Les prévisions du jour de Noël se
sont réalisées, sauf une seule : l'Eglise a fait les derniers sacrifices pour les solennités de la grande fête. Il n'y a eu de messe de minuit presque nulle part, de crèche dans aucune église, mais les autres cérémonies ont été célébrées avec la même pompe et une assistance aussi nombreuse que jamais. Seulement, ce qui ne se voit que dans les temps des plus grandes calamités, le soir, après la bénédiction, lorsque tout semblait fini et que la foule était prête à s'éloigner, les voix du chœur se sont élevées suppliantes, ont chanté cet admirable, émouvant et sublime « Parce Domine! Epargnez-nous, Seigneur ! » et à trois reprises, l'assemblée entière des fidèles a répété avec force ce cri suppliant, celte invocation de tout un peuple demandant grâce au grand Dieu qui ne se lasse pas d'accumuler sur nous les coups de ses châtiments. Et ce jour de Noël, jour de joie, où était célébrée la naissance du Sauveur du monde, s'est terminé par une prière mouillée de larmes et qu'interrompaient des sanglots. Le reste du lugubre programme a été exactement et horriblement exécuté. Le canon des forts a tonné, les résultats n'en sont pas connus; coups perdus ou à peu près, comme d'ordinaire ; mais le général Hiver, comme disaient les Russes en 1812, a fait bien plus de victimes. Ce jour a été le plus froid de l'année (12 degrés): toute la journée etaujour-
d hui aussi, les voitures d'ambulance ont circulé, comme un jour de bataille et revenaient des avant-postes, pleines, non de blessés, mais de malades non moins gravement menacés ; tout le jour, elles ont apporté aux hospices et aux ambulances des soldats que la bise avait touchés de sa main glacée, et qui avaient les pieds gelés; quelques-uns seront guéris, mais pour la plupart, c'est sans remède; à l'hôpital Saint-Louis, on en a amputé huit, dont les pieds pendaient inertes, la vie s'en était retirée. Un grand nombre sont atteints de maux terribles, pleurésies, paralysies, rhumatismes articulaires, dont ils souffriront toute leur vie. Aux avant-postes, des sentinelles qu'on venait de relever, ont été trouvées, fidèles à leur consigne, immobiles, mais immobiles par la mort; ils avaient été saisis, là, par le froid inexorable, et ils étaient demeurés en place, morts !
Aussi, a-t-on arrêté toute attaque; les tranchées qu'on avait essayé de creuser, sont abandonnées, la terre durcie résistait à tous les efforts, gelée jusqu'à 50 centimètres de profondeur, dit le rapport militaire, les travailleurs laissaient tomber la bêche qu'ils ne pouvaient tenir de leurs doigts raidis, les soldats erraient à travers champs et dans les villages déserts, cherchant quelques portes, quelques volets de fenêtres oubliés, arrachant
les poutres des plafonds et les feuilles des parquets des maisons dévastées, pour allumer un feu de bivouac, autour duauel ils s'attroupaient et se serraient les uns contre les autres. Ailleurs (à la Grange-Ory), les troupes étaient cantonnées dans des maisons, à 300 mètres des grand'gardes Prussiennes, mais, comme on avait percé ces maisons de part en part, afin de communiquer plus facilement, le ventet labises'engouiïraientpar ces longs couloirs, soufflant avec tant d'âpreté, que les malheureux soldats n'y pouvaient rester et préféraient bivouaquer en plein air.
En face de telles souffrances et des plaintes qui s'élèvent, le gouvernement n'a pu s'abstenir davantage ; il s'est décidé à faire rentrer dans Paris une partie des bataillons de la garde nationale et à « cantonner les corps qui ne sont pas nécessaires à la garde des positions occupées ». Il y a trois jours qu'on eût dû prendre cette mesure ; aujourd'hui, le mal est fait. La guerre est interrompue par la violence des éléments, non par le bon vouloir des hommes! Le rapport militaire est funèbre comme un bulletin de la retraite de Russie : il constate que « les troupes ont cruellement souffert, que de nombreux cas de congélation se sont produits; que cette situation est devenue grave pour la santé de l'armée; » par l'effet de « ces pénibles épreuves, ajoute-t-il,
le moral des troupes pourrait être atteint». Cet effet n'est pas à attendre ; les soldats, abattus par le froid, découragés, sans espoir, souhaitent de ne plus se battre et le disent partout.
Aujourd'hui, à midi, une foule considérable se pressait à la porte de l'église Saint-Sulpice ; c'était un enterrement et, cependant, le corbillard était celui des pauvres. Je suis entré; l'église regorgeait de monde, et cette foule était composée de personnes de toutes les conditions et de tous les rangs ; des ouvriers, des bourgeois, des prêtres, des militaires, des médecins de l'armée, des religieuses, des francs-tireurs, des gardes nationaux, les plus beaux noms de la noblesse, des lettres et de la science, et dans le chœur, un aide de camp du gouverneur, des officiers de marine, les présidents de la Société internationale des ambulances, des prélats, des représentants du gouvernement, avec leurs écharpes, etc. Pour qui cette affluence d'hommes qui semblaient si graves, si empressés et recueillis? Pour un Frère delà doctrine chrétienne, un frère ignorantin, comme les appelle un certain peuple, mais ce frère était le frère Néthelme, frappé d'une balle sur le champ de bataille, en secourant les blessés, en relevant les morts et qui, aussi, y avait trouvé la mort. Au milieu de la nef, sur deux tréteaux, était étendu un
humble cercueil, et sur ce cercueil, le chapeau à croix rouge des ambulances, seule distinction qu'il eût jamais recherchée. Mais, pour ce pauvre frère, l'Eglise avait déployé les pompes de ses chants funèbres et le vieux et vénérable curé, M. Hamon, avait voulu célébrer lui-même la cérémonie, pour honorer un tel mort. Il s'avança en avant de l'autel drapé de noir et, en quelques mots, d'une voix émue et tremblante et avec ces gestes et ces mouvements animés qui partent de son cœur chaleureux, il dit « les grandes et sublimes actions qu'inspire l'amour de Dieu, de l'humanité, de la patrie et surtout cette foi en une vie supérieure qui fait quitter avec joie la terre pour une autre vie, où seront rémunérés la vertu, l'abnégation et le sacrifice! » Et, quand la foule s'écoula, après la dernière prière, on vit défiler, spectacle touchant, la nombreuse famille, la famille dévouée et pieuse du pauvre frère, les Frères de Paris, leur père en tête, le supérieur général Philippe, le front courbé sous ses quatre-vingts ans, et les petits enfants des écoles, en rangs silencieux, que le frère Néthelme instruisait et élevait, doux et calme instituteur, avant de devenir une des victimes innocentes de la guerre, et, cortège plus touchant encore, des blessés en grand nombre, ceux-ci le bras en écharpe, ceux-là la tête bandée, d'autres
boitant et se soutenant avec un bâton, qui avaient voulu quitter l'hospice et étaient venus jeter l'eau bénite sur le corps de celui qui les avait relevés, sauvés peut-être, et témoigner publiquement de leur reconnaissance qui s'adressait à la fois à tous les Frères prêts à l'imiter. Admirable exemple, mais qu'il ne faut pas trop encourager, me disait un chirurgien militaire, en me racontant avec quelle ardeur les Frères s'élançaient en avant pour ramasser les blessés, car il priverait la charité de ses plus généreux serviteurs. Et l'on pensait aussi à ces malheureux qui chassent, avec des imprécations, les Frères de leurs écoles, leur arrachent leur crucifix, leur refusent la permission de donner gratuitement l'instruction aux enfants du peuple, les privent du droit de se dévouer et leur jettent à la face les insultes et les opprobres ! Cette manifestation si spontanée, si générale, si émue, a été du moins l'expression éclatante de l'estime publique pour cet Institut dédaigné par les contempteurs et les renégats de Dieu et la plus noble des protestations contre le délire des Bonvalet et des Mottu!
27. — Ce matin, de bonne heure, on entendait une canonnade très violente et si précipitée, que les coups semblaient entrer l'un dans l'autre, tant ils se succédaient sansinter-
ruption ; à quelques moments, on eût dit le roulement continu de charriots lourdement chargés, cahotant de pavés en pavés; les coups quoique éloignés, étaient si forts, que tout Paris écoutait, inquiet et étonné. Quel était ce bruit terrible? Le son de ces canons était nouveau, quels monstres de fer la marine venait-elle de nous faire connaître? Où résonnaient-ils? Sur les remparts, ou dans les forts? Les uns croyaient à une surprise des Prussiens, profitant de la retraite d'une partie de nos troupes, d'autres, au contraire, à une attaque de notre part ; on citait à l'appui de cette opinion, un mot attribué à M. Picard qui aurait dit hier : « Il va se passer quelque chose à quoiles Parisiens ne s'attendent pas ! » et l'on prétendait que l'annonce de la retraite n'avait été qu'une feinte, et que, dans la nuit on avait rassemblé de grandes forces et tenté une grande attaque vers Chelles. Tous ces bruits étaient erronés, et la vérité était bien autrement propre à étonner les Parisiens qu'une ruse de M. Trochu. Après midi, je suis allé au ministère de l'Intérieur (bureau de la presse), et là, à ceux qui venaient chercher des informations et demandaient : que signifie cette horrible canonnade? on répondait par ce simple mot, si éloquent : C'est le bombardement qui commence ! Ce bruit extraordinaire, cet effroyable tapage que nous ne connaissions
pas, c'était celui des canons Krupp, de ces formidables et prodigieux engins de guerre, dont nous avions vu un spécimen à l'Exposition de 1867, et qui nous semblait, alors une machine excentrique dont on se sert pas, un essai, une curiosité qu'on montre et qu'on relègue dans un musée ! Non! ce canon n'était pas une exception, il n'était pas unique, c'était un type ; une quantité d'autres ont été fabriqués sur son modèle, des batteries entières ont été amenées d'Allemagne, rangées etétagées sur les collines qui nous entourent ; on a douté de leur force, de leur puissance, de leur nombre, de leur existence même; ils viennent tout à coup de se révéler par un formidable tonnerre, qui a rempli tout Paris de stupeur et d'effroi.
On a, cependant, appris, un peu après, que ce n'était pas encore le bombardement de la ville, mais celui des forts, et quelques personnes, toujours empressées de se rassurer, se sont écriées aussitôt qu'il ne fallait pas s'inquiéter, que cette attaque des forts devait, au contraire, nous inspirer bon espoir, car elle prouvait que les Prussiens étaient fatigués, inquiets sur l'avenir et empressés d'en finir! Il faut ajouter qu'en même temps nous avons été informés d'une nouvelle victoire des Prussiens : ils ont battu notre armée du
Nord; mais, comme celte nouvelle est arrivée par les Prussiens, les mêmes optimistes s'obstinent à ne pas y croire.
Il faut le dire à la gloire de Paris : dans ce si rigoureux hiver et si diversement cruel, la charité s'exerce avec une abondance vraiment intarissable : représentations, concerts, ventes, loteries, conférences, tout est prétexte pour verser des dons dans la sébile des pauvres. La vente pour les victimes de la guerre qui'a lieu, depuis trois jours, au ministère de l'Instruction publique, est, surtout, intéressante, et par la qualité des dames qui ont pris le rôle de marchandes et tiennent boutique (la plupart appartiennent, Mmc Simon la première, à l'aristocratie deladémocratie), et par la foule des acheteurs, — toutPariss'y est porté, les voitures suivent la file, comme naguère aux grands jours de réception— et par la quantité d'objets de toutes sortes et beaucoup d'un prix élevé qu'ont offerts les 'particuliers et les marchands. Dans les vastes salons et la grande galerie du ministère, l'affluence était si grande, qu'il fallait un long temps pour parvenir aux dernières salles de vente. On avait adopté un procédé sûr pour attirer les acheteurs : tous les objets, même les plus chers, se vendaient bon marché, et comme tout était donné, tout était profit. Les bourses se vidaient avec une telle prodi-
galité et une telle facilité, que beaucoup de gens s'étonnaient qu'il y eût encore tant d'argent dans Paris; mais il ne faut pas craindre de le répéter et l'admirer, à Paris on ne fait jamais en vain appel à la bienfaisance privée. Si quelques-uns donnent par mode, par vanité, pour paraître, en général les Parisiens donnent par un sentiment naturel de bienveillance et de compassion, par pitié pour le malheur, par la connaissance qu'ils ont de misères subites, inévitables, souvent imméritées, qui frappent aujourd'hui ceux que vous secourez, et qui, demain peut-être, vous frapperont vous-même soudainement.
Il n'y avait pas que des objets de luxe ou de fantaisie, des joujoux ou des poupées, il y avait aussi une grande quantité de vêtements pour les pauvres, qu'on achetait d'abord et qu'on leur portait ensuite, double bénéfice pour eux ; puis, une salle spéciale affectée à des marchandises qui donnaient à celles-ci le caractère du temps, et qu'on pourrait appeler marchandises obsidionales, des légumes et des fruits, envoyés par les maraîchers et par M. Joigneaux, qui a entrepris en grand la culture des terrains voisins des remparts; c'étaient les seules marchandises qui se vendissent aux enchères et fort cher. Aux cris de Xaboyeur qui jetait à la foule des prix rapidement dépassés, on eût pu se croire à la Bourse
ou dans une des salles de l'hôtel Drouot, un jour de vente d'une riche galerie d'oeuvres d'art; on se disputait des choux, des carottes et des navets, avec autant d'entrain et d'importance que, l'hiver dernier, un tableau de Greuze ou un service de Sèvres de la collection Demidoff. Voici les prix qu'ont atteints quelques-unes des marchandises mises en vente et vendues à la criée, pendant le siège de Paris, dans les salons de l'Université de France : un chou, 17 fr,; un céleri et deux romaines, 5 fr. ; une botte de radis, 3 fr. ; deux laitues, 6 fr. ; un petit potiron 7 fr. ; un gros potiron, 17 fr. ; un cardon 8 fr. ; un demiboisseau de pommes de terre, 21 fr.; une botte de carottes, 20 fr. ; de navets, 14 fr. 50; de poireaux, 19 francs.
Le résultat de l'effroyable canonnade d'hier (qui a continué plus faiblement aujourd'hui), est encore peu connu; il faudrait quelques jours pour savoir ce que valent ces fameux canons Krupp. Les Prussiens attaquent à la fois trois de nos forts; s'ils les prennent ouïes détruisent, le moment de la reddition sera rapproché ; s'ils échouent, leur prestige sera fort diminué, mais nous ne serons pas moins investis, réduits à manger nos derniers vivres et bientôt affamés. En attendant, la plus grande partie du public continue à manifester
une confiance entière : l'ennemi ne peut rien et ne pourra rien, entend-on dire partout. Il est vrai que la note qui donne le ton part de haut ; le Journal officiel affirme que ce bombardement partiel a une médiocre importance: « l'effet, dit-il, n'a pas été ce qu'espérait l'ennemi ». Là-dessus, les journaux entonnent des variations, brodent sur ce thème et débitent au public des contes destinés à l'endormir; ils lui font entendre, par exemple, que les Prussiens se pressent d'employer l'horrible et suprême ressource du bombardement, parce qu'ils sont effrayés des victoires que nos armées extérieures peuvent avoir remportées sur le duc de Mecklembourg ou le prince Frédéric-Charles! Le bourgeois naïf ne s'arrête pas au mot peut-être, croit aux victoires, et s'endort, attendant la délivrance qui ne saurait manquer!
Il y a, cependant, des faits qui devraient inspirer quelques réflexions : le Journal officiel publie la liste des pertes d'hier; elles sont peu considérables, 8 tués et 50 blessés; mais il est remarquable que, sur ces 58, il y a 17 officiers hors de combat, un sur trois! Ce résultat paraît extraordinaire : que s'est-il passé ? S'il n'y a eu qu'une canonnade, c'est un singulier et malheureux hasard que les boulets aient frappé précisément tant d'officiers. N'y aurait-il pas eu un combat (outre
le combat d'artillerie), où les troupes, peu aguerries hésitant, ainsi qu'on Ta déjà vu, les officiers auraient du se jeter en avant pour les entraîner, et seraient ainsi devenus le point de mire de l'ennemi? Puis, il est d'autres faits qu'on raconte tout bas et qui montrent la disposition des troupes découragées, n'espérant plus aucun succès et ne souhaitant que de ne plus se battre. On rapporte qu'à la Ville-Evrard, quand nous l'eûmes repris, après une lutte de plusieurs heures, un prêtre (de la Société de Jésus), aumônier de l'armée, étant descendu dans une cave, y trouva 50 soldats français, avec armes et bagages, qui s'y étaient cachés, et y demeuraient en silence et sans bouger. Le prêtre comprit : c'étaient de jeunes recrues, ils avaient eu peur, ils s'étaient enfuis et ils attendaient qu'on vînt les faire prisonniers! Ils ne le nièrentpas, quand le prêtreleur reprocha leur lâcheté ; ils craignaient seulement qu'il ne les dénonçât : « Vous êtes des misérables ! leur dit-il, vous l'auriez mérité! etsi je n'étais prêtre, je vous ferais arrêter et vous seriez fusillés ! » Ils ont le droit de parler avec cette énergie, nos aumôniers1, car, eux ne s'épargnent pas devant l'ennemi ! en voici un encore
1 C'est cette histoire qui, transformée et contrefaite, a donné lieu au conte des soldats prussiens cachés dans les caves. Ce n'étaient pas des Prussiens, c'étaient des Français qui s'y étaient réfugiés.
DÉCEMBRE 1 io
(l'abbé Gros) qui vient d'être tué, hier, au plateau d'Avron, par le canon des Prussiens.
On raconte un trait plus significatif encore : le général Yinoy, dans un ordre du jour, avait flétri la conduite d'une troupe qui, dans cette nuit du 22, s'était enfuie, même les officiers. Ce qu'il n'apas ajouté estbienplus grave : ces officiers (de la ligne), au nombre de 27, ne se sont pas contentés de fuir; ramenés devant le général Vinov, ils se sont révoltés, l'ont insulté et menacé, leurs revolvers à la main. Il a fallu, pour le sauver, le concours énergique des officiers de son état-major qui, armés aussi de leurs revolvers, ont entouré leur général et sont parvenus à arrêter les mutins. Enfin, l'on sait que des troupes, à leur rentrée dans leurs cantonnements, ont défilé, en criant : la Paix ! la Paix! Les mutins seront traduits en conseil de guerre; mais, que ne supposent pas cette audace dans la révolte et la lâcheté ! Oubli de tout devoir, de toute règle, de toute discipline, démoralisation! Quel sujet de joie aussi pour l'ennemi, qui n'ignore rien de ce qui se passe à Paris, et qui, appuyé sur de tels faits, peut promettre avec assurance un prochain triomphe à ses soldats !
29. — La situation de Paris n'est pas plus rassurante que celle de l'armée : voici deux
graves symptômes, qui précèdent quelques événements plus graves encore : l'annonce de préparatifs des Communistes qui, sous l'inspiration de M. F. Pyat, tenteraient avant peu un mouvement insurrectionnel; ces bruits tous les journaux s'en occupent; — et les pillages de bois par le peuple des faubourgs. Le Journal officiel, effrayé, veut en vain faire entendre qu'il s'agit de ces maraudeurs dontj'ai déjà signalé les déprédations. Cette fois, ce ne sont plus les palissades de terrains écartés qu'on enlève furtivement et dans l'ombre, c'est un pillage public, en plein jour, dans plusieurs quartiers à la fois, entrepris et accomplis par des bandes nombreuses, en présence des passants et de gardes nationaux impassibles; ce sont des propriétés publiques et privées qu'on pille, des chantiers de bois qu'on dévaste, les portes, les fenêtres, les volets des maisons, les charpentes et les échafaudages des bâtiments en construction, les poutres et les planches des clôtures, qu'on enlève, les bancs des promenades, qu'on arrache, les arbres des voies publiques, qu'on coupe et qu'on emporte. Dans ce temps-ci, parce que le gouvernement s'appelle République, tout semble permis; la ville est sans police, car les gardiens de la paix sont toujours ces promeneurs inofîensifs qui n'osent rien empêcher; \e peuple, ce peuple dont cer-
tains journaux vantent Y héroïsme, ne peut avoir le sentiment et le respect du droit, qu'il a vu ouvertement violer par les détenteurs du pouvoir; il a trouvé qu'on ne lui donnait pas assez de bois, il s'est jeté sur celui d 'autrui, et sans hésiter, s'est attaqué à la propriété. On peut facilement prévoir, s'il y avait un soulèvement armé, et si ce peuple avait un jour do domination, ce qu'il oserait et ce qu'il ferait !
L'attaque de nos forts de l'Est continue, sans que nous connaissions exactement le résultat. Jusqu'ici, il semble que les forts aient peu souffert; le plateau d'Avron, au contraire, entièrement découvert, et qui « n'offre aux soldats aucun abri naturel », a été balayé par les obus Prussiens ; le gouvernement avoue des pertes sensibles. Au moment où commença cette épouvantable pluie de fer, lancée de huit côtés différents, les soldats des avantpostes s'enfuirent hors de la portée des obus, beaucoup même s'élancèrent le long des pentes, « les obus semblaient les suivre pas à pas, » et emportés par la terreur, coururent jusque dans la plaine, où on les arrêta. On comprend et l'on excuse fort bien ce mouvement involontaire d'effroi chez de jeunes troupes, surtout quand il n'y avait ni gloire ni utilité à braver une mort presque certaine. Mais un journaliste a fait plus : il a trouvé à
celte occasion une formule nouvelle digne d'être recueillie : on se jeta, dit-il, «au-devant de nos soldats, qui poussaient trop en arrière le mouvement de leur retraite ». On ne peut rendre plus élégamment et discrètement ce
qu'en langage militaire, on appelle f le
camp ! Aussi, l'auteur de cette heureuse définition, M. Jezierski, de Y Opinion nationale, a-t-il été choisi par notre gouvernement pour rédiger les relations des opérations militaires : il ne compromettra assurément personne.
On s'attend à une attaque de notre part, et très prochaine. Plusieurs bataillons de guerre de la garde nationale sont sortis, ainsi que beaucoup de voitures d'ambulance.
2 heures. — J'apprends que, ce matin, ne pouvant tenir sous un feu qui ne laissait de sécurité nulle part, nos troupes ont été obligées d'évacuer le plateau d'Avron et de se retirer dans des positions moins exposées. Les mobiles et les marins surtout ont eu beaucoup d'hommes mis hors de combat. Les troupes sont découragées, abattues et exaspérées contre leurs chefs. L'ennemi canonne maintenant les forts de Rosny et Noisy. Des groupes nombreux commentent les événements et, en général, on en sent la gravité, mais il y a encore des gens, malgré le rapport officiel, où est constatée l'infériorité de
la portée de notre artillerie, qui se demandent si notre retraite n'est pas un mouvement prévu par la défense, et sont prêts à s'en féliciter.
30. — Les nouvelles d'hier ont vivement ému la population : dans les groupes du Palais-Royal, on discutait seulement les événements militaires, mais, dans ceux de la rue de Rivoli, et aux abords de l'Hôtel de Ville, c'était d'autres préoccupations qui agitaient les esprits, on prononçait le nom de la Commune, et des tribuns populaires excitaient les passions. Après deux mois, la question reparaît et, cette fois, la Commune est appuyée par les maires, dont la majorité, un journal l'affirme (la Vérité), lui est favorable. Un mouvement semble de plus en plus menaçant. D'autre part, la discorde est parmi les membres du gouvernement : à chaque instant, une scission est près de le disloquer, quelques-uns prétendent même obliger le général Trochu à se retirer et à laisser la place à un générai plus actif. C'est logique : les révolutionnaires ne reconnaissent d'autre loi, d'autre droit que le succès ; la réprobation est tombée sur l'Empereur, parce qu'il n'avait pas réussi; puis sur Uhlrich, sur Bazaine, sur Cambriels, sur Paladines ; le tour de Trochu devait arriver. Il se tient encore debout, mais
ce n'est que pour peu de temps ; bientôt, comme les autres, il sera renversé, et ce n'est pas seulement le mot d'incapable qui lui sera jeté, ce serale nom mérité de traître!
Les plus opiniâtres même et les plus orgueilleux du gouvernement, ne s'abusent pourtant pas. Ils sont effrayés, ils prévoient la capitulation, ils l'envisagent comme imminente, et déjà des mesures sont prises, en vue de cette éventualité. Ainsi, outre que, dans plusieurs administrations, on paie un treizième mois aux employés, ce qui peut être considéré comme une gratification de fin d'année, des ordres sont donnés pour que, quelques jours avant la capitulation, tous les fonctionnaires reçoivent deux ou trois mois de leurs traitements, afin de vider les caisses de l'Etat et de laisser le moins possible d'argent à l'ennemi.
Bien plus, on parle de l'intention qu'aurait le gouvernement, au dernier moment, de se démettre, d'abdiquer, ou de se retirer dans un fort, pour échapper à la fureur de la populace (ils croient maintenant à la populace!) et à la honte de signer une capitulation.
31. — Les renseignements qui m'arrivent sur le pillage du bois, montrent que le mal est bien autrement étendu que n'ose le dire le gouvernement. Ainsi, dans quelques quar-
tiers, la populace ne s'est pas contentée d'enlever toutes sortes de bois dans des terrains, des cours et des chantiers découverts ; elle est entrée jusque dans les maisons et en a enlevé les meubles. C'est ce qui est arrivé, notamment chez M. Doré, grand entrepreneur de Montmartre, dont la maison a été ainsi envahie, et une partie du mobilier mis en pièces et emporté. Il est allé se plaindre près du maire, M. Clemenceau; le maire a ricané, et répondu que le peuple souffrait et qu'il fallait bien lui passer quelques excès. M. Doré, qui a le malheur d'être un rêveur républicain, quoique honnête homme, s'indignait et demandait s'il faudrait aussi livrer son argent : il n'a rien obtenu, là, pas plus qu'à l'Hôtel de Ville, où il a porté ses réclamations, et où Ton s'est réfugié dans l'impossibilité de rien faire et l'obligation d'accepter le fait accompli, principe moderne des voleurs de peuples et d'Etats. Ce maire n'est pas le seul à comprendre ainsi son devoir : dans le XI0 arrondissement, M. Mottu a également repoussé, par une fin de non-recevoir, les supplications de ses administrés, aussi effrayés qu'indignés des déprédations populaires. Ces maires qu'a nommés ce peuple n'ont garde de le mécontenter, ils savent bien que le moment approche où ils auront besoin de lui !
152 JOURNAL DE FIDl S
M. ***, après une sortie de quinze jours, avec son bataillon, revient fort découragé, désenchanté, désillusionné et indigné, et confirme tout ce que je savais sur l'état des troupes : le désordre que nous avons sous les yeux à Paris est encore plus grand au dehors; les troupes sont mal nourries et insuffisamment ; même quand elles doivent se battre, on ne leur envoie pas le nécessaire : la veille de l'attaque du Bourget, en arrivant sur le terrain, elles ne trouvèrent rien, ni pain, ni vin, ni viande; il leur fallut attendre jusqu'au soir l'arrivée des vivres; ce fut la garde nationale qui partagea les siennes avec les soldats. Les ambulances militaires étaient mal approvisionnées : beaucoup de soldats tombaient malades, ou de froid, ou pour avoir bu de l'eau de Noisy qui est mauvaise; pendant deux jours, les chirurgiens manquèrent de médicaments, de brancards, de bandes, etc. L'intendance a été, dès le début de la guerre, l'objet de plaintes très vives ; on explique l'irrégularité de ses services, quand il s'agit d'envoyer tant de vivres et de munitions à une grande distance ; mais, à 1 ou 2 heures de Paris, cette négligence paraît injustifiable. La ligne est démoralisée ; les mobiles, en général, indisciplinés ; la garde nationale même, n'a guère plus d'entrain que les troupes régulières. Elle est loin, d'ailleurs,
d'avoir de bons commandants; on le sait par les ordres du jour et les jugements des tribunaux, qui constatent l'indignité de plus d'un officier. D'autres, qui ne se rendent pas coupables de ces méfaits, n'ont vu dans les grades qu'ils ont brigués qu'une occasion de paraître ou d'obtenir une influence utile àleur fortune. En cette débâcle, les marins se distinguent par leur fermeté, leur bravoure, leur inaltérable obéissance : disciplinés, dociles, respectueux envers leurs chefs, ils supportent sans se plaindre les souffrances de la faim et du froid et les fatigues des plus rudes travaux, de même qu'ils marchent sans broncher contre les villages barricadés, sous une pluie de feu et de mitraille. Mais, c'est presque le seul corps où persiste la force, la résolution et la volonté de tenir jusqu'à l'extrémité ; partout ailleurs, l'abattement est général : après tant d'insuccès, de tentatives avortées, de positions prises et abandonnées, les soldats sont sans ardeur, ils n'ont qu'un désir, celui d'une fin prochaine, et ils l'expriment tout haut : à l'attaque duBourget, les zouaves se battaient, en criant : Vive la paix ! « On n'en veut plus! » est le mot vulgaire qui exprime ce sentiment. Les généraux le savent : l'offensive nous est, pour ainsi dire interdite ; on peut se défendre, repousser, attendre, mais attaquer n'est plus possible.
On sait, aujourd'hui, ce qui s'est passé à la réunion des maires, qui a eu lieu jeudi 29, au ministère de l'Intérieur. Il ne s'agissait pas moins que d'instituer régulièrement la Commune : le but n'a pas été atteint, mais l'idée n'est pas abandonnée ; elle reviendra. Tout, du reste, a été remarquable dans cette réunion : jamais ne s'étaient plus nettement manifestées l'anarchie, la discorde, l'absence de l'autorité, l'impuissance de ceux qui détiennent le pouvoir, l'audace de ceux qui le veulent saisir; rien de plus honteux et de plus lâche que l'attitude du gouvernement en cette circonstance. On voit, successivement, les maires prétendant se réunir lundi, et décommandés par le préfet, M. J. Ferry, faisant avertir M. Ferry qu'ils se réuniront le mercredi (c'est-à-dire, prenant le pas sur le préfet et lui signifiant leurs volontés) ; M. Ferry, afin de garder sa dignité, remettant l'Assemblée à jeudi; les maires, alors, se présentant avec les adjoints non convoqués ; le préfet, M. Ferry, s' étonnant de la présence des adjoints, mais les maires déclarant qu'elle est nécessaire, et M. Ferry, enfin, pliant et les laissant siéger ! Puis, lutte entre les deux partis, où sont échangées les plus violentes interpellations, où l'outrage est jetée à la face du gouvernement, la démission du général Trochu exigée impérieusement, les allusions les moins équivoques lancées
comme un défi, et les menaces pour l'avenir terminant cette séance orageuse. Et, parmi ce chaos, M. J. Favre, pour calmer les esprits, entretenant l'Assemblée de bruits d'une victoire remportée en province sur le prince Frédéric-Charles, bruits qui courent Paris, dit-il, « qui ne sont pas officiels, mais qui se confirment de plus en plus, » et ajoutant : « Espérons qu'avant peu ce bruit sera officiellement confirmé! » Comme si, pour un ministre, il pouvait y avoir d'autres nouvelles sérieuses que celles qu'il connaît officiellement, et comme s'il n'était pas au-dessous d'un membre du gouvernement, d'accréditer des cancans par des paroles dont il sait tout le vide et l'inanité!
Les bruits de désaccord entre les membres du gouvernement et de tentatives des partisans de la Commune ont pris une telle consistance, que le général Trochu a cru devoir les démentir dans une proclamation affichée ce matin ; cette proclamation n'a pas dissipé les doutes ; on sait ce que valent les démentis; le plus souvent, ils confirment. Le général Trochu, en outre, annonce une prochaine action, avec le concours de la garde nationale.
Le bombardement des forts continue; le fort de Rosny est le plus menacé; les obus
150 JOURNAL DE FIDl S
d'un poids énorme et de forme conique dont se servent les Prussiens percent, dit-on, même les casemates ; le fort deviendra ainsi inhabitable. Les rapports militaires sont très circonspects à ce sujet.
Quant à l'union des citoyens, les groupes qui, depuis deux jours, persistent à se réunir sur la place de l'Hôtel-de-Ville, et où le renversement du gouvernement est la question à l'ordre du jour, sont une preuve que jamais, au contraire, il n'y eut moins de concorde dans Paris. Hier, la garde mobile était constamment occupée à refouler les masses qui se reformaient aussitôt, et à faire évacuer la place, sur laquelle elles revenaient sans se lasser. Le général Trochu a trouvé bon, en ces circonstances, de se faire spécialement garder par les gendarmes, troupe d'élite, disciplinée, et sur laquelle on peut compter. On peut juger, par ces quelques traits, de l'exactitude du tableau que nous présente M. le général Trochu, qui, comme à l'ordinaire, paraît très satisfait.
Trois traits observés en deux heures de course dans Paris, et qui termineront ces annales de 1870 : Dans le jardin des Tuileries, le long de la façade, aux angles du pavillon de l'Horloge, par terre est allumé un grand feu, et autour de ce foyer improvisé des
mobiles se chauffent; nul ne s'étonne, aucun gardien ne songe à empêcher que la flamme noircisse, que le feu brise les moulures du palais bâti par Philibert Delorme. Un peu plus loin, rue des Filles-Saint-Thomas, au coin de la rue du Dix-Décembre (j'ignore de quel autre nom ils l'appellent aujourd'hui), devant la charcuterie de la Bourse, une grande affluence de curieux : aux vitres de l'étalage s'allongent les têtes poilues et cornues d'ours, de rennes, d'alpacas, d'élans, etc., dernières bêtes sauvages du jardin d'acclimatation, et qui, pour le premier de Tan, sont offertes comme un mets rare et recherché aux riches gourmets de Paris. En rentrant, une lettre du colonel de son régiment qui m'apprend que mon pauvre petit cousin Raoul Thévenard, zouave, est blessé, ila étéatteint le 30 novembre, il y a un mois ; c'est au bout d'un mois que j'en suis informé, et l'on ne peut m'indiquer l'ambulance où il a été transporté. Et, depuis un mois, qui sait si, aujourd'hui, il est encore vivant1 !
Ce sont bien les traits caractéristiques qui conviennent à la fin de l'année de désastres 1870 : la guerre, la famine, les frimas et Y anarchie !
1 3 janvier. J'apprends qu'il est très probablement prisonnier. — Février. Sans doute mort. — Mars. Mort.
J'en oublie un : jamais la mortalité n'a été plus grande que cette semaine : il y a eu, seulement de la petite vérole, 425 décès, et en tout, 3,280 morts!
Le premier de l'an. — Projets des Communistes. — Le bombardement. — Etrange déclaration du général Trochu. — Effets du bombardement. — La Commission d'enseignement à l'Hôtel de Ville. — Mme Jules Simon et M. Gréard.— Le pain. — Accroissement de la mortalité. — Préparatifs de combat. — Bataille de Buzenval.— Emeute du 22 janvier. — Bruits de négociations. — Pourquoi on ne désarme pas la garde nationale. — La capitulation. — Physionomie de Paris après la capitulation.
1er janvier. Dimanche. — Pour souhait de bonne année, le gouvernement a signifié à la population, qu'il avait l'intention « d'associer la garde nationale à l'armée », dans une prochaine action, ce qu'il nous avait déjà annoncé hier; mais en ajoutant qu'à un moment aussi décisif, l'ordre était nécessaire et qu'il « le maintiendrait avec énergie ». Ainsi sont confirmées les craintes que Ton a depuis trois jours de troubles dans la rue. C'est en vue d'intimider les Communistes que la garde nationale à cheval a décidé, assure-t-on, de faire demain une manifestation en faveur du
gouvernement. Comme à l'ordinaire , nous avons eu notre mauvaise nouvelle du dimanche.
2. — Voici ma journée d'hier, jour de l'an; c'est celle de beaucoup de Parisiens : 10 heures. — Visite de mon frère, qui m'embrasse en pleurant ; depuis plus de quatre mois, il est séparé de sa femme et de ses enfants, sans nouvelles ; que sont-ils devenus? viventils ? quand les verra-t-il? — 2 heures. — Je vais, presque unique visite, chez mon ami D. ***, à Passy; porte close, il y a quinze jours qu'il est à Colombes, avec son bataillon en rase campagne, par ce froid, cette neige, sous ce canon ! Passy est désert : on parcourt des rues entières sans rencontrer un passant; mes pas résonnent et éveillent un écho sur le pavé, comme dans les petites villes de province. Partout, rue Basse, au bout de la rue Singer, près du chemin de fer, etc. , des barricades, des redoutes, des chevaux de frise ; on se croirait hors des remparts; des maisons toutes neuves et construites avec luxe sont crénelées comme un mur de forteresse.
4 heures. — Mes parentes les plus proches ne seront pas chez elles; je leur fais ma visite à l'ambulance de la Trinité : vingt soldats malades y arrivent dans le moment, attaqués de bronchites, pleurésies, fièvres typhoïdes, etc.
Ces dames en tablier blanc, actives et circulant comme des servantes, les déshabillent, les lavent, font leurs lits, les couchent, leurapportent des potions, des tisanes; les pauvres soldats se laissent faire, timides, souriant à ces bons soins, confus que de belles dames prennent tant de soin pour eux. Elles ne font pas que les soigner ; ceux qui se lèvent et commencent à aller mieux, elles s'occupent à les distraire, les amuser; elles leur donnent des cartes, des jeux d'échecs, de dames, de dominos, des livres, des ouvrages illustrés, et cadeau surtout apprécié, des cigares et du tabac; une salle à part a été disposée pour les fumeurs. Puis, comme c'est le premier de l'an, pour leurs étrennes, on leur a préparé une surprise, une loterie; on distribue les billets, billets excellents, tous gagnent. Car les lots abondent, on en apporte de tous côtés : livres, gravures, paquets de cigares, blagues, pipes, étuis, couteaux, porte-monnaie, etc. Et il faut voir la joie de ces jeunes soldats, leurs exclamations, en recevant chaque lot! Ils sont heureux comme des enfants, et l'on a du plaisir à les regarder. Cette petite récréation, dont ils jouissent autant que des écoliers, dure plus de deux heures, puis ces dames leur servent à dîner, auquel on a pu joindre des douceurs : des tartes, des bonbons, etc., et, enfin, peuvent aller dîner elles-mêmes.
Il est 7 heures un quart, quand nous nous mettons à table, table de famille, où, pour la première fois depuis deux mois, sont venus s'asseoir, par permission spéciale, les fils, gardes mobiles, qui ont passé trois semaines sur le plateau d'Avron, et ces derniers jours, 60 heures en grand'garde, à 300 mètres des Prussiens, sous une pluie presque incessante d'obus. Malgré les souffrances, les privations et le froid, ils ont bonne mine, et n'ont pas trop maigri. Mais il n'en est pas de même de tous; dans leur compagnie (7° bataillon), sur 170 hommes inscrits, il n'y en a que 90 présents, les autres sont malades ou blessés. C'est bien pis encore dans le 37° bataillon (de la Vienne), où mon cousin Henri B. *** est lieutenant ; sur 160, il n'en reste debout que 60. Après : Y action annoncée, que demeurera-t-il de cette armée?
A dîner, pâté de cheval et de chat; c'était un peu dur, mais assez bon.
9 à 10 heures. — Retour àpied :pointde voitures, plus d'omnibus à cette heure ; rues silencieuses, sombres, désertes, oùl'onvoit de temps en temps s'allonger l'ombre d'unpassant accompagné d'une servante qui porte un falot. Et, toute la journée, le son retentissant, profond, sourd, roulant par-dessus la ville, du canon, des grosses pièces Krupp! Voilà le premier de Fan d'un Parisien, en 1871.
Ce matin, nous yavons été gratifiés de trois proclamations : une du gouvernement, rédigée par M. Jules Favre, qu'on reconnaît toujours à ses phrases emphatiques, et où il fait sonner les mots retentissants de droit, vérité, justice et France républicaine ; une autre, delà commission des barricades, qui demande des sacsà-terre pour les barricades de l'intérieur de la ville; la troisième, de M. Louis Blanc le Sophiste, adressée à M. Victor Hugo, c'est-àdire, du faux au chaos. Ces trois proclamations ont ceci de commun qu'elles protestent de la résolution de Paris tout entier de ne pas se rendre; toutes trois repoussent l'idée d'une capitulation, ce qui prouve qu'on en parle; et, en effet, c'est la question qu'on traite partout.
Du reste, M. Jules Favre nous apprend que le gouvernement n'a reçu aucune nouvelle officielle, depuis le 14 décembre; en conséquence, il nous engage à ne pas ajouter la moindre foi aux rumeurs défavorables qui circulent, comme il l'a fait lui-même dans la réunion des maires de jeudi dernier. Et, pour continuer à donner l'exemple, il ajoute que : 1° « il est certain que les départements opposent à l'ennemi une résistance qui le déconcerte; 2° que les corps de Chanzy et de Bourbaki luttent avec énergie, quelquefois victorieusement » ; 3° que « les deux généraux
marchent à notre secours, quoique nous ne sachions rien de précis sur leurs mouvements » î On ne saurait trop admirer la rapidité avec laquelle cet avocat oublie, l'instant d'après, ce qu'il vient de dire dans les termes les plus formels. Mais il y a quelque chose de plus étonnant, c'est qu'une nation se laisse gouverner, même une semaine, par ce bavard !
Nous avons, à Paris, un fou qui s'appelle Gagne, et qu'on n'enferme pas, parce que sa folie est innocente : elle consiste dans la manie d'inventer, à chaque événement, une solution qu'il rédige en vers et qu'il adresse aux journaux, qui l'impriment pour amuser leurs lecteurs. Cette fois, M. Gagne a voulu nous donner
Les étrennes d'honneur d'universel salut,
et a imaginé de nous tirer d'affaires, en nommant le roi Guillaume président de la République universelle, avec le titre de Vélocitête- Saint, ce qui aura pour effet, dit-il, de nous sauver
Et d'élever la terre à la hauteur des cieux. -
Il affirme que le roi de Prusse a accepté, ce qui le rend, lui, Gagne, fou de joie!
Le mouvement insurrectionnel de la Commune est, assure-t-on, décidé, etlelangage du
gouvernement autorise à le croire : les plans sont. concertés : on a arrêté « ce qu'on fera avant, ce qu'on fera après; les chefs sont désignés ». Il y a quelques jours, les élections des membres de la Commune ont été faites (dans la plupart des arrondissements, au moins); on connaît les noms de plusieurs : dans le VIe, ceux des citoyens Arm . Lévy, Imbert, candidats aux dernières élections municipales, Rogeard, autrefois exilé et auteur des Lettres de Labienus, pamphlet contre l'Empire, publié, il a quelques années, à Bruxelles.
Trait du siège : sur plusieurs boulevards, sur les quais exposés au soleil, des cordes tendues d'arbre en arbre, pour y faire sécher du linge, faute de bois !
Il est difficile d'imaginer quelle peine les journaux prennent pour ne pas dire la vérité. Ainsi, depuis quelques jours, voici ce qu'ils ont trouvé, pour expliquer le bombardement de nos forts parles Prussiens : ce bombardement a pour but de nous dissimuler le départ de troupesenvoyéesau prince Frédéric-Charles, — d'obéir aux injonctions des journaux d'Allemagne,— de donner sastisfaction à l'opinion publique, — de nous empêcher d'entendre le canon des armées, si elles- parvenaient à s'ap-
procher de Paris, « les Prussiens étant très rasés, ajoute Y Electeur libre, inventeur de cette glose, parce qu'ils se sentent menacés », enfin, de donner le change à leurs alliés — découragés, etc., etc., tandis qu'il est si facile et si raisonnable de penser qu'ils ont commencé le bombardement, quand ils ont été prêts ! Mais le Parisien aime ces fantômes, et on lui en fait voir, tous les jours, sans qu'il s'en lasse.
4. — Les mouvements des Communistes inquiètent le gouvernement, et des précautions sont prises pour les repousser; hier, plusieurs bataillons de la garde nationale ont été consignés pendant toute la nuit, mais les Communistes ne bougeront pas avant la sortie. Cette attaque contre les lignes Prussiennes est très prochaine, demain ou aprèsdemain, dit-on : les ambulances sont prévenues, les médecins requis, les voitures d'artillerie et les caissons se succèdent en longues files, se dirigeant vers les portes de Paris.
On ignorait la fin qu'avait eue la réunion des maires, le 29 décembre. La vérité a été connue ; on dit tout bas encore ce qui demain sera répété tout haut, avec indignation par les uns, avec joie et espérance
par les autres. L'Assemblée s'était séparée avec de grosses paroles, mais le parti modéré, on le croyait, l'avait emporté: il n'eu était rien !
Voilà ce qui s'est passé : M. Delescluze, repoussé le jeudi, est revenu le lendemain à la charge, et avec de telles forces, que le gouvernement a reculé, puis, est entré en pourparlers, enfin, a accepté les conditions qui lui avaient été dictées et que voici : La Commune est constituée, elle se compose des maires et adjoints des vingt arrondissements de Paris; elle se réunit, au moins, une fois par semaine, pour traiter, non des affaires administratives, mais «de toutes les questions de politique générale, et notamment, assister à l'ouverture des lettres, dépêches et journaux de province, aux conseils de guerre, donner son avis sur les plans, examiner et noter les mesures qu'elle jugera nécessaires à la défense nationale, et les proposer au gouvernement » ; en un mot, faire, vis-à-vis du gouvernement de l'Hôtel de Ville, ce que F Opposition (devenue ce gouvernement) voulait faire vis-à-vis de l'Empire, lui imposer une tutelle, sous le nom de conseil de surveillance, et dans le même but, le renverser. Afin de faire honneur au gouvernement, il est convenu que l'Assemblée sera présidée par M. Jules Favre ! On voit tout de suite ce que
va être cette Assemblée de quatre-vingts membres, un corps délibérant, une véritable chambre, chambre unique, qui dictera ses ordres, et devant laquelle le gouvernement devra s'incliner !
Ainsi, le gouvernement qui, depuis quatre mois, refusait la Commune, qui, deux fois, a appelé la population à repousser la Commune, qui, après l'attentat commis en faveur de la Commune, a demandé à Paris un vote qui manifestât sa répulsion pour la Commune, ce gouvernementfonde lui-même la Commune, en ne lui en donnant pas le nom, mais avec tous les attributs, les pouvoirs et les privilèges que réclamait la Commune ; cette surveillance de ses actes, cette part dans la direction des affaires, il l'accepte et il s'y soumet! C'est que ce gouvernement a peur : ces hommes qui le viennent trouver et qui s'imposent, il les connaît, pour s'en être servi, ce sont ses complices, ceux qui l'ont aidé à chasser le maître de la maison, et il sait ce dont ils sont capables ! Ils ne le respecteront pas plus qu'il n'a respecté l'Empire; ils le chasseront à son tour. Valets insolents, ils lui disent effrontément : « C'est nous qui t'avons introduit dans cet hôtel! Nous voulons y demeurer avec toi, comme toi, sur le pied de l'égalité, nous asseoir à ta table et commander comme toi! » Et lui, après un moment d'hésitation, et de dédain
qui lui a rougi la face, il a réfléchi : « Ces gens-là, ces valets, sont plus vigoureux que moi, ils ont de forts bras et des muscles solides! » il leur a dit : « Soit ! mettez-vous là! et soyons tous maîtres, tous égaux! »
Egaux! pour un moment, pour un jour!
Mais sa concession ne lui servira à rien, comme toutes les concessions aux méchants ; il vaut mieux se battre tout de suite avec eux, au risque d'être tué ! Avant peu, ils lui parleront en maîtres, comme les seuls maîtres, et, s'il hésite à obéir, s'il manifeste quelque mécontentement, ils le prendront par le cou, et le jetteront dehors ! Et peut-être, n'en sera-t-il pas fâché, il s'y prêtera, et enfilera la porte de grand cœur, pour ne plus être responsable du reste, et pour se sauver des mains des Communistes vrais, dont il entend l'approche dans l'ombre ! Car, ce ne sera pas fini ! Cette Commune, qui s'installe à l'Hôtel de Ville, n'est encore qu'une fausse Commune, une pseudo-Commune ; celle de Belleville la considère déjà comme une réunion d'aristocrates. Elle viendra bientôt, celle-ci, aux portes de l'Hôtel de Ville et, sans le demander, elle entrera; et de son ton bourru, violent et péremptoire, elle dira : « Me voilà! c'est moi ! » et dans les salons dorés elle étalera ses haillons, son ignominie et sa stupidité ! Seulement, comme ces derniers venus
connaîtront quelques-uns des valets installés là, qu'ils ont fait ensemble des coups de main et des opérations nocturnes, ils permettront à une demi-douzaine de rester, et ce seront, nos maîtres définitifs, — pour quelques jours du moins.
Depuis trois ou quatre jours, le gouvernement fait abattre les arbres des anciens boulevards extérieurs, des quais, des promenades et des jardins publics; il a fallu que les vols, les pillages et les déprédations des bandes populaires lui donnassent l'éveil, et lui fissent voir que les classes pauvres souffraient du froid, et que l'approvisionnement de combustibles était épuisé. Les avertissements ne lui avaient, cependant, pas manqué. Dès le commencement de novembre, les syndics des marchands de bois en gros, prévoyant la continuation du siège, avaient fait une démarche près du gouvernement et, en lui déclarant que la quantité de bois emmagasiné dans Paris était insuffisante, lui avaient proposé de se charger d'abattre une partie du bois de Boulogne et de Yincennes et des promenades publiques, en lui laissant le soin de désigner lui-même les arbres. Rien de plus raisonnable et de plus simple : le bois serait sec aujourd'hui, et on le distribuerait depuis longtemps. Le gouvernement ajourna
la décision : « Il craignait d'effrayer la population qui, d'ailleurs, verrait avec peine dégarnir les boulevards et les promenades des arbres qui sont la parure de Paris. » Toujours le même défaut de caractère, la mollesse, l'irrésolution ! Je comprends que les Communistes soient mécontents : ce gouvernement n'a de la Révolution pas même la seule qualité qui la pouvait faire estimer, l'énergie; il n'en a que l'orgueil et l'incapacité!
5. — Ce matin, à 8 heures, après avoir tonné toute la nuit, la canonnade est si rapprochée du faubourg Saint-Germain et si forte, que, pour la première fois, les vitres vibrent; on dirait des portes qu'on frappe à coups redoublés pour les enfoncer. Il semble, à certains moments, que la canonnade est dans Paris même, dans les rues voisines, dans le quartier. — Midi, elle est encore plus forte, le roulement est continu, sans interruption. On frissonne d'horreur à l'entendre !
2 heures. — On apprend que cette canonnade, la plus forte que nous ayons encore entendue, est le bombardement de nos forts du sud, Yanves, Issy et Montrouge. Au Luxembourg, que je traverse, on croit entendre des roulements de tonnerre répercutés dans les gorges des montagnes; seulement
ces roulements ne cessent pas un seul instant. De temps en temps, un coup plus éclatant ébranle l'air ; c'est le seul moyen de mesurer cette foudre ininterrompue. Les sons qui, parfois, viennent frapper les angles des bâtiments du palais, y éveillent de sourds et retentissants échos ; à d'autres moments, on dirait l'effondrement d'immenses constructions. On entend les gens qui passent s'exclamer épouvantés : « Quelle horreur ! 0 mon Dieu! » — En avançant plus loin, une autre canonnade retentit plus éloignée; c'est le bombardement des forts de l'Est, et qui semble l'écho de la première.
Telle est, cependant, la badauderie des Parisiens, qu'il est encore des gens qui s'abusent et s'obstinent à ne pas comprendre : voici un court dialogue que je saisis en passant, et que je sténographie aussitôt : « Quel est ce bruit ? — C'est un combat ! On attaque les Prussiens ; on les a laissé faire tous ces jours-ci, mais ils ne peuvent rien. Ils ont bien quelques canons, mais c'est insignifiant! — Certes, s'ils font grand tapage aujourd'hui, c'est pour couvrir leur retraite ! — Oui ! Cela va très bien!... »
6 heures. — La canonnade continue aussi violente : Dieu ne fait rouler si terriblement son tonnerre que quelques heures, les hommes
font plus; voici un jour et une nuit que, sans discontinuer, ils versent sur la terre le fer et le feu ! Il paraîtrait que quelques obus inoffensifs sont tombés dans le cimetière Montparnasse.
En passant sur un quai, j'ai vu comment se fait l'abatis des arbres que le gouvernement doit distribuer aux pauvres :
un bûcheron s'approche d'un arbre avec sa cognée ; cinquante, cent, deux cents femmes et enfants se tiennent à raffut, en demi-cercle, suivant tous les mouvements de l'arbre, attendant la chute, et dès qu'il tombe, fondent dessus comme des mouches, se prennent à chaque branche, chaque ramette, chaque brindille, tirent dessus, cassent, arrachent, dépècent et ne laissent bientôt que le tronc ; en une minute, c'est fait; puis, tous se dispersent, emportant leur butin, et une nouvelle bande recommence sur un nouvel arbre la même opération.
6. — Toute la nuit, canonnade très forte, mais intermittente; ce matin, plus sourde et plus éloignée.
Les journaux publient une conversation qu'aurait eue l'Empereur à Willemshoë avec le correspondant du New-York Herald, un des organes les plus importants de la presse des Etats-Unis. Ou n'a pas déraison de croire
174 JOIT.XAL LE FIDUS
ce récit apocryphe, et Ton ne peut ne pas admirer le bon sens de l'Empereur, la modération de ses jugements, la justesse de ses vues, Faveu de ses fautes, sa connaissance de l'état des esprits, des causes de la révolution, son amour de la France. Quant au mot final où il semblerait quitter tout esprit de retour, outre qu'il a trop de finesse pour dévoiler sa pensée sur un point si délicat et engager l'avenir, je ne pense pas que ce soit le mot définitif : au moment nécessaire, il agira, il le doit, il n'est pas libre de ne pas chercher à nous sauver.
J'apprends, par les journaux de ce matin que j'ai eu, hier, plus de courage que je ne pensais : tandis que je traversais le Luxembourg, plusieurs obus sont tombés dans les rues voisines, notamment rues Gay-Lussac, d'Assas et même dans le jardin, et dans ma rue du Cherche-Midi, n°82. Et ces obus n'ont pas été tous aussi inofTensifs que ceux tombés au cimetière Montparnasse, où ils n'avaient à ôter la vie à personne; ils ont blessé et tué plusieurs passants.
Aujourd'hui, à part quelques coups de canon isolés, le bombardement a cessé, c'està-dire, est interrompu. Un ancien officier d'artillerie m'en expliquait la raison : après une canonnade si continue, qui a duré tant
d'heures, les pièces sont échauffées, les rayures ont besoin d'être réparées; c'est à ce travail que s'occupent aujourd'hui les Prussiens; mais, demain le bombardement recommencera, peut-être même avec plus de violence. On en doute si peu, d'ailleurs, que des troupes sont dirigées en grand nombre vers les portes d'Italie et de Châtillon, où le danger est le plus imminent. Le gouvernement a cru, cependant , devoir lancer une proclamation , pour faire appel à la résolution de la cité. On y trouve tous les mots qu'il nous a habitués à lire depuis quatre mois, et qui sont stéréotypés sur les affiches officielles : " « La cité veut combattre et vaincre; les défenseurs des forts ne perdent rien de leur calme; Paris accepte vaillamment cette nouvelle épreuve, son élan n'en sera que plus vigoureux, etc. » Il y manque le mot viril, auquel on reconnaît tout de suite M. Favre, mais il n'y manque ni les étonnements, ni les mensonges : l'ennemi, dit M. J. Favre, « ne se contente pas de tirer sur nos forts, il lance ses projectiles sur nos maisons ! » Ce gouvernement s'étonne de tout : il s'étonne qu'à la guerre on vole, on viole, on incendie, on pille; et il s'étonne que, dans le siège d'une ville, on bombarde la ville ! On dirait volontiers que jamais gouvernement ne fut plus naïf, si la naïveté ne supposait l'honnêteté. Or, c'est
précisément la qualité qui lui manque ; le mensonge est la forme, habituelle de son langage : « il ne se contente pas » de faire des phrases redondantes ; il transfigure les faits, il suppose, il invente : aujourd'hui, il termine sa proclamation par cette phrase à effet : « Paris se montrera digne de l'armée de la Loire, qui a fait reculer l'ennemi, de l'armée du Nord, qui marche à notre secours. » C'està-dire, il parle de victoires et de succès, que jusqu'ici nous ignorions, et que le gouvernement, il y a trois jours, ignorait lui-même, puisqu'il nous avouait n'avoir reçu aucune nouvelle de province, depuis le 14 décembre. Si donc il y a des victoires de l'armée de la Loire, que ne nous le dit-il nettement, officiellement, que ne publie-t-il la dépêche qui indique où, quand, comment, sur qui, ces victoires ont été remportées ! Si l'armée du Nord marche vers Paris, que ne nous en donne-t-il la preuve ! Mais il ne le peut : il parle, ici, comme ces journalistes, qui amusent le public par des contes imaginés dans leurs bureaux, langage et conduite indignes dans un si grave moment. Mais je me trompe, et ce gouvernemant sait bien à qui il s'adresse : la plus grande partie du public se prend à cette glu, on ne rencontre que visages rayonnants : « Un obus vient de tomber, rue d'Assas ! me crie un médecin, en passant. Je suis ravi de voir
cela! C'est la fin des Prussiens ! » — « Ils sont menacés sur leurs derrières, vous dit-on ailleurs, Faidherbe arrive ! Ils préparent leur retraite. Cette canonnade est destinée à nous tromper; ils partent, ils ont peur! ils s'enfuient! ils sont partis! » Ce dernier mot est textuel, et montre tout ce qu'on peut faire d'un peuple ! Ajoutez que tout concourt à accroître cette confiance : M. l'abbé Moigno, qui est un vrai savant, s'avise-t-il ( dans Y Univers) de calculer la quantité de vivres qui restent dans Paris, et de conclure qu'on a encore du blé et du vin pour trois mois, aussitôt cette assertion rassérène tout le monde. Or, il y a trois mois environ, une personne qui vit dans l'intimité des chefs du gouvernement affirmait que l'on n'avait plus de vivres que pour vingt jours, et aujourd'hui, un savant prétend qu'il en reste encore pour trois mois ! Qui donc le sait? personne au juste, ni les savants, ni même le gouvernement.
7. — Le bombardement a repris ce matin : la canonnade, qui s'est fait entendre toute la nuit, retentit, depuis six heures surtout, avec une force et une intensité presque aussi grandes qu'avant-hier.
M. le général Trochu vient encore de lancer une proclamation tout à fait inexplicable. Sous prétexte de signaler les tentatives de désordre
qui, depuis quelques jours, ont lieu à Belleville, il fait une déclaration inattendue : « Le gouverneur de Pains, s'écrie-t-il, ne capitulera pas ! » Chacun cherche le mot de cet énigme : pourquoi parler de capituler ? pourquoi dire : le gouverneur et non le gouvernement?^ auraitil donc des membres du gouvernement disposés à capituler? Comment M. Trochu ferat-il pour éviter une capitulation, si elle devient indispensable? se fera-t-il tuer? se démettra-t-il? Les questions se succèdent devant une déclaration que personne ne lui demandait, et qui n'était amenée par aucun fait nouveau, connu ; la proclamation d'hier suffisait. La seule impression qu'ait produite celle-ci, c'est l'étonnement.
Le premier jour du bombardement a eu différents effets moraux : comme il n'était tombé dans la ville qu'un petit nombre de bombes, et que la plupart ignoraient qu'elles avaient causé mort d'hommes, hier matin, on était assez disposé à peu s'en inquiéter : dans les queues, toujours persistantes, des cantines et des boucheries, beaucoup faisaient les fanfarons ; on ricanait, on parlait avec plus d'animation que jamais de résistance à outrance, de refus de jamais capituler. Peu d'heures après, ces dispositions étaient sensiblement modifiées : la canonnade avait repris, par coups espacés, mais très forts, et quelques-uns
aussi violents que la veille; on commençait à craindre que le bombardement ne s'étendît et ne devînt incessant. Le soir, dans un salon du boulevard Saint- Germain, le bombardement est le seul sujet de conversation : on a lu les journaux, on sait que plusieurs personnes ont été atteintes ; on connaît les rues où sont tombés les obus, chacun en cite une, elles sont plus rapprochées du centre qu'on ne pensait, beaucoup des personnes présentes y sont exposées, et ont tout à redouter; les boulets ont dépassé leurs maisons. Plusieurs parlent de déménager, et ceux qui habitent dans le cœur de la ville leur offrent un asile.
On affecte, parfois, de traiter encore ce sujet légèrement, on plaisante, on sourit, on se moque de son effroi; mais, au milieu de la conversation, retentit un coup de canon, qui ébranle les vitres, — et on ne rit plus, on a peur !
8. — Horrible nuit! le bombardement n'a pas cessé un instant, et dans notre quartier, tout autour de nous, dans les rues les plus proches. Accablés par les fatigues de la veille, l'agitation de l'esprit, l'inquiétude, l'anxiété des personnes qui nous étaient venues voir, et qui sont le plus exposées au bombardement, (notamment le malheureux M. March, qui est arrivé, tout effaré, à neuf heures et demie,
et qui, demeurant boulevard Montparnasse, recevra les premiers obus), nous nous étions couchés, espérant oublier dans le sommeil, et ignorer! Dix fois dans la nuit, un son éclatant, tonnant, nous réveillait en sursaut. Mais, vers quatre heures, malgré tous nos efforts pour nous endormir, l'agitation fut telle, qu'elle nous tint tout à fait éveillés : la canonnade semblait redoubler de force, et le bombardement de fureur. Nous distinguions le bruit des obus qui tombaient probablement non loin de nous; à un moment, au-dessus de notre tête, un son strident, rapide, comme un oiseau blessé qui crierait et fuirait en volant, et, à la suite, comme une fusée d'artifice, qui en montant déchire l'air ; puis, presque aussitôt, le bruit d'un corps lourd qui tombe ! C'était un obus qui venait de passer! Nous en comptons six sifflant aussi près. A six heures et demie, il se fait un déchirement plus violent; le frôlement de l'air semble toucher la maison, puis, un effroyable vacarme, un choc retentissant, et des clameurs d'épouvante. L'obus a dû éclater à quelques pas ; nous croyons même, un moment, que la maison voisine vient d'être frappée. On ne peut rester tranquille; on voudrait savoir ce qui se passe, et l'on ignore si l'on peut sortir !
Yoici notre dimanche ! Il n'a pas manqué le
malheur qu'a continué de nous apporter le dimanche ! Voilà le dimanche des Rois ! Voilà le gâteau que te servent, les rois, ô Paris, ville du luxe et du plaisir ! Ah ! malheureux peuple ! tu n'as pas voulu supporter un Souverain doux et bienveillant ! Eh bien ! tu sers, tu souffres, et tu meurs pour des hommes aussi bas d'esprit que dépourvus de cœur.
En attendant que nous apprenions les détails de cette affreuse nuit, remontons de quelques heures dans le passé.
Les impressions d'hier ont été encore plus pénibles que la veille, l'anxiété devient générale; on ne s'entretient que du bombardement, de la portée des boulets, de l'éloignement où l'on en est. Des voitures passent chargées de meubles, on n'entend parler que de gens qui déménagent. L'attitude du gouvernement est faite pour accroître l'inquiétude : il est, pour ainsi dire, muet sur les opérations, le bombardement, l'attaque des forts. Le rapport militaire sur les événements d'hier est insignifiant. Que s'est-il passé à l'Est, vers Nogent etRosny ? L'ennemi, comme on a dit, a-t-il ouvert des tranchées, commencé ses parallèles et se prépare-t-il à faire le siège régulier de ces forts ? Quels effets ont produits les batteries Prussiennes de Ghâtillon sur le fort de Vanves, le plus exposé de tous? A-t-il résisté? Que faut-il craindre du
i 82 JOURNAL 1)E FIDUS
bombardement de la ville? Jusqu'où portent les obus ennemis? Que compte faire le gouvernement, pour arrêter ou gêner ce bombardement? Va-t-il y avoir une sortie? Qu'attendon ? Quand? Pourquoi pas tout de suite? Ces questions et d'autres encore, tout le monde se les adresse. Le gouvernement reste silencieux sur tous ces points si importants, et nous laisse en proie aux plus atroces anxiétés. Aussi le déchaînement est-il général ; les journaux s'élèvent presque unanimement contre lui : « Qu'il parle! qu'il s'explique! s'écrie-t-on; qu'il dise s'il peut quelque chose; s'il espère, ou s'il n'a plus d'illusions! » Et, « s'il ne peut rien, s'il n'espère rien, qu'il n'hésite pas davantage ! s'écrient quelquesuns, qu'il ne fasse pas brûler une partie de Paris et massacrer une partie de la population ! qu'il traite! » D'autres, les Communistes, ont jugé le moment opportun et, par des affiches placardées la nuit, ont appelé le peuple à renverser le gouvernement, qu'ils peignent comme aussi incapable de prendre une résolution énergique pour la guerre que pour la paix, pour la capitulation que pour un coup de désespoir. Cette affiche a produit peu d'impression, et le gouvernement a pu, sans se compromettre, faire saisir quelquesuns de ceux qui l'avaient signée, d'autant plus qu'il se gaMera de les traduire en juge-
meut. Il les relâchera comme les ailleurs de l'attentat du 31 octobre, dont l'instruction judiciaire vient d'être arrêtée.
2 heures. — La canonnade a continué toute la journée, avec beaucoup de force et d'intensité; on apprend, de tous côtés, des nouvelles de la nuit : les obus sont tombés dans toutes les rues qui nous avoisinent : rue d'Assas, où demeure une de mes cousines, rue Vanneau, où habite mon frère, rue de Rennes, rue du Bac, près du magasin du Bon Marché, où l'obus a ouvert un trou de plus d'un mètre; rues de Madame et Saint- Placide, où habitent plusieurs de mes parents, etc. Rue Madame, les obus ont frappé les maisons nos 30,31, 33, 35; M. Victor Rendu, qui loge au n° 34, a passé la nuit dans sa cave; il déménage en ce moment. Un homme, qui m'apporte une dépêche télégraphique, m'annonce que la population de Montrouge déserte ses maisons et s'enfuit vers l'intérieur de la ville. On a dû fermer le Luxembourg, dans la journée, tant il était criblé de boulets.
Plus que jamais, pourtant, se répandent les bruits les plus ridicules : « Chanzy marche vers Paris, avec une armée formidable, il en est tout près, etc. » Certains journaux, évidemment soldés par le gouvernement, se font des échos de ces rumeurs absurdes, les
propagent et les appuient. On s'étonne à la fois que ces journaux croient les Parisiens si crédules, et on le comprend, puisque le public les croit sur parole !
9. — 5 heures du matin. Dès hier soir, le bombardement, interrompu à peine deux heures, a repris avec une nouvelle violence : à 11 heures, nous entendons passer un obus, avec ce sifflement sinistre qui se reconnaît, dès qu'on l'a entendu une fois. Toute la nuit a ressemblé à celle d'hier : un tapage assourdissant, les coups répétés, les explosions comme à notre porte, tant elles sont formidables ; les chocs et les écroulements dans la nuit. Nous aussi, nous avons déménagé, sans quitter notre maison ; nos objets les plus précieux, enfermés dans des caisses, ont été descendus au rez-de-chaussée ; nous avons quitté notre chambre, qui nest surmontée que d'un étage, et nous nous établissons dans un grand salon au-dessus duquel il y a trois étages : les bombes auraient, outre le toit, quatre planchers à enfoncer pour arriver au premier. Nous sommes donc aussi à l'abri que possible et nous aurions lieu de nous rassurer. Et, cependant, quand recommence cet épouvantable bombardement de nuit, nous ne pouvons réprimer notre frémissement. C'est surtout de 2 à 4 heures qu'il est acharné et furieux ;
à tout instant, passent et sifflent, comme se croisant, les obus, et aussitôt ils éclatent avec un bruit retentissant. A 5 heures, ne pouvant demeurer couché, je me lève ; la canonnade paraît s'apaiser. Mais à 5 heures et demie, elle reprend plus violente, les bombes font explosion, à droite et à gauche, dans le quartier qui résonne comme de coups de tonnerre. A 6 heures, on sonne précipitamment; c'est mon frère, fuyant sa maison; celle qui la touche vient d'être frappée, une bombe a percé le toit, tué une femme et fait, en un instant, un monceau de ruines; la rue Vaneau, a été, toute la nuit, criblée de bombes ; mon frère a passé la nuit dans sa cave ; ce quartier est, désormais, inhabitable.
Midi. — Je viens de parcourir une partie des quartiers de la rive gauche, et j'ai pu juger de l'étendue des désastres et des pertes, résultat du bombardement de la nuit. Il y a tant de faits dont les journaux vont être remplis, que je me borne à dire, non ce que l'on m'a rapporté, mais ce que j'ai vu. Sur toutle long chemin que je viens de parcourir, les groupes sont nombreux; chacun raconte ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu ; on signale les points frappés, on s'attroupedevantles maisons atteintes. Place Saint-Sulpice, le télégraphe élevé sur la tour de gauche, est fortement
incliné ; on m'assure que ce n'est pas l'effet des obus, mais au contraire, par précaution, pour ne leur pas donner prise; rueGarancière, la foule regarde un large trou ouvert au chevet de l'église; un boulet a percé le dôme de la chapelle de la sainte Vierge, brisé la statue et est ressorti par le mur de la rue ; rue Clément, n° 12, derrière le marché Saint- Germain, un obus, passant entre les deux tours Saint-Sulpice, a franchi les bâtiments du marché et fracassé la boutique d'un emballeur ; boulevard Saint-Michel, au coin de la rue des Ecoles, on examine et Ton compte les vitres et les glaces brisées dans un café ; quelques pas plus loin, au coin de la rue de la Sorbonne, une haute et belle maison neuve, de six étages, a son toit effondré; vis-à-vis la Sorbonne, est un vaste chantier de pierres (destinées, soit dit en passant, à l'achèvement de la Sorbonne, que l'on n'a pas achevée, par suite de conflit entre les facultés); des hommes du peuple se montrent ces blocs énormes de pierre dure, brisés en vingt morceaux et noirs comme de l'encre ; un obus les a ainsi morcelés et noircis. On rapporte que les dégâts sont aussi considérables, à l'Ecole polytechnique. Mais, un peu plus loin, je suis plus vivement ému : l'hôpital de la Pitié a été atteint, une partie de la toiture, du côté de la rue Geoffroy-Saint-Hilaire, effondrée et mise
à jour; les vitres des fenêtres sont cassées; un autre obus a percé d'un trou de plus d'un mètre le mur du jardin et, traversant la rue, brisé le volet du bâtiment de minéralogie du Jardin des Plantes, et pénétré à l'intérieur. Ainsi, rien n'est à l'abri de ces fureurs de la guerre; ces formidables machines frappent aveuglément, sans se préoccuper si c'est sur de malheureux malades et des agonisants, dont elles font des morts! Rue Daubenton, derrière la Pitié (dont ils n'ont pas pitié!), au détour d'une petite rue, la rue Fontaine, on aperçoit, au haut d'un mur, une large ouverture ; c'est un boulet, qui, à 6 heures ce matin, a passé par là, puis, n'ayant pas fini sa course, est entré dans la maison en face, où il a tué un pauvre homme dans son lit ; on me montre, à deux pas de là, dans le poste de la garde nationale, l'obus qui a fait ce ravage et ce meurtre; il n'a pas éclaté, et on l'a mis dans un baquet d'eau, comme un de ces monstres de la nature que l'on conserve dans l'esprit-de-vin, à côté, au Muséum. Il est haut de 35 centimètres environ, c'est un obus de * moyenne grandeur ; il y en a de plus de 60 centimètres. A la gare d'Orléans, un obus, passant au-dessus de la toiture de verre de la grande halle, a laissé tomber un petit morceau de son enveloppe de fer, comme un oiseau de proie, envolant, une de ses plumes ;
la plume de fer a ouvert un trou dans le vitrage, puis l'obus s'est éloigné, allant éclater au bord de la Seine. Je n'ai pas parlé des morts, des jambes coupées, des hommes frappés dans la rue, d'une femme, entre autres, qui, passant sur le boulevard Saint-Michel, avec ses deux petits enfants, a été atteinte, à 10 heures du soir, par un obus qui les a tués roide tous les trois ! Point de Rachel qui pleurera ses enfants, point d'orphelins ! le boulet les a unis dans une même mort, effroyable égalité ! De tous les côtés, on apprend d'affreux détails. Il est évident que l'ennemi a embrassé tout le périmètre de la rive gauche, des Invalides à la gare d'Orléans. D'après ce que l'on sait déjà, considérable est le chiffre des dégâts, grand est le nombre des morts , et la canonnade qui continue en ce moment (3 heures), va l'accroître encore! Aussi, malgré l'assertion de quelques journaux, la population est très vivement impressionnée ; la plupart des habitants de ces quartiers ont passé la nuit dans les caves; une grande quantité fuient vers l'intérieur de Paris et, tout le monde le dit, la nuit prochaine va être plus horrible que les deux précédentes.
Le gouvernement vient, au milieu de ce désastre, de faire afficher des dépêches de province qui, dit-il, annoncent des victoires.
Le pluriel est ici de trop, il y en a une, et dont on ignore encore l'importance. Les nouvelles se divisent en trois parties : 1° dépêche de M. Gambetta ; 2° du général Faidherbe ; 3° de l'agence Havas. Quant à cette dernière, il ne faut y accorder aucune foi : c'est une série de nouvelles adressées par une correspondance de journaux et, circonstance digne de remarque , sans date ni signature ; les quelques succès quelle signale ont besoin d'être contrôlés et vérifiés. La dépêche de M. Gambetta ne contient qu'une affirmation précise : « Les Prussiens n'ont rien éprouvé qui ressemble à une défaite » ; le reste n'est que phrase. Seule, celle du général Faidherbe est nette, sans ambiguïté, certaine : le général Faidherbe « s'est battu dix heures, a chassé les Prussiens de toutes leurs positions, à Bapaume, et leur a fait subir des pertes énormes ». Les nôtres sont sérieuses, ajoutet-il; mais c'est la condition de presque tous les succès. Le résultat n'en est pas moins incontestable : c'est là ce qu'on appelle partout une victoire, et nous sommes en droit de nous en réjouir. Il ne faudrait, pourtant, pas nous illusionner ; les détails les plus graves manquent : quelle a été l'importance de la bataille? Combien d'hommes y étaient engagés ? Quelles en ont été les suites? L'ennemi s'est-il retiré, ou n'est- il pas revenu en
forces, comme après la reprise d'Orléans, et ce succès, chèrement acheté, ne sera-t-il pas payé plus chèrement encore par une défaite ? Ces questions se présentent naturellement à l'esprit; on ne saurait trop se méfier quand parle ce gouvernement; on a bien tout dit, et l'on attend les réponses, avant de se livrer à des espérances aussi chimériques qu'exagérées.
Hélas ! nous sommes rappelés immédiatement à une dure réalité : depuis le début de la guerre, tout le monde suivait sur des cartes les opérations des armées. Or, voici un court tableau, qui a une éloquence sinistre et irréfutable. Il y a six mois, à la fin de juillet, on achetait la carte des bords du Rhin, de la Prusse, d'une partie de l'Allemagne; c'était ces pays qu'allaient envahir nos armées ; le 15 août, la carte des départements du N.E. de la France ; nous reculions devant les Allemands, qui menaçaient, qui, déjà, occupaient l'Alsace et la Lorraine; le 4 septembre, la carte des départements voisins de Paris, dans un rayon de vingt- cinq lieues; l'ennemi marchait sur la capitale ; le 16 septembre, la carte des forts entourant Paris; Paris était assiégé ; aujourd'hui, dans les premiers jours de janvier, c'est le plan de Paris que l'on a devant les yeux ; c'est sur ses rues, ses monuments, les quartiers que l'on habite, où l'on
passe chaque jour, dont on connaît toutes les maisons et les pavés, que l'on suit les effets des boulets et des obus ; Paris est bombardé !
Et, cependant, il y a encore des gens à Paris, — que dis-je, c'est le plus grand nombre, — qui, non seulement ont pleine confiance, mais affirment et croient que nous devons plus que jamais compter sur le succès et que la situation des Allemands est désespérée !
10. — Continuation du bombardement, avec la même violence : cette nuit, c'est particulièrement le Panthéon que l'ennemi a pris pour but (pour objectif, mot spécial, qu'on applique^ depuis quelques jours, à tous les sujets). Toute la rive gauche a été couverte d'obus, mais c'est surtout du côté du Panthéon qu'il a dirigé son tir : en parcourant ce quartier, je vois les trous énormes qu'il a ouverts, rue Soufflot, rue Monge, près la rue Lacépède, (dans une maison à peine achevée) et la blessure dont est atteint le haut du pignon de Saint-Etienne du Mont (vis-à-vis le lycée), fortement écorné par un obus qui a dû passer à quelques mètres du dôme du Panthéon.
Aussi, la population épouvantée abandonnet-elle en masse ces rues dévastées par un bombardement qui dure depuis trois jours et
qui va évidemment continuer. En vain, quelques journaux, rédigés de l'autre côté de l'eau, et pour qui la rive gauche sans doute est une autre ville, une sorte de province, affectent de traiter légèrement le bombardement, en indiquent à peine les horribles effets, les maisons effondrées, les morts et les blessés, et célèbrent avec un feint enthousiasme, « ce peuple stoïque », qui n'en est pas ébranlé; ce stoïcisme est démenti par la terreur des citoyens qui fuient devant la ruine et la mort, et par le gouvernement lui-même. Ce matin, en effet, la mairie du YP arrondissement a fait afficher un avis, pour « engager les habitants que les nécesssités de leur position n'obligent pas à demeurer dans les quartiers bombardés, à quitter leurs habitations et à s'établir provisoirement sur la rive opposée de la Seine ». Ainsi, l'émigration était officiellement conseillée ; aussitôt, elle est devenue plus considérable que la veille : des maisons entières de six étages sont vides, on ne rencontre dans les rues que des voitures de toute espèce, chargées de meubles ; on voit même des charrettes à bras, poussées par des messieurs et des dames qui, faute de commissionnaires, traînent leurs objets les plus précieux. Nous-mêmes, dont la maison est exposée, depuis soixante heures, aux obus qui sifflent et frappent à l'entour, nous aban-
donnons la rue du Cherche-Midi, nous entassons dans la cave une partie de notre mobilier et nous allons nous installer chez nos cousins absents, M. et Mme ***, rue Auber, 15, Là, nous espérons, pour un temps, du moins, être à l'abri des bombes. Nous sommes accompagnés de mon frère et de nos cousins, M. et Mm0 de C... dont la rue (Saint-Placide) a été atteinte, la nuit dernière, par plusieurs obus. Avant de quitter le quartier, je vais, conformément à l'avis de la municipalité, déclarer mon changement de domicile à la mairie. Détail significatif, un employé est uniquement occupé à recevoir ces déclarations et ne cesse pas un instant d'écrire le nom des émigrants, tant la désertion est générale ! Dans ces graves circonstances, le gouvernement a jugé opportun de nous donner connaissance des nouvelles qu'il a reçues de province. Il y avait plus de trois semaines qu'il n'en avait reçu , disait-il . Tout à coup, il est arrivé trois dépêches de M. Gambetta; l'une, dont j'ai parlé hier, une autre où sont résumées des nouvelles de deux ou trois semaines, et un discours prononcé par M. Gambetta : le 1er janvier, à Bordeaux. En laissant de côté les phrases, les déclamations et les insultes prodiguées à l'Empire et à la Chambre, dans cette dépêche et cette harangue démagogique, de ces pièces il ressort
quelques faits nets et précis : l°que M. Gambetta est, avant tout, préoccupé du sort de sa République, et que son principal souci est de la maintenir, de la fonder, de la rendre inébranlable, immortelle ; 2° que la France est dans un état d'anarchie au moins aussi déplorable que Paris : les conseils généraux sont dissous, parce qu'évidemment ils étaient opposés à une république qu'on veut imposer à la nation. Des idées de décentralisation (que M. Gambetta qualifie de séparatistes et fédéralistes) se manifestent ouvertement; les dénégations de M. Gambetta l'attestent, car on ne parle pas de ce qui n'existe pas. L'indiscipline et le découragement de l'armée sont également démontrés par le décret qui mobilise la gendarmerie, pour arrêter les fuyards, et par la déportation de 300 mobiles du Nord, qui se sont révoltés. La démagogie, à Lyon particulièrement, est déchaînée avec une violence qui ne se peut comparer qu'à 93.
M. Gambetta l'avoue, en rapportant ce trait « lugubre » d'un chef de bataillon arrêté, jugé et fusillé « en plein midi » et en présence d'une population qui assiste, impassible, à cette exécution, «ignorant sans doute, ajoutet-il, ce qui se passait ». Ce qui signifie qu'il existe à Lyon un pouvoir en dehors du gouvernement, une Commune, et une population qui l'appuie ; 3° que l'on doit peu es-
pérer un prompt secours des armées extérieures ; car M. Gambetta a beau nous parler du découragement des Allemands, et affirmer, avec une exagération digne du pays d'où il date sa dépêche, qu'ils ont perdu un demi-million d'hommes, il n'est pas moins prouvé, par son propre récit, que le général Chanzy est acculé au Mans. Quant à Bourbaki, il a quitté Bourges, et M. Gambetta ne veut pas indiquer le lieu précis vers lequel il marche, « de peur, dit-il, d'éclairer l'ennemi, » qui doit le savoir certainement. Les deux armées sont en nombre égal, ajoute M. Gambetta, 150,000 hommes; mais qui ne voit la différence qu'il y a entre l'une et l'autre, celle-ci victorieuse, celle-là défaite et désorganisée, celle-ci composée de troupes aguerries, celle-là de jeunes recrues, sans cohésion et dépourvue d'officiers ! Tous ces faits, etd'autres qu'on nous cache très probablement, n'empêchent pas M. Gambetta de se féliciter de la situation, d'assurer qu'elle est excellente, que la concorde est universelle, que l'on n'a partout qu'une pensée, un sentiment, une passion, établir la République : la France a entièrement oublié son passé, abjuré ses traditions, transformé ses mœurs : « Elle est complètement changée... elle s'attache de plus en plus à la République... ces républicains, tant calomniés, la masse, la campagne même, comprend qu'ils sont les vrais
défenseurs des droits de l'homme ! » Encore un peu de temps, et « la République n'est plus en question, elle est définitivement assise en France ! »
Il semble, au contraire, que rien u'est moins propre à nous rassurer, à nous consoler et à nous inspirer confiance et espoir que ce que nous apprenons, tant par les dépèches officielles que par les extraits des journaux étrangers qui nous parviennent. Nous savons, en effet, par ces journaux, que l'état de la France n'a jamais été plus déplorable : la famine y fait d'affreux ravages, — la misère est générale, — des bandes de mendiants parcourent le pays, comme auxive siècle, pendant la guerre de Cent Ans contre les Anglais. « La France aspire à la paix », dit le journal Anglais le Times; qui en douterait! et loin de croire, comme M. Gambetta, qu'elle est enflammée d'admiration, d'enthousiasme et d'amour pour la République, quand le Times ajoute que, si elle était consultée, elle donnerait, dans un plébiscite, une forte majorité à l'Empire, comment une telle supposition ne semble-t-elle pas probable et fondée !
La mortalité a encore augmenté : le chiffre des morts de la semaine dernière s'élève à 3,680, quatre cents de plus que la semaine précédenle. Ajoutez la désunion des généraux
aujourd'hui connue de tout Paris, leur découragement, leur déclaration presque publique de l'inutilité d'une sortie, l'indiscipline, l'abattement des troupes, qui nous est révélée par cette désertion de gardes mobiles passant à l'ennemi avec 3 officiers, et que flétrit dans un ordre du jour le général Trochu, les menaces et l'attente d'une insurrection Communiste; et qu'on juge si nous sommes disposés à nous réjouir et à chanter par avance, comme le veut M. Gambetta, un Hosannah à la République inaugurée par la Révolution du quatre septembre ! Aussi, prétend-on, et qui ne le croirait, que le général Trochu, qui a ouvert enfin les yeux, se montre désespéré ; s'il n'était pas chrétien, aurait-il dit, il se brûlerait la cervelle . C'est la punition qui commence : sa défaillance morale, les tourments de sa conscience! Cet homme n'a pas hésité à trahir son Souverain, au moment où il était malheureux, à lui arracher le pouvoir et à s'en saisir; ce pouvoir s'enfonce maintenant, peu à peu, comme un poignard, dans son cœur !
11. — Le bombardement de cette nuit s'est étendu sur tout le périmètre delà rive gauche, mais il a eu encore plus de force et de portée : il a atteint jusqu'à la gare d'Ivry et jusqu'à la Seine, au quai Malaquais et à l'île
Saint-Louis. Le centre du faubourg Saint- Germain a été partout éprouvé : les rues de Rennes et Bonaparte ont été criblées d'obus, l'église Notre-Dame des Champs, atteinte par les obus, a été en feu un instant. L'émigration prend une plus grande extension; ce sont maintenant des rues entières qui deviennent désertes; les propriétaires engagent leurs locataires à déménager. Ainsi qu'il arrive en de telles calamités, l'esprit public, agité et excité, devient soupçonneux ; des bruits sinistres courent, facilement accueillis : comme, depuis plus de huit jours, une sortie est annoncée, projetée, préparée, et qu'elle ne se fait pas, que les compagnies de marche reçoivent, coup sur coup, ordre de partir, de rentrer, de se tenir prêtes de nouveau, etc., la population ne consent pas à expliquer ces contretemps et ces hésitations par des motifs raisonnables. Elle ne se fait pas à l'idée que les troupes sont mal disposées, et les généraux désillusionnés; elle croit, comme toujours, comme partout, que l'on est trahi, et fait remonter la trahison 'presque aux plus hautes têtes, c'est-à-dire, jusqu'aux généraux, au général Schmidt même, chef d'état-major du gouverneur de Paris. Le bruit s'est répandu aujourd'hui que sa trahison avait été'découverte et qu'il était arrêté. Il n'en était rien, mais ces rumeurs avaient pris une telle consis-
tance, que le général Trochu a cru devoir les démentir formellement, dans le Journal officiel, bien entendu sans nommer le général Schmidt. Son indignation l'a même entraîné à des incorrections de langage assez singulières : il ne se contente pas de « signaler ces manœuvres » ; il déclare qu'il « en flétrit les auteurs » ! ignorant, sans doute, qu'il n'appartient à personne de flétrir quelqu'un, mais que c'est la mission, le rôle et le devoir de la justice ou de l'histoire. Bientôt, d'ailleurs, ce ne sera plus le chef d'état-major que l'on accusera de trahison, ce sera le général Trochu lui-même!
Le gouvernement, à bout de voie, emploie tous les moyens pour rassurer l'opinion ; il s'ingénie, il invente, il affirme les faits les plus incertains : il prétend, par exemple, que la délégation de Bordeaux tient tout prêts des approvisionnements considérables, « en vue du ravitaillement de Paris », et il nous en donne le détail : tant de milliers de bœufs, tant de moutons, tant d'autres denrées. C'est fort bien ! mais à quel propos ce ravitaillement? est-ce quand nous serons débloqués, ou quand nous aurons capitulé ? Les optimistes n'ont aucun doute à ce sujet : comment ne s'agirait-il pas d'un succès complet et prochain? En outre, M. Jules Favre, saisissant
l'occasion des funérailles de pauvres enfants tués par le bombardement, s'écrie, sur leur tombe, que « nos maux touchent à leur fin! » Il est vrai qu'il ajoute: «-je l'espère! » : mais, dans cette population de Paris, si disposée à croire ceux qui parlent avec assurance, ce mot, je l'espère, passe inaperçu, et l'on entend partout dire : « Le triomphe ne va pas tarder, M. Jules Favre Ta annoncé! »
Pendant ce temps, il se passe à l'Hôtel de Ville des scènes dignes d'être mises sur le théâtre par Aristophane, si elles n'étaient pas plus odieuses encore que ridicules. La Commission de l'enseignement, établie dès les premiers jours de la Révolution, fonctionne avec activité, et, pour avancer plus vite, s'est divisée en sous-commissions. Une de ces sous-commissions est composée d'hommes et de dames, sous la présidence de M. Carnot ; mais, quand M. Carnot est absent, c'est Mmc Jules Simon qui préside et, hommes et femmes écoutent gravement ses allocutions. Ces messieurs et ces dames l parlent, dis-
1 Les principaux membres sont : MMmPS Jules Simon, Goudchaux (juive), Carnot, Millard, Coig-net, Rocquain, la Cécilia, Marchef-Girard, Bachellery, Béquet; M1Ies Chenu, Daubié,Toussaint-Gaudon. Parmi les hommes on remarque : MM. Pelletan, Vacherot, Carnot, Laugier, Brisson, Clemenceau, Taxile-Delort, Despois, Beaumetz, Durier, Hérisson, Favre, Herold, Lavertujon, Leblond, Le Roy, Mahias, Marguerin, Henri Martin, Mottu, Pouchet, Rousselle.Sauvestre. de Fonvielle, Chandos, Gréard, Corhon, Claretie.
courent, discutent, comme à la Chambre, posent des principes, comme à la Sorbonne, réglementent, comme au conseil d'Etat; bien plus, décrètent, comme s'ils devaient durer, comme si Paris n'était pas bombardé, menacé de la ruine et du feu, sur le point d'être pris de force ou obligé de capituler; comme si la République était fondée, comme s'ils avaient l'avenir à eux et que Dieu le leur eût donné pour en disposer selon leurs caprices, leurs préjugés et leurs passions. Mais que dis-je ! Dieu ! Ces législateurs en robe et en paletot ne croient pas à Dieu, ne veulent pas qu'on parle de Dieu, exig-ent que les g-énérations nouvelles ignorent son existence, n'entendent pas prononcer son nom. Dès le début et, sans discussion, sans examen, ils avaient posé en principe que renseignement serait obligatoire, puis que les écoles de l'Etat seraient confiées exclusivement à des laïques, enfin qu'aucune subvention ne serait accordée aux écoles co?zgréganistes,cest-h-d\re, dirigées par les Sœurs et les Frères des écoles chrétiennes. On est bientôt entré dans les détails, les matières de l'enseignement, l'inspection, les examens, etc., et c'est alors que se sont manifestées les prétentions d'un athéisme qui ne dissimule pas son dessein de s'imposer en tyran. On avait posé en principe la liberté de l'enseignement, mais, dès qu'il s'est agi de
202 JOURNAL t)E FI 1)1 S
l'application de ce principe, il a été renié et énergiquement réprouvé. Les femmes, surtout, se sont montrées intraitables; en vain, une ou deux voix timides ont cherché à obtenir quelques concessions : « Nous n'accorderons rien! s'est écrié l'orateur féminin le plus écouté et le plus acharné, Mrac Goignet (femme de l'inventeur d'un béton qui porte son nom) ; la liberté est bonne en principe et détestable en pratique! Si nous n'excluons pas absolument nos concurrents, il ne nous sera pas possible de lutter, nous serons vaincus, et ce sera comme si rien n'avait été fait! Commençons par former des générations selon nos idées; à celles-là nous pourrons accorder la liberté! Nous avons en main la puissance de faire prévaloir nos opinions ; gardons-nous de ne pas nous en servir en réduisant nos adversaires au silence et à l'immobilité ! » Toutes les décisions ont été prises dans cet esprit. On avait admis que le conseil d examen de capacité et des conditions d'enseignement, serait composé de trois éléments : les représentants de Y État (Université), de la Commune (Ecoles municipales) et des écoles libres; quant à ceux-ci, on a arrêté qu'ils seraient, non pas élus par les écoles, mais nommés par rËtat: « Si nous admettons des représentants élus d'écoles libres, s'est encore écriée Mme Coignet, appuyée par Mrae Jules Simon,
nous aurons des conyréyanistes, et c'est ce que nous ne voulons pas; tout serait perdu!»
De même, dans la séance de lundi, 9, la question de l'enseignement purement laïque a été immédiatement résolue : non seulement, il ne sera donné aux enfants aucune instruction religieuse, mais on ne devra même pas leur enseigner l'existence de Dieu.
M. Carnot, un moment dérouté par tant de vivacité, a tenté de faire observer qu'il n'y aurait pas grand inconvénient à ce que les enfants reçussent un enseignement simplement philosophique, lequel suppose et reconnaît Dieu. Il a été vigoureusement repoussé par les mêmes dames, qui ont déclaré que cette première concession en entraînerait d'autres déplorables, qu'après Dieu, il faudrait parler de Y âme, de Y immortalité, etc., que de ces idées à une religion, à un culte, il n'y avait qu'un pas, et que l'on n'entendait pas assumer la responsabilité de conséquences aussi fâcheuses. Il a donc été décrété que l'on n'apprendrait pas aux enfants qu'il pouvait y avoir un Dieu, et que l'on s'abstiendrait même d'en prononcer le nom.
Combien remplissent mieux leur devoir et leur office de femmes, ces dames qui, dans les ambulances, se consacrent à soigner les malades et à panser les blessés, leur lavant les pieds, leur posant des cataplasmes, leur
préparant les tisanes, apportant des remèdes, des vivres, du vin, du chocolat, de la viande, du bouillon, qu'ils n'ont pas toujours, de l'argent, et enfin, sans discours, sans se faire valoir, leur donnent leur temps, leur esprit et leur cœur! Elles viennent (à la Trinité), pour subvenir aux frais énormes de l'ambulance (500 francs par jour), d'organiser un concert, auquel elles ont déclaré, en prenant des billets, qu'elles n'assisteraient pas. Et telle est l'ardeur avec laquelle elle se sont occupées de placer ces billets, qu'il a fallu en doubler le prix et l'élever de 5 à 10 francs, ce qui a porté le chiffre des bénéfices, tous frais faits, à 4,900 francs. Voilà la différence entre les femmes chrétiennes et les librespenseuses; celles-ci parlementent, font assaut d'éloquence; les autres consolent les malades, les soulagent, leur donnent courage et espoir, les aident à guérir, ou à mourir en pensant à Dieu.
12. — Le bombardement a continué avec les dévastations et les meurtres qu'on est obligé d'appeler ordinaires ; on cite particulièrement la rue d'Assas, la rue de l'Ouest, etc., dontles habitants, sous une pluie d'obus, se sont sauvés, cette nuit, n'emportant que ce qu'ils avaient sous la main . Tous les moyens sont employés pour se mettre à l'abri ;
janvier 20;
un ingénieur, qui habile au-dessus des Catacombes, a pratiqué une ouverture dans son jardin, y a fait un escalier, et s'est établi avec sa famille, au milieu des tibias, des fémurs et des humérus en croix surmontés de crânes aux yeux vides. Dans cette cité des morts, il espère éviter la mort.
13. — Bombardement très fort, cette nuit, surtout du côté du Jardin des Plantes, de la Salpêtrière, et au centre du faubourg Saint- Germain; rue Saint-Placide, il est tombé un obus au n° 31.
Le gouvernement vient de jouer une jolie petite comédie, avec la plus grande gravité, et un sérieux qui serait fort amusant, en un autre moment. Il a annoncé, il y a quelques jours, que M. Jules Favre avait été invité à prendre part, comme représentant de laFrance, à la conférence qui se réunit à Londres. En quelle forme cette invitation est-elle rédigée, et est-elle officielle? C'est ce qu'on ne nous dit pas. Quoi qu'il en soit, on s'est réuni en conseil, pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire : M. Jules Favre doit-il aller à Londres? Doit-il rester ici? Des deux côtés, il y a des inconvénients : s'il reste, on perd l'occasion de se faire entendre, d'agir sur l'esprit des diplomates, d'influencer les puissances, de
20f) JOURNAL DE FlDUS
voir de près et de connaître les intentions, de profiter des incidents à venir, de tenir un rang-, de faire valoir son importance. S'il va à Londres, il peut être traité avec dérision, mépris, et comment le supporter? Et comment T empêcher? Et quelle sera son attitude vis-à-vis de la Prusse, qui, là, nous insultera, tandis qu'elle bombardera, qu'elle prendra peut-être Paris? Après plusieurs délibérations, cependant, une raison importante décide à accepter : aller à Londres, être admis au conseil des grandes Puissances, quelque soit le titre qu'on y porte, c'est être presque reconnu, on compte avec nous! Or, ces hommes de vanité sont touchés surtout par un succès de vanité, comme tous les comédiens. Oui! il faut y aller! M. Jules Favre ira! Mais ici se présente une autre difficulté : Comment partir? Comment quitter Paris?
On s'adresse alors à M. de Bismarck : « On me demande de me rendre à Londres pour la conférence ; il me faudrait un sauf-conduit. — Qu'entendez-vous par là? dit M. de Bismarck. — L'assurance de sortir de Paris, sans que l'on tire sur moi. — Je vous le promets, on ne tirera pas sur votre ballon. — Comment ! mais je ne veux paspartir en ballon ! — C'est la seule voie que je puisse laisser libre. — Je ne trouve pas ce moyen de locomotion parlementaire. — M. Gambetta l'a bien employé. —
Oui, mais un diplomate! — Restez alors! — C'est comme si l'on ne m'invitait pas. — Cela ne me regarde pas, je vous assiège ; c'est déjà une politesse, de ma part, de vous permettre de partir en ballon; je pourrais tirer sur votre voiture aérienne, vous faire descendre plus vite qu'il ne vous conviendrait, et vous faire mon prisonnier. » Tout ceci est contenu dans les lignes suivantes de X Électeur libre, journal de M. Picard, membre du gouvernement : « Si l'invitation a été envoyée, le sauf-conduit n'a pas été donné par M. de Bismarck dans une forme acceptable : il est, en effet, bien naturel que le représentant de la France aille, avec tous les honneurs qui lui sont dus, rejoindre les représentants de l'Europe, et notre ministre des affaires étrangères ne partira jamais en ballon » (n° du 13 janvier).
Sur cette réponse péremptoire de M. de Bismarck, nouveau conseil, nouvelle délibération. On n*a plus hésité, on s'est décidé à être héroïque, et par une longue tirade insérée ce matin au Journal officiel, M. Jules Favre, sans parler des pourparlers avec M. de Bismarck et des conditions mises à son départ, nous a annoncé fièrement qu'il avait pris une résolution généreuse, que, Paris étant bombardé, il tenait à partager nos dangers, et que. dans une telle crise, « il ne se séparerait
208 JOURNAL DE FIDLS
pas de nous! » M. Jules Favre nous reste donc, au risque de partager le sort du général Trochu, à qui l'on attribue ce nouveau mot, plus que sinistre : « Je me regarde comme un condamné à mort, destiné à être frappé par une balle Prussienne dans la poitrine, ou par une balle de Belleville dans le dos ! »
Sans que le pain soit régulièrement rationné, il est cependant fabriqué en quantité si restreinte, que l'on fait queue de grand matin, à la porte des boulangeries, qui, dès 8 heures, sont fermées. Le bombardement a maintenant un tout autre caractère : déjà, quelques incendies ont éclaté par l'effet des obus ; cette nuit, le dépôt des voitures de Paris, près des Invalides, a pris feu, et la provision de fourrages a été brûlée; mais bientôt ces incendies vont se propager sur une vaste échelle : après les obus, les Prussiens, dit-on, vont lancer sur Paris plusieurs milliers de bombes incendiaires, et l'on se figure l'épouvante de cette immense capitale, la terreur de la population, quand, sur vingt ou trente points de Paris, monteront les flammes qui dévoreront des maisons, des quartiers entiers !...
Prix de quelques objets de consommation : Une gousse à' ail 80 centimes, une livre de bœuf 10 francs, un poulet 50 francs. En traversant le Palais-Royal, je viens de compter
10 boutiques à la suite Tune de l'autre fermées (galerie de Valois). En revanche, on entend des mots tels que ceux-ci : « Je vais acheter un morceau de cheval chez ma marchande à la toilette; je sais qu'elle peut s'en procurer. »
14. — Les séances de la sous-commission d'enseignement continuent à présenter le même intérêt, par les excentricités qui y sont sérieusement soutenues. Dans la séance du J2, la question à examiner était le mélange des enfants des deux sexes, ce qu'on appelle les écoles mixtes. Les écoles mixtes ont été aussitôt adoptées avec enthousiasme par les dames législateurs, parMme Jules Simon, en première ligne, dont Mme Goignet s'est contentée, cette fois, d'être le lieutenant. Les hommes, par l'organe surtout de M. Gréard, inspecteur de l'Académie de Paris, homme d'expérience et de sens, ont tenté de résister. Mais les femmes les ont chargés et poussés, en les accablant d'une grêle d'arguments : u Les Etats-Unis ont des écoles mixtes; or les Etats-Unis sont une république; donc, la France républicaine doit avoir des écoles mixtes ! On objecte l'Angleterre, où des essais de ce genre n'ont pas réussi : l'Angleterre est aristocratique ; la France est une république démocratique ! — Prenez garde! les aptitudes des deux sexes sont différentes; l'enseignement qu'on leur
donne doit être différent. N'est-il pas à craindre, s'il est le même, que, par égard pour le plus faible, on ne soit obligé d'abaisser le niveau des études? — Nullement! aux Etats- Unis, le même enseignement est donné aux filles et aux garçons. Voyez le livre de M. Hippeau, lisez M. Hippeau ! — M. Hippeau. n'a passé que trois mois aux Etats-Unis ; chargé d'une mission officielle, il n'a vu que ce qu'on s'est attaché à lui faire voir, et il ne parle, d'ailleurs, que de deux ou trois maisons de ce genre. — Les femmes Américaines sont fort instruites , fort supérieures aux nôtres ! on trouve aux Etats-Unis des femmes médecins, docteurs, avocats, professeurs, même ministres du culte, et nous n'en sommes pas encore là ! M. Hippeau a très bien vu, et son livre prouve que ces écoles marchent très bien ! — Il n'y a, il est vrai, aucun inconvénient à élever ensemble de tous petits enfants, jusqu'à 5 ou 6 ans, comme dans les salles d'asile, (ou exceptionnellement dans les communes écartées qui n'ont qu'un seul maître); mais, à un âge plus avancé, ces dames ne redoutent-elles pas que ce mélange de filles et de garçons ne présente des dangers ? — Du tout ! Nous ne craignons rien ! aux Etats-Unis, on n'a trouvé aucun danger ! Cela se passe très bien ! Il y a plus, non seulement nous voulons des écoles mixtes dans l'ensei-
gnement primaire, mais dans l'enseignement secondaire. — Quoi! dans les collèges et les lycées ! Vous réunirez dans les mêmes classes des jeunes gens et des jeunes filles de quatorze à dix-huit ans, pour leur enseigner le latin, le grec et les mathématiques! — Certainement ! comme aux Etats-Unis, dans le fameux établissement de ***. — Mais, madame, avec notre caractère et notre légèreté , la morale.., — La morale n'a rien à faire ici ! on en est quitte pour se marier ! Aux Etats-Unis on n'agit pas autrement ! C'est entendu ! le principe est adopté, mais nous n'entendons pas le laisser appliquer par tout le monde : les écoles libres (congréganistes) s'arrangeraient pour faire échouer les premiers essais. C'est l'Etat seul qui aura le privilège des écoles mixtes. — Mais si la tentative ne réussit pas? — Elle réussira! alors, nous autoriserons les écoles libres à nous imiter. Nous ne l'avons pas dissimulé, d'ailleurs : nous voulons surveiller les écoles libres, les contrôler, les réprimer ! Il faut qu'elles cèdent, qu'elles succombent, qu'elles disparaissent : accorder la liberté aux écoles libres, ce serait nous tuer ! ce serait insensé ! » Voilà les résultats que Mme J. Simon a retirés du livre de son mari sur la liberté!
Le bombardement n'a pas seulement lieu la nuit; il continue le jour, et dan
212 JOURNAL DE FIDtJS
tous les quartiers de la rive gauche, des Invalides à Ivry. Dans le faubourg- Saint-Germain, rue de Varenne, à deux heures, on entendait siffler et passer les boulets audessus de sa tête, et l'on pouvait suivre, à quelques pas, la détonation des obus. On suit ainsi, heure par heure, les sinistres qui se produisent: ici, les incendies, là, les maisons éventrées, les monuments écornés, les jardins dévastés, et les passants tués sur place, et les bombes qui crèvent les toits, les planchers, et frappent les habitants imprudemment demeurés dans leurs maisons. Beaucoup passent leur vie dans les caves, jour et nuit, sans air, sans feu, écoutant la canonnade qui gronde, et redoutant qu'un de ces puissants cônes de fonte à calotte d'acier qui pèse plus de 100 kilos, après avoir traversé 6 étages, ne défonce encore la voûte, et, jusque dans ces profondeurs, ne vienne coucher morts les malheureux qui trouveront là leur caveau funéraire. Aujourd'hui, Saint-Sulpice a encore été atteint à la toiture : un obus a volé jusqu'à la rue Hautefeuille, point le plus éloigné qu'ait atteint l'ennemi, et un autre, à lacaserne de Babylone, a tué deux soldats. Le gouvernement avoue près de deux cents morts ou blessés. On peut être sûr qu'il n'exagère pas.
15, dimanche . — Jamais le dimanche, de-
puis le 4 septembre, n'a été aussi lugubre : je l'ai peut-être déjà dit, hélas ! mais les formules se ressemblent, quand les événements sont les mêmes ! Toute la nuit, formidable canonnade : le bombardement s'entendait distinctement de tous les quartiers de la ville; au centre, où nous sommes depuis mardi, rue Auber, on en suivait tous les coups. Ce matin, il devient encore plus fort, et il semble qu'il s'étend tout autour de la ville. Je sors et parcours plusieurs quartiers : partout les troupes en marche, équipées en guerre, qui se dirigent vers des points contraires, le boulevard des Italiens, le boulevard de l'Hôpital, la rue de Rivoli. Y aurait-il donc enfin un combat, cette attaque si souvent annoncée, ou la prépare-t-on pour demain ? A huit heures et demie, quoique la matinée soit peu avancée, la plupart des boulangeries sont déjà fermées : il n'y a plus rien. Çà et là, quelques-unes débitent le reste de leur provision du jour aux gourmets qui ne veulent pas manger du pain ordinaire : cette réserve, la fleur du panier, se compose de petits pains brûlés, noirs, et durs comme de la fonte de fer. Trop heureux qui en obtient un ou deux! Le quai de la Tournelle est encombré de longues charrettes chargées de barriques : leur interminable file donne une nouvelle animation à ce quartier depuis trois mois si désert
214 JOURNAL J>E FTDUS
et abandonné. C'est l'entrepôt des vins qui déménage; des obus sont déjà tombés dans son enceinte. A la Halle, sur les trottoirs, quelques marchandes étalent trois ou quatre paquets d'oignon, de céleri, de poireaux, etc., qui se vendent à des prix exorbitants. Les seules voitures que Ton rencontre sont des charriots de déménagement, remplis de meubles, et des fiacres sur lesquels sont empilés des matelas : la population de la rive gauche continue à émigrer : partout les témoignages de la désolation, de l'épouvante et de la ruine ! A une heure, à la messe, le curé de Saint- Roch est monté en chaire après l'Evangile et, à l'occasion de la fête du jour, a commencé un sermon sur l'Incarnation et l'Eucharistie : je l'ai, d'abord, écouté, je remarquais l'élévation et la componction de ses paroles; mais, au bout de quelques minutes, ma pensée était ailleurs : le canon, qui ne cesse de retentir, tonnait avec plus de force que jamais; l'attaque semblait être devenue plus énergique, et à ce moment devait être dans toute son intensité : chaque phrase du prédicateur était accompagnée d'une détonation violente, qui résonnait sous les voûtes de l'Eglise avec un bruit profond et terrible; à certains instants, le canon frappait comme aux portes du temple, et les ébranlait, comme s'il voulait les ouvrir en les enfonçant.
Et je n'étais pas le seul aussi distrait et inattentif; bien des têtes se penchaient pour écouter, bien des regards se tournaient l'un vers l'autre, pour se communiquer les impressions qui, pour tous, étaient les mêmes. Le curé s'arrêta tout à coup, comprenant etpartageant sans doute les émotions de son auditoire; puis, prenant un autre ton, aussi élevé, mais plus familier et plus tendre, il fit appel à la charité, en faveur des pauvres, de ces pauvres qui souffrent véritablement, les petits employés sans emploi, les commerçants sans commerce, les industriels sans industrie, les petits rentiers qui ne touchent pas leur rente, ruinés, sans ressources et qui, cependant, ne reçoivent pas les secours que la bienfaisance officielle distribue largement aux basses classes. Et le tableau qu'il traça de cette misère ignorée, silencieuse, profonde, et qui s'aggrave chaque jour, était si navrant, chacun en sentait, en connaissait si bien la réalité, que, lorsqu'il annonça qu'une quête serait faite, à la sortie, par les dames à chaque porte, et que, bien plus, lui, le pasteur de cette église, il allait parcourir les rangs, « pour demander encore, une double aumône », il n'y eut qu'un seul mouvement dans cette grande assemblée : tout le monde ouvrit sa bourse, tout le monde donna; la sébille du prêtre fut plusieurs fois remplie, et l'on trouva encore
de l'argent pour les bourses des quêteuses.
Devant de tels spectacles, je l'avoue, je me sens parfois si touché, que je conçois quelque espérance que Dieu accordera un adoucissement au châtiment de la coupable cité, en récompense des nobles et généreuses et tendres âmes qui l'y servent et l'honorent par la première des vertus, la charité !
Notre gouvernement a beau affecter la sécurité laplusparfaite, etlesjournauxqui obéissent à sa consigne annoncer chaque jour de nouveaux succès, tour à tour l'approche de nos armées à 20 lieues, à 10 lieues de Paris, au Nord, à l'Est, à l'Ouest, la prochaine arrivée de Faidherbe, de Chanzy, de Bourbaki, il est à bout, et nous le voyons par le trait le plus sensible, le pain ! Ils prétendent avoir encore beaucoup de provisions, et la première, surtout, le pain : mais, c'est une dérision, un outrage de plus qu'ils font subir à ce peuple qui, du reste, l'a mérité, puisqu'il s'est confié à eux! La vérité, c'est qu'il n'y a plus de pain : ce qui s'appelle de ce nom, et que l'on nous distribue, particulièrement depuis trois jours, est un affreux mélange de toutes sortes de graines, fécules et farineux : son, maïs, avoine, riz, graine de lin, pois, seigle, vesce même, mélange saupoudré peut-être d'un nuage de farine, comme on secoue du sucre en poudre sur un plat, et le tout, cuit ensemble, coin-
pose une pâte noire, compacte, humide, gluante, lourde, âpre et hideuse avoir. N'ayant pu lever, ce prétendu pain s'émiette entre les doigts, il s'attache au gosier, on ne l'avale qu'avec de pénibles efforts; à peine ingurgité, il pèse dans l'estomac, comme des balles de métal qu'on y eût introduites. Il n'y a rien là de ce qui constitue la nourriture habituelle de l'homme; c'est, sans hyperbole, au-dessous du pain dont les chasseurs nourrissent leurs limiers et qu'ils appellent du pain de chien. Nombre de gens en sont incommodés; personne qui ne le trouve repoussant. On voit approcher l'heure du repas, non avec la joie de l'appétit qui se va satisfaire . mais avec l'horreur d'être condamné à apaiser sa faim par un aliment qui n'inspire que le dégoût. Il faut manger cependant, et plus souvent que d'habitude, ce qu'on mange étant peu nourrissant, et le rude froid de cet hiver exigeant plus d'aliments pour se soutenir; et l'on est réduit à cette alternative, ou souffrir de lafaim, ou se nourrir de substances qui vous répugnent, ne se digèrent pas, et vous rendent malade. Je ne doute pas, que, sous l'influence de cette abominable alimentation, le nombre des malades n'augmente, et que cette semaine le chiffre des morts ne soit beaucoup plus élevé. J'apprends, en effet, ce soir, que ce chiffre est de près de 4,000 (3982), 400 de plus que la
semaine dernière. Ajoutez que cet effroyable pain n'est livré que sur le vu d'une carte de boucherie, et que, par conséquent, il se forme, à la porte des boulangers, de longues queues de pauvres femmes, dès six heures du matin, et par un froid de 10 degrés !
Rien de plus aisé, certes, que de nous fournir un tel pain! Ils peuvent continuer longtemps ainsi, y ajouter même des substances moins nutritives encore, de la sciure de bois, ou des écorces d'arbres broyées et, parce qu'il en aura la forme, ils affirmeront que le pain ne manque pas à Paris !
Ils viennent, pourtant, de réquisitionner à peu près les derniers chevaux, en mettant à pied la cavalerie de la garde nationale, et ne conservant que ceux qui sont strictement nécessaires pour l'armée et les services de la ville. En outre, ils reçoivent des avertissements sérieux de plusieurs côtés : quelques fanfarons parlent très haut, pour s'étourdir; mais le mot de capitulation est dans toutes les bouches : des personnes considérables, en position d'être écoutées, ont songé aux mesures à prendre pour le moment qui suivra immédiatement la reddition de la ville : les directeurs des chemins de fer ont déclaré au gouvernement que, si l'on était obligé de se rendre, il faudrait, plusieurs jours avant, que les voies ferrées pussent utilement contribuer au ravi-
taillement; qu'il y avait donc nécessité de ne pas attendre que les vivres fussent complètement épuisées, afin de ne pas laisser mourir de faim, après, cette population qu'on fait si cruellement, souffrir avant ! D'autres ont présenté des observations analogues , rien n'y fait : nos maîtres ne sont préoccupés que d'une pensée, paraître avoir héroïquement résisté. Que leur importent les souffrances d'un peuple immense ! Une partie de ce peuple, d'ailleurs, est fanatisée, abrutie, et se croira près de la victoire, jusqu'au dernier instant ; l'autre, molle et timide, n'ose élever la voix. Ce qu'ils veulent, c'est se glorifier devant la République, exciter l'admiration des démocrates de l'univers, et aussi ne pas s'attirer les foudres de M. Gambetta, qui n'admettrait pas qu'ils se soient rendus avant que des rangées de fosses aient été remplies de cadavres, et qui leur jetterait à la face, comme à Bazaine et à Ulrich , l'infâme mot de trahison ! Toutes ces souffrances, il les faudrait supporter, et il ne serait ni patriotique, ni juste de se plaindre, si Ton avait espoir d'être secouru. Mais cet espoir est absolument perdu, et ne peut abuser que des esprits candides : ces privations que l'on impose à Ja population ne sont pas seulement inutiles; ce sont de cruelles immolations, des sacrifices criminels, car ils ne servent qu'à la mépri-
220 JOURNAL DE FJDl S
sable et détestable gloriole de ces hommes que pousse uniquement un féroce orgueil !
16. — Le bombardement d'hier, de l'aveu de tout le monde, et le rapport militaire le constate, a été plus fort que tous les précédents : un obus a troué le dôme du Panthéon. L'ennemi visait depuis longtemps le Panthéon, parce qu'on y avait déposé des poudres; mais, il y a quelques semaines, elles en avaient été enlevées. Le boulet qui a pénétré le plus avant dans le faubourg Saint- Germain, hier, est tombé rue ïaranne. Les forts et les canons du rempart répondaient aux batteries ennemies et, par l'effet de cet échange incessant de coups l'un sur l'autre, le vacarme était tel, à certains moments, qu'on eût dit de l'effondrement de plusieurs quartiers à la fois. Toute cette nuit, le canon a encore tonné, de distance en distance ; mais, depuis 4 heures du matin, il ne cesse pas, et avec une force aussi grande au moins qu'hier. L'ennemi concentre-t-il un plus grand nombre de ses feux sur deux ou trois de nos forts, pour les anéantir, puis, étant plus rapproché, atteindre l'intérieur même de Paris? N'est-ce pas, aussi, une attaque de notre part, et au bombardement ne se joint-il pas un combat?
On nous communique, de temps en temps,
des extraits de journaux étrangers, Prussiens, Autrichiens, Belges, Anglais, Américains. Je ne relève, dans les derniers extraits, que deux ou trois faits qui donnent lieu à des observations instructives : 1° Les journaux Prussiens nous apprennent, qu'il y a quinze jours environ, la Seine charriait de si gros glaçons, que le pont de Villeneuve-Saint-Georges fut rompu et, par suite, les communications coupées entre les deux parties de l'armée ennemie. Les asssiégeants pouvaient être gravement compromis ; on l'ignora, faute d'espions ; on ne profita pas de cet accident, et ils eurent le temps de rétablir leur pont. 2° La vraie situation de nos armées de province est révélée par ce seul trait : une quantité d'ingénieurs civils sont devenus officiers, même officiers supérieurs, c'est-à-dire que l'on manque d'officiers. Nos jeunes soldats sont aussi braves, se battent aussi bien qu'il y a six mois, seulement ils ne sont pas commandés. Comment auraient-ils confiance?
Comment leurs chefs improvisés croiraient-ils en eux-mêmes ? Gomment les généraux peuvent-ils compter sur une armée ainsi organisée? M. Gambettale sait; en continuant la lutte, il ne fait donc que perpétuer les désastres, les échecs, les défaites et les massacres de notre vaillante jeunesse. Mais M. Gambetta est un élève des hommes de la
Terreur, élèves eux-mêmes des païens de l'Antiquité, et qui ne connurent jamais cette vertu, dont ils ont déshonoré le nom, la fraternité. 3° Des dépèches françaises et prussiennes, il résulte que les deux partis s'attribuent la victoire de Bapaume; elle a donc été indécise; on ne peut s'empêcher de penser au mot de J. de Maistre : « En beaucoup de cas, le vainqueur est celui qui croit l'être. » Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que Manteuffel et Faidherbe ont fait des pertes considérables ; beaucoup d'hommes ont péri.
4° M. Gambetta nous a informés, par dépêche officielle, que le 23 décembre, les Prussiens avaient évacué la ville de Rouen. Or, M. Gérutti, consul général d'Italie, vient de recevoir, de sa femme réfugiée à Rouen, une longue lettre, datée du 29 décembre, dans laquelle elle lui parle des Prussiens en ce moment à Rouen. Cette lettre a été apportée par un officier prussien, | de Rouen à Versailles, à M. de Bismarck qui, connaissant personnellement M. Gérutti, et voulant lui être agréable, la lui a fait remettre par M. Washburne, ministre des Etats-Unis'.
Quelle foi devons-nous donc avoir dans les rapports officiels de M. Gambetta? Quand il nous annonce des victoires ou des défaites, le plus sage serait de croire absolument le contraire. Nos gouvernants n'ignoraient pas ce
mensonge, et ils l'ont propagé; ils ont l'habitude de dire continuellement l'opposé de la vérité : ils n'ont pas, un seul instant, hésité.
17. — La canonnade d'hier et d'avant-hier avait été si violente que Ton attendait avec anxiété le rapport militaire, pour savoir ce qui s'était passé; mais, grand a été le désappointement : le rapport, comme à l'ordinaire, ne nous a rien appris, pas un détail, pas un fait. Si l'on en croit, cependant, les bruits qui se répandent, trois forts, Montroug-e, Yanves et Issy, ont leurs bâtiments de service et d'habitation ruinés, vont bientôt être intenables, et sont menacés de tomber au pouvoir des Prussiens. Une fois là, leurs obus pourront atteindre jusqu'aux boulevards.
Déjà, avant-hier, il en est tombé un, rue du Pont-de-Lodi, près du Pont-Neuf. Jusqu'ici, comme la population des quartiers bombardés est peu compacte, les victimes sont en petit nombre : le gouvernement en évalue le chiffre à 90 en trois jours, tués ou blessés. Aussi, ceux qui vous parlent du bombardement, le font-ils, en général, d'un ton dégagé; ils n'ont pas l'air de s'en émouvoir : 30 personnes par jour! qu'est-ce que cela? On n'est pas atteint, on espère bien ne pas l'être, on y fait donc peu d'attention, et on lit avec une sorte d'indifférence la liste des morts que
224 JOURNAL DE FIDttS
publient chaque matin les journaux. Cette placidité, cette irréflexion do gens qui ne veulent pas s'arrêter à un sujet pénible, font comprendre l'attitude de Paris, en 93-94, quand la guillotine abattait 70 à 80 têtes par jour. Alors, comme aujourd'hui, l'espoir d'être épargné, et un égoïsme secret glaçaient les esprits et retenaient l'expression des sentiments; les choses continuaient à aller à peu près comme par le passé ; Paspect général de la ville était à peine modifié; les voitures roulaient dans les rues ; on vendait, on achetait, on se rendait à sa section, au club, on lisait la séance de la Convention, la liste des guillotinés de la veille; il semblait que Paris fût indifférent, et qu'il ne se jouât pas, chaque jour à 3 heures, sur la place de la Révolution, une tragédie ignoble et sanglante î Malgré cette apparente indifférence, celte période de vie de la France n'en était pas moins la plus horrible et la plus détestable, et elle est marquée dans l'histoire d'un nom qui nous fait frissonner encore : la Terreur !
De même, pour ne faire, selon le calcul de certains journaux, qu'une victime sur 10,000 habitants, le bombardement de Paris, en 1871, n'en est pas moins effroyable.
18. — Tout Paris s'attend, pour la quatrième ou cinquième fois depuis quinze jours,
à une action, qui aurait lieu aujourd'hui ou demain : hier, toute la journée, on a vu défiler des troupes, des canons, des voitures d'ambulance, des cacolets, etc. Ce grand déploiement de forces ne permet pas de douter qu'il ne se prépare un coup énergique. Malheureusement, si les canons étaient beaux, l'attitude des troupes n'était pas aussi satisfaisante et, dans plusieurs endroits, elles ont même présenté un spectacle aussi peu rassurant que scandaleux. Rue de Rivoli, nombre de traînards se détachaient des rangs et n'hésitaient pas à s'adresser à la foule amassée sur les trottoirs, se plaignaient qu'on ne leur donnait presque rien à manger, de mauvais pain, presque pas de vin, etc., ne rougissaient même pas de demander, et acceptaient sans vergogne. Quelques-uns furent assez malmenés par des passants indignés, d'autant plus qu'à ces plaintes ils ajoutaient des paroles de découragement, et ne dissimulaient ni leur peu d'espoir, ni leur peu d'envie de se battre. A la porte Saint-Denis, à 3 heures, des groupes nombreux s'entretenaient de la situation, et ces groupes étaient assez peu confiants dans l'avenir. A chaque instant, se décèlent de nouveaux signes de l'approche de la fin.
Le pain est la grande préoccupation du gouvernement ; quelque mauvais et hor-
rible qu'il nous le fournisse, il prévoit le moment prochain où il n'y en aura plus; il abiensongé, etl'on en aparlé, cesjours-ci, à le rationner, mais on ne sait comment faire; on eût dû le rationner dès les premiers temps, on a craint d'effrayer; aujourd'hui, ce serait Lien pis, il y aurait une panique; on n'ose plus, et on laisse aller. Les mairies, il le faut avouer, font, en cet instant critique, tout ce qu'elles peuvent pour soulager la population. La nécessité et les besoins si impérieux ont forcé les maires à ajourner leurs desseins politiques et à s'occuper seulement de leurs administrés. Dans le VI0 arrondissement, dont j'ai des nouvelles, quoique absent, on s'est mis activement à l'œuvre : ainsi, les vaches étaient depuis longtemps réquisitionnées (il en reste 80), mais le lait, exclusivement destiné aux enfants nouveaunés, était, par un grave abus, souvent détourné en faveur de riches el impudents privilégiés. On vient d'appliquer à ce service une surveillance spéciale ; on laisse aux propriétaires de la vache une moitié du produit, pour l'intéresser à la bien nourrir, et l'autre moitié est réservée aux petits enfants. De même, pour les chevaux : on s'est douté que, malgré les réquisitions, il devait y en avoir quelques-uns non déclarés ; on les a recherchés, et l'on en a trouvé plus qu'on ne croyait
(200 dans l'arrondissement), et en des lieux dont on ne se serait jamais douté, dans un grenier au sixième étage ! Si l'on fait partout les mêmes perquisitions, et si l'on en découvrait autant dans chaque quartier, on aurait 4,000 chevaux, c'est-à-dire, huit jours de nourriture, à 500 par jour. On prétend, en effet, qu'il y aura plus longtemps de la viande de cheval que du pain. Les particuliers rivalisent, de leur côté, de zèle, de charité et de générosité. Le nom d'un Anglais, M. Richard Wallace, demeurera légendaire à Paris, pour la munificence, la grandeur d'âme et la vivacité avec lesquelles, à plusieurs reprises, il a secouru la population pauvre; c'est par centaines de mille francs qu'il fait ses larges aumônes : il a déjà donné de 500,000 à 600,000 francs, il vient d'en offrir 100,000 autres. M. de Rotschild a consacré aussi une somme importante à l'achat de vêtements de laine pour les pauvres gens de Paris; et il fallait voir, hier, la queue immense, les milliers de femmes sur quatre rangs, qui se pressaient à la porte des magasins de blanc (près du Vaudeville, sur le boulevard des Italiens), où se distribuaient tous ces objets, et ce n'était pas seulement des pauvres, du moins ce qu'on appelle d'ordinaire ainsi, c'étaient des ouvriers, de petites marchandes, des femmes même de la classe moyenne, plus
228 joi;rnal de fidus
misérables encore que les pauvres reconnus et secourus officiellement.
Le gouvernement ne peut ignorer cet état de choses : de tous côtés, on l'informe de la situation du malade ; il en reçoit le bulletin chaque jour; à lui d'aviser et de préparer les mesures qui suivront le dernier moment, pour que les héritiers ne mettent pas la maison à sac et ne le poussent pas lui-même dehors, non pas seulement par les épaules, mais avec des formes plus énergiques et moins polies ! J'apprends, du reste, qu'il calcule à peu près l'instant fatal : « Il y en a pour quinze jours environ, aurait dit M. Hendlé, un des secrétaires de M. Jules Favre; après cela, il faudra en finir, d'une façon ou d'une autre. »
Les nouvelles changent d'heure en heure, ainsi que les résolutions de nos gouvernants : ce matin, je croyais, d'après ce que m'avait assuré un des administrateurs de la mairie du VIe arrondissement, que l'idée de rationner le pain était abandonnée. A midi, il n'en est plus ainsi : le pain va être décidément rationné, les cartes sont déjà imprimées, une partie a été expédiée à l'Hôtel de Ville, qui les distribuera aux mairies; avant deux jours, nous saurons, par ces bulletins de disette, la quantité de pain que nos docteurs nous permettent
de manger. Sera-t-elle suffisante ? Il est si mauvais qu'on ne désirera guère en avoir davantage.
La canonnade, plus intermittente que d'ordinaire, semble mêlée de tir d'artillerie de campagne et de bombardement. Nous ne saurons rien que ce soir ou demain, si tant est qu'il y ait eu combat. Des bataillons de la garde nationale continuent à défiler, équipés en guerre, et se rendent dans la plaine sous. Paris.
19. — Le pain est rationné : dès hier soir, le bruit s'en est répandu et, aussitôt, toutes les boulangeries de pain conservé ont été envahies; les. biscuits, le pain russe, ont été enlevés par piles; on voyait des dames et des messieurs chargés de miches, comme des commissionnaires. Nous avons fait comme tout le monde, et mon frère, M. de C*** et moi, nous sommes allés à la boulangerie de la rue Saint-Honoré, et avons acheté 25 à 30 livres de pain russe , qui se conserve presque indéfiniment. Cette hâte à se munir de pain pour l'avenir vient de la déclaration des boulangers que, dès aujourd'hui, commencera le rationnement, et que ce rationnement sera de 300 grammes par jour. On conçoit la terreur : quelque détestable que soit le
pain, cette quantité est tout à fait insuffisante, puisque la nourriture ordinaire de l'homme doit être de 750 à 800 grammes, et encore plus pour des hommes qui travaillent, qui veillent sur les remparts, font des marches dans la plaine, passent plusieurs heures à l'exercice, manient le fer et le marteau dans les usines, etc. On se demande si la mesure s'appliquera à tout le monde : une exception pour le peuple, l'armée, certaines corporations d'ouvriers, etc., semble d'abord raisonnable; elle est, cependant, souverainement injuste : outre l'inégalité, le rationnement pèserait principalement sur cette classe moyenne qui n'est ni riche ni pauvre, qui ne reçoit aucun secours, et se trouverait dans l'impossibilité absolue de vivre. C'est alors que s'accroîtrait le nombre de maladies mortelles, auxquelles les médecins donneraient des noms scientifiques, mais qui n'auraient d'autre cause que la faim. Qu'importe ! ce ne sont pas ces petits bourgeois, employés et rentiers, qui feront des émeutes et renverseront le gouvernement! D'autres, au contraire, ne doutent pas que la mesure ne soit générale et, dans ce cas, nous sommes à la veille des plus grands périls : comment tenir longtemps, j'entends plusieurs jours, avec une alimentation aussi incomplète ! D'après les journaux étrangers, une des raisons qui obligèrent Bazaine à
capituler, c'est que la population était réduite à 200 grammes de pain par jour. Or, nous ne sommes déjà pas loin de ce chiffre. Il est donc à croire que le peuple s'ameutera, les femmes crieront, les chefs des partis violents profiteront de l'agitation, et qui ne sait ce dont ils sont capables ! On doit prévoir une émeute, ou une insurrection, ou un changement de gouvernement, ou la capitulation, ou l'un et l'autre à la fois. Et ce ne sont pas des suppositions ; personne ne s'abuse plus : les yeux de tout le monde se sont tout d'un coup ouverts; en quelques jours, en quelques heures, cela a été fait : le gouvernement, l'armée, le peuple, la bourgeoisie, les modérés, les fanatiques, tous y ont vu clair subitement. Ce qui ne s'était jamais vu, ce qu'on n'eût osé penser il y a huit jours, a été dit en plein club, dans leclubFavié, un des plus violents de Belleville : « // n'y a phis d'espoir ! tout est fini ! la Commune même ne nous sauverait pas ! il n'y a plus lieu de songer à l'établir ! nous sommes perdus ! » Et, dans ce club si violent, nul n'a osé affirmer le contraire : on n'a plus parlé que du moyen de mourir, du moyen le plus beau, le plus théorique, le plus républicain. Les uns, comme M. Briosne, le seul de ces tribuns qui ait de l'éloquence, nous ont proposé de sortir tous de Paris, deux millions d'hommes, femmes, vieillards,
enfants, et d'aller nous jeter sur les lignes Prussiennes, pour nous y faire tuer jusqu'au dernier, après avoir détruit Paris (par l'incendie, je pense) ! Nous léguerions ainsi à la postérité ce prodigieux exemple : Paris, par cette grande ruine, mériterait d'être comparée à Babylone, à Ninive, à Jérusalem et à Palmyre ! D'autres, jugeant ce moyen impraticable, ont mis en avant un projet d'une exécution plus facile : tout simplement de se soulever en masse (c'est-à-dire, le peuple), de descendre dans les quartiers opulents et, puisqu'il faut périr, de ne pas quitter la vie sans s'être vengé des riches. Là, il y a eu division, ceux-ci faisant entendre qu'il faudrait punir les riches, en les massacrant, ceux-là proposant seulement de les piller, de visiter leurs maisons et de descendre dans leurs caves, pour y prendre leurs provisions entassées, leurs conserves et leurs jambons, allusion sans doute à un fameux article paru, il y a 3 ou 4 jours, dans le journal de M. F. Pyat, le Combat, et où il était question des « succulentes agapes qui font tressauter sous la triple flanelle les ventres » de ces misérables riches1. D'autres, enfin, ont déclaré qu'il fallait prendre partout où on le trouverait ce dont on aurait
4 Le Combat, Vo janvier 1.871, article de M. Capdevielle.
besoin, et qu'il était « honnête de voler» ! En quelque minorité que soient ces tribuns populaires, nul doute qu'ils n'aient un public pour exécuter leurs projets, comme ils en ont un pour les écouter. On s'attend à une tentative de la partie la plus vile de la populace, au moment des préliminaires de la capitulation; déjà beaucoup de personnes prennent des précautions et, comme aux premiers jours de septembre, songent à s'armer, à se barricader et à se défendre dans leurs maisons.
2 heures. — Au moment où j'écris, une grande bataille se livre aux portes de Paris, sur plusieurs points; la principale attaque est, du côté de Montretout, contre les positions ennemies qui inquiètent le plus nos forts du Sud, et les troupes, sous le commandement du général Ducrot et du général Yinoy, opèrent vers Garches et Buzenval. Les forces dont nous disposons sont considérables; on les estime à 100,000 hommes, y compris la garde nationale mobilisée, dont tous les bataillons ont été requis. Dans Paris, on n'entend que très peu les coups sourds d'une canonnade éloignée; toute la ville est dans l'attente d'un résultat si important et probablement décisif.
4 heures. — Je suis allé au ministère de l'Intérieur ; j'y apprends la nouvelle officielle d'un premier succès de notre armée : à 10 heures,
nous nous sommes emparés de Montretout, le général Ducrot est eutré dans le parc de Buzenval, et l'on marche sur Garches. Ce succès est de bon augure; reste à savoir si nous pourrons nous maintenir dans les positions conquises. Un détail singulier, en effet, m'inquiète : le fort du Mont-Valérien donne avis que le combat est fort acharné, « que l'on entend la fusillade des Prussiens, mais que Von 11 entend pas leurs canons ». Je crains que les Prussiens ne nous réservent une de ces surprises qui leur sont familières, et qu'ils n'attendent que nous soyons plus près, pour nous écraser de leur artillerie éloignée à dessein, et formidablement concentrée. En rentrant, je rencontre de nombreuses voitures d'ambulance qui ramènent des blessés.
5 heures. — On entend plus distinctementdes coups de canon plus rapprochés, qui semblent tirés de nos remparts.
Le général Trochu est parti, hier soir, pour diriger les opérations : ce départ a eu lieu sans avis préalable, et nous ne l'avons connu que ce matin, par un ordre du général Le Flô, qui le remplace par intérim, et prend, dit-il, le commandement supérieur des troupes qui défendent Paris. On commente diversement la démarche du général Trochu : les uns prétendent qu'il a quitté, non seulement le commandement, mais Paris même, qu'il
s'est envolé en ballon, qu'il a passé les lignes, qu'il va prendre la direction des armées de province, etc. Ceci est de la fantaisie; le plus grand nombre pense raisonnablement que le général Trochu s'est mis à la tête de la grande opération, avec l'intention de tout risquer pour passer, même sa vie. Il a déclaré qu'il ne capitulerait pas, il n'a pas d'autre moyen de tenir sa parole que de se faire tuer, Déjà, dans ses dernières inspections des avantpostes, on a remarqué qu'il ne prenait aucune précaution, pour se mettre à l'abri des projectiles qui pleuvaient autour de lui ; il semblait plutôt rechercher que fuir le danger. Il y a du désespoir dans ce courage, qu'il serait injuste de méconnaître; la déclaration du général Trochu ressemble assez à celle du général Ducrot qui, le 29 novembre, avait déclaré qu'il ne rentrerait que mort ou victorieux. C'est cette parole inconsidérée qui le poussa à affronter la mort avec une si téméraire vaillance : dans cette charge aussi brillante que déraisonnable, il eut son cheval tué sous lui, mais il revint sain et sauf. Ceux qui le virent, en cet instant, furent remplis d'une admiration douloureuse; cet homme voulait mourir ! Le général Trochu songe peut-êlre à l'imiter.
Ce matin , avait été affichée une proclamation du gouvernement, dont on ne
peut parler que pour en relever le ridicule : on y reconnaissait la rédaction de M. Jules Favre, son style prétentieux, son emphase, son obscurité, son charlatanisme. « Souffrir et mourir, s'il le faut, s'écriait-il, mais vaincre ! » Variante moins nette et moins claire du fameux vaincre ou mourir 7 II déplorait que le bombardement tuât des innocents, comme si ce n'était pas le propre de tous les bombardements, et en conséquence, il appelait aux armes l comme si tout le monde ne lui criait pas, depuis trois semaines, à lui, gouvernement : aux armes! Mais ces hommes-là seront les mêmes jusqu'à leur dernier moment, des parleurs, irréfléchis, comme tous les avocats qui font autre chose que leur métier d'avocat.
10 heures. — Ce soir, les rapports militaires s'arrêtaient à 3 heures ; chacun demandait des nouvelles; on espérait en avoir à la mairie du VIIIe arrondissement, et une foule considérable s'est portée, de 8 à 9 heures, vers la rue Drouot. Mais là, les seules dépêches affichées étaient celles que Ton connaissait : on les répétait tout haut aux survenants, qui demeuraient sur place pour les commenter, et la rue fut bientôt encombrée. Mais, signe très caractéristique, cette foule ne ressemblait pas aux foules d'il y a un mois, agitées,
légères, bavardes, crédules, accueillant et propageant les bruits les plus absurdes; le moment est tellement grave, que tout le monde était sérieux; peu de cancans, et le plus souvent, écoutés froidement, peu d'espérances exagérées; le sentiment général était l'inquiétude. On savait que les premiers pas avaient été heureux, qu'on avait emporté quelques positions de l'ennemi, on estimait ces succès à leur juste valeur : Montretout était peu important, il était difficile d'y rester, tant nous que les Prussiens; Buzenval avait plus de prix ; là s'était livré un combat qui nous faisait honneur : on racontait que le parc était crénelé, et que les mobiles et les gardes nationaux qui le devaient assaillir avaient été reçus par une fusillade nourrie ; prévenus, ils s'étaient jetés à terre, puis la décharge faite, s'étaient relevés et élancés à la baïonnette contre le mur que balayaient en même temps deux mitrailleuses, et l'avaient ainsi emporté d'assaut. Ces mobiles s'étaient souvenus des Vendéens de la grande guerre, qui, n'ayant pas de fusil, se couchaient par terre quand on tirait le canon, puis couraient dessus, leurs bâtons à la main, et s'en emparaient, en assommant les artilleurs sur leurs pièces. Mais, tout en rapportant ces héroïques exploits, on n'était pas moins anxieux du résultat de la journée; on croyait savoir que,
vers o heures, le combat continuait, malgré la nuit, vers Garches, avec acharnement. Quel en était le but, la fin ce soir, la suite demain? Un des motifs d'inquiétude les plus graves, c'était la part très considérable que devait avoir pris, que prenait certainement à la bataille la garde nationale. Elle avait donné, disait-on, au moins autant que la mobile et la ligne; et dans cette foule, il n'y avait, pour ainsi dire, pas une seule personne qui n'eût un fils, un frère, un parent, un ami. Bien des fois, depuis quatre mois, l'anxiété de la ville avait été vive, mais jamais aussi sincère, aussi grave et aussi profonde : tous étaient touchés dans ce qu'ils avaient de plus intime, comme citoyens, comme particuliers, comme hommes.
20. — Le bombardement n'avait pas cessé, dans la journée, pendant la bataille. Cette nuit, peu de bruit. Ce matin, à 4 heures et demie, coups de canon éloignés.
Tandis que se passaient ces grands événements, et que les corps tombaient morts sur la terre, que les voitures d'ambulances rentraient, remplies de blessés, la Commission d'enseignement tenait séance, à l'Hôtel de Ville. Les hommes étaient moins nombreux que d'habitude, mais les femmes au grand
complet. Les séances d'hier et de mardi avaient pour objet la composition des conseils d'enseignement; il doit y en avoir trois : un conseil supérieur, un conseil académique (par circonscription de province), et un conseil par département. La composition des deux premiers n'avait souffert aucune difficulté : pour ces républicains qui, ainsi que les républicains à esclaves de l'Antiquité, sacrifient tout à l'Etat, l'Etat doit avoir la priorité et la suprématie sur tout : le conseil supérieur est donc formé par le ministre, un des chefs de l'Etat, présidé, dirigé par lui ; les conseils académiques par le recteur, représentant du ministre, homme de l'Etat. Gela semblait tout simple à la Commission; nul n'avait hésité. Il y eut seulement quelques doutes, quand il s'agit des conseils départementaux, parce qu'alors apparut la Commune, qui évidemment, ferait valoir ses droits. Mm" Coignet, imbue des idées du Self government Amécain, se détacha absolument de l'opinion générale : elle voudrait le moins de gouvernement possible, pas du tout même; chacun agirait à sa guise, ferait ses affaires, se conduirait selon ses inspirations : point de fonctionnaires, d'administration, partout l'individu. C'est à ce naïf égoïsme qu'aboutit la logique impitoyable d'une femme, qui ne saurait embrasser des vues d'ensemble. Le
reste de la Commission s'est prononcé pour l'Etat : l'Etat nommeramême les membres du conseil départemental. Seulement, comme ily a trop d'écoles libres pour qu'on n'en tienne pas compte, on a bien voulu accorder à l'enseignement libre deux places; ce chiffre est dérisoire ; il n'en a pas moins été voté à l'unanimité, moins M. Albert Le Roy, qui a continué à se montrer, seul, libéral en principe et en pratique, et qui, avec beaucoup de force, de verve et de bons sens, a vivement reproché à la Commission son esprit tyrannique : « Quelle influence deux ecclésiastiques pourront-ils avoir, a-t-il dit, dans une assemblée qui comptera 25 à 30 membres? Si vous voulez détruire tout enseignement libre, déclarez-le ! Si vous lui permettez de vivre, laissez-lui les conditions de l'existence! Mais je le vois, a-t-il ajouté, après une très énergique harangue, je ne suis pas compris ici, on n'y aime pas, on ne veut pas la liberté ; personne ne me soutient, il est inutile que je parle, et même que je vienne ! » Sur ces paroles, dites d'un ton très vif, il a pris son chapeau et est sorti. Les dames, toutes plus illibérales que les hommes, ont fait alors décider tout ce qui leur a plu. Mme J. Simon, avec plus de vigueur que jamais, a répété son grand mot : « Vous ne savez pas contre quelles forces vous auriez à
lutter! C'est une bataille que nous aurions à livrer et nous serions vaincus! Ne leur permettons donc pas de combattre! Obligeonsles à obéir et à se taire! Plus tard, nous verrons à appliquer l'idéal de la liberté ! » Voilà ce que c'est que, d'avoir été formée par un philosophe libéral !
On s'est ensuite occupé de l'enseignement qui sera donné dans les écoles ; car la Commission prévoit tout, et aussi livre tout à l'Etat. L'Etat décidera de l'emplacement de l'école, de la construction, de la grandeur, du choix et de la nomination de l'instituteur, des sujets qu'il devra enseigner, de la méthode qu'il suivra, du programme des études, etc. Tout sera élaboré, préparé par l'Etat, et expédié aux communes, qui n'auront qu'à s'incliner et à obéir. Jamais les communes n'auront été soumises à une sujétion plus complète , considérées plus insolemment comme des mineures incapables de réfléchir, de raisonner, de faire sans guide un seul pas! Ace propos, a été traitée incidemment, la question de l'enseignement de Y Histoire sainte : on s'est demandé si cet enseignement serait permis dans les écoles : avec la même libéralité, la majorité penche pour la prohibition absolue, dans la crainte qu'en racontant l'histoire de Moïse, on ne soit obligé de parler de miracles; en racontant les miracles,
de parler de Dieu, et que, par suite, la religion n'entre tout droit dans l'enseignement, auquel cas, tout est compromis. On reviendra, avant peu, sur ce sujet. Une faible minorité, cependant, M. Gréard et Mlle Chenu, entre autres, acceptaient l'enseignement de l'Histoire sainte, mais donné par des professeurs prudents, impartiaux, qui élimineraient tout élément surnaturel, expliqueraient les faits miraculeux par la science et les causes naturelles, et rendraient cette histoire exclusivement humaine, comme celle de tous les autres peuples. Ainsi exposée, Y Histoire sainte n'aurait pas d'inconvénients, et présenterait même un grand avantage : on détruirait d'avance les préjugés religieux jusque dans leurs germes. Du reste, depuis que les hommes sont moins assidus aux réunions de la Commission, et que les dames y dominent, les discussions n'avancent pas; on se traîne, on piétine sur place, on parlotte, on répète les mêmes arguments à toute occasion; bref, on donne un éclatant exemple de ce que serait un parlement féminin.
A 9 heures du matin, les journaux nous communiquentles dernièresdépêches d'hier soir. Hélas! hélas! défaite complète ! Mêmes effets, mêmes résultats qu'aux précédentes sorties : l'ennemi nous a laissé prendre les premières
positions, puis est arrivé avec une formidable artillerie et d'énormes renforts d'infanterie, et nous a débordés, accablés de ses feux, frappés à droite, à gauche, en face. Gela devait être : plus nous nous avancions, plus grand était le péril ; nous nous trouvions comme un coin dans du bois : résistance de face et sur les côtés. Il a été impossible de tenir, « on s'est replié, on a fléchi ». Nous savons ce que signifient de tels mots! Puis, on a abandonné les hauteurs conquises le matin, comme à Yilliers. Et, quand on se retire ainsi, quelles doivent être les pertes, les morts, les blessés, sous une canonnade qui les poursuit et tire dans la masse! Et les prisonniers, sur qui on lance la cavalerie, qui les ramasse par bandes ! Nous allons apprendre aujourd'hui tous ces horribles détails! Le bruit public, les rapports des généraux, les récits des journalistes, s'accordent sur un point capital : la garde nationale s'est admirablement comportée : élan, bravoure, solidité, zèle, intelligence, elle a montré les plus utiles, les plus nobles qualités du soldat. Jusqu'ici, on avait, j'avais, un des premiers, marchandé à cette milice citoyenne l'épithète à' héroïque . Je suis heureux, je me réjouis de dire que j'ai eu tort, que je me suis trompé, que ces jeunes gens, ces bourgeois de Paris, n'étaient pas seulement légers, fanfarons, sceptiques et vantards ;
ils sont braves, autant que les plus braves de l'Ouest, et ils peuvent être fiers des applaudissements que leur donnent les plus valeureux soldats de la France.
Toute la journée se sont succédées les mauvaises nouvelles; en même temps qu'il nous apprenait la malheureuse issue de la bataille, le Journal officiel publiait une note ambiguë , propre à faire entrevoir d'autres désastres. Des dépêches étaient arrivées par pigeon; « on n'en avait encore déchiffré que les premières lignes », et l'on devait déclarer que le général Bourbaki avait remporté des succès importants dans l'Est', mais qu'il « y avait eu un temps d'arrêt dans le progrès de nos armées de l'Ouest ». Jamais on n'avait employé une expression moins claire et, cependant, pour qui ne voulait pas fermer les yeux, plus effrayante. Il y a eu un temps d arrêt : dans la langue de l'Hôtel de Ville, cela veut dire, on a reculé; si l'on a reculé, c'est qu'on a été battu; si l'on a été battu, quelle n'a pas été la défaite ! Evidemment, le gouvernement, effrayé lui-même, n'osait annoncer à la fois tant de malheurs au public, désastre à Paris et désastre en province; la note officielle avait pour but de préparer les esprits. Il n'a pas fallu attendre longtemps : à 2 heures, tout Paris a su, par les affiches, la vérité tout entière : Chanzy défait par le
prince Frédéric -Charles, 10,000 hommes pris, retraite vers Laval. Afin de mitiger un peu cette révélation douloureuse, on annonçait aussi deux victoires de Bourbaki, mais sans détails, en deux mots, en indiquant seulement le lieu d'une des deux actions, Villersexel, déjà mentionné depuis deux jours par les journaux étrangers, qui ne semblaient pas attacher grande importance à cette affaire. Le public a fait à peine attention à ce mot de consolation, et s'est attaché, au contraire, à la grosse nouvelle, celle de Chanzy. Mais là ne s'arrêtaient pas les mauvaises nouvelles : une dépêche télégraphique du général Trochu, datée duMont-Valérien, annonçait un armistice de deux jours, pour enterrer les morts. Mais, dans quelle forme ! loin de chercher à diminuer l'impression pénible qu'il allait causer, le général Trochu semblait s'être appliqué à l'augmenter : on voyait un homme agité, furieux, qui précipitait ses mots, qui avait, pour ainsi dire, perdu la tête : « L'ennemi n'attaque pas, il fautparlementer d'urgence, pour un armistice; il faudra du temps, des efforts, des voitures très solidement attelées, beaucoup de brancardiers; ne perdez pas de temps, pour agir dans ce sens î » La population, à cette lecture, a été épouvantée : qu'y a-t-il donc ? Nos pertes sont donc bien considérables? Tout
de suite, on les aportées à 7 ou 8,000 hommes. En même temps, le général Trochu nous informait qu'il faisait retirer ses troupes, et même « quelques-unes dans leurs anciens cantonnements ». L'effet suivit de près la nouvelle; car, presque aussitôt, arrivèrent, par les portes du nord-ouest, des masses de troupes, qui rentraient dans Paris. Ainsi, toute attaque était abandonnée, et l'idée même d'une reprise. L'effet fut aussi rapide qu'extrême : on entendait, de tous côtés : « C'est fini! il n'y a plus d'espoir! » Des groupes se formèrent sur plusieurs points du boulevard et dans la rue Drouot ; la désillusion était complète, le découragement absolu. On racontait quelques épisodes de la bataille, et les récits, cette fois, étaient beaucoup moins brillants que ceux d'hier. Le parc de Buzenval n'avait pas été enlevé, comme on l'avait dit; nous n'en avions occupé que la lisière, 50 mètres à peine, et pendant peu de temps. Puis, on expliquait le plan du combat, le but que l'on s'était proposé : la Seine fait un coude étendu de Bougival à Saint-Cloud, coude dont l'extrémité au nord est Epinay ; c'est ce qu'on appelle la presqu'île de Gennevilliers. Cette presqu'île est fermée, de Bougival à Saint-Cloud, par des collines élevées, comme les Pyrénées ferment la presqu'île Espagnole. Ce sont ces hauteurs
qu'occupaient les Prussiens, et que nous voulions enlever. Or, les Prussiens s'étaient rétranchés formidablement, ayant coupé de tranchées toutes ces collines boisées, crénelé les murs, et transformé en redoutes les maisons isolées et les châteaux, par des travaux de fortifications les plus solides. Ils connaissaient bien, en effet, l'importance de cette position, puisqu'elle fermait la route de leur quartier général, Versailles. C'est contre ces hauteurs ainsi armées que le général ïrochu a lancé son armée pour les enlever, et Ton ne peut trop s'étonner qu'il ait osé le tenter et espéré réussir, quand on connaît le terrain. Il ne pouvait les aborder que de front, c'est-à-dire, dans les conditions les plus périlleuses, et employer à la fois qu'une partie de ses troupes, l'étendue du champ de combat ne lui permettant pas de les développer toutes. Aussi, presque la moitié n'a pas donné, et les troupes qui sont montées à l'assaut de ces retranchements escarpés, défendus par des forces nombreuses, ont été écharpées. Ajoutez que l'ennemi avait, comme toujours, une artillerie supérieure qui, placée sur des points dominants, a dû faire éprouver aux nôtres les plus grandes pertes, quand il n'en devait subir que de très modérées. Tel a été le plan du général Trochu : il n'a été ni difficile à comprendre, ni long à exécuter, et malheureuse-
ment à échouer. Il y eut 37,000 hommes, sur la gauche, qu'on laissa immobiles,, l'arme au pied, se dévorant de ne rien faire, tandis qu'ils entendaient les Prussiens qui quittaient leurs positions, pour aller combattre.
A ces nouvelles trop certaines, se joignaient d'autres appréhensions : la question du pain était fort agitée dans les groupes, et l'on était unanimement d'accord qu'une quantité aussi minime que 300 grammes était tout à fait insuffisante, et que la population ne pourrait supporter un tel régime que peu de jours. Enfin, des bruits sinistres circulaient sur les dispositions des hauts faubourgs, Belleville, Ménilmontant, La Villette,. Montmartre: on [craignait un mouvement, et le gouvernement était si convaincu que ces bruits étaient fondés, qu'il avait pris des précautions pour la nuit. La gendarmerie était consignée ; à l'Hôtel de Ville, on donnait aux employés ou aux personnes qui y avaient affaire des cartes de circulation; la garde des mobiles y avait été doublée. Paris se couche dans la douleur, le deuil et l'anxiété. Les voitures d'ambulance roulent par toute la ville; des trains entiers du chemin de fer de ceinture amènent des blessés ; chaque famille tremble pour quelqu'un des siens ; on peut être réveillé par la fusillade de la guerre civile; une tristesse silencieuse pèse sur la cité;
dans les groupes mêmes, point de cris, de discours à voix élevée ; on parle doucement, sans animation, le sentiment général est un abattement morne.
21. — Hier, le bombardement n'a pas cessé, quoique moins continu ; il a surtout atteint la Salpêtrière, le Jardin des Plantes, le faubourg Saint-Germain ; il tombait, à dix heures, des obus, rue Oudinot.
Détail qui peint un coin de la société Parisienne, coin peu étendu heureusement : tandis que l'on se battait encore, à 6 heures, il y avait queue, au Théâtre-Français. On jouait le Médecin malgré lui, une des pièces les plus gaies du répertoire : cette société voulait se distraire, se réjouir, rire un peu! Pendant la représentation, on a apporté à l'ambulance du théâtre, — car les actrices de la Comédie- Française en ont établi une dans le foyer, — un pauvre blessé, un de leurs camarades, jeune homme de vingt-cinq ans,, nommé Séveste, qui avait depuis peu, débuté, et qu'un obus venait de cruellement mutiler à la bataille. On allait lui couper la jambe, au moment même où le joyeux Sganarelle contait comment, avec un certain baume, un petit enfant tombé d'un clocher avait été soudainement guéri,, remis sur pied, et avait couru jouer à la fossette !
Le rapport militaire sur la bataille de Buzenval ne nous a rien appris de nouveau; mais le bruit de la grandeur de nos pertes se répand de plus en plus; on affirme aujourd'hui qu'elles s'élèvent de 9 à 10,000 hommes hors de combat ! La garde nationale y compte pour une large part : le 72e bataillon (de Passy) où est capitaine mon ami, M. Dubray, a perdu, dit-on, 150 hommes. Aussi, les plaintes sont-elles vives contre le général Trochu ; les uns demandent qu'il se retire, les autres pensent qu'il se fera tuer, d'autres regardent comme un acte de lâcheté sa retraite au fort du Mont-Valérien. 11 est vrai que sa sortie de Paris a été quelque peu singulière, on n'en a été informé que par Y ordre du général Le Flô, qui annonçait qu'il le remplaçait comme gouverneur. Par cette démarche, le général Trochu se démet de son pouvoir politique, et par conséquent, se dégage de toute responsabilité dans les décisions futures du gouvernement. C'est ainsi qu'il a résolu le problème : le gouverneur de Paris ne capitulera pas! Quelques-uns se permettent de qualifier énergiquement cette manière d'agir et de lui appliquer, dans le mauvais sens, le mot de Jésuitique. En ce qui me concerne, je ne m'étonne pas de la conduite de ce pauvre homme : il agit envers le gouvernement de l'Hôtel de Ville, comme avec du
gouvernement Impérial ; il n'a pour guide que sa vanité1 î
Le même Journal officiel nous a donné le texte des dépêches relatives aux armées de Chanzy et Bourbaki. Le revers de Chanzy est purement confirmé, sans détail. La victoire de Bourbaki est plus difficile à comprendre. Il faut lire ces dépêches avec une grande attention pour y voir clair : rien de moins net que celles du général de Serres, major général de Bourbaki : celui-ci est un militaire qui ne fait pas de phrases, qui ne veut ni mentir, ni exagérer ; c'est lui qui dit la vérité. L'autre, Serres, est excessif en paroles, emploie les grands mots, et est préoccupé de plaire à M. Gambetta, qu'il comble d'éloges, en lui attribuant tout l'honneur du succès : « Ce sont vos idées, ne doubliez pas, lui dit-il, qui, par ma voie, ont collaboré à cette belle tâche . » Un tel flatteur — on voit que les tribuns en ont comme les rois, — inspire tout d'abord quelque défiance. Quoi qu'il en soit, de ces dépêches il ressort que cette victoire, comme l'appelle le général de Serres, cette bataille, se réduit à un simple combat hono-
1 Comme l'esprit français est toujours alerte, pour plaisanter dans les circonstances les plus graves, on a dit que, si le général Trochu s'était retiré au mont Valérien, c'est qu'il comprenait qu'il ne valait rien (M""" E. L.).
2o2 JOURNAL DE FIDUS
radie (c'est l'expression employée par Bourbaki), dont le résultat a été de nous permettre d'occuper « des positions meilleures, » et de « répondre convenablement à une attaque de l'ennemi ». C'est si peu une victoire, « qu'on se prépare à la bataille que l'ennemi doit livrer le lendemain ». Ce qui prouve qu'il ne s'est pas retiré, qu'il n'a pas été battu. Nous ignorons encore si l'on nous a donné toutes les dépêches. Pour juger le résultat final, il faut qu'on nous dise ce qui est arrivé de ces deux adversaires, qui s'examinaient l'un l'autre, après un premier mouvement heureux de nos troupes. Le gouvernement annonce des dépêches pour demain. Peut-être y trouverons-nous les deux victoires dont on nous a fait fête hier. Quant à la première, elle est propre, selonl'expression dugénéralBourbaki, à faire concevoir des espérances, mais, aussi, à épouvanter : si, comme à l'ordinaire, les Prussiens reculent pour l'attirer plus avant et l'envelopper avec leurs forces venues du nord-est, alors il serait perdu ! Les troupes se sont battues, dit la dépêche adressée à M. Gambetta, au cri de : Vive la France! Que va penser le fougueux dictateur, amant de la République ? Et il faut savoir que, dans l'armée de Paris, les dispositions des esprits ne sont pas différentes : « Il nous est défendu de crier : Vive la République ! en marchant au combat, disait
un blessé de l'ambulance de la Trinité, à Mme ***, nos officiers ne le veulent pas ; ils prétendent qu'on ne doit pas crier dans les rangs! »
L'aspect de Paris, aujourd'hui, est fort triste, le découragement général : je viens de parcourir plusieurs quartiers ; j'ai rencontré des groupes nombreux à l'Hôtel de Ville, au boulevard du Temple, à la Bastille. On ne s'y entretenait que delà question du pain; le peuple, là, ne se gênait pas de dire que l'on n'était pas nourri, et « que cela ne pouvait pas durer ! » Dans la rue de la Chausséed'Antin, un attroupement menaçant s'était formé devant une boutique, où étaient étalés un lapin et des poulets : « c'était, disait-on, insulter à la misère publique ! » D'autres demandaient qu'on fermât les boutiques de pâtissiers. A chaque pas, on rencontrait, pour ainsi dire, un enterrement, des brancards et des civières chargés de blessés. Il sortait, presque à chaque heure, un cercueil du Grand- Hôtel, et ce spectacle impressionnait vivementlapopulation. En outre, lebombardement avait repris depuis midi, avec une grande violence; les obus tombaient et éclataient sans discontinuer sur les quartiers de la Maison-Blanche, le petit Gentilly, la Salpêtrière, les Gobelins, etc. On affirme que Saint-
Denis est également bombardé, et l'on doit s'attendre à voir affluer dans Paris une partie de la population de cette ville qui, étant peu étendue, sera facilement écrasée de boulets. Ce sont là quelques traits de l'heure présente : bombardement, disette, défaite à Paris, revers en province!
22. — Dimanche. La journée d'hier a fini au milieu d'une vive inquiétude : les groupes étaient devenus, le soir, beaucoup plus nombreux; un article du journal le Combat, de M. Félix Pyat, avait fort excité la population pauvre ; on avait comme l'impression qu'il se préparait un mouvement : les postes des mairies étaient renforcés ; des bataillons de la garde nationale réunis sur divers points, notamment place de la Concorde. A cinq heures, plusieurs journaux annonçaient que des bandes se dirigeaient vers l'Hôtel de Ville. La nuit n'allait-elle pas être tumultueuse ? Etait-ce un nouveau 31 octobre qui se préparait? Et l'on se demandait dans quel but, pour quel résultat, avec quelle espérance ?
4 heures. — Affreux dimanche! le plus affreux que nous ayons eu depuis le 4 septembre, puisque le sang de Français a coulé par les mains de Français, dans les rues de Paris! J'ai vu tirer les premiers coups de feu, sans le prévoir, sans m'y attendre. Inquiet
des nouvelles d'hier soir, des rumeurs de la matinée, du rappel battu dans tous les quartiers, pour convoquer la garde nationale, j'étais allé à la place de l'Hôtel- de-Ville, où, d'après les discours des clubs d'hier soir, était le rendez-vous pour midi. A une heure, il y avait encore peu de monde, trois ou quatre groupes de 1,000 à 1,500 personnes; quelquesuns avaient leurs fusils en bandoulière; le plus grand nombre était désarmé, les hommes armés pouvaient être des gardes nationaux revenant de monter leur garde; les groupes, d'ailleurs, étaient peu animés ; on y parlait avec calme ; nul orateur n'excitait les passions. Je crus que la manifestation était ajournée; d'ailleurs, d'autres motifs devaient le faire croire. Ce matin, il y avait eu un changement important dans le gouvernement : le Journal officiel avait annoncé que : 1° le titre et les fonctions de gouverneur de Paris étaient supprimés ; 2° le général Yinoy était nommé général en chef de l'armée de Paris ; 3° le général Trochu restait seulement président civil du gouvernement. C'était une satisfaction donnée à Yopinion publique, à cette opinion révolutionnaire, qui ne reconnaît de légitime que le succès, qui s'élevait, depuis un mois si violemment contre le général Trochu, etproiitait de son échec de Buzenval, pour le renverser, comme elle avait renversé
l'Empereur, après Sedan. La plupart des journaux y avaient contribué, s'étaient joints au Combat et au Réveil, journaux des Communistes, pour demander son renvoi et, comme l'on fait, comme on se le permet visà-vis des pouvoirs expirants, lui avaient jeté insolemment à la face les plus dures vérités, celles, du reste, que ne lui épargnera pas l'histoire. Lui-même, épouvanté de sa responsabilité, heureux peut-être de ce déchaînement, qui lui permettait de se retirer dans un moment si terrible, avait supplié le gouvernement d'accepter sa démission ; le gouvernement l'avait refusée; bien plus, ce gouvernement, non moins effrayé, avait réuni les maires vendredi et, dernier degré de la bassesse et de la lâcheté, leur avait, non pas accordé, mais offert cette Commune, contre laquelle il avait combattu le 31 octobre, leur avait demandé de prendre la direction des affaires. Mais, de même qu'il avait refusé le général Trochu, il avait vu son offre repoussée parles maires peu désireux de se charger d'une telle succession et d'un héritage si ruineux.
La place de l'Hôtel-de- Ville semblant assez calme, je m'éloignai, et longeai les quais, jusqu'au pont d'Austerlitz : le bombardement était très fort; les plus grosses pièces devaient tirer sur les quartiers de la rive gauche; les détonations ébranlaient l'air, et l'on enten-
dait éclater formidablement les obus, qui tombaient continuellement avec fracas. A la place delà Bastille, quelques groupes, peu animés, où l'on s'entretenait des mouvements militaires et du pain, mais sans passion. Là, je montai sur un omnibus, qui suivait la rue Rivoli, désireux de voir encore la physionomie de la place de l'Hôtel-de- Ville. Il était près de trois heures : déjà, derrière l'Hôtel de Ville, les groupes étaient nombeux près de la mairie du IVe arrondissement; mais, de l'impériale, on voyait plus loin une foule noire qui, bientôt nous apparut compacte, immense. Elle emplissait toute la place, pressée jusqu'aux grilles. Au moment même où débouchait la voiture dans la place, un mouvement violent porta la foule en avant et, immédiatement, sans que nous pussions juger de ce qui se passait, un coup de feu partit près de l'Hôtel de Ville. Aussitôt, la foule se sauve à toutes jambes, s'éparpillant dans touslessens, comme une volée de moineaux , et un large vide se fait devant la grille. Deux, trois coupsdefeusuiventimmédiatement; de l'autre côté de la place, plusieurs coups répondent contre l'Hôtel de Ville; du palais, un feu roulant et précipité réplique; sur toute la ligne, le combat est engagé ; des deux côtés on tire avec vivacité : l'Hôtel de Ville surtout soutient un feu nourri et continu. En un instant, en moins
d'une minute, la place est absolument nette; de la voiture qui s'était arrêtée, tous les voyageurs descendent, ou plutôt se jettent eu bas, dégringolent et sautent à la hâte; la foule se précipite par toutes les issues, fuyant devant les chassepots et peut-être les mitrailleuses. La rue du Temple est remplie d'hommes, qui crient avec rage : Aux armes! Les boutiques se ferment, je m'enfuis par une rue écartée, et remonte vers les Halles : le bruit de la fusillade me suit, crépitante, ininterrompue. A mesure que j'avance, le bruit se répand qu'on se bat à l'Hôtel de Ville; qu'il y a eu, tout de suite, cent cinquante hommes jetés sur le carreau, etc., tandis que les Prussiens, à coups répétés de leurs canons Krupp, défoncent les maisons et tuent les malheureux habitants de l'autre moitié de Paris !
7 heures. — Les renseignements arrivent peu à peu : après cette vive fusillade, les émeutiers se sont retirés, la lutte est, en ce moment, suspendue. Drapeau rouge en tête, ils ont prétendu pénétrer dans l'Hôtel de Ville, demandé à parlementer; comme on refusait, ils se sont élancés pour escalader les grilles ; c'est alors qu'a été donné Tordre de faire feu. Ils n'étaient pas prêts, ou ne s'attendaient pas à une si prompte répression, Aussi, après quelques coups échan-
gés, ils s'étaient sauvés dans leurs faubourgs. A la première nouvelle, des gardes nationaux, des gardes mobiles étaient spontanément accourus. A quatre heures, place du Palais- Royal, débouche un bataillon de la garde nationale : le général Clément Thomas, à cheval, les harangue, et le peu de mots qu'il leur jette témoigne de l'irritation des esprits et fait entrevoir le caractère acharné de la lutte : « En avant î leur crie-t-il, pas de quartier ! à l'arme blanche ! Comme à la bataille1 ! ? En peu d'instants, tous les alentours de l'Hôtel de Ville sont dégagés, défendus par de nombreuses troupes, interdits à la circulation. Au ministère des Finances, M. Picard, que garde un bataillon de 800 de ses employés, leur adresse quelques paroles, où il exprime la confiance et l'espoir que ce n'est qu'une échauiïourée, qui n'aura pas de suites. Le centre de la ville paraît apaisé : ce soir, je sors ; les boulevards, jusqu'à la rue Drouot, sont déserts; rue Drouot, quelques groupes peu nombreux, qui ne savent rien, les journaux muets indiquant à peine l'événement sinistre, qu'ils n'ont appris qu'au moment où ils étaient sous presse. La mairie est gardée par un fort piquet; dans toutes les rues voi-
* Le 18 mars, les insurgés prouvèrent qu'ils n'avaient pas oublié ces paroles : Clément Thomas fut, le premier, massacré.
260 JOLRNAL DE FIDUS
sines, des factionnaires, ce qui fait comprendre que la situation n'est pas ordinaire.
La fin de la journée a été calme : il est vrai que l'on avait pris toutes les précautions pour empêcher tout désordre : le gouvernement avait supprimé deux journaux, le Combat et le Réveil, fermé les clubs, fait des arrestations; bref, il avait agi comme l'Empire, et à ces anciens chefs de l'Opposition si libéraux, rien ne manquait pour mériter à leur tour le nom de tyrans. Ils le méritent, d'ailleurs, et je leur en fais honneur. (Je ne dis pas, comme eux et les autres avocats qui se mêlent d'écrire : C'est leur honneur.) L'Hôtel de Ville et tous ses abords étaient, en outre, gardés par des forces imposantes; des troupes campaient, en tenue de campagne, sur les quais et les ponts ; des batteries d'artillerie encombraient la Cité; et toutes ces troupes étaient, non de la garde nationale, mais dela/^ne/voilàcommentilfautagir, quand on veut se défendre! Enfin, Belleville était occupé par la division du général d'Exéa : c'est-à-dire, une partie de notre armée était employée à empêcher la guerre civile dans Paris! Comment donc entreprendre maintenant, une grande sortie contre les Prussiens ?
Je cite, parce qu'on ne peut les oublier, les proclamations du gouvernement et du préfet-maire, M. J. Ferry. Celle du gouver-
nement ressemble à toutes les pièces de ce genre : elle est banale, on la sait par cœur : « Il maintiendra l'ordre, les factieux ont osé.... il connaît son devoir, etc. » Celle de M. Ferry est peureuse, mensongère et ridicule : il veut nous faire croire qu'il n'y avait qu'une compagnie de gardes nationaux révoltés, des groupes peu nombreux, lorsque tout dément ces inutiles tromperies : la place était couverte d'une foule pressée, les groupes si nombreux, qu'ils formaient une multitude. Il nous informe plus loin, qu'une colonne de garde nationale, remontant vers les Batignolles,aété poursuivie et s'est dispersée. On sait, au contraire, que le mouvement avait été préparé avec une certaine tactique : les msurgés se sont présentés de plusieurs côtés à la fois ; le poste de chacun était assigné d'avance, et a été occupé comme il avait été convenu; les gardes nationaux étaient partis, en armes et en rang, non seulement de la Yillette, mais de la Maison-Blanche, de Montmartre et des Batignolles; une troupe nombreuse, 1,500 hommes environ, avait cherché à s'emparer du parc d'artillerie de la garde nationale, qui est de 40 canons; des journaux même affirment que des maires et des adjoints marchaient en tête des bataillons armés; il est évident que c'était une entreprise concertée, pesée, mûrie, et qui réunissait tous les éléments de succès.
M. Ferry a jugé, du reste, l'ocasion bonne pour faire une phrase, et se plaindre qu'on ait « souillé une page si pure de notre glorieux Paris! » Beaucoup de gens prétendent que cette glorieuse catin est depuis fort longtemps souillée, et ne comprennent pas comment elle serait restée si pure.
24. — On recueille ça et là quelques détails sur la journée de dimanche : tout était si bien préparé que, la veille au soir, plusieurs milliers d'hommes étaient allé délivrer M. Flourens, renfermé à Mazas : le directeur, ami de M. Dubost, secrétaire général de la Préfecture de Police et ancien rédacteur de la Marseillaise, s'était empressé de livrer son prisonnier, avec toutes sortes d'égards et de politesses. Le nombre des victimes a été bien moins grand qu'on ne l'avait d'abord craint : il ne dépasse guère 40 tués ou blessés, ce qui s'explique par la rapidité avec laquelle la foule s'est éparpillée et a évacué la place. Quelquesuns ont été atteints en fuyant, le plus petit nombre en combattant.
Après cette sanglante émeute, que l'on devait prévoir, par ce qu'elle était inévitable, le gouvernement a dû se souvenir de la proposition de l'amiral de La Roncière-Le Nourry à M. Picard (le 31 octobre au soir), de prendre avec lui le bataillon des Finances (le 171e), un
autre corps de la garde nationale dont il était sûr, ses marins et quelques mobiles, et de donner auxémeutiers des faubourgs une telle leçon , qu'ils ne recommenceraient plus : M. Picard n'osa pas accepter. On vient de voir ce qu'amènent les tergiversations : la collision, comme le journal le Temps appelle la lutte armée de dimanche, n'a été qu'ajournée, et peut-être elle se renouvellera!
Les dispositions du bataillon des Finances sont si connues des émeutiers, qu'il avait été désigné pour être déporté en masse; un autre, du faubourg Saint-Germain, le 106e, devait être plus sévèrement traité ; on l'aurait fusillé.
Il se passe, en ce moment, quelque chose de grave : on n'entend le canon d'aucun côté ; le rapport d'hier soir se terminait par une phrase bien propre à appeler l'attention : « Le feu avait cessé par ordre. » Depuis tant de jours que Paris écoute le terrible bruit du bombardement, pourquoi, aujourd'hui, un si complet silence? On a un vague pressentiment: on se demande s'il n'y aurait pas des pourparlers, aux avant-postes. Plusieurs causes très graves peuvent avoir amené ce résultat, qui n'étonnera que les esprits irréfléchis: d'abord, l'insuccès de l'attaque du 19, non que nos pertes aient été aussi considérables qu'on l'avait
d'abord dit, elles ne dépassent pas, assure-t-on, 2,000 hommes morts ou blessés; mais elle a été marquée par des signes trop visibles de désorganisation et qui frappent les plus prévenus : désordre, indiscipline, manque de confiance des troupes dans leurs chefs, irrésolution des chefs. L'armée est démoralisée, et Paris n'a pas peu contribué à relâcher les liens de la discipline et à amoindrir l'esprit militaire. Une armée n'est pas composée de Trappistes; il est, cependant, une réserve que, par respect d'eux-mêmes, doivent garder les officiers, jusque dans leurs désordres. Cette réserve, ils ne Favaient même plus : la liberté de la vie de Paris s'était introduite parmi eux, et la légèreté de leurs mœurs rappelait celle des habitués du boulevard. On raconte que, même dans l'hôtel du général Trochu, au Louvre, les officiers de son étatmajor avaient un escalier dérobé, bien connu, destiné aux cocottes. Des avant-postes, les éclaireurs à cheval de la Seine partaient souvent, faisant trois ou quatre lieues, passant la moitié d'une journée à aller et venir, pour porter un message à quelque dame du demimonde, de la part d'un officier supérieur. Ces officiers n'avaient même pas conservé le sentiment de dignité qui évite les commentaires des subordonnés ; ceux-ci s'indignaient d'être employés à de tels services, et perdaient toute
considération et estime de leur chef. Au combat de Buzenval, le désordre avait été complet : les troupes de toutes armes se battaient mêlées et confondues, bravement, mais sans direction. Il était bien difficile, pour ne pas dire impossible, de recommencer une nouvelle tentative, avec des troupes si mal organisées. Et les vivres, qu'en reste-t-il? Nos gouvernants le savent mieux que nous. Un peuple si nombreux ne peut endurer longtemps une disette qui affaiblit chaque jour davantage son corps et son courage. Cette disette montre déjà ses terribles effets : la mortalité est, cette semaine, de 4,465; la semaine prochaine, elle dépassera 5,000 ! D'ailleurs, l'émeute d'avant-hier est un enseignement et un avis qui a dû amener de sérieuses réflexions : n'aura-t-elle pas de suites ? Est-on certain que les chefs de l'insurrection ne l'évoqueront pas encore, dans quelques jours, et cette fois, aidés, par la faim, qui pressera tant d'hommes faibles et égarés? Et, lors même qu'elle ne devrait pas se renouveler, le moment où, matée par la peur, elle est réduite à l'impuissance, n'est-il pas favorable pour ouvrir des négociations, qu'un mouvement populaire ne viendra pas entraver ? La nomination du général Yinoy n'a probablement d'autre but que d'entrer en pourparlers: il n'est pas compromis; il n'a fait aucune
promesse ; il est pur de toute participation à la révolte du 4 septembre. On espère, peut-être, obtenir par lui de meilleures conditions. Pourquoi retarder, si l'on est condamné à traiter? Etest-il même permis, a-t-onmême le loisir de tarder davantage ?
Ce qu'il y a de certain, c'est que des rumeurs de négociations se répandent dans Paris, que l'on parle ouvertement de capitulation, et que le terme fatal ne peut être éloigné !
A ce moment, à ce mot de capitulation, si proche maintenant, et qui ne peut être évitée, quoique je l'aie prévue, annoncée dès le début, depuis déjà quatre mois; quoique je regarde la reddition de Paris comme le châtiment qu'il a mérité, comme la peine de son esprit de révolte, de cet esprit qui ostla, Revo lutio?i même; à ce mot terrible, humiliant, terme et marque de notre chute, désastreuse fin de tant de désastres répétés, mon cœur se serre atïreusement, je respire avec peine, je frémis de douleur et d'horreur, j'oublie tout ; je ne pense qu'à ma malheureuse patrie, à cette pauvre et désolée nation, naguères, il y a six mois à peine, si grande, si belle, si prospère, admirée, louée, enviée, glorifiée par l'univers, à cette ville, reine du monde et, par tant de grandes qualités, vraiment digne de l'être, à cette cité des lettres, des arts, des sciences.
dont les opinions devenaient celles de l'Europe, qui donnait ses idées aux peuples, dont on écoutait les pensées, dont on attendait les jugements, pour les applaudir et les suivre! Et je me demande si c'est bien vrai que, demain, dans quelques jours, morne, sombre, muette, les regards chargés de fureur et de haine impuissante, affaissée, immobile, elle verra passer, par ses voies magnifiques et souillées, la marche triomphale de ces barbares du Nord, orgueilleux de leur œuvre satisfaite, lourds vainqueurs qui l'accableront de leurs dédains, de leurs sarcasmes et de leurs insultes, et se vengeant ainsi de leur irrémédiable stupidité, comme un rustre qui abat sous les coups de ses poings fermés un gentilhomme de haute race, parce qu'il n'égalera jamais sa distinction native et la noblesse de son front !
25. — Les bruits de prochaine capitulation se confirment de plus en plus ; divers symptômes ne permettent guère d'en douter : le bombardement, que l'on croyait avoir cessé, a continué, il est vrai, mais faible sur la ville, et se concentrant davantage sur les forts. Le public et les journaux sont tellement préoccupés par cette pensée prédominante, qu'elle est devenue le sujet presque exclusif des conversations et des articles ; on y revient sous toutes les formes. Déjcà, on calcule ce qui reste
de vivres; les journaux d'hier rapprochaient la date jusqu'au 5 février, d'autres Ja portaient au 20. Un journaliste, homme deconscience et d'honneur, M. Georges Seigneur, interrogé à ce sujet, est allé trouver directementM. Hérold, secrétaire du ministère de la Justice, et l'a prié de le renseigner, en invoquant l'intérêt général, hélas, trop évident: « La date du 20 est trop éloignée, a répondu M. Hérold; celle du 5 un peu proche ; avec les réserves, on peut aller jusqu'au 10 et au 42. » Puis, il a ajouté qu'il importait, et que le gouvernement désirait que les journaux fussent bien convaincus de la situation, afin de préparer peu à peu la population à une nécessité douloureuse. Presque en même temps, une parole non moins significative était prononcée par un autre personnage officiel : à l'enterrement des gardes nationaux du VIe arrondissement, tués à la bataille de Buzenval, M. Lauth, adjoint de la mairie, a terminé son discours, en annonçant que cette cérémonie funèbre, à laquelle la municipalité s'était jusqu'ici fait honneur d'assister, serait probablement la dernière, qu'il ne fallait plus s'illusionner, et que l'on n'aurait sans doute plus d'autres victimes à déplorer. En outre, les approvisionnements de toutes sortes deviennent si rares, que plusieurs quartiers sont tout à fait, et sans avertissement, privés de la petite quantité de viande distri-
buée quotidiennement ; aujourd'hui, elle a manqué dans une partie du IIe et du IVe arrondissements. On sait, enfin, que des mesures sont prises, à la manufacture des tabacs, pour sauver de la rapacité des Prussiens, à leur entrée, 30 millions de kilogrammes (cigares et tabacs) restant encore en magasin : on les distribuera aux débitants, qui les payeront au moyen de bons, mois par mois. Tous ces faits et bien d'autres sont connus des journaux et, aujourd'hui, presque tous ont commencé à entretenir le public de la probabilité d'une capitulation. Deux ou trois seulement font exception, et prononcent encore le grand mot de résistance à outrance; le Rappel déclare, de son ton le plus fier, qu'il retire son concours au gouvernement de la République ; ils semblent même supposer qu'une nouvelle et grande sortie serait décidée. Vains discours! Gomment tenter cette sortie? La garde nationale a fait des pertes sérieuses et qui ont douloureusement ému la population ; la gardemobile n'a pas été moins éprouvée : le 1 0e batail Ion (de Paris) a eu 80 hommes tués; d'autres sont décimés par les maladies causées par les fatigues incessantes, le séjour dans la boue, dans les tranchées remplies d'eau, les veilles sans repos, la nourriture insuffisante, le manque presque complet de vin (on en donne un demiverre par homme). Pour n'en citer qu'un
exemple, là 7e compagnie du 1er bataillon du 36% mobiles (Vienne), sur 18o hommes inscrits, n'en compte plus que oo présents ; tout le reste est à l'hôpital. Ajoutez que plusieurs de nos forts du sud commencent à être dans un déplorable état: Issy est abîmé, on en a retiré tout le matériel et la plus grande partie de la garnison; avant-hier, le feu de l'ennemi avait ouvert une brèche de 10 mètres. Vanves est aussi menacé ; à Montrouge, trentesix mètres du mur se sont écroulés dans le fossé ; Saint-Denis, bombardé sans merci, deviendra, avant peu, inhabitable.
La journée du 22 a eu une queue: une bande d'émeutiers, du faubourg Saint-Martin et de la Maison-Blanche, qui n'avait pas paru au combat, a voulu prendre sa revanche, et est allée arrêter le maire, M. Pernollet, dans sa mairie ; tentative absurde autant qu'inutile : les défenseurs de Xordre sont arrivés, et les émeutiers se sont enfuis, sans résister. Mais, ce petit incident, rapproché d'autres indices, semble montrer que le plan était plus étendu qu'on ne l'a d'abord prétendu. On saura, plus tard, la vérité sur cette conspiration fort soigneusement combinée. Le gouvernement a fait, du reste, arrêter plusieurs membres désignés par la voix publique, M. Delescluze, M. Jules Allix. Celui-ci est une sorte de fou, moitié halluciné, moitié charlatan, qui fit, il
y a quelques années, un certain bruit, avec une invention à laquelle crurent des milliers de badauds, et dont s'entretinrent les journaux : la correspondance par les escargots sympatîiiques. On dit que M. Flourens a été également arrêté : à 2 heures, hier, il ne Tétait pas ; car, M. Georges Seigneur, entrant chez M. Yictor Hugo, en vit sortir trois gardes nationaux, dont l'un était M. Flourens, à qui le poètevenait, assura-t-il, « de donner de bons conseils ». Et, à cepropos, je note, en passant, ce nouveau trait de comédien de Fauteur des Châtiments, s'entretenant, sans haine, avec le philosophe Catholique, de l'Empereur Napoléon III, et l'assurant que, «pendant vingt ans, il avait prié pour lui tous les jours». Je ne saurais, outre la confiance que m'inspire M. Georges Seigneur, douter de la vérité de ce mot : un tel trait n'est pas aisé à inventer, il appartient bien à l'homme dont toutes les paroles sont calculées, quand elles s'adressent au moindre journaliste qui dispose d'un organe de la publicité. Il serait seulement intéressant de savoir quelle prière M. Victor Hugo adressait à Dieu pour l'Empereur, et à quel Dieu.
2G. — Hier soir, les groupes étaient très nombreux et très animés sur plusieurs points de Paris, au Palais-Royal, à la place de l'IIô-
tel-de-Ville, rue Drouot, etc. Dans celte dernière rue, la foule était si compacte, qu'on ne pouvait avancer jusqu'à la mairie. Partout, les conversations étaient extrêmement vives.
On affirmait que nous n'avions plus de vivres que jusqu'au 3 février; on signalait l'augmentation rapide et effrayante de la mortalité : les décès sont si nombreux, que les morts ne peuvent souvent être enterrés à l'heure prescrite; il faut attendre longtemps que les porteurs et la bière soient arrivés ; les employés des pompes funèbres sont les fonctionnaires les plus occupés de Paris; ils courent d'un quartier à l'autre, sans repos; les convois attendent leur tour dans les églises ; l'un succède à l'autre, du matin au soir. Malgré tous ces motifs de désespoir, il se trouvait encore dans les groupes des fanfarons, qui ne voulaient rien entendre, parlaient de faire une sortie, d'autant plus exaltés, qu'iL y avait moins de chance de réussir :
« Que 10,000 hommes comme moi s'élancent sur les Prussiens, avec des bâtons, et nouspasserons ! »s'écrieun homme qui, d'ordinaire, n'est probablement pas fou. On se déchaîne contre Trochu, et le nom de traître lui est appliqué à chaque instant avec fureur. Le gouvernement, prévenu de cette irritation, se fait garder avec un redoublement de précautions ; partout, les postes sont dou-
blés, partout la garde nationale est consignée.
27. — On commente quelques faits, auxquels on prête une signification très caractéristique : M. Flourens n'aurait pas été arrêté ; il se serait librement constitué prisonnier ; les uns s'en étonnent, d'autres pensent que nos g-ouvernants ne voudront pas soulever de nouvelles difficultés et exciter des colères plus ardentes, en sévissaat contre ce fétiche populaire, au moment où ils ont tant besoin de calme dans la rue. Au point de vue révolutionnaire, d'ailleurs, ils sont sans droit, et M. Flourens en a plus qu'eux, car il est plus révolutionnaire. Les émeutiers du 22 ne seraient même pas jugés, s'il n'y eût eu du sang versé, et l'on ne condamnera probablement que ceux qui auront eu des intelligences avec l'ennemi et reçu de lui de l'arg-ent. Avant tout, dit-on, le gouvernement tient à préparer la population à une capitulation, à la faire accepter sans trouble et à sauver sa vie. Aussi, quelques-uns prétendent qu'il emploie les moyens les plus hypocrites pour nous y déterminer, qu'il nous trompe, qu'il y a encore des vivres pour longtemps ; qu'il feint d'en manquer, et que c'est dans ce but qu'il nous donne si peu de pain et si mauvais. Làdessus, quelqu'un montre un morceau de pain
qui se vend dans le XIe arrondissement, le faubourg Saint-Antoine, l'arrondissement de M. Mottu, et chacun, il faut bien l'avouer, de s'écrier : « Ce pain dépasse, en saleté, en laideur, en couleur affreuse, tout ce que nous avons vu jusqu'ici ! :> Celui que je décrivais, il y a quelques jours, peut, en comparaison, être qualifié de pain blanc ; celui-ci est noir, non pas noir, mais bleu ; on le dirait fabriqué avec de l'ardoise mêlée à des substances inconnues ; on a horreur d'y toucher, nul n'a la curiosité d'y goûter ; il semble tout à fait impossible qu'on aille au delà du repoussant, de l'horrible, du dégoûtant. J'en obtiens un fragment, que je ferai sécher et conserverai comme un monument du siège, avec quelques-uns des ingrédients que je trouve chaque jour dans notre pain (d'ailleurs si supérieur au pain des administrés de M. Mottu), c'està-dire, des cailloux, de longs brins de paille, de petites bûchettes de bois équarries de cinq à six centimètres, des bouts d'allumettes qu'on a commencé à brûler, etc. Une partie du public, indigné, à la vue de ce pain, et se rappelant, en outre, trop aisément, celui dont on le nourrit lui-même, déclare que le gouvernement a un parti pris et donne un tel pain, de dessein prémédité : « Il veut décourager la population, lui rendre la situation intolérable, et l'amener à désirer, à demander
la capitulation ! » C'est identiquement ce qui s'est dit à Metz, où l'on a accusé le maréchal Bazaine d'avoir trahi, et de s'être rendu quand il avait encore des vivres.
Autre témoignage de l'inconstance de Y aura popularis : le déchaînement contre le général Trochu est extrême, sans limites : « Trochu est la cause de tous nos maux, il pouvait tout empêcher, tout faire ; il n'a rien fait ; il n'a pas défendu Paris, il s'est%ujours fait battre ; il n'a aucun mérite ; il n'a jamais pensé qu'à lui; il ne songe qu'à se préserver; il ne travaille que pour les d'Orléans ; il s'est lâchement démis au dernier moment ! etc. » Le général Trochu agira prudemment, en ne venant pas sur le boulevard; il ne serait pas seulement insulté, il serait saisi, frappé, écharpé.
Le gouvernement s'est enfin décidé à parler, ce matin : il annonce que tout espoir d'être secouru est évanoui, que nos vivres sont épuisés, et qu'il traite. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette déclaration, c'est qu'il annonce la réunion d'une Assemblée, pour examiner et accepter les conditions de la paix. C'est la combinaison la plus déplorable, et qui nous menace de plus de dangers. Une Assemblée ne se bornera pas à parler de la paix ; elle traitera de tout, elle touchera à tout ; elle sera troublée par toutes les factions;
elle perdra le sentiment de son devoir, de sa mission, du but pour lequel elle est réunie; elle prendra une idée exagérée et exclusive de son importance; elle ne songera qu'à durer, elle ne résoudra rien; elle ne servira qu'à perpétuer l'horrible anarchie qui nous ronge, et qui, si elle continue encore, achèvera notre ruine !
La nouvelle de l'armistice, quoiqu'il n'ait été annoncé que par le Journal officiel, s'est répandue dans Paris, avec la rapidité de l'étincelle; à 8 heures du matin, tout le monde la connaissait. 11 y a eu une explosion de joie; on criait, dans les queues, à la porte des boulangeries et des boucheries : « La paix! la paix! quel bonheur! » 11 est incontestable que la classe moyenne est très satisfaite. Le peuple le sera moins :il va perdre les 30 sous que Ton donne aux gardes nationaux et les lo sous à leurs femmes, et qui le faisaient vivre. Que va-t-il devenir, sans travail? Quand le travail reprendra-t-il? Gomment? Dans quelles proportions? Il entrevoit et, ici, il ne se trompe pas, une misère immense, générale, effroyable : on conçoit ses perplexités. Aussi, rien de moins certain que le maintien de l'ordre ; les plus grandes précautions sont prises.
Malgré les pourparlers, le bombardement n'a cessé ni hier, ni cette nuit : comme les
jours précédents, les bombes ont continué à tomber dans les quartiers de la rive gauche, dévastant et tuant ; on eût dit que les Prussiens voulaient presser la solution et ne pas nous permettre de reculer. A minuit, cependant, tout s'est arrêté des deux côtés, et Ton n'a plus tiré. L'armistice effectif commençait le 27.
Paris est, tout entier, occupé de la question de l'armistice, et les opinions sont aussi contraires que les renseignements : les uns, et ceux-là seuls savent et voient la vérité, ne doutent pas que l'on ne fût à la fin des vivres; ils ignorent seulement à quel point on en est arrivé : il n'y a plus de vivres que jusque lundi, 30 janvier et, avec les réserves de l'armée, jusqu'au 3. On s'étonnerait à bon droit qu'on se fût ainsi laissé acculer aux dernières limites, s'il n'y avait pas un fait plus étonnant encore, l'erreur grossière, répétée, de M. J. Ferry qui, faisant le calcul des farines, a compté deux fois cent mille quintaux, petite légèreté, qui a fait croire à vingt jours de vivres de plus. Ce n'est qu'il y a peu de jours que l'on s'est aperçu de l'erreur, par le vide même des magasins ; cette révélation a été pour le gouvernement comme un coup foudroyant. Il a fallu se décider tout de suite, prendre immédiatement un parti, et un parti extrême. Aussi, le gouvernement pressait-il
fort les organes delà publicité de l'aider : décision et exécution se sont presque instantanément suivies. Mais voilà ce qu'ignore ou ne veut pas croire absolument une autre partie de la population : celle-ci persiste à soutenir que les vivres ne sont pas épuisés, qu'on en a encore pour 45 jours ! Elle pousse des cris de fureur, d'indignation, de mort, contre Yinoy, Trochu, etc., elle ne veut pas que l'on capitule, elle veut se battre, se défendre à outrance, etc. L'émotion a grandi d'heure en heure dans Paris : des officiers de la garde nationale se sont réunis au Grand-Hôtel, pour manifester leur résolution de résister et de se battre ; depuis 3 heures, des groupes considérables sont rassemblés devant l'Hôtel de Ville ; on fait courir le bruit que les marins refusent de rendre les forts aux Prussiens ; des députations sont en marche vers l'Elysée, pour protester contre l'armistice, etc. Du reste, le gouvernement est prévenu : les portes de l'Hôtel de Ville sont fermées, les sentinelles doublées, des soldats campent autour, avec leurs fusils en faisceaux, les rues sont sillonnées de troupes , les mobiles occupent les maisons voisines ; le Jardin des Tuileries est rempli de bataillons de garde nationale.
28. — On calcule le nombre de nos morts, pendant le siège, et le chiffre que l'on cite est
d'une effroyable éloquence : l'armée a perdu, diton, 55,000 hommes. Si l'on en ajoute autant de la population civile (3,000 par semaine en moyenne, etcen'estpas assez), les pertes de nos armées de province, plus de 100,000 hommes, on verra ce que coûte à la France l'orgueil criminel de ces hommes, qui ont, dès le commencement du siège, refusé des conditions moins dures que celles auxquelles ils se soumettent aujourd'hui, après avoir enterré plus de 200,000 morts!
Une proclamation du gouvernement (lisez de M. J. Favre), nous fait connaître, ce matin, les conditions de l'armistice, au moins en partie. Elles ne diffèrent pas de celles déjà connues, si ce n'est en ce qui concerne le sort de l'armée. L'armée « reste au milieu de nous », dit M. J. Favre, désarmée, puisqu'il ajoute : « les officiers garderont leurs épées. » Mais, comme toujours, ces gens-là n'emploient que le mot faux, vague, hypocrite, ou se mettent à l'abri derrière une réticence. Quant à la garde nationale, « elle conserve son organisation et ses armes ». Cette clause est faite pour épouvanter et, en effet, épouvante la population honnête : « Quoi! précisément ceux-là même qu'on devrait désarmer ! Ceux qui pouvaient maintenir l'ordre, on leur ôte leurs armes; et ceux qui le peuvent troubler, on les leur laisse ! Ce sont les chiens à qui
280 JOURNAL HE PIDUS
on lime les dents et à qui l'on coupe les ongles; les loups, on leur donne la bergerie à garder! On pensait, c'était au moins un avantage de la capitulation, le seul, que la première condition serait le désarmement de la garde nationale et, par là, on entendait les quartiers de l'émeute, de ces quartiers que la République, surgie de l'émeute, s'était hâtée d'armer, et que notre gouvernement ne savait, n'osait, ne pouvait désarmer; et, cette occasion unique, on la laisse échapper! Loin de là, on fait un article spécialement contraire. Dans quel but? Pour quel motif ? » Yoilà ce que l'on se demande avec anxiété. Le motif, le but, ce sont toujours les mêmes que depuis le 4 septembre : le motif, c'est la peur, le but, le maintien de la République ! Ces hommes qui se sont révoltés le 4 septembre, avec l'appui an peuple, ont peur du peuple, ils craignent, avant tout, de le mécontenter, de lui déplaire, et c'est pour se conserver sa faveur, qu'ils ont stipulé qu'il ne serait pas désarmé. Puis, ils prétendent garder leur République; ils l'ont escamotée, ils veulent que la France la leur laisse et, pour ce but prochain, ils affectent plus que jamais, non seulement de ne pas désespérer de la République, mais de la considérer comme existante, comme durable et devant survivre à tous les désastres. C'est pourquoi ils ont mis en relief, dans leur
proclamation, le mot de République, affirmant avec l'impudence des avocats qui osent tout affirmer ou nier en face, malgré l'évidence, que c'est pour la République que Paris a souffert, et que « la République profite?^ de ces souffrances ». Ils protestent ainsi de leur volonté de garder la République, ils intéressent tous les républicains à les soutenir et, comme les républicains les plus déterminés sont ceux des hauts faubourgs, ils les gardent à leur disposition, et ils leur conservent leurs armes. On laisse les armes à la garde nationale, pour les conserver à Belleville, et on les laisse à Belleville, pour conserver la République. La population calme est effrayée de la perspective de désordre qui lui est ouverte par cette clause de l'armistice; elle redoute la guerre civile, et cette guerre serait terrible, parce que la question de la République serait posée, et que les républicains de tous les quartiers de Paris seraient, ce jourlà, avec Belleville et la Villette. En attendant? l'émeute ne paraît pas, mais gronde de loin, et oblige à continuer les précautions les plus sévères : l'Hôtel de Ville est gardé plus que jamais, des sentinelles sont placées aux embouchures des ponts par lesquels on arrive à la place. Les groupes, très nombreux, ne sont pas encore menaçants, mais pourraient vite le devenir; les prétextes ne manqueront
pas : il y a toujours celui de la capitulation; hier au soir et toute la nuit, le faubourg Saint-Antoine a été en fermentation; des compagnies de la garde nationale s'étaient réunies en armes, et voulaient sortir, pour prêter main-forte aux marins qui, disaient-ils, « refusaient de rendre tes forts ». On a battu la générale, le tocsin a sonné. Ce matin à 8 heures, ils étaient encore réunis et fort excités ; un mot suffirait pour enflammer ces esprits émus. Il est probable que le gouvernement n'ose pas avouer toutes les conditions de la capitulation, de peur de hâter l'explosion.
29. — Hier soir, les groupes ont été très nombreux et tumultueux; les rassemblements du boulevard Montmartre, particulièrement, étaient si compacts, que la circulation était interdite; ils envahissaient les trottoirs et la chaussée, et les omnibus étaient obligés de faire de longs détours. Dans ces groupes, sortes de clubs en plein vent, composés chacun de 150 à 200 personnes, et où péroraient des orateurs, l'opinion dominante était très hostile au gouvernement : on attaquait violemment tous ses membres, sans exception, et l'on déclarait qu'on n'en voulait plus à aucun titre, même comme représentants à la prochaine Assemblée. Il y avait là beaucoup de partisans de la Commune, et il faut recon-
naître que nombre de personnes qui, auparavant, s'en séparaient, avouaient, à cette heure, que peut-être la Commune, avec son énergie, eût réussi à faire ce que n'avait pas même tenté ce gouvernement d'avocats.
D'autres groupes continuaient à demander avec emportement la sortie en masse. Il y aurait un moyen bien simple de faire cesser ces clameurs et ces attroupements, qui menacent Tordre et peuvent devenir dangereux : que le gouvernement fasse cette annonce : « La nuit prochaine, sortie générale, la réunion de la garde nationale est sur la place de la Concorde, à minuit, et, de là, on marchera sur les lignes ennemies ; on ne prendra que des volontaires. » A minuit, les généraux pourraient se rendre sur la place de la Concorde, ils ne seraient pas gênés par la foule de ces volontaires enragés ! Mais ces hommes qui ont été si lourds depuis cinq mois, sont incapables même de ce petit trait d'esprit!
La journée du Dimanche n'a pas manqué, comme d'habitude,, de nous apporter de fatales nouvelles ; quoique prévue, attendue, annoncée, celle d'aujourd'hui n'en a pas moins été douloureuse : c'est la nouvelle officielle de la capitulation. Comme d'habitude aussi, le gouvernement nous l'a présentée, non franchement nettement, sous son vrai nom, mais sous un nom emprunté ; Convention. Mais
quel que fût le voile, nul ne s'est mépris sur ce qu'il recouvre ; c'est une capitulation dans toute la force du mot : l'armée est prisonnière de guerre, les armes sont livrées, nos forts occupés par l'ennemi. L'ennemi, il est vrai, n'entre pas dans Paris, pendant l'armistice, mais c'est moins par considération pour nous que par égard pour lui-même, afin d'éviter des conflits qu'on ne pourrait empêcher. La honte, la défaite, l'humiliation sont donc complètes! Paris, aujourd'hui, a présenté le spectacle nouveau et navrant de troupes et de soldats rentrant par bandes ou isolés, et la plupart déjà désarmés, de cavaliers ramenant des chevaux auxquels n'était plus suspendu le mousqueton, de chariots et de voitures du train des équipages qui sonnaient le vide. La population, sortie en grand nombre, regardait passer, triste et en silence, ces soldats harassés et aux vêtements sordides ; les marins seuls ont excité une émotion qui n'a pu se contenir: sur le boulevard, une troupe de ces vaillants, solides et fidèles soldats ayant défilé d'un pas ferme, la tête haute, muets, un cri a éclaté : Vive la Marine! les chapeaux se sont agités en l'air ; on saluait les braves et habiles défenseurs de nos forts, les héroïques assaillants des batteries ennemies. La vue de ces témoins de notre complet désastre a contribué à calmer l'effervescence
des esprits : les groupes, peu nombreux, étaient paisibles et inoffensifs ; on commentait et on récriminait moins. L'excitation reprendra dans quelques jours, à l'occasion des élections.
30. — Aujourd'hui, il fait froid, la neige tombe abondante, et couvre la terre ; des ténèbres interceptent la lumière, ces ténèbres blanches, froides, humides, pénétrantes, qui glacent le corps et assombrissent l'âme. C'est un vrai jour de capitulation ; les rues sont pleines de soldats de tous les corps, sans armes. Jamais Paris ne fut plus triste : on n'entend aucun bruit; les voitures rares roulent doucement et sans écho sur la neige ; peu de groupes ; les passants se pressent, se hâtent, àce qu'il semble, plus que d'ordinaire; on ne s'aborde pas, on ne se parle pas : la ville paraît muette.
Il faut bien le dire, cette tristesse n'a pas été universelle ; tous n'ont pas gardé cette attitude noble et digne d'une cité châtiée et qui réfléchit au châtiment, Hier soir, il y a eu des concerts, des spectacles;\es cafés des boulevards étaient pleins, et l'on y distinguait nombre d'officiers et de dames. Des soldats ivres erraient dans les rues, et nous entendions leurs chants sous nos fenêtres. Des soldats, passe ! la plupart ont l'intelligence à
peine dégrossie; mais on n'a pas eu l'idée de fermer les théâtres, de défendre les spectacles, le jour où était annoncée à Paris la capitulation de son armée, la captivité de ses soldats, la reddition de ses forts, la remise de ses armes! Pour la mort d'un acteur célèbre , inconnu demain, les théâtres font relâche ; pour le désastre suprême, qui termine cinq mois de désastres horribles, on n'a pas songé à imposer ce deuil public, à couvrir d'un crêpe le drapeau de nos monuments, à interdire à des histrions d'insulter à la douleur publique, en appelant devant leurs tréteaux un indigne auditoire, pour le distraire et exciter sa stupide gaîté par leurs lazzis! 11 est, dans Paris, un monde qui a assisté à la révolte de la Courtille, le 4 septembre, sans penser, sans réfléchir, et qui assiste à la capitulation de la valeureuse armée de Paris, sans en sentir l'humiliation et l'amertume !
Le peuple, d'autre part> se donne un autre amusement : il pille ! Déjà, depuis plusieurs jours, on parlait de magasins un peu dévalisés, avant hier, on annonçait que la Halle avait été témoin de scènes regrettables, que la foule avait fait main-basse sur quantité de provisions, dévasté et enlevé les denrées de plusieurs marchandes, et les journaux commençaient à s'en scandaliser, adjuraient même le Préfet de police d'aviser à l'avenir. Gens
naïfs qui croient encore à la police en temps de révolution, d'une révolution qu'ils ont faite ! Maintenant le pillage est plus hardi et plus franc : il se fait ouvertement, en pleine rue, devant tout le monde; on prend ce qui passe, ce qui se trouve là ; peu importe, tout est bon! Ainsi, hier, à quatre heures, rue de Rivoli, vis-à-vis le passage de l'Orme, un homme traînait un tonneau sur une charrette. Malheureusement, ce tonneau n'était pas couvert, quelqu'un y jette les yeux, c'était un tonneau de beurre; il le dit à un passant, ils s'approchent, on les suit, on s'attroupe, en un clin d'œil, il y a 200 personnes autour de la voiture : « C'est du beurre! » ma foi, on n'en a fait ni une ni deux, on s'est rué sur le tonneau , chacun s'y est mis, chacun a tendu la main, plongé le bras, griffé une parcelle; un homme en uniforme, c'était un franc-tireur, gens entendus à la maraude, a monté sur la charrette, et s'est élancé d'une telle force, j'ignore comment, sur le tonneau, qu'il est entré dedans ; il y disparaissait presque tout entier; on l'en a tiré tout gluant, jauni, peint, humecté, — envié! Il pouvaits'en aller avec ce qui tenait à ses habits, à sa figure et à ses mains, c'était assez ! Quand le tonneau a été vide, et ce fut vite fait, le public, les femmes surtout, ne lâchèrent pas prise ; elles en arrachèrent les planches et les douves, en quel-
ques coups; tous tirant et de tous côtés, le tonneau fut dépecé : « Il y a encore dubeurreaprès, disaient-elles, puis nous brûlerons les douves, pour nous chauffer ! » L'autre public, le public non pillant, contemplait ce spectacle en riant: des gardiens de la paix s'arrêtèrent un instant, et voyant ce dont il s'agissait, reprirent silencieusement leur promenade; des gardes nationaux, du poste des Tuileries, examinaient avec la même philosophie cette application populaire de l'axiome de Proudhon : La prof priété, c'est le vol. Enfin, un officier sortit du poste, avec quelques hommes ; il n'était plus besoin de son intervention, la voiture était vide du tonneau et du beurre, il n'y avait même plus de foule ; tous rentraient chez eux; leur tâche était faite!
La journée est aussi belle que froide ; tout le monde est dehors. Les marins, les soldats, les mobiles , près de 150,000 hommes , rentrés dans l'enceinte, parcourent Paris dans tous les sens, remplissent les omnibus, errent et flânent à tous les étalages. C'est une animation, une foule, que nous n'avions pas vue depuis longtemps. Les industriels, les gens qui devinent et flairent l'occasion de gagner de l'argent, ont pressenti ce débordement de milliers d'hommes qui n'avaient pas vécu, depuis des mois, de la vie de Paris, et ils vont au-devant d'eux, les mains pleines
d'offres et de tentations. Dans les principales voies, tout le long du trottoir, sont étalées des marchandises que l'on débite, à grands cris, en appelant l'acheteur. Il est vrai que les objets que l'on y vend sont de mince valeur, et les chalands de petites gens : on dirait d'une foire, et d'une foire de village.
Mais, malgré cetteanimation, ce mouvement, cette circulation si active, ces cris, ces bruits de voix, l'aspect de cette foule, pour celui qui l'observe, est triste : ces soldats sont désarmés, beaucoup de gardes nationaux, par honte, ont laissé leur uniforme, qu'ils ne quittaient, pour ainsi dire, pas depuis cinq mois ; cette foule est sans gaîté, elle ne marche pas d'un pas allègre, elle se traîne ; on sent l'affaissement, l'humiliation, l'abattement, comme d'un homme qui relève de maladie, qui ne se possède pas entièrement, n'a pas conscience de ce qu'il peut et de ce qu'il vaut!
Préparatifs des élections. — Déchaînement général contre le gouvernement. — Résistance de M. Gambetta. — Les listes électorales. — Proclamation de l'Empereur. — Derniers actes du gouvernement delà Défense nationale. — Nouvel aspect de Paris. — M. Thiers, M. Jules Favre et M. de Bismarck. — Fin du procès du 31 octobre. — Meurtre d'un agent de police. — Menaces des Communistes.
1er février. — Les préoccupations générales sont tout aux élections; mais il se produit un singulier phénomène : on ne sait qui nommer; on est tellement découragé par les trahisons, les lâchetés, les vilenies, l'impuissance, l'impudence, l'effronterie, qui composent notre histoire depuis cinq mois, que Ton doute de tout; on craint tout, on n'espère en personne, on n'a foi en aucune parole, on n'attend rien de bon de qui que ce soit. Les partis tranchés, les Républicains, les Orléanistes, qui se sont cherchés et retrouvés, savent bien qui élire ; mais la masse modérée, calme, honnête, qui regarde faire les révolutions, et se laisse imposer ses gou-
vernements, est, jusqu'ici, dans un embarras absolu : elle attend, elle demande des propositions et des listes de noms, et elle en adoptera une, sans avoir de motifs vraiment sérieux de la préférer à une autre. Beaucoup même annoncent qu'ils ne voterout pas, ou ne donneront leur voix qu'à un petit nombre de candidats, ne se pouvant décider à voter pour des inconnus, figures couvertes d'un masque qui peut recouvrir un coquin.
2. — Nous assistons au commencement de la débâcle de ce gouvernement : il se détraque de toutes parts, il s'écoule par mille fissures, et chacun y aide, et chacun rit et applaudit à sa ruine. Sauf le Soir, journal à tout faire, il n'a pas un journal pour lui ; il les avait tous en débutant; pas un ne le défend, tous l'attaquent, il est appelé de tous les noms : son honneur, sa capacité, sont traités avec le même dédain, on se permet tout à sou égard, tant on est sûr qu'il ne peut rien ; on le considère comme n'existant plus ; on ne sait même pas s'il existe ; il paraît à peine, et l'on s'étonne presque qu'il ose encore parler. J'ai entendu des vieillards raconter dans quel discrédit était tombé le Directoire, quelques mois avant le retour de Bonaparte d'Egypte ; le mépris qu'on témoigne à ce gouvernement-ci me semble plus profond, plus général, plus écla-
tant; et ce mépris, sous lequel il croulait, le Directoire avait mis quatre ans à se l'attirer ; celui-ci, en quatre mois Ta gagné !
On ne leur ménage aucune humiliation, aucune récrimination, aucune insulte, aucune menace. Clubs et journaux sont d'accord ; on déclare qu'on ne veut plus d'eux, nulle part, et à aucun titre ; je me trompe, on veut qu'ils paraissent à l'Assemblée, mais comme accusés ! Le sentiment public , enfin , se reconnaît, et les reconnaît ; il leur reproche leur crime, il les appelle par leur nom, et exige qu'ils soient punis !
En face de ce déchaînement, l'attitude de ces hommes est significative : ils sont saisis par la main de la justice, ils sont perdus, ils le sentent et, comme des coupables, sûrs de leur condamnation, leur trouble, leurs inquiétudes et leur terreur éclatent dans leurs mouvements, leurs gestes, leurs paroles. L'un s'emporte et insulte ses juges : X Officiel, ce matin (cet Officiel, c'est Jules Favre) répondant à un journal, V Union, ne peut garder son sang-froid; il ne raisonne pas, il l'accable d'injures, il le traite de calomniatenr, de factieux, d'ennemi du bien public ! Un autre, Rochefort, perd complètement le sens : la fureur le bouleverse ; les yeux à fleur de peau, rouges de sang injecté, il estpris comme d'un accès de rage, il ne sait ce qu'il dit : les
bras en avant, il semble qu'il va se jeter sur vous, comme une hyène ; il brandit un couteau, il veut tuer, il ne demande qu'à tuer, il appelle à tuer : « Prim a imposé à l'Espagne un roi : il en a été puni par trois coups de poignard. Il faut nous en réjouir ! le jour où le même poignard viendra demander audience à ce roi, il faudra nous en réjouir davantage! J'ai appelé mon nouveau journal le Mot <T Ordre ; je ne me serais fait aucun scrupule de l'intituler le Régicide » (1er numéro du Mot d'Ordre, paru aujourd'hui). Un autre, Trochu, s'écrie qu'il ne veut plus rien être, ne pas être envoyé à l'Assemblée, que son rôle est fini (lettre à M. Dufaure). C'est ainsi qu'il entend la justice : il a trahi, il a été incapable, hypocrite, vantard, fanfaron, bavard, impuissant, sans plan, sans idées; avant la fin, il s'est éloigné du combat, et a déclaré à ses complices que le dénouement ne le regardait pas ; et, comblant la vilité de ses actes par cette lâcheté, il vient tranquillement aujourd'hui annoncer qu'il se retire, qu'il va jouir du repos et de la solitude dans une retraite paisible et recueillie, comme un bon bourgeois qui a fait fortune, ou comme Judas qui, si l'on en croit M. Renan, est allé finir ses jours limpides dans son champ d'Haceldama, le champ die sang! Par tous ses actes, après sa trahison, qui l'a allié à la bande dont il est
294 JOURNAL DE FJDUS
devenu le capitaine, il nous a jeté dans d'ineffables désastres et, quand, lui nous poussant, nous avons roulé dans l'abîme, il regarde, du bord, et dit : « C'est fini ! je n'ai plus rien à faire ! Je m'en vais ! » Vraiment, cela est trop facile ! Cette nation n'a-t-elle donc plus de sang, qu'elle ne se lève pas, et ne lui crie pas, indignée : « Reste là, misérable, jusqu'à ce que tu sois jugé, condamné et publiquement flétri ! »
Les élections, sont l'objet de l'attention générale : le gouvernement en a compliqué les difficultés, en imposant le scrutin de liste. Paris à 43 députés à élire et, à part les partis violents, embrigadés, la plupart des électeurs sont dans l'indécision et l'ignorance: Qui nommer? On ne connaît pas ceux qui se présentent, ou on les connaît trop. Les plus indignes, les plus absolus dans la démocratie seront sans doute nommés à une grande majorité : la jeunesse, le peuple, se réuniront pour élire M. Rochefort et M. Delescluze, M. V. Hugo et Louis Blanc le Sophiste, en y joignant peut-être ces hommes hybrides, pâles, atones, qui sont de tous les régimes et qui s'arrangent pour être bien avec tout le monde, les Dufaure, les Laboulaye. Et quelle assemblée, avec de tels hommes! quels désordres ! quels tumultes ! quelles concessions ! quelles humiliations ! quelles violences !
quelles violations et quel abandon de tout droit, de toute justice et de toute conscience! Nous n'avons qu'un espoir : que la province aura gardé encore un peu de ce sens du juste que Paris semble avoir perdu.
Le désarroi général n'empêche pas la Commission de l'Hôtel de Ville de se réunir, mais, circonstance inattendue, en une singulière minorité, et avec un effectif particulier : les hommes, depuis deux séances, ont disparu; les femmes seules sont demeurées inébranlables : l'avenir de la France leur est confié; il ne faut pas qu'elles abandonnent leur poste. La séance de mardi s'était passée en conversations politiques; on s'était séparé, sans même toucher à la grande question. Celle d'hier a été un instant occupée par un rapport de Mme Coignet, que l'auditoire distrait n'a pas écouté; puis, ces dames se sont mises tout de suite à la politique, et là, comme partout, a éclaté une opposition acerbe, acharnée contre le gouvernement qui tombe : les récriminations ont été vives, et sur tous les points. M. Gambetta n'a pas été plus épargné que ses collègues de Paris ; on leur a refusé toutes les capacités et tous les mérites, on les a découronnés de toutes leurs gloires, on a déclaré que c'est par eux que la République était perdue. Mais il se trouvait là un membre du
gouvernement, la moitié du moins, Mmc Jules Simon, qui, le prenant de haut, et du même air que M. Guizot, quand il fustigeait la Chambre de Louis-Philippe, a appris à ces dames que leurs reproches ne pouvaient avoir aucune valeur, vu que ceux qui se les permettaient, n'avaient point passé par les affaires, que la critique était aisée à l'Opposition, mais que ceux-là seuls connaissaient les difficultés et la raison des choses, qui avaient tenu en main le pouvoir ! Et Gavarni a peint les Enfants terribles ! Que n'a-t-il peint les Femmes terribles qui, si candidement, dénoncent le poulet crevé de leur piteux époux î
Le gouvernement a bien voulu nous communiquer les nouvelles qu'il a reçues de nos armées: cette pièce, qu'il intitule Déclaration, et rédigée par M. Jules Favre, dont on reconnaît aisément le style incorrect, pleurard, pédant, vantard, banal et niais, nous apprend officiellement les épouvantables et complets désastres des armées de Faidherbe et de Bourbaki. L'armée de Bourbaki est absolument anéantie, puisque, tournée, battue, près d'être faite prisonnière, elle s'est réfugiée en Suisse. Ainsi a été surpassé partout, sous la République, le désastre de Sedan, tant reproché à l'Empire. A Sedan, c'était une armée de
80,000 hommes, sans pain, sans munitions, après trois jours de combat, cernée par 250, 000, qui était contrainte de poser les armes. On a vu de bien autres chiffres à Metz, à l'armée de Chanzy, à celle de Bourbaki, à Paris ! Et je ne doute pas que, partout, les soldats Français n'aient été aussi braves, aussi dignes de leur passé qu'à Sedan, et je ne ferai porter sur aucun de ces généraux le blâme d'une reddition nécessaire et douloureuse. Mais ce n'est pas ainsi qu'en juge la Révolution, et l'Empereur seul, à ses yeux, est coupable, parce qu'il est l'Empereur, c'est-à-dire, l'autorité, le contraire de la Révolution.
M. J. Favre, selon son habitude, fait de grandes phrases gémissantes; mais, préoccupé sans doute de l'effet qu'il prétendait produire, il a mal corrigé ses épreuves, et il est resté, dans la déclaration, des fautes d'impression qui font sourire : ainsi, on trouve à deux reprises, un mot qui ne peut être celui qu'il a eu l'intention d'écrire : « Le sentiment seul du devoir nous soutient... Nous nous sentons soutenus par la pensée d'avoir fait notre devoir. » Il y a évidemment erreur duprote, c'est intérêt qu'il faut lire : «Le sentiment seul de notre intérêt nous soutient, etc. » Après l'aveu de la défaite de Bourbaki, il ajoute : « Le malheur nous accable partout. » Malheur signifie, ici, fortune, hasard, et le rédacteur sait fort bien
qu'il n'y a eu ni fortune, ni hasard; le mot qu'il avait employé, personne ne s'y trompera, est orgueil; il avait écrit: « Notre orgueil nous a perdus partout. » De même, au lieu de ces mots: «Dans ce naufrage où s'engloutissent tant de nobles espérances, tant de généreuses illusions », un erratum, que tout le monde fait, permet de rétablir la phrase primitive : « Dans ce naufrage, où s'engloutissent tant Vignobles ambitions, tant de mensonges, etc. » Elle se comprend ainsi tout de suite. Enfin, un adverbe oublié rend tout à fait inintelligible cette phrase : « Nous n'avons cédé que lorsqu'il eût été à la fois inutile et criminel de tenir encore. » Il manque à cette phrase le petit mot pas, et elle était certainement formulée en ces termes: « Nous n avons pas cédé, lorsqu'il était à la fois inutile et criminel de tenir encore. » Le sens en est dès lors, très clair; et M. J. Favre nous donne la preuve que telle était sa pensée, puisque, quelques lignes plus haut, il nous révèle qu'il avait reçu, le 16 janvier, une dépêche de Bordeaux, où on lui disait: «Nous ne pouvons plus nous faire (ï illusions ; la capitulation de Paris est inévitable. Nous ne pouvons plus aller à temps à votre secours. Nos armées ont été repoussées sur tous les points. Paris ne peut plus être sauvé par nous. » Or, le gouvernement de M. J. Favre n'a commencé les négociations que le 23, huit jours
après et, dans l'intervalle, il a fait cette fameuse sortie du 19, dont pas un général n'attendait le moindre succès, et qui a couché tant d'hommes par terre, cette attaque de Buzenval, aussi stérile que sanglante et, comme l'a écrit M. J. Favre, à la fois inutile et criminelle! La rectification vient naturellement sur les lèvres, et l'on s'écrie : M. J. Favre dit vrai, on ne peut s'exprimer et se juger plus justement! Du reste, le mot de République n est pas prononcé dans la déclaration, soit que M. de Bismarck l'ait exigé, soit qu'en vue des élections, on ait craint d'effaroucher les électeurs monarchiques.
5. — Aujourd'hui, nous avons reçu la nouvelle d'une rupture dans le gouvernement, quj va peut-être amener la guerre civile. Nos malheurs n'étaient pas finis; un des plus grands, le plus grand qui puisse être infligea un peuple, nous sera-t-il encore réservé? Toujours le dimanche! Reprenons, en quelques mots, cette détestable histoire, si remplie en un si petit nombre d'heures. Hier, le journal de M. Rochefort, le Mot d'Ordre, avait publié une proclamation et un décret de M. Gambetta, l'un et l'autre si insensés et si inattendus, que la plus grande partie du public, des journaux même, ont hésité à croire à l'authenticité de ces pièces. Mais on n'imite pas ainsi le style,
300 JOURNAL DE FTDUS
l'accent du tribun qui les avait dictées ; cet accent était sincère. M. Gambetta s'indignait de la capitulation de Paris, se plaignait qu'on ne l'eût pas consulté, qu'on n'eût pas attendu sa décision, et faisait pressentir qu'il ne consentirait pas à sanctionner cette honte par son approbation. Bien, plus, il invitait la nation à ne considérer l'armistice que comme un moyen de rassembler ses forces éparses, d'organiser, de former, d'exercer de nouvelles troupes, pour reprendre la lutte, indéfiniment, et sans merci. Enfin, passant à un autre ordre d'idées, et prévoyant, témoignage officiel de la situation des esprits en province, que beaucoup de députés seraient choisis parmi les anciens serviteurs, fonctionnaires et défenseurs de l'Empire, il décrétait que les élections de ces députés seraient nulles, et qu'il était interdit aux électeurs de porter sur eux leurs votes. On doutait de l'authenticité de ces actes dans le public, mais le gouvernement, lui, n'en doutait pas, car ils lui avaient été signifiés depuis deux jours. M. de Bismarck les connaissait également et, en comprenant tout de suite les conséquences, avait informé le gouvernement de Paris qu'il dénoncerait l'armistice, et aussitôt recommencerait la guerre, si ce gouvernement ne désavouait celui de Bordeaux. Il a bien fallu se décider : poussépar la Prusse, interrogé par l'opinion publique, il a parlé ce
matin et fait ce qu'exigait la Prusse, et ce que lui dictait en même temps, d'ailleurs, le sentiment de sa propre conservation. Dans une proclamation publiée par le Journal officiel et affichée partout, il a condamné M. Gambetta et annulé son décret.
Ce n'est pas tout, pourtant, et les événements se poussent avec une rapidité qui empêche de se reposer un instant: le gouvernement, déjà, il nous l'apprend, par une note, avait signifié ses intentions à M. Gambetta, et envoyé M. J. Simon à Bordeaux, pour les faire exécuter. Il ignore, prétend-il, « quelle a été la décision de M. Gambetta ; » mais il ne dit pas vrai, car il nous annonce, immédiatement après, que trois de ses membres, MM. Pelletan, Garnier-Pagès et Arago, sont partis pour Bordeaux, « afin de faire respecter sa volonté et d'étouffer tout germe de discorde ». Ainsi, le gouvernement le constate lui-même, la discorde a éclaté, la scission est faite: nous avons un gouvernement à Paris, qui pense, qui veut, qui agit tout à fait différemment du gouvernenement de Bordeaux. Et voici comment ces gouvernements sont composés : sept membres à Bordeaux, dont un seul compte, et quatre ici, dont un seul est regardé comme quelqu'un, les autres étant annulés, le général Trochu, noyé sous 60 pieds d'eau et déjà verdi,
M. Ferry, honni, détesté, conspué, méprisé de tous, M. Picard, considéré comme peu sérieux, un plaisant, un loustic parlementaire, qui, depuis longtemps, voudrait bien s'en aller. Restent M. J. Favre et M. Gambetta ; mais M. J. Favre est sous la double pression de l'opinion publique devenue sévère, et de M. de Bismarck. Il n'a qu'une vague République à offrir, et il est impuissant à faire quoique ce soit. M. Gambetta, au contraire, a toutes les apparences qui peuvent séduire les esprits ardents et mobiles du Midi. On affirme qu'il a appelé à lui les volontaires et tirailleurs Lyonnais, qu'il va convoquer aussi les bandes de Marseille et de Toulouse, et les Palikares de Garibaldi, gens de toute nation, disposés à continuer une lutte, dont ils vivent.
Cet avocat est un produit de l'éducation païenne des collèges : il se croit un grand homme de Plutarque, il prétend jouer le rôle de Sertorius, comme Sertorius continuer la résistance, quand personne ne résiste plus, et il s'écrie tragiquement, cette forfanterie réussit dans le Midi :
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis !
6. — Paris, comme aux élections précédentes, est couvert d'affiches de toutes les couleurs, avec cette différence qu'il yen a dix fois davantage. Le spectacle est instructif : le
FÉVRTER 303
peuple Parisien ressemble vraiment à un homme qui, ayant reçu un coup à la tête, fait toutes sortes d'actes sans réfléchir, sans suite, par caprice, par mouvements saccadés, se jetant ici et là, s'accrochant à tout ce qui lui tombe sous la main. Et ce n'est pas une seule classe de la société; tous les partis sont également frappés de démence : les radicaux démocrates portent Garibaldi, quoique Garibaldi soit Italien, et préfère demeurer Italien, et être membre du parlement Italien ; les catholiques libéraux se disent républicains, et inscrivent sur leur liste MM. Victor Hugo etl'anti-Catholique Quinet ; les bourgeois croient à des socialistes, à M. Louis Blanc le Sophiste. Il en est qui pensent tout sauver, en élisant ceux qu'ils appellent des hommes pratiques, des directeurs d'usines, des chefs d'ateliers, des directeurs de compagnies industrielles, financières, de chemins de fer. Quelques-uns ont foi aux généraux et aux amiraux, aux généraux, qui n'ont pas fait grand'chose, aux amiraux, qui seront probablement plus dévoyés sur le sol politique que sur terre; mais on voit en eux des hommes de commandement, qui savent maintenir leurs soldats, et sauraient, sans doute se tenir fermes eux-mêmes. D'autres invoquent le duc d'Aumale et prétendent le nommer député, pourquoi? Par un vague espoir : il sera président, il fera un coup d'Etat,
comme l'Empereur, au 2 décembre, oubliant que ce qu'on a fait une première fois, il ne le faut pas tenter une seconde. Dans ce tohubohu, tout le monde s'offre : « Il s'agit de vous sauver! Voulez-vous de moi? Je suis prêt! prenez moi! » Les pasteurs Protestants sont en nombre, surtout ceux qui protestent contre l'église Protestante établie, MM. Coquerel, Martin-Paschoud, de Pressensé. Jusqu'ici, pas de prêtres, dans cette candidature générale. 11 y a de tout, des ambitieux et des honnêtes gens, des intrigants et des hommes capables, des savants et des ignorants, des fous, et même des sages! Les étrangers, qui voient s'agiter cette multitude, et qui la jugent avec désintéressement, ne doivent pas hésiter sur la fin qui lui est réservée : le chaos, puis le despotisme.
Les gens modérés sont tristes, mornes, ne savent qui choisir, et songent à s'abstenir ; il y a, pourtant, dans ce mouvement troublé, où sont mêlées toutes les passions, deux signes très marqués : 1° le mépris des parleurs : Pas d'avocats !!! dit une affiche répandue à des milliers d'exemplaires, et à laquelle tout le monde applaudit. Pas un membre du gouvernement ! ajoute-t-on (il en passera peutêtre un ou deux, MM. J. Favre et Picard-* par un reste d'infatuation) ; 2° un instinctif
besoin de repos, d'ordre, d'autorité, de décision, de franchise et de stabilité.
Jamais le pain n'a été aussi noir, aussi laid, mauvais, dégoûtant et malsain, que depuis huit jours : aux substances que j'ai déjà indiquées, on ajoute de l'amidon, de la graine de lin, de la paille, etc. ; beaucoup de personnes en sont malades. Ce n'est pas qu'il n'y ait déjà beaucoup de farines, mais, afin d'écouler ce qui restait, on mêle les nouvelles farines qui arrivent avec les anciennes, et l'on complète cette affreuse mixtion par les substances malfaisantes dont on nous nourrit depuis un mois, sous prétexte de pain. Quelques-unes de ces substances attaquent les intestins, d'autres la gorge ; la paille s'arrête dans le gosier et cause des maux inattendus ; on entend une quantité de gens tousser, non parce qu'ils ont une bronchite, mais parce qu'elles ont tout simplement mangé du pain du gouvernement : « L'administration est si mauvaise, me disait M. Desprez, secrétaire de la mairie du VIe arrondissement, qu'elle ne sait même pas tirer parti de ce qu'elle a! Paris devrait avoir du pain blanc depuis quatre jours, et dans quatre jours il n'en aura peutêtre pas encore ! »