 prisonniers, pris près de 100 canons, 77 d'une seule fois ; les zouaves pontificaux, les plus solides et lesplus aguerris, et qu'on aura sans doute placés en avant, écrasés, les trois quarts ont été mis hors de combat; notre armée est coupée en deux, l'une est poursuivie vers Beaugency, l'autre s'est retirée sur Bourges et Nevers; le gouvernement de Tours est en fuite et s'est réfugié à Bordeaux. Pas un mot du général d'Aurelle de Paladines; pas un mot sur le chiffre des morts et des blessés ; on sait seulement que M. de Gharette est blessé grièvement, mortellement peut-être. Et ces affreuses nouvelles se succédaient ainsi pendant deux pages : encore ceci — et cela, — puis ce détail, et les chaloupes canonnièresprises, et les officiers, et lesgroscanons. Il semblait que ce ne fût jamais fini... Quelles révélations! quelles pertes! quel désastre! quelles espérances avortées!

Déjà, hier, Paris semblait bien démoralisé, que sera-ce aujourd'hui ! telles étaient mes pensées, mes exclamations, en lisant, en dévorant ces tristes nouvelles. Eh bien, non, je me trompais. A la suite de ces dépêches navrantes, les journaux avaient écrit quelques lignes : « Tout cela, disaient-ils, ne doit pas

nous inquiéter : la prise d'Orléans était prévue et est de peu d'importance; les Allemands s'avancent en France, ils se dispersent, ils sont de plus enpluscompromis.Nous avons encore 200,000 hommes I Bressolles et Garibaldi menacent leurs derrières (le général de Bressolles dont Jes troupes sont si disciplinées que, sur 4,000 hommes, il a fallu, au départ, fusiller 27 soldats). Nous allons faire la guerre de partisans, comme l'Espagne, (comme l'Espagne montagneuse, dans les plaines de la Sologne, delaBeauce, de la Champagne, de la Brie, de la Crau, de Toulouse, etc., sans doute!) les Allemands sont perdus! » Et telle est la déraison du peuple de Paris, que ce ton tranchant et ces assertions sans preuves avaient suffi pour lui inspirer la plus entière confiance. «Et les nouvelles !ai-je entendu dire. — Les nouvelles! elles sont excellentes! — Comment! Rouen pris, notre armée battue ! — Ce n'est rien ! nous avons 200,000 hommes! Bressolles et Garibaldi, etc.; la guerre de partisans, etc. ! » On répétait ce qu'on venait de lire; c'est au commentaire du journaliste seul qu'on ajoutait foi; le reste était comme non avenu.

Et ce sentiment sera excité par le gouvernement, car le moment suprême est proche; mais il n'est pas encore venu. : ces hommes, qui tiennent un pouvoir usurpé, ne voudront pas convenir que tout espoir est perdu : avec

un orgueil païen, par gloriole et réminiscence de collège, croyant se grandir et mériter d'être comparés aux héros de l'Antiquité, soutenus, du reste, par les jeunes gens, qui ne réfléchissent pas, et par le populaire, qui ignore, ils persisteront et demanderont encore à Taris un effort, un effort sanglant, meurtrier, sans espoir!

Le gouvernement cependant ne peut se dissimuler le découragement de l'armée : tous les jours, on amène à la préfecture de police des soldats qui déclarent qu'ils ne marcheront pas. Aussi, aujourd'hui, à la canonnade de ces trois derniers jours, a succédé le silence, le silencele plus absolu, autour de Paris. On se recueille, cette fois, et pour tout de bon !

17. — Le gouvernement affecte de ne pas être ébranlé : il vient de mettre en réquisition tous les chevaux des particuliers, sans exception, et il nous les donnera à manger. Il annonce aussi d'autres ressources : les œufs manquent à peu près fils se vendent 1 fr. 20 la pièce), et bien d'autres denrées; mais il compte sur les cultures entreprises par M. Joignaux dans les vastes terrains de l'ancienne banlieue de Paris; on aura ainsi de la viande et « des légumes frais, comme à ï ordinaire! » assure-t-on ; on a négligé de nous dire dans combien de mois.

Université BIBLIOTHECA

î 00 JOURNAL I>E FIDUS

Continuation du silence du canon. Le gouvernement achève, dit-il, de réorganiser l'armée et de nommer de nouveaux officiers: ainsi, se confirme, chaque jour, l'étendue de nos pertes du combat de Villiers ; il a déjà fallu quinze jours pour reformer en partie les cadres; il en faudra peut-être huit encore; que serait-ce donc après une seconde bataille!

Paris n'est plus éclairé au gaz : de loin en loin, les rares passants entrevoient la faible lueur d'une lanterne de pétrole; dans beaucoup de rues, l'obscurité est presque complète. Cette privation, nous nous y résignons, c'est une des nécessités du siège; mais les journaux du gouvernement exigent davantage, ils veulent que nous nous en réjouissions. Les ombres les ravissent, ils triomphent : A la bonne heure ! s'écrient-ils, voilà une ville comme nous l'entendons! Cet infâme gouvernement de l'Empire se donnait le luxe d'éclairer brillamment Paris! Il faisait « des orgies de lumière ! » Nous avons supprimé ce « faste » inutile, et « nous continuerons ! » Qu'est-il besoin de tant de gaz ! jamais il n'y eut moins de vols et d'assassinats. Nous sommes des gens positifs : nous préférons « la réalité à l'apparence » ; la lumière, c'est l'apparence ; les ténèbres, voilà la réalité (l'Electeur libre) ! Tout le monde ne partage pas cette gaieté

trop bruyante pour être sincère. — Il n'y a pas d'assassinats ! Certes! beaucoup de rues, des quartiers entiers sont plongés dans une telle nuit, que presque personne n'ose plus sortir le soir; on se confine chez soi; dès sept heures, les rues sont désertes. Quant aux vols, ils continuent à prospérer, quoi qu'en disent les journaux du gouvernement : dans cette ombre, les voleurs travaillent à loisir; bien plus, le nombre en a singulièrement augmenté. La nuit venue, ils se répandent dans les quartier les moins habités et se mettent à l'ouvrage ; les journaux sont pleins de récits fantastiques : des bandes d'hommes, de femmes, d'enfants, de gardes nationaux môme, en uniforme, arrachent les barrières des terrains clos de planches, enlèvent les portes, démolissent les barraques construites pour les mobiles, et les emportent chez eux, sans se cacher. Ceux-là, il est vrai, on ne les appelle pas des voleurs, ce sont des maraudeurs ! — Des maraudeurs, soit! les propriétaires, cependant, croient aussi avoir le droit d'être protégés contre les maraudeurs.

Le malheureux général Clément Thomas, a bien des ennuis avec sa garde nationale : voici aujourd'hui, le 200e bataillon (Bercy) qu'il dénonce à notre indignation, comme se comportant très mal : « Le chef de ce bataillon,

de service aux avant-postes, ivre! la moitié, au moins, des hommes ivres! obligation de faire relever leurs postes ! » Il demande la révocation du chef de bataillon. La province va avoir une triste idée de la garde nationale de Paris, au moins d'une partie. Et notez, que le public connaît bien d'autres faits de ce genre, que M. Clément Thomas connaît peut-être aussi, mais dont il ne parle pas. Du reste, M. Clément Thomas est un moniteur modèle : dès que quelques écoliers de la classe bronchent, il élève la voix et, parlant par les fenêtres, pour mortifier les coupables : « Monsieur, s'écrie-t-il, voilà un tel et un tel qui refusent de m* obéir, qui ne veulent rien faire, me permettez-vous de les punir? — Je vous le permets, répond le maître ». Legé?iéral Clément Thomas se retourne : « Je pourrais vous mettre tous deux en retenue, vous l'avez tous également mérité ! mais je n'en punirai qu'un ! que les autres aillent en récréation ! » Les écoliers s'échappent, on les renvoie, c'est ce qu'ils désiraient !.

18. — Yoici une suite de petits faits, recueillis en un seul jour, chacun peu important en apparence, mais qui, ensemble, représentent plus exactement notre situation que toutes les affirmations contraires du Journal officiel. — Subsistances : les troupes campées

hors de Paris sont soumises aux plus rudes privations; les mobiles, au plateau d'Avron, par exemple (au fort de la Briche également) meurent de faim; le pain, parfois, manque, ou il n'en arrive que la moitié de ce qui leur est dû; ils ne reçoivent qu'un verre de vin pour deux jours; quant à la viande, elle est presque toujours absente. Aussi, sont-ils fort affaiblis, et même démoralisés : ces jeunes gens, âmes vaillantes et généreuses, disent encore qu'il faut résister à outrance, se battre jusqu'à la lin ; mais ils avouent aussi que, dans leur bataillon, considéré partout comme l'un des plus solides, il n'y a guère qu'un tiers sur qui l'on puisse compter. — Santé publique : la mortalité des enfants est considérable; les inquiétudes des mères, les privationstuent en grand nombre ces pauvres petites créatures; la population est vivement affectée a la vue de ces cercueils d'enfants qui affluent dans les églises. — Finances : un décret vient d'abaisser à 20 francs les coupons de 25 francs de la Banque, ce qui indique l'insuffisance de l'argent et l'approche de la période du papier monnaie. — Provisions : on a expliqué, au bout de trois ou quatre jours, que la réquisition du bois ne s'appliquait qu'au bois de boulangerie; mais l'effet de l'arrêté était produit :1e bois des grands chantiers a été immédiatement accaparé par les marchands en détail, qui le

vendent aujourd'hui à des prix. exorbitants, inaccessibles aux petites bourses (5 francs les 100 livres, 20 petits rondins de 43 centimètres). — Discipline : pour compléter le tableau de quelques bataillons de la garde nationale, un arrêt du Conseil de guerre nous montre un lieutenant (du 76e bataillon) condamné à six mois de prison, pour insubordination, ivresse et révolte, et qui, antérieurement, avait déjà été condamné à six mois et dix-huit mois de prison, pour vol, et à trois ans de travaux forcés, pour désertion; il n'en avait pas moins été élu officier! — Nouvelles de province : Y armée de M. de Kératrya été battue parle duc de Mecklembourg, et M. de Kératry conformément aux principes du gouvernement de M. Gambetta, destitué de son commandement. Dieppe, Fécamp, sont occupés par les ennemis. Plus d'un tiers de la France est entre leurs mains ! . . . Le gouvernement affirme, néanmoins, que les subsistances et les provisions abondent; que les troupes reçoivent plus de vivres, et même de viande, qu'il y a un mois; que le moral de la population et de l'armée n'a jamais été si énergique; que l'état sanitaire de Paris s'améliore; l'argent manque^si peu, qu'il vient d'attribuer des traitements à des fonctionnaires qui, en aucun temps, n'avaient été rétribués, aux maires et aux adjoints ; la situation de la province et de ses armées n'est

propre qu'à nous rassurer. Appuyé sur toutes ces forces, il prétend, lui tout seul, nous sauver, repoussant tout concours, toute élection, toute assemblée, toute négociation, et il annonce, comme très prochaine, une nouvelle et grande bataille !

Douter de l'étendue des désatres de la Loire n'est plus possible; une nouvelle dépêche de M. Gambetta vient de les confirmer: l'armée de la Loire coupée en deux tronçons séparés par 50 lieues l'un de l'autre, abîmée, désorganisée; Bourbaki rejeté sur Bourges, Chanzy sur le Mans; les troupes de celui-ci désagrégées et opérant une retraite de treize jours, devant un ennemi qui les pousse l'épée dans les reins! Voilà le résumé de ces dépêches. Et quelles n'ont pas dû être les pertes, les maladies, les désertions ! « L'armée de la Loire est loin d'être anéantie! » dit M. Gambetta : un tel mot dit tout! On ne parle ainsi qu'après un effroyable désastre, une retraite de Russie, un Waterloo ! Autre mot significatif : « Nous pouvons résister, si nous le voulons énergiquement. » — Quand on fait appel au vouloir, c'est que l'on n'a plus le pouvoir ! toute espérance d'être secouru est donc perdue.

J'ai raconté, comme un exemple des contes inventés par les journaux, l'histoire du pla-

teau d'Avron; la canonnière Farcy est un conte du même genre : les feuilles publiques ont été, pendant deux mois, remplies des exploits de cette fameuse canonnière qui, une ou deux fois, à grand'peine, a été traînée sur un certain point, a tiré quelques coups, mais n'a jamais pu réellement naviguer sur la Seine. Le capitaine Thomassin, commandant de la flottille, a fini par déclarer au lieutenant Farcy que tout ce bruit était inconvenant, et qu'il eût à le faire cesser; ce qui a eu lieu immédiatement, sur toute la ligne. A cette heure, la canonnière Farcy ne fait pas plus de tapage dans les journaux que sur les rives de la Seine.

Triste effet de la réquisition des chevaux î Non seulement, on parle de fondre l'escadron de cavalerie de la garde nationale dans l'artillerie, pour fournir des chevaux à cette arme'; non seulement, par suite de l'achat d'un grand nombre de chevaux de la compagnie des voitures de Paris, il ne circule que très peu de fiacres dans Paris, mais on a requis une partie des chevaux des pompes funèbres, et Ton voit les corbillards des petits enterrements conduits seulement par un cheval. Cette unité, le cheval est noir en outre, a quelque chose de sinistre, et, comme il arrive souvent pour les enterrements de

pauvres mobiles, quand le corbillard roule vers le cimetière, seul, sans être accompagné de personne, on ne peut s'empêcher d'éprouver un frissonnement et une impression plus lugubre encore que de coutume.

20. — Il vient de paraître une nouvelle circulaire (aux agents diplomatiques) de M. Jules Favre, (quoiqu'elle ne soit pas signée de lui, on le reconnaît à son ton gémissant et à quelques grands mots qu'il fait sonner en tout temps, comme s'il parlait en cour d'assises). M. Jules Favre se plaint que l'on fasse la guerre avec les moyens de la guerre : « qu!on vole, qu'on tue, qu'on pille, qu'on incendie, que l'on bombarde les villes, qu'on leur impose des contributions, qu'on exige des otages ». Il s'étonne même, avec indignation, que les Prussiens assiègent Paris, place forte et où est assemblée une grande armée ! M. Jules Favre a oublié de nous apprendre en quel pays, en quel temps la guerre s'est faite autrement. Le but de la guerre n'a-t-il pas été de faire tout le mal possible à notre ennemi, en lui enlevant les moyens de nous en faire ?

Bien plus, et c'est un trait idéal, il se plaint que la Prusse « ait profité des progrès de la science, pour perfectionner l'art de la destruction! » C'est du burlesque achevé! que ne de-

mande-t-il que la Prusse se serve uniquement, pour nous combattre, de l'arquebuse à rouet et du fusil à mèche! Et nous, n'avons-nous pas cherché à perfectionner le fusil Dreysse et, « profitant des progrès de la science », inventé le chassepot bien plus destructeur et les mitrailleuses bien plus meurtrières ? On n'est pas plus puéril ! on reconnaît la niaiserie du bavard qui parle pour parler ! L'Europe va pouffer de rire à la lecture de ce document : ce ne sont pas des hommes, va-t-on dire, qui composent ce gouvernement, ce sont des enfants ! Il semble, en effet, entendre la plainte naïve d'un enfant se battant avec un camarade et se tournant à chaque instant vers les spectateurs : « Il frappe trop fort ! voyez ! il m'a poché un œil! cassé une dent ! je saigne du nez ! » Eh! mon ami, ily a un moyen bien simple de n'avoir pas de dents cassées ni de vous faire crever l'autre œil ! ne vous battez plus! mais M. J. Favre veut continuer à se battre, et il ne veut pas qu'on lui fasse du mal.

M. le général Trochu, avant de partir pour la nouvelle bataille qui va commencer, a adressé à ses troupes une proclamation, où il leur parle des « espérances dont son âme est remplie ». Quelles peuvent être ces espérances? Mais les généraux sont souvent obh'gés

à ces dissimulations; il en est de même des journaux, qui unanimement ont présenté comme un succès la défaite de l'armée de la Loire ; à la veille d'une bataille, ils ont jugé qu'il fallait exciter les courages et ont caché la vérité.

Voici deux mesures de bonne administration que le gouvernement vient de prendre et que Ton est heureux de mentionner : en prévision de la lutte sanglante, toutes les ambulances ont été mises en état et, à cette occasion, on a appris que, loin de ne plus donner de viande aux ambulances et aux hôpitaux, comme on l'avait annoncé, le gouvernement avait songé à conserver quelques bœufs et qu'on en abattait, chaque jour, quinze, exclusivement pour les blessés. Il n'y a qu'à louer. De plus, on a décidé que les officiers de la garde mobile seront désormais nommés par le ministre, et non plus à l'élection. Prévoyance et soumission au principe de l'autorité! si le gouvernement continuait ainsi, ce serait un indice que le bon sens commence à lui revenir, qu'il est susceptible de recouvrer la raison et qu'on pourra bientôt le faire sortir de l'Hôtel de Ville, à peu près guéri.

Malheureusement, par l'effet de son origine, ce gouvernement est condamné à un continuel

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mensonge : lorsque, au moment de marcher en avant, il prononce le mot à1 espérances, les plus sceptiques courbent la tête et se taisent, comprenant les nécessités de la situation. Mais il passe véritablement les bornes de Y impertinence, comme on disait au xvnc siècle, quand il affirme, dans une déclaration officielle, que, après l'échec subi par l'armée de la Loire et qui l'a coupée en deux, cette armée est « intacte » et qu'elle a « fait reculer » les armées prussiennes ! Les Prussiens, à la suite de cet échec, se sont avancés vers Tours, Bourges, etc. Si c'est ainsi qu'ils reculent, on pourra dire qu'ils sont acculés, quand ils auront atteint les Pyrénées! On n'a jamais traité une nation avec un tel mépris, on ne lui a jamais supposé tant d'inintelligence, de crédulité et de stupidité.

Aujourd'hui, les grandes voies, les boulevards et les quais étaient parcourus par les troupes qui se rendent sur le champ de bataille ; presque tous les bataillons de guerre de la garde nationale sont déjà partis, le reste part cette nuit. On croyait, à tort, que le combat commencerait aujourd'hui; la journée s'est passée à masser les troupes et à les diriger vers leurs positions. D'après la direction que prenaient les voitures d'ambulances, l'affaire serait à peu près du même côté que les

combats du 29 novembre et du 2 décembre, à la fois sur les deux rives de la Seine, au delà de Vincennes et vers Ghevilly et Ghoisyle-Roy1.

21. — La bataille a commencé aujourd'hui. On n'entendait cependant aucun bruit ; on prêtait en vain l'oreille, le silence était absolu. On savait seulement que l'action était engagée et de quel côté ; contrairement à la rumeur qui avait circulé ces jours-ci, elle embrasse un vaste demi-cercle de l'ouest à l'est de la Seine, par delà Auteuil, à la porte de Nogent. Je me suis dirigé vers le Point-du- Jour; je n'avais pas vu ce côté de Paris depuis plusieurs mois, j'ai été étonné des changements qu'on y a faits ; les arches du viaduc du chemin de fer de ceinture ont été fermées par des murs épais, où l'on a pratiqué des créneaux, des meurtrières et des embrasures pour des canons ; immédiatement après le chemin de fer, une porte fortifiée ferme la route de Versailles, avec fossés, levées de terre, pont-levis, etc.; la vraie porte est, pourtant, à plusieurs centaines de mètres plus loin, mais,

1 La persistance que l'on met à s'emparer de Ghoisy et

qui en montre toute l'importance a fait faire ce jeu de mots

qui court Paris, quoique non imprimé : « Paris ne sera

^sauvé que lorsqu'on aura Choisy-le-ftoy.» (Il est de M. Georges

Seigneur.)

ces nouvelles fortifications, appuyées à la haute chaussée du chemin de fer, constituent une seconde enceinte. L'entrée de toutes les rues est barrée, et l'avenue elle-même singulièrement et curieusement bouleversée par des travaux variés : les contre-allées sont transformées en un quinconce de trous ronds, du fond desquels se dressent des piquets aiguisés ; on compte par centaines ces fosses à surprise, destinées à empêcher toute action de la cavalerie. Un peu plus loin, c'est un taillis de petits arbres coupés à deux pieds du sol, assez serrés pour qu'un homme n'y puisse passer et, de plus, reliés entre eux par des fils de fer qui rompraient à chaque pas la marche des piétons. Partout, des barricades, des murs crénelés, des sacs à terre; ici, une rangée de branches d'arbres, aux pointes affinées, aiguisées, enchevêtrées l'une dans l'autre, présentent un treillis inextricable; là, une haute barrière de pieux ferme une rue jusqu'à la hauteur d'un deuxième étage, seulement ces pieux sont des arbres énormes que deux hommes embrasseraient à peine. Plus loin, une barrière de bois percée de meurtrières; enfin, la porte même., avec tous ses moyens de défense : il semble impossible qu'une armée ennemie se hasarde à travers ces obstacles amoncelés à chaque pas. Les Prussiens le doivent savoir; aussi, n'est-ce pas

une attaque de vive force qu'on a à redouter.

On ne laissait approcher que jusqu'à la barrière de bois; là, non seulement on entendait le canon, mais on le voyait ; les grosses pièces de marine du bastion et des bastions voisins tiraient de formidables coups qui, répercutés par les échos des collines de Sèvres et de Meudon, ébranlaient les airs avec un bruit retentissant. Du reste, on n'entendait que le canon de l'enceinte; au delà, la plaine et les coteaux étaient muets (il en était de même aux Buttes-Montmartre). On apercevait fort loin des fumées qui montaient dans l'air, on ne distinguait pas les coups du canon. Evidemment, l'attaque a été portée à une grande distance en avant ; est-ce une ruse de l'ennemi, s'est-il retiré de ses premières positions pour éviter le tir de nos forts? Ou le plan de nos généraux nous oblige-t-il à pousser aussi loin ? C'est ce qui ne sera éclairci que dans quelques jours.

Tout atteste l'effort puissant que l'on tente : songez qu'outre l'armée et la garde mobile, « il y a hors de Paris plus de cent bataillons de la garde nationale, » dit le Journal officiel, près de 200,000 hommes! Quels combats!

quelles masses poussées en avant ! quels assauts à livrer! à quel abatis d'hommes il faut s'attendre, puisqu'on prépare encore d'autres bataillons de la garde nationale pour

remplacer ceux qui seront aujourd'hui étendus par terre ! Nous en sommes-là : la garde nationale est organisée en régiments, elle en porte le costume et tout l'équipement de guerre ; elle compose au moins le tiers de l'armée qui se bat. C'est bien la nation, avec tous ses éléments, qui lutte contre l'envahisseur étranger.

22. — Le résultat de la journée d'hier nous est connu par le Journal officiel. Le premier combat n'a pas été heureux ; on indique deux ou trois points occupés par nos troupes, mais ici, à Drancy et à Groslay, il n'y avait pas d'ennemis ; là, ce n'a été qu'un combat d'artillerie; les Prussiens ont évacué Neuilly-sur- Marne, probablement parce qu'ils n'avaient pas intérêt à y rester, et peut-être pour nous attirer au delà du feu de nos forts ; enfin, et là-dessus, point d'incertitude, un grave échec au Bourget, que nous n'avons pu enlever, et des pertes qui doivent être grandes, puisque le gouvernement les avoue sérieuses, en employant cette formule « peu considérables, en égard au vaste périmètre des opérations ! » Et le froid a été terrible cette nuit : quel a été le sort des malheureux blessés oubliés sur la terre. C'est le premier jour, ne désespérons pas encore, la bataille va continuer!

Aujourd'hui, quoiqu'on n'entendit pas la canonnade, je suis allé aux Buttes-Chaumont, d'où Ton embrasse un vaste horizon, et par- , ticulièrement la plaine Saint-Denis jusqu'aux collines qui l'enserrent. Un grand nombre de curieux s'y étaient rendus et ont été doublement désappointés; le parc des Buttes-Chaumont était fermé, l'on était obligé de monter sur les buttes extérieures, en avant de Belleville, d'où la vue est à peu près la même, et il n'y avait pas de combat, soit à cause de la rigueur du froid, soit pour enterrer les morts, soit pour laisser aux troupes le temps de se reformer et se reposer. Les voitures d'ambulance revenaient en grand nombre, ramenant quelques blessés laissés hier dans les villages voisins, ou sur le champ de bataille. C'était le seul signe delà lutte interrompue.

Mais ce signe est assez éloquent, lorsqu'on songe aux pertes de la précédente bataille : quel a dû être le carnage, à celle de Villiers, puisque, sur la liste des vaillants hommes mis à X ordre du jour, on voit les colonels de trois régiments , dont les numéros se suivent , le 122e, le 123°, le 124°, tués tous trois, en chargeant à la tête de leurs troupes ! Les blessures graves n'ont pas pardonné; épuisé par les privations et la mauvaise nourriture, le corps est sans forces pour supporter de doulouloureuses opérations : un chirurgien du Val-

de-Grâce l'avouait à l'un de ses confrères, le Dr Bertrand de Saint-Germain : dans son service, pas une amputation n'a réussi, tous les blessés ont succombé, par une coïncidence due sans doute à des influences athmosphériques, tous dans les mêmes vingt-quatre heures. En outre, le scorbut commence à se manifester, par suite de la nature échauffante des aliments, et la fièvre typhoïde sévit cruellement : aussi la mortalité a-t-elle été encore plus grande que la semaine dernière; le chiffre de 2,500 morts, déjà effrayant, a été dépissé et s'élève à 2,728, et il s'élèvera encore. C'est par de tels chiffres que Ton apprécie ce que coûte un siège.

Nos maires Communistes, cependant, profilent de la préoccupation générale pour appliquer leurs principes matérialistes. M. Hérisson, du VIe arrondissement, dont on parle moins que de MM. Mottu, Bonvalet et Clemenceau, est peut-être plus acerbe, plus déterminé et plus exclusif. Il a une telle haine pour le Christianisme, qu'il refuse de se mettre en relation avec des fonctionnaires connus pour leurs idées religieuses, même lorsqu'il s'agit des services les plus essentiels. M. Claudius Hébrard, orateur-poète chrétien qui, depuis plusieurs années, occupe un emploi d'inspecteur de la salubrité publique, n'a pu

obtenir de communiquer avec M. Hérisson; celui-ci lui a fait signifier qu'il ne le recevrait pas. Quant à M. Mottu, la bataille a été pour lui une excellente occasion de manifester son athéisme : un arrêté interdit à tout « membre d'une religion quelconque de pénétrer dans les ambulances du XIe arrondissement, à moins, ajoute-t-il, qu'il n'y soit appelé par les malades ». Et, comme les pauvres blessés ignorent souvent leur danger, ils meurent sans les secours de la religion. Mais M. Mottu a gagné un grand point : le mort n'ayant pas demandé un prêtre est enterré civilement, on le mentionne dans le journal de M. Pyat, le Combat, qui remplace celui de M. Blanqui, et les Libres-Penseurs constatent que le nombre des athées s'accroît chaque jour. Déplus, pour joindre une vexation matérielle à l'oppression morale, si c'est un enterrement civil, les frais en sont faits par la mairie, mais si un prêtre a été appelé, l'inhumation est à la charge de l'Eglise. Ainsi comprennent la liberté de conscience nos magistrats municipaux, faillis non réhabilités, comme M. Mottu! Et, à ce propos, on sait aujourd'hui pour quel motif M. E. Arago a refusé la place d'inspecteur général des monnaies. J'avais attribué ce refus à son désintéressement. Il ne l'a pas acceptée, parce qu'il ne le pouvait pas ; sa qualité de failli non

réhabilité le rendait incapable de ces fonctions. Etrange gouvernement, où le même homme n'est pas apte à surveiller la fabrication des pièces de cent sous, mais est jugé digne d'administrer la capitale de la France ! Ajoutons que ces mesures sont prises au moment où tombent, frappés à mort, un aumônier de la garde mobile et un Frère de la doctrine chrétienne, qui relevaient des blessés sur le champ debataille. Où sont-ilsles libres-penseurs tués en acccomplissant avec autant d'héroïsme ces œuvres de charité ?

23. — C'est bien décidément à cause du froid qu'on ne s'est pas battu hier : les voitures d'ambulance, qui étaient sorties en prévision- de la continuation de la lutte, ont été renvoyées à Paris; les soldats ne pouvaient manier leurs armes. La nuit a dû être affreuse pour les troupes campées sous la tente; celles de la plaine d'Aubervilliers, n'ayant pu trouver de bois, ont été obligées de se contenter le matin de biscuit pour toute nourriture. On recueille, ça et là, des détails : l'affaire n'a été réellement sérieuse qu'au Bourget, mais, là, l'attaque, l'entrée momentanée des nôtres, la reprise du village par les Prussiens, notre retraite, ont été extrêmement sanglantes. On cite des chiffres funèbres et lamentables; un général tué, un autre blessé; un bataillon de

marins presque réduit de moitié, huit sur quinze de leurs officiers tués ou blessés; dans un bataillon de mobiles, le 10e, le colonel, le commandant, l' adjudant-major, un capitaine, un lieutenant, à la fois mis hors de combat. Toutes les troupes se sont montrées solides, déterminées, ne cédant que devant des forces tout à fait supérieures1. Les ambulances, comme à l'ordinaire, étaient à leur poste, rendant les services les plus utiles et, quoique des sceptiques affectent de le nier, au péril de leur vie. Déjà, à Nogent, un aumônier, l'abbé Blanc, avait péri en secourant les blessés ; aujourd'hui, c'est un Frère des ambulances qui tombe frappé à mort, le frère Néthelme. Ils ont aussi leur part de vaillance et de périls mortels et sans l'attrait, la consolation, le prestige de ce que les hommes appellent la gloire, c«s humbles et intrépides releveurs des blessés et des morts! Mais, loin que la perspective de ces dangers ait attiédi les courages, le nombre, au contraire, s'est accru de ces hommes au cœur ardent. On avait, cette fois, requis pour le transport des blessés le concours des gardes nationaux sédentaires ; non

1 Excepté un bataillon de la garde nationale (le 32% Montmartre) qui, épouvanté par le feu de l'artillerie vomissant la mitraille, a lâché pied et s'est enfui jusqu'à Paris; selon d'autres, il se serait débandé, parce qu'il n'aurait pas reçu de vivres.

seulement aucun n'a manqué à l'appel, mais on a vu se présenter beaucoup de volontaires, qui ont demandé la faveur de remplir le modeste et si important emploi de brancardier. Ils ont su que nombre de blessés restaient souvent des jours, des nuits entières, inaperçus, et mouraient de l'abandon, du froid et de la faim plus encore que de leurs blessures ; leur cœur s'est ému de pitié, et ils sont venus augmenter les bataillons du dévouement et de l'abnégation qui sauvent et épargnent tant de souffrances. C'est ici que je reconnais et honore le véritable héroïsme d'une partie de la population de Paris.

Par tout ce que j'apprends, le gouvernement ne se dissimule plus la nécessité où il sera de se rendre; il s'agit, pour lui, de le faire avec le plus de sécurité possible : « Nous le savons, et c'est depuis longtemps mon avis, disait récemment un de ses membres, il faudra capituler. Mais comment l'oser? La population se soulèverait. » La sortie que l'on tente en ce moment n'a pas uniquement pour but de sauver l'honneur; le gouvernement a aussi à sauver sa responsabilité, et probablement sa vie. La population n'aurait pas admis que Paris se fût rendu après une seule action malheureuse (le 30 novembre et le 2 décembre). On avait fait donner l'armée, la garde

mobile : « Et nous î auraient dit, disaient déjà les gardes nationaux, nous compte-t-on pour rien? Ne sommes-nous donc pas propres à combattre? Ne nous a-t-onpas exercés depuis plus de trois mois ? Doute-t-on de notre courage? N'a-t-on pas vu avec quelle bravoure se sont conduits les quelques bataillons auxquels on a permis de se présenter devant l'ennemi? Nous sommes 350,000, dont plus de la moitié aspire à sortir. Qu'on fasse appel à notre valeur, à notre patriotisme! Cette trouée, que l'insuffisance du nombre a rendue jusqu'ici impraticable, nous tous, avec l'armée, avec les mobiles, avec les marins, masse active sans cesse renouvelée, nous l'ouvrirons, et nous passerons à travers ! » Il était impossible au gouvernement, il le faut avouer, de repousser une telle demande. Il s'est décidé ; il n'a aucun doute sur la fin de cette attaque, il ne croit en aucune façon au succès, mais il est obligé d'accueillir ce dévouement aveugle et de le lancer devant la bouche des canons : « La garde nationale, a dit un homme qui vit avec nos gouvernants, ne sera satisfaite que lorsqu'elle aura 10,000 hommes par terre! » Ce mot, dans sa crudité, est vrai; la garde nationale, sans s'en rendre compte, pense ainsi : la prochaine attaque ne sera pas la sortie de l'armée, de la mobile, elles y seront cependant, et, déjà, elles ontcruellementattesté

leur présence par leurs pertes, mais elles seront primées par la garde nationale; on pourra l'appeler la sortie de la garde nationale.

Aujourd'hui, comme hier, le silence a été presque complet; les opérations semblent interrompues; le bruit se répand d'un nouvel échec, dont n'a pas parlé le gouvernement. On n'augure rien de bon de cette cessation soudaine des hostilités, après un seul jour de combat.

24. — Le siège a de singuliers effets, et presque plaisants : les vivres, étant à peu près l'unique objet de négoce, des gens qui n'avaient jamais été marchands, ou qui avaient fait tout autre commerce, se sont établis marchands de comestibles. On voit, ainsi, place de la Trinité, un bijoutier dont la devanture présente ce mélange inattendu : quelques montres, quelques bijoux accrochés aux vitres, et, au-dessous, en étalage, des saucissons, de la graisse, du beurre, etc. Il ne gagne plus rien de son premier état; de son second, il fait vivre ses concitoyens et lui-même. — Autre surprise : les chevaux disparaissent à vue d'œil; tous les particuliers ont été obligés de livrer leurs attelages, même les plus fins et de la race la plus prisée. Et voilà M. de Rothschild, qui a dû envoyer au mar-

ché aux chevaux, antichambre, pour presque tous, de la boucherie, 40 chevaux, dont le prix moyen est de 6000 francs la paire. On a bien voulu lui permettre d'en garder une ou deux paires pour sa vieille mère et pour lui.

Voici, d'ailleurs, d'autres révélations : l'échec dont on s'entretenait hier est aujourd'hui confirmé. Il s'agit de la surprise de nos troupes campées à la Ville-Evrard par « quelques soldats Prussiens cachés dans les caves », dans la nuit du 22. C'est en ces termes adoucis que s'exprime le rapport officiel; à en croire ce rapport, c'était une simple échauffourée sans conséquence. L'affaire a été bien autrement sérieuse : s'il n'y avait eu que des soldats cachés dans des caves, ils auraient été vite mis à la raison; des hommes qui sortent d'une cave ne peuvent facilement se grouper et tenter un puissant effort. S'ils « ont attaqué nos postes », c'est qu'ils étaient en nombre et appuyés. Et, en effet, des troupes extérieures, qui se tenaient toutes prêtes, les ont soutenus, et le combat a été si important, que le général Biaise a dû « se mettre à la tête de ses troupes », et y a été tué.

Le public s'est fort ému de ce nouvel incident, qui, joint à l'échec du Bourget, fait du

premier combat, une journée mauvaise. Les optimistes même ont été ébranlés; ils commencent à entrevoir la vérité : « Jusqu'ici, ils s'étaient abusés; les Prussiens sont en nombre immense autour de Paris; on les croyait 250,000 seulement, tous les journaux du gouvernement l'assuraient; ils sont décidément 400,000 ! Ils ont des fortifications inexpugnables; notre armée inexpérimentée, peu aguerrie, est impuissante, et notre artillerie insuffisante.» Ainsi, avec la mobilité de l'esprit Français, ils vont immédiatement à l'excès contraire, comme les nouveaux convertis, toujours les plus ardents, et les plus exagérés : (( Il n'y a pas moyen de combattre, ajoutentils, par un froid aussi rigoureux; combattre, d'ailleurs, serait inutile; l'interruption de la lutte a permis à l'ennemi de se fortifier encore davantage ; il faut faire rentrer les troupes ! » Et, fourvoyés et dévoyés, comme des oiseaux aveuglés qui battraient l'air de leurs ailes dans tous les sens, sous l'impression de ces idées aussi tristes que nouvelles, les uns reprochent au gouvernement de les avoir trompés, quand la faute en est plus à eux qu'à ce gouvernement, à qui ils ont donné toute leur confiance, comme s'ils ignoraient de quels hommes il était composé! D'autres espèrent encore dans le concours et la sympathie des puissances étrangères, de l'An-

gleterre, de l'Autriche, etc.; ils pensent que la question du Luxembourg, tout à coup soulevée, pourra faire réfléchir l'Europe. La réponse à ces illusions est facile : les puissances ne tenteront rien, parce qu'elles sont tenues en respect par la Russie; la Russie s'est entendue avec la Prusse, pour que la Prusse écrasât la France et la rendît incapable de gêner la Russie dans ses projets contre l'Orient (ce qui prouve, soit dit en passant, quel tort on a eu, il y a quinze ans, de ne pas terminer à jamais cette question d'Orient, en créant à Constantinople, après avoir rejeté les Turcs en Asie, un nouveau royaume Chrétien, entre l'Autriche qu'il eût préservée, et la Russie qu'il eût arrêtée). D'autres font tout peser sur le général Trochu , qui évidemment commence à descendre la pente : on l'accuse de n'avoir pas, il y a un mois, défendu le Bourget , avec des forces considérables pour le garder et, aujourd'hui, de l'avoir attaqué avec des forces trop faibles pour s'en emparer ; s'il a fait une faute la première fois, il en a commis une plus grande, la seconde, en insistant, sans posséder les moyens de s'assurer le succès. Les expressions les plus dures sont employées à son égard; on déclare qu'il est sans talent. L'expression est exagérée et, quoique je m'étonne de prendre un peu sa défense, je dirai que le général Trochu ne

doit pas être mis aussi bas : le général Trochu est un homme vaniteux, qu'une ambition non raisonnée a entraîné; il a tout sacrifié à son égoïsme, et il en portera la peine, en perdant, du même coup, le pouvoir et sa réputation. Confit en lui-même, il n'a pas pesé les difficultés, pensé aux obstacles presque insurmontables de la position qu'il saisissait; esprit court, il n'a aperçu que le premier plan ; son regard ne s'est pas porté jusqu'aux collines qui fermaient l'horizon ; après le premier moment, il s'est bientôt trouvé absorbé par les mille détails du commandement, il n'a même plus eu le temps de faire les réflexions, les combinaisons dont, peut-être, dans une situation plus complexe, il eût été capable, quelle que soit la médiocrité de son génie. Gomme sur les hauts lieux, où l'air manque, le poste élevé où il est monté étouffe son esprit et paralyse ses facultés. Officier d'état-major, il eût rendu d'utiles services, s'il eût été dirigé par un chef, par une tête; en ne lui donnant pas de commandement supérieur, le gouvernement Impérial l'avait jugé à sa juste valeur.

Le gigot de chien se vend aujourd'hui, au marché Saint-Germain, 3 fr. 50 la livre.

Le rôle du 32e bataillon, dont j'ai parlé et dont j'indiquais la conduite plus que timide,

dans l'affaire du 22, vient d'être éclairci : un ordre du jour du major général signifie à ce bataillon qu'il ait à repartir, pour rejoindre le poste qui lui était assigné, sous le commandement d'un capitaine, et impose les arrêts forcés au chef de bataillon. — On en conclut que les rumeurs répandues sur ce bataillon étaient vraies, qu'il a fui et son commandant en tête. Ce commandant, d'ailleurs, était un démocrate exalté, et orateur des clubs les plus violents. • Autre turpitude de la garde nationale; j'avais hésité à la mentionner sur la foi des journaux, mais voici deux pièces officielles qui la certifient, l'une en l'excusant, que dis-je, en la louant, l'autre en la condamnant. Il s'agit du 101e bataillon qui, à Issy, a dévasté le petit séminaire, pénétré dans la sacristie, bouleversé les ornements sacrés; une partie de ces misérables se sont même affublés des vêtements sacerdotaux, ont parodié les cérémonies religieuses, et simulé grotesquement une communion sacrilège. Plusieurs journaux avaient raconté ces faits en détail, et l'opinion publique pouvait à peine croire à tant d'impudence, mais on ne peut plus douter : le général Clément Thomas a annoncé, dans le Journal Officiel, « qu'une instruction était commencée sur les profanations d'Issy », ainsi que sur « le pillage de Créteil et de quelques autres localités »,

peccadilles de bataillons de la garde nationale, qui nous étaient moins connues. Mais on cherche comment la justice militaire s'entendra ici avec l'autorité municipale, car, ces mêmes faits, que réprouve si énergiquement le gouvernement, un adjoint de la mairie du XIIP arrondissement (dont fait partie le 401° bataillon), non seulement les avoue et les explique, mais les excuse, les défend, s'en fait l'apologiste et l'admirateur. Il applaudit à « cette répétition générale des singeries religieuses», etc. Il faut lire la lettre entière qu'il a adressée aux journaux; c'est un des témoignages les plus éclatants de l'ordre « qui continue à régner à Paris », selon certains journalistes indignés qu'on prononce le mot iï anarchie. Cet adjoint du XIIIe arrondissement (les Gobelins, l'avenue d'Italie, le boulevard de l'Hôpital), arrondissement dont M. Passedouet était jadis maire, M. Méliet, est un petit avocat du quartier. Passedouet ayant été évincé aux dernières élections, les modérés crurent devoir faire uneconcession, en prenant, parmi les communistes, un adjoint (toujours les bienveillantes concessions à des ennemis acharnés qui n'en savent aucun gré !). L'élu fut M. Méliet; il justifie bien l'opinion qu'on avait de lui.

C'est un spectacle navrant que celui des

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femmes qui, par centaines, font queue h la porte des cantines, par ce froid rigoureux, et attendent immobiles, pendant des heures, qu'on leur délivre une poignée de riz ou un méchant petit morceau de morue ; et l'on se prend à maudire les misérables administrateurs, dont la dureté est au niveau de leur impéritie et de leur incapacité ! Car ils passent tous les jours devant ces foules grelottantes, et comment, à défaut d'intelligence, leur cœur ne leur inspire-t-il pas des moyens de préserver la vie de tant de victimes !

25. — Jour de Noël. — Noël, cri de joie et de délivrance ! Noël! Noël! criaient autrefois les peuples de l'Europe chrétienne. Nul, cette année, dans la grande capitale, ne criera : Noël ! Nul, ne se réjouira ! Il ne sera marqué, ce jour de fête, que par le nombre plus grand peut-être des convois de morts dont un froid plus terrible (11 degrés) aura abrégé les souffrances ! Nous, qui vivons, point de fête ! La messe de minuit? Les bougies et l'huile manquent, pour illuminer la crèche ! Les cérémonies pompeuses de l'église? Une partie de nos temples sont devenus des hospices, où gémissent les blessés de la guerre! Plus même de réunions de famille ! La famille ! nos parents, nos amis, les fils, les époux, les frères, à cette heure, aux avant-postes, frissonnent de froid,

ayant à peine mangé, debout, les mains serrées sur le canon de leurs fusils et les regards fixés vers l'ennemi. D'autres, couchés par les maladies gagnées au bivouac glacé ; d'autres, qu'on rapportera demain, peut-être blessés, peut-être morts! Au dehors, deux armées, deux peuples, attendant que la trompette sonne, pour se jeter l'un sur l'autre et s'envoyer mille morts! Ici, non loin d'eux, — si loin pourtant, que la distance ne se peut franchir ; — les femmes, les mères, pâles de tristesse, écoutant en frémissant le canon qui tonne, et se disant : « Est-il là? » Partout l'anxiété, la terreur, le désespoir, la douleur et les larmes! Partout, les projets homicides, les complots, les plans mortels et les cœurs ulcérés! Partout, la haine ! Yoici notre Noël, dans Tan de votre grâce 1870, ô Seigneur Dieu, qui êtes venu sur la terre pour y apporter l'amour !

On avait, dans X ordre du général Clément Thomas, remarqué cette expression : les pillages de Créteil et de « quelques autres localités » ; on en ignorait la signification, elle est connue aujourd'hui. Une de ces « localités » est Rueil, où M. Jules Favre possède une maison de campagne. Dans une sortie, les gardes nationaux, sans faire de distinction, ont mis à sac la propriété de M. Jules Favre.

M. Jules Favre a froncé le sourcil; on avait fermé les yeux sur les précédentes déprédations; mais, pour un membre du gouvernement, le premier de tous, il n'y avait pas à hésiter; on s'est décidé à poursuivre, et justice sera faite.

Rien de plus fréquent, d'ailleurs, que ces pillages : les environs de Paris ont été sacsagés ; on le sait, on en parle, et l'on ne s'en étonne plus : « Ce sera de l'ouvrage pour les maçons ! » Voilà l'unique péroraison de tous ces récits de destruction. Mais il y a quelque chose de mieux que ces fautes vénielles de gardes nationaux et de mobiles. Si l'on veut avoir un spectacle édifiant et instructif, il faut aller lire les longues affiches placardées aux portes des mairies, et qui nous font connaître le personnel de quelques bataillons dont a eu à s'occuper la justice ; c'est une suite nombreuse de jugements et de peines prononcées pour toutes sortes de délits : vols, abus de confiance, détournements de vivres, de vêtements, d'argent, etc., dont se sont rendus coupables des sergents, des officiers, des capitaines, même des commandants ! Et l'on comprend alors pourquoi l'Empire n'armait pas toute la tourbe démocratique !

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