Les femmes voient dans la vie de
petits détails, qui sont comme les points vifs de lumière dans un tableau, ils l'éclairent et en rendent les objets saillants et presque saisissables. Certainement, me dit une dame (les femmes entrent et sortent de Paris comme il leur plaît), Paris est désert, je n'ai pas rencontré dix personnes, lundi, de l'entrée du faubourg- Saint-Honoré à la rue de Penthièvre (qui s'appelle aujourd'hui rue Garibaldï) ; le silence est presque absolu dans les quartiers naguère les plus peuplés et les plus brillants. Mais le boulevard et les Champs-Elysées sont animés ; aux boulevards, s'est concentrée la vie, le mouvement : tous ceux qui veulent apprendre des nouvelles, se rencontrer, s'y donnent rendez-vous ; là, il y a encore foule, on y assiste au passage des bataillons de marche se rendant aux avant-postes. La plupart des magasins y sont ouverts; seulement, ces boutiques présentent une particularité : toutes les vitres des devantures sont couvertes de bandes de papier, en long, en carré, en losange, afin de neutraliser l'effet de l'explosion des gros canons de Montmartre et des remparts. Il en est de même des magasins de la Chaussée-d'Antin, du faubourg Saint-Honoré et du quartier de la Bourse. Autre transformation : on ne rencontre plus de prêtres en soutane, tous ceux qui sont restés sont habillés en laïcs et ont laissé croître leur
barbe ; dans les églises encore réservées au culte, on voit un prêtre, avec une grande barbe, dire la messe; l'office fini, il quitte ses habits sacerdotaux, et revêt une redingote. Enfin, et en dernier résultat, la physionomie de Paris est triste, mais l'intérieur de la ville sans trouble; on y entend peu le canon, on ignore, le plus souvent, ce qui se fait ; beaucoup de gens vivent comme par le passé, on les dirait habitués à cet état anormal, plongés comme dans un demi -sommeil, indifférents à tout, même à l'absence de tout espoir, de toute attente, de toute pensée ; l'homme, à de certains moments, se matérialise; il devient comme une brute, qui boit, mange, va, vient, dort, ignoble châtiment dont Dieu le marque ; c'est l'histoire de Nabuchodonosor, elle est de tous les temps. »
16 et 17. — Les misérables, qui tiennent Paris, avaient, depuis plusieurs jours, décrété la démolition de la colonne de la place Yendôme, cette colonne, au pied de laquelle venaient, chaque année, défiler, se reconnaître et se rappeler leurs souffrances et leur gloire, les vieux soldats de Napoléon, derniers débris de la Grande Armée, acteurs et témoins des triomphes de l'ère Impériale. 0 attentat à l'honneur, aux souvenirs, au dévouement, à tous les héroïques sentiments qui avaient
ému et enflammé les courages ! Attentat plus abominable que le meurtre d'un homme! car la mort d'un homme n'est qu'un crime isolé, et, ici, c'est un crime contre la France entière, le reniement de notre histoire, l'insulte à nos soldats, à leur valeur, à leur héroïsme, la répudiation du passé de la France, de sa grandeur et de sa suprématie. Voilà ce que signifie cet acte de la Commune :
il n'est pas seulement inspiré par la haine de l'Empire; c'est à la fois un acte antinational et une manifestation contre le génie et contre Dieu! Voilàpourquoi ils y attachaient tant d'importance, pourquoi ils l'ont voté avec tant d'ardeur et de fureur; pourquoi, sous le feu des canons, et à la veille d'être forcés dans leurs remparts, ils en ont ordonné et pressé l'exécution ! Rien ne pouvait satisfaire davantage leur orgueil : en détruisant ce monument, ils frappaient l'image d'une des idées fondamentales de la société, contre laquelle ils sont levés, la Patrie!
18. — M*** m'écrit, au sujet de la Colonne, ces lignes énergiques : « Si M. Thiers était un autre homme, il formerait, une fois Paris pris, une compagnie de chiourme de tous les prisonniers de la Commune, Rochefort et Courbet en tête, et les forcerait à redresser la colonne, puis, à démolir celle de Juillet; la France applaudirait! »
19. — Il semble que nous approchons du terme de cette affreuse guerre civile et du deuxième siège de Paris. Plusieurs symptômes le font croire : les dispositions morales de Paris, la situation des troupes de "Versailles, et les mouvements des Prussiens; Tune de ces trois causes, au moins, va prochainement amener le dénouement.
L'exaltation de la plèbe est à un degré qui ne saurait être surpassé : « "Vous n'avez rien vu, pendant le siège, me dit M***, récemment sorti de Paris, qui se puisse comparer avec l'aspect des bataillons de marche de certains quartiers, dans les derniers jours de la Commune. C'est à Montmartre qu'il faut aller, au moment de leur départpour les avant-postes : dans les rues s'agite une tourbe d'hommes en armes presque tous ivres, d'enfants impudents, de femmes effrénées ; sur les places, dans les carrefours, des tonneaux de vin qu'on ne s'est pas donné la peine de percer, qu'on a défoncés à coups de hache, et où puisent sans relâche les gardes nationaux; uti va-etvient désordonné, une populace grouillante, et, dominant les cris et les chants, un tintamarre assourdissant de trompettes et de tambours. Après des roulements répétés et des appels réitérés des chefs qui courent ça et là, les rangs se forment et les bataillons s'ébranlent pour défiler. En avant, les tambours, des
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gamins, des enfants de douze à quatorze ans, quelques-uns même plus jeunes, battant la charge à tour de bras, avec le même aplomb, du reste, que les vétérans, car cette science du tambour s'apprend vite, l'air hardi, glorieux de remplir un rôle d'hommes, et fiers de ce qu'on leur fait faire, sans qu'ils le comprennent; à la suite, les compagnies en rangs déjà déformés, hommes, femmes et adolescents mêlés : les hommes tibutant, les uns le fusil en bandoulière, les autres sur l'épaule, d'autres le faisant porter parleurs femmes qui leur donnent le bras ; les femmes, presque aussi avinées; des enfants, armés et équipés comme les hommes, le sac sur le dos, se redressant et se cambrant de temps en temps sous ce poids qui les accable ; toute cette cohue s'avance, dévale et roule le long des rues en pente du faubourg1, avec des cris, des sifflements, des ris, chantant en chœur qui détonne, la Marseillaise, le Chant du départ et le Ça ira. Au détour d'une rue, devant un marchand de vins, une compagnie s'arrête d'instinct; le capitaine entre le premier, suivi de ses hommes ; on boit, on s'appelle, on boit encore; enfin, la colonne se remet en marche, plus agitée, plus bruyante, plus chantante, plus hurlante, plus excitée, plus disloquée.
Les bataillons défilent ainsi, tous semblables
par le désordre ; il n'y a pas que des régiments d'hommes, voici un bataillon de femmes, mais qui reconnaîtrait des femmes?
Elles ont tout de l'équipement des hommes, le pantalon, la vareuse, les guêtres aux jambes, le sac sur le dos avec la couverture et les vivres, la cartouchière et les piquets de tente, la gamelle et les bidons. Le képi sur la tête, les cheveux courts, le sabre au côté, le fusil sur l'épaule, elles marchent d'un pas ferme, le menton levé, audacieuses, la physionomie impassible; pauvres malheureuses, de qui la raison s'est envolée, inconscientes de ce qu'elles font, ayant oublié, ne connaissant plus leur propre nature, se pavanant et s'honorant de ce qui les déshonore.
« Puis, à la queue de chaque bataillon, les chariots d'approvisionnements , de toutes formes et de tous noms, camions, voitures de déménagement, haquets de marchands de bière, etc., où sont empilés les bagages et les vivres, et, parmi les jambons, les morceaux de lard, les cervelas et les quartauts de vin, des hommes, des femmes, des enfants couchés, jetés, assis, étendus, entassés pêlemêle; on voit des faces empourprées accotées à des quartiers de viande, des souliers passant entre des rangées de pain, des enfants à demi engloutis dans un amas de victuailles, inextricable fouillis de bras qui s'agitent, de
jambes pendantes, de têtes échevelées, d'uniformes délabrés, de jupes souillées, d'armes entassées et de chairs saignantes ; charrois d'êtres vivants, que le spectateur regarde passer avec stupeur, comme des animaux qu'on emmène, qu'il ne reconnaît des hommes qu'à leurs chants et à leurs frénétiques clameurs, et qui, abrutis, vont, sans pensée, sans sentiment, sans remords et sans conscience, Français se battre contre des Français.
«Etce sont là encorelesbataillons réguliers, ceux de Montmartre, de la Chapelle, de Belleville, de la Villette, les hommes des faubourgs animés d'un fanatisme aveugle, et qui s'imaginent combattre pour une idée. Mais il y en a d'autres, les bataillons en majorité composés de bandits sortis des prisons et des bagnes, et que la Commune a élargis et armés, lorsqu'elle a vu, par la mort, par lassitude et découragement, diminuer le nombre de ses soldats. Tel bataillon, en effet, qui, au début de la Commune, défilait au nombre de 700 à 800 hommes, n'en rassemble plus que 50 ou 00. Ceux-ci, incorporés sous des noms de fantaisie, Volontaires de la Commune, Lascars, Vengeurs de Flourens, etc., mêlés aux faux marins, aux garibaldiens à chemise rouge et à feutre mou orné de plumes de coq, débraillés, la vareuse ouverte qui laisse voir des poitrines velues et tatouées, hâves, la figure
sillonnée, couturée des rides, des excroissances et des verrues de tous les vices, de toutes les débauches et de tous les crimes, on ne peut s'y tromper : ce ne sont pas des soldats, ce sont de vrais brigands ; ils en ont l'allure impudente, la tenue ignoble, la physionomie basse, le cynisme, la brutalité. Toutes les passions viles et cupides sont marquées sur leurs traits tirés, leurs lèvres contractées, dans leurs regards féroces ; ils font frissonner, car on les sent capables de tout; et ils le sont réellement, de piller, d'incendier, d'assassiner, même de se battre; car, jetés hors de la société, ils n'ont d'espoir que dans la persistance de cet état qui donne place à leur scélératesse; s'ils doivent tomber, en mourant ils tueront, ils verront, dans leur agonie, autour d'eux, les ruines qu'ils auront faites, les décombres, l'effondrement de cette société dont ils sont à jamais bannis.
« Ces bataillons, cette cohue, arrivent ainsi aux avant-postes, aux forts et dans les tranchées,oùleur assignent leur place des officiers aussi ignorants, aussi désordonnés que les soldats, et le tiraillement des chassepots commence. Tant qu'ils sont protégés par l'artillerie et que l'ennemi est loin, ils tiennent derrière leurs retranchements, faisant un feu continu, n'épargnant pas les munitions, excités d'ailleurs par une ivresse ininterrompue
de vin et d'eau-de-vie qui leur trouble la tête et leur ôte la prévoyance du danger, la connaissance même de ce qui se passe. Mais, lorsque tout à coup les troupes, s'élançant, les assaillent face à face, enlèvent les retranchements et les débordent, alors tout se débande, tout fuit, la plaine se couvre d'hommes éparpillés qui courent à toutes jambes, jetant leurs fusils et leurs sacs, perdant leurs képis; les blessés tombent et se tordent sur le sol; les valides, semblables à des troupes de bœufs que chasse devant lui la lance du pasteur au galop, par bandes accourent aux portes et s'y précipitent, pressés, se poussant, tombant l'un sur l'autre, les vêtements déchirés, maculés, les traits bouleversés, les yeux injectés de sang, haletants, terrifiés, épuisés.
« Les pertes sont énormes : les premiers jours du siège, on avait rapporté les morts dans la ville; mais la Commune comprit bientôt quelle impression devaient causer ces convois répétés, ces longues files de cercueils conduits au cimetière, parmi la foule qui les comptait. Elle annonçait, chaque jour, de nouveaux succès; il ne fallait pas qu'ils fussent discutés ou démentis par tant de morts ; on résolut, dès lors, de dissimuler les pertes, en cachant les morts. Excepté les chefs que l'on rapportait, et à qui l'on faisait des funérailles éclatantes, que l'on traînait par la ville
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sur des chars décorés de drapeaux rouges, il fut arrêté qu'on ne rendrait plus à leurs familles les simples gardes tués, qu'on ne ramènerait même pas leur corps dans l'intérieur de Paris. Les casemates des remparts étaient voisines des champs de bataille ; c'étaient des catacombes toutes prêtes ; ou y entassa les cadavres, on en remplit ces longues cavernes d'un bout à l'autre, et, à mesure qu'elles étaient pleines, on en fermait l'entrée avec des murs de pierre. Ainsi disparurent tant d'hommes dont on ne parla plus, dont le sort ne fut jamais connu de leurs proches ; étaientils prisonniers ou morts, on l'ignorait. Ces pauvres gens, victimes de quelques ambitieux sont enfouis là, sans un nom, sans un signe, dans ces charniers moins semblables à des sépultures d'hommes que de bêtes, et délaissés, y pourissent inconnus, dédaignés, oubliés1.
« Ou bien, en d'autres circonstances, on emploie un autre procédé plus sinistre et plus horrible encore : le terrain, après un combat, est couvert de cadavres, on avise une maison voisine, on y transporte les morts, on les
1 Après la prise de Paris par l'armée de Versailles, le gouvernement se préoccupa de ces inhumations précipitées, niais il n*osa remuer ces corps en putréfaction. On ouvrit seulement les casemates aux extrémités et au milieu, et l'on y jeta en grande quantité des matières désinfectantes et combustibles qui détruisirent en peu de temps les restes des misérables défenseurs de la Commune.
empile l'un sur l'autre, en étendant entre chaque couche de corps une couche de goudron, on les amoncelle ainsi tant qu'il en peut tenir, jusqu'en haut, puis on met le feu à la maison et le feu flambe. Les assiégeants, les habitants des villages environnants aperçoivent, de loin, un feu monter au ciel, et se demandent quel est cet incendie. Ce sont les funérailles des combattants de la Commune, enveloppés dans un linceul de pierre qui s'abîme bientôt, entraînant et anéantissant, jusqu'en leurs derniers vestiges, corps d'hommes, constructions et tout ce qu'elles contiennent, dans un même et sombre écroulement. Un habitant de Courbevoie, venu de Paris pour visiter sa maison, la trouva, lorsqu'il y voulut pénétrer, bourrée de la base au faite de cadavres auxquels on allait mettre le feu. A cette vue il fut pris de tremblement et de vertige et s'enfuit en poussant des cris ; il avait perdu la raison, il était fou ! »
Cette armée du désordre qui domine Paris, n'est, cependant, pas tout Paris ; quoiqu'une quantité d'hommes d'ordre soient sortis de Paris, il en reste assez pour former un parti important : l'opposition se manifeste depuis quelques jours plus ouvertement contre la Commune : ses derniers actes n'y ont pas peu contribué ; la démolition de l'hôtel de M. Thiers a indigné la grande majorité de la
population et, bien plus encore, le renversement delà colonne Vendôme; le peuple même a été douloureusement affecté par cet acte de haine sauvage qui insultait à nos gloires, sous les yeux des Prussiens, témoins de cette suprême abjection de la nation qu'ils ont vaincue. La Commune a blessé plus fortement qu'elle ne Ta cru le sentiment national ; bien des voix qui se taisaient n'ont pu se contenir et des cris de désapprobation se sont élevés, qui, bientôt, vont devenir plus énergiques, l'accuser et la condamner.
La Commune n'ignore rien de ces dispositions; elle se sent menacée, elle redoute que des traîtres se trouvent parmi ses membres, même parmi ses officiers et ses généraux. Aussi, éveillée, debout, l'œil agité, de jour en jour elle paraît plus irritée, plus audacieuse, disposée aux actes féroces : entourée d'ennemis invisibles, elle a jugé que l'heure était venue de les contenir, en les faisant trembler. Le Père Duchêne, qui imite le style du misérable Hébert, et séide de M. Delescluze (actuellement le vrai roi de Paris), a été chargé de faire pressentir au public les nouvelles intentions de ses maîtres : dans son numéro du 16, s'adressant à la Commune, il lui a dénoncé les traîtres, et l'a adjurée de sauver la République, en prenant les mesures les plus révolutionnaires, en frappant les suspects, en
n'épargnant rien. C'était, suivant l'expression vulgaire, un ballon et essai ; le Père Duchènc remplit habituellement ce rôle. Cette furibonde exhortation du Père Duchêne a été immédiatement suivie d'une déclaration plus nette et, cette fois, officielle. En félicitant les destructeurs de la colonne, les orateurs de la Commune ont annoncé que « ce n'est plus seulement les monuments qui seraient frappés, mais les personnes », et dès le lendemain, à la séance de la Commune, une proposition a été présentée par un de ses membres, pour que le procureur de la Commune mît à exécution, sans délai, le décret du 17 avril, relatif aux suspects, c'est-à-dire, les fît arrêter, juger dans les 48 heures et fusiller, ainsi que les otages. La Commune, cependant, a cru devoir donner un prétexte à ces exécutions : elles ne sont, affirme- t-elle, que des représailles, une réplique à l'exécution des prisonniers insurgés que le gouvernement de Versailles a fusillés. Mais ces vaines raisons n'abusent personne : la cause véritable de ces atroces mesures, c'est la crainte dont elle est agitée, l'inquiétude qui la ronge, le soupçon qui l'exaspère, et qui, comme sa devancière de 1793, comme ceux qu'elle appelle ses pères > lui fait de la Terreur une nécessité et de la mort de ses adversaires une condition de vie. On doit donc s'attendre à apprendre, avant
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peu, la nouvelle d'exécutions à Paris; or, quand cette phase est arrivée, on peut prédire, sans se tromper, qu'elle est la dernière.
21. — Aujourd'hui nous a été annoncée l'arrestation de M. Rochefort : ce qui donne raison de croire à un prochain succès, c'est l'effroi de ce folliculaire s'échappant de Paris. M. Rochefortestincontestablementun deshommes les plus perspicaces à l'endroit du danger; il a toujours jugé le moment où il devait se retirer, pour ne pas se compromettre (du gouvernement du 4 septembre, de l'essai de la Commune au 31 octobre, de l'Assemblée nationale, etc.). Après avoir constaté, dans son journal, que la brèche était ouverte, et le rempart battu par le canon à 4000 coups par heure, il a pensé qu'il n'y avait plus de temps à perdre pour quitter Paris et abandonner la Commune; il s'est enfui. Malheureusement pour lui, dès les premiers pas, à Meaux, il a été arrêté et emprisonné. On ne saurait dire combien on a ri de son arrestation : cet insulteur a été l'objet des lazzis et des moqueries du public; tous ceux qui lisaient l'affiche, ouvriers et bourgeois, se moquaient du pamphlétaire peureux, si pressé de s'en aller et pris si facilement au piège.
'22. — Ce matin, à l'étonnement général,
deux afiiches, qui se sont succédées à peu d'heures d'intervalle, nous ont appris que nos troupes avaient franchi l'enceinte. Je dis « à l'étonnement général », car personne ne s'attendait à un aussi prompt dénouement, ni le gouvernement qui, M. Thiers l'a déclaré à l'Assemblée, ne songeait à une attaque décisive que « dans quatre ou cinq jours », ni les journaux qui parlaient encore de huit jours, ni les insurgés qui croyaient si peu à un assaut prochain, qu'ils tentaient des excursions à quatre lieues de Paris (le 19, ils s'étaient avancésjusqu'àVilleneuve-le-Roi, et, une de leurs locomotives blindées ayant été surprise par les marins et ensablée, ils en avaient ramené une autre à Choisy et tenaient la ville). Selon les extraits des feuilles Allemandes que nous apportent les journaux de Paris, les Prussiens avaient donné au gouvernement de Versailles un délai de quatre jours pour entrer dans Paris, déclarant, qu'en cas d'insuccès, ils bombarderaient Belleville et la Yillette. C'est ce qui aurait fait presser l'action. Lorsque aujourd'hui, de bonne heure, on a lu la dépêche annonçant que la moitié de l'armée est dans Paris, maîtresse déjà du Trocadéro, et le résultat assuré, il y a eu une explosion de joie : nous, Parisiens, nous avons vu, à la fois, la fin de la lutte, de notre exil, et le jour prochain de notre rentrée dans
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Paris; c'était assez pour remplir nos cœurs. Mais les provinciaux, eux qui n'ont pas souffert de l'exil, étaient animés d'autres sentiments : ils se montraient surtout exaspérés contre les auteurs de cette affreuse guerre civile, contre les Communistes, les chefs, les instigateurs, et ils demandaient, ils réclamaient un châtiment exemplaire, terrible, sans merci : « Les exporter! ce n'était pas assez ! il fallait les ranger devant un feu de peloton, et les fusiller, pas même les fusiller! c'est trop noble, les pendre! » Telle était l'irritation, non seulement du populaire, mais de bourgeois et d'hommes bien élevés et de bonne compagnie.
24 et 25. — Quelles affreuses nouvelles ! Quel désastre ! Quelles ruines ! Quelles catastrophes ! Depuis quarante heures, nous étions sans dépêches . : la dernière, du 22, nous apprenait seulement que l'armée occupait une partie de Paris, et il était certain que les insurgés se défendaient vigoureusement et qu'une terrible bataille ensanglantait les rues, faisant des deux côtés de nombreuses victimes. Quoiqu'on ne doutât pas du succès, cette absence de nouvelles nous tenait tous dans l'anxiété : que se passait-il, pourquoi ce silence? Si l'on avançait, pourquoi le cacher? S'il y a quelque malheur, quel est-il? Tout
à coup, hier, mercredi 24, vers 3 heures, un train spécial a passé à Etampes, se dirigeant vers Paris; il emmenait les pompiers d'Orléans, précipitamment demandés. On les interroge, ils ne savent rien, si ce n'est ce que leur a appris une brève et impérative dépêche : « Accourez! Paris bride! » En quelques instants, les bruits les plus sinistres se sont répandus : des voyageurs annonçaient que les Tuileries étaient en feu, que l'incendie dévorait plusieurs monuments et que Ton craignait une destruction plus étendue encore. En même temps, on ajoutait qu'une partie des insurgés étaient sortis de Paris, mais qu'avant de partir, ils avaient mis le feu à Paris pour dernier adieu, allumé le bol flamboyant qui terminait l'orgie satanique.
A 11 heures seulement, aujourd'hui 25, a été affichée enfin la dépêche qui nous apprend une partie de l'effroyable catastrophe : les Tuileries sont incendiées, le conseil d'Etat, le ministère des Finances brûlent! Est-ce tout? Le Louvre est menacé. N'y a-t-il que ces monuments? La lutte continue, on sait que de toutes les villes les pompiers accourent à Paris; Paris entier ne va-t-il pas être envahi par l'incendie? Je pars aussitôt pour Juvisy ; je serai plus près, on saura et l'on verra. Oui, là, on voyait, en effet, et de plus loin encore ! Dès Etrichy, à douze lieues de Paris, on nous
montre, nous apercevons, dans le ciel bleu et clair, un vaste nuage, large àla base, immense en haut, qui, en forme de cône, et comme une montagne vue de loin, montait à l'horizon, et Ton nous dit : c'est l'incendie! Et, à mesure que nous avancions, ce nuage grandissait et s'allongeait, comme une aile noire gigantesque, sous le vent qui retendait; car,, rien ne manquait pour activer le feu : l'air était sec, la chaleur torride et le vent, plus fort que tous les jours précédents, tordait les arbres. A Brétigny, à sept lieues de Paris, à travers le nuage gris à sa base, on distinguait une lueur blanche, et, au milieu une ligne rougeâtre, qui s'élevait droite, inflexible, continue, vers le ciel; c'était la flamme! A Juvisy, même spectacle plus visible, plus net encore, on distingue les foyers : ici, une nuée d'une prodigieuse hauteur, grise et blanche, c'est le feu depuis longtemps allumé ; là, une fumée noire, épaisse et basse, c'est un nouveau feu qui commence. Et l'on cherche, on se demande quel monument brûle? quel quartier? quel palais? quelle église? quels trésors ? quelles œuvres du génie humain. Et les habitants nous disent que voilà trois jours et deux nuits que dure l'incendie, trois jours qu'ils assistent de loin à ce spectacle dont, par la pensée, ils voient les péripéties, dont ils suivent le développement et le progrès incessant, irrésistible,
tournés vers ce côté de l'horizon, lés regards attachés à ce nuage et à cette flamme, qui croît sans cesse, et dont la capitale du monde moderne est l'aliment!
Quand on se représente ce qu'est en ce moment Paris : les flammes s'élevant à plusieurs centaines de pieds au-dessus des plus hauts monuments, les temples, les palais, les hôtels s'écroulant parmi des torrents de feu et de fumée; les révoltés armés, aux fenêtres, aux barricades, tirant sur les troupes entassées dans les places, et mêlant le bruit de la fusillade aux bruits des murs et des plafonds qui s'effondrent; le combat effroyable qui s'étend de la place de la Concorde à l'Hôtel de Ville changé en forteresse, continuant dans les ombres et dans la lumière éclatante d'un brillant soleil de mai ; la fureur des combattants, la rage des assiégés, de ces bandits, de ces condottieri de tous les pays, s'appelant dans toutes les langues, qui ont pris Paris pour champ de bataille, et, afin de se venger, autant que pour assurer leur fuite et occuper leurs ennemis, ont allumé le feu dans les palais remplis des chefs-d'œuvre des arts, objets de l'admiration du monde ; cette ville échevelée, les habitants courant, se mêlant, invoquant, les bras levés au ciel, des secours qui ne viennent pas, épouvantés, éperdus, haletants, désespérés, fous de douleur, d'ef-
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froi et de terreur; les soldats, forcenés d'indignation contre les brigands qu'ils poursuivent et qu'ils tuent, qu'ils clouent de leurs baïonnettes contre le pavé; quand on se représente ce spectacle, où sont rassemblées toutes les sortes d'horreurs, combats, massacres, incendies, écroulements, clameurs de la multitude, effondrements, morts et corps accumulés, spectacle de destruction telle que peut l'imaginer le maître même du mal; il semble voir les ruines, les désastres, les saccages de villes, les abatis sans merci qu'on raconte des grandes cités, de Rome, de Carthage, de Ninive, de Jérusalem, les desseins, exécutés, cette fois, des bandes de Catilina, et, devant les yeux, image qui attache, qui fait horreur et qu'on ne peut repousser, s'ouvre comme une vue de l'enfer, où dans les flammes rouges s'agitent et bondissent les démons !
Et la réalité n'est pas au-dessous de ce que l'on imaginait. Une nouvelle dépêche et les journaux nous renseignent sur l'étendue des désastres : une quantité de monuments sont détruits; le combat dure encore, et, jusqu'ici, sur toute la route, nous suit le spectre sombre du nuage montant toujours et cachant tout un pan du ciel. Quelles ruines nouvelles apprendrons-nous demain?
Partout, on entend dire : les Prussiens n'en
auraient jamais fait autant! Nul n'en doute. Paris inspirait, même aux étrangers, cette sorte de respect que l'homme instinctivement a pour la beauté : Paris n'était pas seulement à la France, il était à l'Europe.
On dit que cette catastrophe immense, effroyable, était écrite dans des prophéties qui remontent à plusieurs années. Je l'ignore, mais ce qui est certain, c'est que, trois jours avant l'assaut, un des journaux de la Commune, le Père Dachêne, avait annoncé, en termes positifs, la destruction par le feu de tous nos monuments. Ce n'est pas un coup de désespoir, c'est de dessein prémédité, préparé avec soin, longuement, qu'a été exécuté ce crime, dont retentira l'histoire, comme d'un des plus grands forfaits rêvés par des scélérats !
26 et 27. — Hier, 26, nous sommes demeurés encore sans nouvelles : d'affreux bruits circulaient : l'archevêque, disait-on, avait été fusillé, ainsi que vingt-cinq prêtres, et l'incendie continuait à dévorer les édifices. Mais, ce matin, à cinq heures, la ville d'Etampes a été réveillée en sursaut par le tambour qui battait dans les rues ; on a couru à la souspréfecture, où sont affichées les dépêches; celle qui venait d'arriver ne contenait que peu de mots : « Envoijez les pompiers avec leur
matériel ; » la dépêche ajoutait qu'on espérait être maître du feu; on espérait, c'est-à-dire, on n'était pas sûr, donc, on n'était pas maître ! Ce tambour, c'était l'appel aux pompiers qui, à huit heures, sont partis pour Paris. Aussitôt l'imagination populaire, et, en ces circonstances, tout le monde est peuple, ne s'en est pas tenue au texte de la dépêche; on entendait partout ce cri : Tout Paris brûle ï Incapable de rester ici à attendre des nouvelles, je suis encore monté en wagon pour aller à Juvisy ; dès Brétigny, j'ai appris la cause de cet appel hâtif au secours. Les habitants étaient encore sous le coup de l'émotion terrifiante qu'ils avaient eue la nuit précédente. Vers dix heures, l'incendie de Paris avait pris tout d'un coup des proportions extraordinaires; ce n'était plus d'immenses torrents de fumée traversés par des jets de flammes; à l'horizon, tout un côté du ciel a paru en feu ; les flammes en emplissaient un vaste pan, et, dans la nuit, leur éclat, s'accroissant encore, semblait avoir absorbé la fumée ; telle était la vivacité du feu qu'il éclairait toute la campagne : on pouvait lire, à la lueur de l'incendie, à Saint-Michel, à Brétigny, à Montlhéry, à six et sept lieues de distance! A Juvisy, toute la population était restée, une partie de la nuit, debout, regardant cet épouvantable spectacle, immobile,
muette, et ne pouvant s'en arracher. Du reste, on ne savait rien : où était cet immense embrasement? quel quartier? quel entrepôt?
quels magasins ? quels amas d'approvisionnements brûlaient? On en était réduit aux conjectures1. Un voyageur, venu des hauteurs de Nogent, à l'est de Paris, dit avoir compté hier, à l'aide d'une jumelle marine, à la fois vingt-cinq foyers oV incendie. Aujourd'hui, il pleut, le ciel est entièrement couvert de nuages, dans lesquels se confond la fumée ; nous n'avons qu'une seule certitude, c'est que l'incendie continue. Paris ! Paris d'il y a moins d'un an, si beau, qu'en avez-vous fait, ô hommes, qu'en avez-vous fait, démons !
28. — Dimanche (jour de la Pentecôte). Voilà le huitième jour, et les insurgés, retranchés à Belleville, à Ménilmontant, au cimetière du Père Lachaise, parmi les tombes, se battent avec l'acharnement du désespoir et de la folie furieuse, faisant pleuvoir sur Paris les bombes incendiaires et le pétrole^ et arrêtant au pied des hauts faubourgs l'armée harassée d'une lutte si longue. Qu'eût-ce donc été, s'ils n'avaient pas été surpris, si, dès le premier jour, ils n'avaient perdu le Trocadéro, Montmartre, ces positions formi-
i On a su, depuis, que c'était les docks de la Villette.
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dables \ Ce matin, des troupes ont passé en chemin de fer, pour aller relever à leur poste de combat nos malheureux soldats épuisés de fatigue, haletants.
5 heures. — Enfin, c'est fini ! une dernière dépèche nous l'annonce. Mais à quel prix! que de morts ! quelles hécatombes ! quelles immolations de valeureux soldats, de généraux, de prêtres, de religieux! Tu l'avais annoncé, 'Henri Heine ! toi qui connaissais leurs rêves et avais entendu leurs projets. Quand viendra le jour de la révolution sociale, disais-tu, elle dépassera tellement les forfaits dont ont frémi nos pères, qu'elle les fera oublier, et, en face des monstruosités quelle accumulera, la Terreur de 1793 ne paraîtra « qu'une innocente idylle ! »
31. Rentrée à Paris. — Nous sommes rentrés par la porte d'Italie : avant même de l'avoir franchie, on s'aperçoit du grand changement qui s'est fait dans Paris : elle est gardée par de nombreux soldats qui permettent bien d'entrer, mais non de sortir ; une quantité d'hommes et de femmes du peuple sont rassemblés aux abords de la porte, curieux de voir les arrivants, ou attendant quelque parent des villages voisins ; mais cette foule n'a plus l'aspect insolent et provocateur
du populaire avant le 18 mars : elle s'adresse respectueusement à l'officier, et s'éloigne, à la moindre observation des soldats. A peine a-t-on passé la porte, on est frappé de plusieurs traits caractéristiques et nouveaux : partout, des soldats, à pied, à cheval, par pelotons, par compagnies, jamais isolés, toujours ils sont au moins trois; les cavaliers, le sabre au poing ou le mousquet sur la selle; cette attitude donne à Paris la physionomie d'une ville prise d'assaut; on est en guerre, ces soldats sont équipés, armés, prêts à marcher, à frapper, comme en campagne, en face de l'ennemi. L'ennemi en effet, vient à peine d'être vaincu, et il semble qu'on l'entend encore respirer, que le combat va reprendre : la plupart des barricades sont debout ; les voitures font de longs détours pour les éviter, On remarque, au bas de chaque maison, des carrés blanchis de chaux ; ce sont les soupiraux des caves que l'on a murés, pour qu'on n'y jetât pas du pétrole : une tel]e précaution est assez éloquente; elle vous dit ce qu'a été l'incendie et vous en aunonce les ravages. Des prêtres passent, eu soutane, mais la plupart avec leur barbe, qu'ils ont laissé pousser sous la Commune, autre marque des terreurs d'un passé qui n'est que d'hier. A toutes les maisons, presque à toutes les fenêtres, des drapeaux trico-
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lores : dès la rentrée des troupes, et à mesure qu'elles s'avançaient, les habitants s'empressaient d'arborer le drapeau tricolore, comme une protestation contre le drapeau rouge. Les murs sont couverts des affiches de généraux, de chefs de corps : ce n'est plus le temps des bavardages des maires et du gouvernement de l'Hôtel de Ville ; seule l'autorité militaire parle, et en termes brefs, sans circonlocutions et commentaires, et elle dispose de tout : affiches pour les journaux, défense de paraître sans autorisation; pour les théâtres, ils resteront fermés jusqu'à nouvel ordre, etc., et le tout signé du général en chef de l'armée de Versailles, maréchal Mac- Mahon, en vertu des pouvoirs que nous confère l'état de siège. Cette fois, c'est l'état de siège sérieux, et personne ne semble avoir envie de s'y jouer !
Nous longeons le Luxembourg; deux spectacles attirent notre attention : à droite, les arbres de la grande avenue de l'Observatoire complètement roux, les feuilles ont la teinte brune des derniers jours de l'automne; à gauche, des maisons en ruines, arbres et maisons ont été brûlés par l'explosion de la poudrière qui sauta pendant le combat : à plus d'un kilomètre de circonférence, dans toutes les rues voisines (de Vaugirard, d'Assas, de Rennes, de Fleurus, Vavin, de Sèvres, duCher-
che-Midi, etc.) toutes les maisons sont plus ou moins atteintes, toutes portent les traces de la catastrophe, portes brisées, fenêtres arrachées, glaces, vitres cassées, toits défoncés, trous béants dans les murs ; quelques-unes ont été presque entièrement démolies, un bombardement d'un mois n'eût pas causé autant de désastres que cette explosion d'une minute. Les insurgés, quand ils ne purent plus tenir dans Ce quartier, lui firent ainsi leurs adieux; c'était, du reste, ce qu'ils avaient projeté de faire successivement dans les divers quartiers d'où ils se retiraient. Voilà les premiers décombres, l'avenue qui mène à bien d'autres ruines, les ruines des monuments de Paris incendié ! Tout ceux avec qui l'ou converse, ne vous parlent que de ce combat, où, pendant huit jours, ils ont vécu parmi les éclats de la mitraille, le tonnerre des canons, les barricades, la llamme des incendies, les luttes corps à corps, les fusillades et les morts.
Ils ne se rappellent pas sans effroi l'aspect des défenseurs des barricades, qui ressemblaient, disent-ils, plutôt à des bêtes fauves qu'à des hommes. Dès le deuxième et le troisième jour, ils sentaient vaguement qu'ils étaient perdus. Comme des animaux traqués, blessés et perdant leur sang, qui s'élancent en bondissant, mordant et déchirant, autant
par rage que pour se défendre, affolés, ivres, insensés, les yeux injectés, les traits bouleversés, les gestes désordonnés, ils se battaient, ils criaient, ils hurlaient, avec des voix rauques, — cette voix que donne l'eau-de-vie, — ils poussaient des exclamations furibondes : « Ah ! les brigands ! les assassins, à mort ! » et ils chargeaient leurs canons, et ils ajustaient, allant, venant, se pressant, buvant, faisant feu, s'efïoreant de s'étourdir par le bruit, les cris et les emportements ; à la fois tourmentés et soulevés par la colère, le désespoir, la rage de leur impuissance contre leurs ennemis, et la terreur, qui flamboyait devant leurs yeux, comme un spectre.
Certains quartiers furent préservés, parce que la Commune savait qu'ils étaient hostiles ; les insurgés s'en retirèrent, ils y auraient été gênés plutôt qu'aidés. Là, dominait une population honnête, les troupes y furent reçues non pas avec joie, mais avec un enthousiasme qui tenait du délire : les habitants les attendaient, le cœur palpitant; du seuil des portes, des fenêtres, tous les yeux étaient tournés vers l'extrémité de la rue par où l'on espérait les voir arriver ; dès qu'ils paraissaient, les acclamations éclataient, on courait audevant des soldats, on leur apportait des vivres, des rafraîchissements, les marchands prenaient dans leurs boutiques du sucre, du
chocolat, et le leur mettaient dans les mains; on leur jetait des bouquets. Un étranger qui eût ignoré ce qu'était la Commune, n'eût pas eu besoin de le demander : une telle explosion de joie en disait assez : ces soldats étaient des sauveurs , celte armée venait délivrer toute une population courbée sous l'épouvante et la terreur !
D'autres quartiers durent d'être épargnés à l'énergie de quelques-uns de leurs habitants : dans la rue du Temple et aux environs, les chefs de grands établissements industriels s'opposèrent à la construction des barricades, et ce quartier si commerçant, si populeux, et, par la disposition de ses rues étroites, si favorable à la lutte, situé au centre de Paris, entouré d'un cercle de combattants, demeura calme, paisible, presque silencieux. Dans le faubourg Saint-Germain, de courageux négociants firent plus : le propriétaire des magasins du Bon Marché, M. Boucicault, M. Durouchoux, grand marchand de vins, qui périt glorieusement, armèrent leurs commis, occupèrent les rues de la Chaise, de Grenelle, de Yarennes, etc., combattirent les insurgés qui y avaient commencé des barricades, et neutralisèrent leurs efforts^ jusqu'à ce que l'armée vînt les soutenir et les délivrer*
Voilà pourquoi les plus terribles combats se livrèrent dans les quartiers les plus éloi^
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gnés, de l'Est et du Nord, au Château-d'Eau, à la Bastille, au cimetière du Père-Lachaise; refoulés du centre de Paris, là s'étaient concentrées les vraies forces des insurgés, leurs bataillons les plus déterminés, leurs chefs les plus compromis : il n'y avait plus à reculer ; là, eut lieu la lutte la plus longue, la plus acharnée, la plus sanglante. Le cimetière du Père-Lachaise fut jonché de corps tués sur les tombes des morts, lutte horrible où les combattants avaient des morts sous leurs pieds, au-dessus de leurs têtes les insignes et les images de la mort, et où chacun ne songeait qu'à accroître le nombre des cadavres qui pourrissaient dans la terre ! Là aussi, les deux partis firent les pertes les plus sensibles : à la Bastille, un seul régiment, le 37e, sur trente officiers, en eut onze mis hors de combat, et son colonel y fut tué. Mais immense aussi fut le nombre des insurgés tués et blessés, et qui était blessé, mourait : on emportait les blessés aux ambulances, car les insurgés avaient des ambulances ; mais quels soins devaient attendre ces malheureux dans ces hospices d'où avaient été chassées les Sœurs de charité et que l'on avait remplacées par des filles tirées de la prison de Saint- Lazare ! Aussi, tant par l'incurie de ces infirmières improvisées que par l'ignorance des chirurgiens de la. Commune (la plupart n'é?
laient pas médecins, c'étaient des élèves des hôpitaux, des pharmaciens, des herboristes, etc.), que par la disposition de corps et d'esprit où se trouvaient les blessés, furieux, désespérés, gorgés de vin et imprégnés d'eaude-vie, presque aucun n'échappait à ses blessures, ils mouraient presque tous. Les soldats, d'ailleurs, ne faisaient point de quartier : exaspérés par la lutte, ils tuaient tous ceux qu'ils prenaient ; tous les insurgés saisis les armes à la main, ils les fusillaient sur l'heure; on les laissait étendus sur le pavé, où plusieurs demeurèrent deux et trois jours, sans qu'on songeât à les relever; au bout d'une semaine, les trottoirs, dans quelques quartiers, et les murs étaient encore rouges de sang. On n'épargna rien, on ne prêcha pas la pitié ; le crime était épouvantable, la répression fut sans merci : « Il n'y a, disait quelques jours après, un homme du peuple, il n'y a que la République qui sache tue)"! » Il disait vrai, sans comprendre toute la portée de ses paroles : pas un Souverain, pour raffermir son trône, n'oserait verser tant de sang!
On a vu, après la bataille, comme on s'était trompé sur la composition de l'armée de l'insurrection. On croyait qu'elle comptait un très grand nombre d'étrangers : il y en avait, il est vrai, de toutes les nations, mais dans une proportion moins considérable qu'on ne l'a-
vait pensé (à peine quelques milliers). La masse, faut-il le dire, cette armée qui s'est battue pendant huit jours derrière les barricades, sur les places, du haut des collines, dans les faubourgs, la masse était composée de Parisiens, d'ouvriers, du peuple de Paris: c'est le peuple, ces ouvriers, qui ont si longtemps résisté avec tant d'acharnement à l'effort de cette armée Française, qu'ils combattaient comme si elle eût été un ennemi étranger. Et c'est ce peuple aussi, parmi lequel on a trouvé des hommes, des femmes, des enfants, en grand nombre, pour allumer l'incendie, pour courir à travers les riches quartiers, envahir les monuments, y verser le pétrole, y attacher le feu et, du dehors, regarder avec joie les flammes qui se tordaient autour des colonnes, s'élevaient au-dessus des frontons et dévoraient les combles des palais. « Je connais les ouvriers, disait le chef d'un grand établissement industriel : dès qu'a été proclamée la Commune, je me suis enfui, je savais ce dont ils étaient capables ! » Enivrés par une orgie de deux mois, où ils avaient lâché la bride à leurs passions, donné pleine licence à leurs sens, joui du plaisir de n'obéir à personne, bondissant, comme les esclaves des Saturnales, dans une liberté sans limites, une sorte de folie furieuse les avait envahis; ils ne raisonnaient plus, ils ne com-
prenaient même pas pour quelle idée précise ils se battaient ; une rage bestiale les soulevait, les emportait, ils couraient à la bataille comme si l'on n'y trouvait pas la mort ; ils tombaient blessés, expirants, sans pensée et sans remords ; ils se laissaient tuer, fusiller, sans récriminations, sans plaintes ; il y en avait qui se mettaient d'eux-mêmes, tout droit, le long d'un mur, les bras croisés et, les yeux étincelants, d'un air de défi, criaient aux soldats : « Je ne veux pas de grâce ! tirez ! fusillez-moi ! » Une telle insanité vous terrifie ; on se dit, comme malgré soi : il faut que Dieu se soit retiré d'eux !
Tous n'étaient pas mauvais ; on cite quelques traits de pitié : une bande d'insurgés arrive à la Maternité, pour établir une batterie, qui causera inévitablement la destruction de l'hospice. Les Sœurs s'élancent au-devant de l'officier, et montrant les petits enfants nouveau-nés, d'autres au berceau, pauvres petites créatures qu'on ne pourra pas toutes emporter et qui vont périr, parlent avec tant d'éloquence, qu'elles émeuvent son cœur : « Rentrez et ne craignez rien », leur dit-il. Il va à ses hommes, fait retirer les pièces et les place plus loin. L'hospice fut sauvé, mais non lui, qui avait eu ce mouvement de commisération : quelques minutes après, ses soldats, — doit-on leur donner ce nom? -« apprirent
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ce qui s'étaitpassé, le saisirent et le fusillèrent. D'autres, aux approches de la mort, revinrent à des sentiments humains et même chrétiens. Ce qui prouve combien ce peuple a été trompé, égaré par les ambitieux égoïstes qui ont abusé de son ignorance, c'est l'attitude d'une quantité de ces malheureux, quand la fureur qui les avait enivrés s'est dissipée, et qu'ils sont rentrés en leur état naturel : la plupart des blessés transportés dans les hôpitaux de Versailles, loin de se montrer hostiles à la Religion et de repousser le prêtre qui s'approchait de leur chevet, le désiraient et invoquaient son secours : sur quatre-vingt-sept que visita l'un d'eux (un capucin), quatre seulement refusèrent de l'écouter ; tous les autres attendaient impatiemment sa présence, l'appelaient et lui demandaient de les entendre. C'étaient les mêmes qui, quelques jours auparavant, remplissaient les églises transformées en clubs de chants impies et de clameurs sacrilèges, et maintenant qu'ils étaient séparés des excitations qui les avaient si violemment troublés, laissés à leurs réflexions, aux souvenirs de leur jeunesse, dialoguant seul à seul avec leur conscience, ils souhaitaient avidement le calme qui les avait fuis, et cherchaient la paix de leur cœur là seulement où ils savaient Ja trouver, dans la. pensée de Dieu,
Mais ce sont là des exceptions : on a recueilli des traits, on a entendu des mots de rage qui semblent d'hommes sauvages : « Oui ! c'est moi, disait, à un homme charitable qui l'avait souvent secourue, une femme que l'on venait d'arrêter, c'est moi qui ai mis le feu à votre maison, parce que vous m'avez fait l'aumône, parce que vous m'avez humiliée1 ! »
Et telle est la puissance du mal, qu'il n'y a pas qu'un petit nombre qui soit vicié ; la gangrène s'est étendue sur la masse populaire : l'encre des sophistes est tombée au fond de leur cœur, une tache noire s'y est lixée, peu à peu elle a gagné et l'a gâté : ce peuple envie et hait. Beaucoup, [paisibles , doux, bons travailleurs, quand apparut la Commune, furent agités de pensées nouvelles ; des espérances extraordinaires s'éveillèrent en eux, des perspectives inconnues s'ouvrirent à leurs yeux agrandis : la Commune, c'était le jour du peuple qui se levait, le règne des ouvriers qui commençait; la bourgeoisie avait succédé à la noblesse ; après la bourgeoisie venait le peuple. Si la Commune l'emportait, ils seraient les maîtres ; ils auraient les hauts emplois, les richesses, les dignités, ils commanderaient, ils domineraient et, sans prendre ouverte-
* C'est le môme sentiment qui, en 1794, fit condamner à mort Quatremère, « pour avoir, dit la sentence, humilié le peuple par ses bienfaits ».
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ment parti, sans s'armer, sans aller combattre avec l'insurrection, ils en attendaient, ils en espéraient la victoire, parce que cette victoire serait la leur et les porterait à ces sommets de la société, où ils n'avaient jusqu'alors jeté qu'un regard d'un instant, comme on pense à un bonheur, à des jouissances qu'on n'atteindra jamais. Ces espérances, des exclamations naïves montrent combien elles étaient fortes et profondes : « Il faudra donc, s'écriait un ouvrier, quand la défaite de la Commune fut certaine, il faudra donc rester cordonnier toute ma vie ! » Cet homme n'était pas un insurgé, il réprouvait les excès de la Commune, les incendies, les massacres, il s'en indignait énergiquement, sincèrement, mais, sans qu'il en parlât, presque à son insu, dans le secret de son cœur, était née la pensée d'une grande position subitement gagnée ; il l'avait nourrie, caressée, elle avait grandi, pris corps; il s'y était habitué, il souriait à l'idée de cette révolution qui le tirerait de son poste infime, et il trouvait naturel, juste, légitime, d'obtenir tout de suite, par l'effet d'un revirement général, sans l'avoir mérité par ses efforts, une place, des biens et des honneurs, qui ne s'acquièrent, dans les sociétés réglées, que par le travail, le temps, le talent et les vertus. Et c'était un des meilleurs ! Quelles étaient donc les aspi-
rations des mauvais et, pour les satisfaire, à quelles fureurs ne devaient-ils pas s'emporter! Qu'ils l'apprennent, les ambitieux qui ouvrent la porte aux meutes populaires, pour qu'elles courent sur le Pouvoir, le leur amènent, et qu'ils le prennent et s'en repaissent; ces bètes, qu'ils en connaissent la nature ! Elles ne sont pas apprivoisées, ce sont des bêtes sauvages, avides, d'appétit féroce, et armées de grandes dents. Une fois lancées, c'est pour elles qu'elles chassent, et elles n'écoutent rien, elles ne connaissent plus rien; elles se jettent également sur le gibier et sur leur maître, et elles ne reviennent au gîte, lorsqu'elles reviennent, qu'à grands coups de fouet et à coups de fusil, et un grand nombre restent sur le carreau !