Ce matin, le gouvernement a publié l'avis suivant
« Les faits les plus regrettables se sont produits, depuis quelques jours, et menacent gravement^ paix delà cité. Des gardes nationaux en armes obéissant, non à leurs chefs légitimes, mais à un comité central anonyme, qui ne peut leur donner aucun ordre sans commettre un crime sévèrement puni par les lois, se sont emparés d'un grand nombre d armes et de munitions de guerre , sous prétexte de les soustraire à l'ennemi, dont ils redoutaient l'invasion. Il semblait que de pareils actes dussent cesser après la retraite de l'armée Prussienne. Il n'en a rien été : ce soir le poste des Gobelins a été forcé et des cartouches ont été pillées. »
Cet avis, conçu dans les termes les plus propres à effrayer pour le maintien de la paix publique, se terminait, non comme on aurait pu le croire, par un ordre d'arrêter les perturbateurs, mais par des supplications « aux bons citoyens de se lever, de repousser de perfides instigations, qui pi^éparent la guerre civile, et de se ranger autour de ses chefs, pour prévenir des malheurs dont les conséquences seraient incalculables ». Le gouvernement ajoute bien qu'il fera exécuter les lois, mais il se garde d'agir, « il compte sur le dévouement et le patriotisme de tous les habitants de Paris ! » On ne peut plus nettement déclarer son impuissance, en face d'un ennemi qui
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brave tout et ose tout ! Le fait dont parle le gouvernement s'est passé hier soir ; il y en a bien d'autres aussi repréhensibles. Hier aussi, des milliers de gens du peuple se ruaient sur un café des Champs-Elysées, brisaient, saccageaient et détruisaient tout ce qui s'y trouvait, sans qu'aucune force armée se présentât pour s'opposer à cette dévastation. Et une partie de la presse excuse ces actes « de la justice du peuple » : le peuple massacre, dimanche, avec des raffinements de férocité, un homme qui lui semble suspect; c'était « un agent de l'infâme police ! » Le peuple saisit, mercredi, sur la place de la Concorde, une dame qui regardait passer les Prussiens, et l'entraîne vers la rivière pour la noyer; ne devait-ellepas être punie de « son indigne curiosité, insulte au deuil de la patrie» ? (Et ceux qui se jetaient sur elle, quel sentiment les avait donc amenés là?) Il met à sac la boutique d'un cafetier : « 11 avait donné à manger aux Prussiens ! » Il enlève des canons, force des postes, vole des fusils et des cartouches : ces fusils, ces cartouches, ces canons, lui appartiennent ; « ils ont été fabriqués au moyen d'une souscription nationale! » Et le gouvernement dit qu'il compte sur tousles habitants de Paris !
C'est évidemment àcesfailsetàl'enlèvement de canons par les gardes nationaux des quar-
tiers démocrates, que faisait allusion M.Thiers, quand il s'écriait (à Bordeaux, 28 février) : « Je reçois, à chaque instant, desdépêches qui m'annoncent des faits que je ne peux révéler ! respectez mon silence ! »
Il revient à Paris, dit-on; il verra combien il est impuissant, et il ne lui faudra pas longtemps pour s'en assurer.
5. — La note du Journal officiel a jeté l'effroi dans Paris, et ce qu on apprend, de plusieurs côtés, des dispositions du peuple, ne calmera pas les appréhensions : les journaux nous informent, les uns, avec un ton de menace, les autres, en invoquant l'intervention énergique, immédiate du gouvernement, que les préparatifs de la guerre civile sont bien plus avancés qu'on ne pensait : « Le peuple, dit le Cri du peuple, journal ultra-rouge, rédigé par le citoyen Vallès, est sur ses gardes : il a fait des barricades sur plusieurs points ; nous en avons vu une dans la rue Doudeauville, d'autres dans les rues Poulet et Myrrha. Sur le boulevard Ornano, on a élevé un ouvrage formidable, armé de quinze mitrailleuses » (n° du 4 mars). Et la. Patrie le confirme : « Depuis trois ou quatre jours, il existe, dans certains quartiers, notamment à Montmartre, de véritables camps retranchés. Les clubistes à outrance y ont rangé des canons qui mena-
cent la ville ; ils ont fait des tranchées et des barricades, ils ont amassé des cartouches, des munitions, des boulets, et l'on voit des gardes nationaux en costume, gardant ces forteresses improvisées, et en défendant l'accès » (n° du 5 mars). En même temps, nous sont révélés des faits qui remontent déjà à deux ou trois jours, sur lesquels le gouvernement se tait encore, et qui indiquent une décision irrévocable de ne reculer devant aucune violence : des gardes nationaux se sont emparés d'un poste de gardiens de la paix, à Plaisance (Vaugirard). Les gardiens ont voulu s'opposer à l'invasion de leur poste, et ont résisté; il y a eu lutte, trois ont été blessés, les autres désarmés. Ces attaques ont eu pour effet, non, comme l'espérait le gouvernement, d'exciter tous les habitants de Paris (tous, lisez les modelés) à s'unir et à se fortifier pour un prochain combat, mais d'épouvanter les honnêtes gens, et de leur faire prendre des précautions pour leur sûreté. Dès qu'elle a connu le pillage et le désarmement du poste des Gobelins, la compagnie d'Orléans a craint que la gare du chemin de fer ne fût assaillie, dans le but de s'emparer des armes de cinquante gardiens de la paix qui y sont établis; elle s'est hâtée de déclarer qu'elle ne voulait plus les loger ; les gardiens de la paix ont dû se retirer. Dans un quartier opposé à Montmartre, le
maire, M. Clemenceau, aujourd'hui député, a fait placarder une affiche où, invoquant le souvenir du 34 octobre, il adjure ses administrés de conserver soigneusement leurs armes, et leur annonce que, d'ici à peu de temps, ils auront à défendre la République. On voit quelle autorité s'arrogent les maires. Ils prétendent renverser le gouvernement et instituer la Commune, et ils agissent déjà, comme si elle existait : le maire du IIIe arrondissement, le fameux M. Bonvalet, sans même attendre le signal, a pris les devants, et décrété que, dans son arrondissement, l'enseignement seraitdésormaisgratuitet obligatoire, faisant acte à la fois de législateur et de gouvernement, confondant les pouvoirs et se les attribuant tous. Tel doit être le régime de la Commune, la dictature. Déjà, le 28' février, le Comité central de la garde nationale avait fait afficher un ordre adressé à la garde nationale, absolument comme s'il était gouvernement, où il commandait « d'établir des barricades, pour isoler les quartiers occupés parl'ennemi », et aussi, d'éviter toute agression « qui serait le renversement immédiat de la République». Et il avait été obéi : aujourd'hui, il vient de convoquer les délégués delà garde nationale, pour lui communiquer son programme et leur faire jurer de le maintenir; le voici : « Le gouvernement de la République est le seul
possible et ne peut être mis en discussion; alliance offensive et défensive contre tous ceux qui tenteraient de renverser la République ; dans le cas où la France entière accepterait la monarchie, Paris se constituerait en République indépendante et isolée du reste du pays. » Une partie des délégués se retireront et refuseront d'adopter ce programme, mais beaucoup, la majorité peut-être, y adhéreront; et ceux qui connaissent le peuple de Paris ne doivent pas s'en étonner; pour ce peuple, la France, la patrie, n'est rien, la République est tout; car la République, on ne peut trop le répéter, c'est, pour ce peuple, la liberté de tout faire. Même invitation a été adressée à la garde mobile ; quant à celle-ci, les deux tiers voteront le programme avec enthousiasme.
Que fait le gouvernement, en face de ces préparatifs de guerre civile1? Ici, il publie la note qu'on a lue dans le Journal officiel ; à Bordeaux, il presse l'Assemblée de se .transporter à Paris ; mais l'Assemblée semble épouvantée de ce qui se prépare à Paris. Nul ne doute, en effet, qu'une lutte armée dans les rues ne soit imminente; les chances sont
4 Un journal, dont le premier numéro paraît aujourd'hui, le Bien public (rédacteur M. Vrignault) affirme que l'on n'a pas pillé seulement fies armes au poste des Gobelins,mais qu'on a porté ces pièces à la mairie de la place d'Italie « où se trouvent déjà 18 pièces de canon gardées à vue par la garde nationale ».
nombreuses pour le parti de V ordre, mais il est loin de les avoir toutes : l'armée, sur laquelle compte le gouvernement, est une armée neuve, non disciplinée, surtout sans esprit militaire; elle peut lui échapper; les gardes mobiles de la Seine se tourneront du côté le plus violent; les marins même commencent à se gâter; leur contact avec le peuple, depuis six semaines, a altéré cet admirable sentiment du respect et de la discipline qui fait leur force ; l'amiral de Chaillé, prévoyant une infection générale, a obtenu leur départ immédiat, et des trains nombreux de chemin de fer vont les emporter loin de ce milieu empesté,
Bientôt, les deux partis seront vis-à-vis l'un de l'autre; le peuple sera dirigé par ses chefs les plus renommés, qui viennent de donner leur démission de députés, pour le diriger en cette lutte prochaine : nous aurons, avant peu, de nouvelles journées de juin, et plus terribles !
6. — h' agitation, comme on dit en Angleterre, est organisée à Paris : « Nous sommes décidés, dit une affiche rouge du Comité central, qui couvre tous les murs de la capitale, à défendre la république menacée, par tous les moyens possibles! » Les journaux radicaux entretiennent l'excitation : le Cri du Peuple somme les députés démissionnaires et les
maires des quartiers démocratiques de se mettre à la tête du peuple, d'apparaître, ceints de leurs écharpes, « devant les soldats, qui lèveront leurs képis, si on leur commande de faire feu ». Le peuple et ses représentants seront seuls « dans la légalité » ! Ceux qui tireront sur le peuple seront « les factieux, les insurgés », car ils « tireront sur la République » ! Toutes les forces du parti sont convoquées : trois nouveaux journaux sont annoncés pour demain, la Bouche de fer, l'Homme et le Père Duchêne, qui aideront à souffler le feu. Les prétextes et les occasions ne manquent pas : les élections prochaines, d'abord, puis, la réorganisation de la garde nationale que doit opérer le général d'Aurelle de Paladines, « à qui l'on n'obéira pas, » la suppression des 30 sous de la garde nationale, rendue indispensable par l'état des finances, mais qui créera immédiatement de nouveaux ateliers nationaux, et, enlin, la question sociale, « le droit des travailleurs, l'antagonisme entre le travail et le capital ». Quand la lutte éclatera-t-elle? Le gouvernement s'arme : deux régiments viennent d'arriver ; des troupes campent sur plusieurs places avec leurs fusils en faisceaux; l'explosion est attendue, désirée presque des deux côtés, — on en aura plus tôt fini !
J'ai voulu savoir ce qu'il y a de vrai dans
l'armement des gardes nationaux indépendants; à la place d'Italie, 32 pièces de canons sont rangées, en avant de la mairie ; quatre sentinelles font faction autour de ce parc d'artillerie, et une compagnie de la garde nationale est campée à l'entrée du boulevard de l'Hôpital, ses fusils en faisceaux, comme si l'ennemi était proche. Ces canons sont simplement alignés, sur le petit monticule qui domine la place, sans ouvrage de fortification.
Il n'en est pas ainsi, d'après tous les récits, à Montmartre, où sont établies de véritables batteries, avec embrasures, blindages, etc. ; au faubourg Saint-Antoine, 65 pièces sont réunies dans le Marché noir; à la place Royale, dont les gardes nationaux ont fermé les grilles, 50 canons de petit calibre et plusieurs pièces de position. On affirme qu'il y en a 90 à Montmartre, d'au très au boulevard Ornano, et, de plus, des mitrailleuses et des mortiers. Ils semblent ainsi s'être emparés de toute l'artillerie de la garde nationale, c'est-à-dire, 250 pièces. Quant aux munitions, quelquesuns prétendent qu'ils n'en ont pas ; il est probable, cependant, d'après la note du Journal officiel d'avant-hier, qu'ils n'en manquent pas, et ils se vantent de pouvoir s'en procurer.
Ce matin, a été publié un ordre du général d'Aurelle, annonçant qu'il prend le comman-
dément de la garde nationale. Cet ordre est calme, et pourrait passer pour insignifiant, sans la phrase finale, qui, dite par un tel homme, ne doit pas être une vaine parole : « J'ai la ferme volonté de réprimer avec énergie tout ce qui pourrait porter atteinte à la tranquillité de la Cité. » Les émeutiers, s'ils savaient le latin, ne manqueraient pas de s'écrier : in caudà venenwn. Le général d'Aurelle ne tardera pas, certainement, à agir ; les troupes arrivent, et l'artillerie; trois batteries ont été amenées, ce matin, par un train de grande vitesse ; la Préfecture de police, contre laquelle on redoutait un coup de main, est remplie de soldats et de gardiens de la paix armés; les Tuileries sont fermées, et des régiments occupent la cour et le jardin; le moment ne peut tarder, où une solution sera donnée aux inquiétudes qui oppressent Paris.
8. — Paris, peu à peu change d'aspect; sa physionomie n'est plus la même qu'il y a quinze jours.
La plupart %des magasins se rouvrent; les ouvriers sont de tous côtés réclamés pour réparer les dommages du bombardement, Paris, sans la crainte de l'émeute et d'une lutte sanglante, reprendrait vite son allure et son activité ; mais il est comme un malade
qui attend toujours un accès de fièvre annoncé, lequel peut l'emporter.
9. — Toujours même situation : Paris attendant que le gouvernement se décide à désarmer les factieux, ou que les factieux commencent la guerre civile. Leurs journaux ne cessent de recommander aux gardes nationaux de ne pas quitter leurs armes, « pour défendre la République, la République, qui est reconnue, dit le Vengeur, journal rouge, où se glisse parfois uu mot spirituel, par tous les gouvernements de l'Europe, excepté par le gouvernement Français ! »Desaffîdés des clubs stationnent près des gares, et, à l'arrivée des trains, se mettent eu rapports avec les soldats : « Vous ne tirerez pas sur le peuple, leur disent-ils. » Le général d'Aurelle, cepenpendant, a pris quelques mesures de précaution, remplacé dans certains postes les gardes nationaux par des soldats de la ligne, mais ses troupes ne sont pas au complet, il ne peut faire plus.
Dans ces conjonctures, le gouvernement a cru devoir prendre la parole, où plutôt, M. Jules Favre, dont on reconnaît la manière, dès les premières lignes, aux « pénibles devoirs, à la douloureuse situation, et aux cruelles épreuves^, à propos desquels il pousse des soupirs, comme toujours. C'est le même procédé,
la même mollesse, la même crainte d'offenser les factieux, la même hypocrisie, les mêmes impostures, présentées avec la même impertinente fatuité et le même pédantisme. Dans la première partie, M. Favre, afin de gagner la faveur de l'émeute, fait un pompeux éloge de la République, qui « peut seule unir les âmes », et s'indigne contre ceux qui prétendraient l'attaquer, c'est-à-dire, les monarchistes, criminelle « minorité ! » absolument comme s'il ignorait que ces monarchistes forment une énorme majorité dans l'Assemblée et dans la nation, et comme si ces monarchistes étaient, en ce moment, ceux qu'il fallût combattre, les armes à la mainî Mais ce rhéteur n'eût pas osé s'adresser aux émeutiers, sans commencer par leur dire : Je suis des vôtres ! Le second paragraphe est d'une incontestable et évidente vérité : M. J. Favre a copié textuellement l'acte d'accusation que, tant de fois, l'Empire porta contre M. J. Favre lui-même et ses complices de la gauche ; il n'en a rien retranché : on y retrouve ces quelques ambitieux, qui sèment la division et fomentent des troubles à leur profit ; ces ennemis publics, qui se font un jeu de transgresser les lois, « et méritent toutes les sévérités de l'opinion, » qui empêchent « le retour à la prospérité, au travail régulier » , en prêchant et pratiquant le mépris des lois, en substituant
des pouvoirs occultes à l'autorité légale; etc., « et il ajoute, avec grande raison, que c'est « la ruine de l'Etat ! » Ce paragraphe dénote, chez M. J. Favre, un sérieux accident intellectuel : il est clair que son cerveau a été troublé par la révolte de septembre : d'une part, une reproduction si exacte atteste une extraordinaire puissance de mémoire ; de l'autre, l'oubli complet que ces paroles s'adressaient à lui-même et le flétrissaient, prouve qu'il a perdu entièrement tout souvenir du passé. Un phénomène si prodigieux doit inspirer des craintes pour sa raison. La proclamation se termine par cet appel à Yunion, à la conciliation, que M. Favre a coutume d'adresser aux insurgés : il conjure, il supplie, il espère, il a confiance dans leur sagesse (la sagesse des hommes de M. Flourens !), leur « dignité » (la dignité des séides de M. F. Pyat !), leurs « vertus civiques » (les vertus civiques des soldats de M. Blanqui !). C'est avec ces appuis qu'il compte « énergiquement défendre et fonder la République ! » Quant aux canons de Montmartre et à ceux qui les gardent, il n'y fait même pas allusion.
Les affaires, le commerce ne reprennent pas; les étrangers, sur la visite et la curiosité desquels on comptait, s'abstiennent de venir dans une ville que va bouleverser l'émeute ; bien
plus, beaucoup qui étaient fixés à Paris, vendent leur mobilier et vont s'établir dans des pays où ils jouiront de plus de sécurité. Cette opinion est si générale que, hier soir, à la réunion du comité de la Société de Prévoyance (annexe de la Société Internationale pour les secours aux blessés des armées), la question qui a occupé la plus grande partie de la séance a été : « Que doit faire la Société, dans le cas d'une bataille dans la rue? » horrible témoignage du malheur de ce temps ! Et, détail non moins lugubre et qui ferait presque sourire, il a fallu prévoir les obstacles que rencontrerait cette œuvre de dévouement de la part des insurgés, et discuter l'opportunité de tenter une démarche près de leurs chefs les plus influents, comme si on traitait avec une puissance reconnue, afin d'obtenir pour ces infirmiers volontaires l'autorisation de remplir leur pieuse mission, de ramasser les blessés, de les panser, de les soigner, de les sauver ! On craint, non sans raison (les bataillons de Belleville avaient, lors delà bataille de Buzenval, injurié grossièrement les ambulances à leur rentrée dans Paris, les accusant de lâcheté), que les infirmiers de la convention de Genève ne soient repoussés avec dédain, que peut-être même on ne tire sur eux. N'importe ! la guerre civile, la guerre impie va se lever, la charité Chrétienne est déjà debout.
10. — Les journaux étant en complet désaccord sur Montmartre, je me suis décidé à y aller moi-même. Aller à Montmartre est un véritable voyage. A partir de l'église Notre- Dame de Lorette, s'élève une colline, presque une petite montagne, dont la pente, à l'extrémité de la rue des Martyrs, devient si raide, que Ton ne monte plus par des rues, mais par des escaliers de 70, de 110 marches, etc. C'est sur les deux versants de cette colline qu'est bâti Montmartre.
De cette hauteur, on embrasse un vaste horizon, Paris tout entier, avec ses monuments, ses églises, ses fabriques, ses casernes, ses palais, qui s'étend bien au-dessous de vous, à vos pieds, et dont les derniers plans se perdent au loin dans la brume. Là, sur un étroit plateau que forme la montagne, les émeutiers ont établi leur parc d'artillerie, ou plutôt leur camp retranché : tout le long de la crête, ils ont élevé un mur de terre, véritable parapet de rempart ; derrière le mur, creusé un fossé et, au delà du fossé, rangé leurs canons. Ainsi à couvert et à l'abri, ils pourraient entretenir longtemps le feu sans danger; d'aucun point on ne les domine, et leurs canons, pièces de sept et mitrailleuses, dominent, au contraire, tout Paris.
Ce n'est pas tout : en arrière de ce camp retranché et de ce plateau, la colline se
redresse, comme un second mur, plus escarpé encore. En levant les yeux, on aperçoit le sommet, découpé en embrasures, comme une ville forte et, à travers ces embrasures, la gueule de nombreux canons, deuxième étage d'une batterie qui semble inaccessible, tant elle est haut montée.
Je dis : on aperçoit, car, si l'on voit les canons, on n'en approche pas. On peut arriver assez près du premier retranchement : les sentinelles, qui font les cent pas, de l'air le plus sérieux, n'empêchent pas les curieux de s'arrêter et de contempler les pièces d'artillerie, pourvu qu'on se tienne en dehors d'une ligne convenue ; mais il n'en est pas de même du retranchement supérieur. Lorsque vous montez encore, en contournant labutte, par la rue Sainte-Eleuthère, une fois dans la longue rue des Rosiers, vous rencontrez des postes de gardes nationaux, des sentinelles à tous les débouchés de rues, enfin, une sorte de places d'armes, fermée plutôt qu'ouverte, par un passage comme une gorge de redoute, où vont et viennent une quantité d'hommes en armes, où des officiers donnent des ordres, comme s'ils étaient en face de l'ennemi. Si vous vous hasardez, alors, à jetter un coup d'oeil dans cette enceinte, ce ne sont que terrassements, tranchées, traverses, épaulements, qui cachent entièrement les pièces et les protègent contre
toute attaque par derrière1. Les rues voisines sont gardées avec vigilance ; quelques-unes même, la rue de la Bonne, par exemple, qui monte vers la rue des Rosiers, sont coupées par des tranchées avec un remblai, à l'abri duquel un petit nombre d'hommes couvrirait de feu la rue, et interdirait tout passage. Les insurgés sont tranquilles : derrière eux, ils ont des barricades pour se défendre, en avant, des remparts et des canons pour attaquer.
A mesure que j'avançais à travers ces rues barrées, ces corps de garde, ces sentinelles, ces tranchées, ces canons, ma surprise augmentait : c'était, une organisation complète : un homme expérimenté avait dirigé ces travaux; ils avaient été conçus, exécutés avec art; tout était prévu, les précautions étaient bien prises, et l'on continuait encore les préparatifs. Dans la place d'armes, de nombreux ouvriers remuaient la terre avec des pelles et des pioches, achevaient et parfaisaient les fortifications. Où suis-je?me disais-je? Ces hommes sont-ils des Français? La ville contre laquelle sont braqués ces canons, est-ce Paris? Du reste, dans tout Montmartre, pas d'agitation, de bruit, de désordre; sur la place
•Ce terrain ou place d'armes était autrefois la cour d'un restaurant établi dans un bâtiment de forme bizarre, connu sous le nom de Tour Solférino, et que les émeutiers ont transformé en corps de garde.
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du Tertre, un assez grand rassemblement de gardes nationaux; ils causent par groupes, mais avec calme; à cent mètres au-dessous, dans la place Saint-Pierre, retentissent des tambours et des clairons ; c'est un bataillon qui va à la Bastille porter des couronnes. Pourquoi du tumulte, en effet? de l'agitation? Personne ne les inquiète, ne les trouble ; ils sont chez eux, dans leur ville, il semble qu'ils soient séparés de Paris, ils font ce qu'il leur plaît !
Quand on a vu cette position presque inexpugnable, d'où les émeutîers bravent l'autorité, on ne peut comprendre comment la plupart des journaux affectent de sourire de ces armements : « Ce n'est pas sérieux ! » Qu'estce donc, alors? Jamais de tels travaux furentils élevés, sinon par des ennemis contre des ennemis ? Là haut, vis-à-vis de nous, ily a une forteresse formidablement armée, des bandes retranchées contre nous, des canons dirigés sur nous ; en d'autres termes, sur nos tôtes est suspendue la guerre. Qu'y a-t-il donc de plus sérieux?
42. Dimanche. — Cet matin, a paru un ordre du général Vinoy, suspendant la publication de six journaux, parmi lesquels, le Mot (l Ordre, \q Cri du Peuple et le Vengeur, qui excitaient à la guerre civile. Aussitôt, le
Comité central de la garde nationale a répliqué, par un violent manifeste affiché sur tous les murs de Paris et adressé à l'armée. Dans cette pièce, imprimée sur papier rouge, le Comité central fait appel à l'armée et l'adjure, au nom du peuple, de ne pas obéir à ses chefs qui lui ordonneraient de marcher contre la garde nationale : « Soldats, s'écrie-t-il, vous êtes enfants du peuple, vous ne tirerez pas sur le peuple ! » Les meneurs n'ont pas, d'ailleurs, perdu de temps ; des groupes se sont formés sur plusieurs points; la place du Panthéon est remplie de gardes nationaux en armes; sur la place Saint-Sulpice, à midi, plusieurs centaines de mobiles de la Seine, désarmés, mais fort animés, applaudissent des orateurs furibonds, et crient : « Vive la Répih blique ! le Vengeur! le Mot d'Ordre! » Bientôt, ils se mettent en rangs et se dirigent vers la Bastille. Dans la journée, la foule a presque assommé trois agents de police : peu s'en est fallu qu'ils fussent tués1.
Le même jour, a paru la protestation de l'Empereur contre la déclaration de déchéance. Cette pièce est empreinte d'une dignité que personne n'a contestée, et il n'y a rien àrépli-
4 A la même heure, a deux pas de cette émeute de mobiles, celui qui servait la messe de midi, à Saint-Sulpice, était un soldat de la iiqme en uniforme. Tous les contrastes se seront rencontrés dans ces jours troublés.
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quer. Aussi, n'a-t-on pas essayé d'y répondre. Mais nous ne sommes pas encore arrivés à cette période de la maladie où nous puissions raisonner et juger en paix ; ce temps viendra, après de nouveaux malheurs, et ce que l'Empereur demande, se fera : la France se prononcera par un plébiscite, et ce plébiscite votera l'Empire.
13. — Les émeutiers de Montmartre ne manquent pas de munitions : j'apprends de M. M***, capitaine de gardiens de la paix, que samedi, les gardes nationaux ont pris, aux Gobelins seulement, seize millions de cartouches ! Le jour où s'est fait ce pillage, ce capitaine était de garde aux Gobelins, lorsque quatre bataillons de garde nationale se présentèrent et le sommèrent de leur livrer les portes. 11 leur déclara qu'il ne tirerait pas le premier, mais que, s'ils commençaient, ils se défendrait énergiquement. Ses hommes étaient déterminés, et fortement barricadés. Mais, quelques douaniers, qui gardaient un autre point, furent moins fermes, ouvrirent une porte, et il ne fut plus possible de résister.
14. — Le gouvernement a tenté hier, une démarche : il s'est résolu à réclamer les canons de Montmartre; ilse croyait endroit d'espérer qu'on les lui remettrait assez facilement, car il
avaitfait amener quelques centaines de chevaux près de l'église de la Trinité, tout harnachés et tout prêts à être attelés. On a envoyé en avant des officiers d'état-major de la garde nationale traiter avec les chefs de Montmartre. Ces officiers ont dû, étant en uniforme, s'arrêter, dès les premières sentinelles, qui leur ont crié d'avancer et de donner le mot de ralliement ; ils n'étaient pas embarrassés, et l'ont donné; mais, on leur a répliqué qu'on ne connaissait pas ce mot-là; que c'était celui de l'état-major delà place, auquel on n'obéissait pas, et que l'on en avait un autre à Montmartre ;il a fallu parlementer. Enfin, les chefs, par pure bienveillance, ont consenti à laisser pénétrer les officiers plénipotentiaires dans leur place d'armes de la tour Solférino; ils les ont écoutés patiemment et en silence, puis leur ont fait cette brève et nette réponse : « Ces canons sont à nous, nous les garderons. Vous n'avez plus rien à faire ici; vous ne pénétrerez pas plus avant, et si vous restez, nous tirerons sur vous ! Yous emploierez la force ! Essayez, et aussitôt, à un signal qui partira de cette tour, le rappel battra dans tous les quartiers, et vous verrez une insurrection comme vous n'en avez pas encore vu à Paris! » On a reconduit les officiers aux avant-postes; les chevaux, qui attendaient place de la Trinité, ont été remmenés et l'on s'est remis à
chercher un nouveau moyen. On en est là! Il n'y a point, d'ailleurs, à tarder: les clubistes agissent avec ardeur sur l'armée; et, déjà, les excitations des meneurs trouvent un écho. Aujourd'hui, dans la rue de Rivoli, près du boulevard Sébastopol, un groupe de soldats de la ligne était harangué par l'un d'eux, qui leur disait : « Qu'on les avait désarmés, quand on pouvait encore se battre; qu'après une paix honteuse, on leur rendait leurs armes, mais que ces armes, il fallait les refuser, car on ne les leur donnait que pour tirer sur le peuple ! » Depuis quelques jours, apparaissent les feutres mous des francs-tireurs et les chemises rouges des Garibaldiens, avant-garde de ces bandes d'aventuriers et flibustiers qui se transportent indifféremment dans tous les pays où s'agite la révolution. Dès 1849, ils se sont battus à Rome contre les Français ; ils accourent à Paris et, derrière les remparts de Montmartre, dans les rues barricadées, ils tireront sur nous, d'autant plus féroces et impitoyables, qu'étrangers, sans patrie, ils n'auront rien, ni biens, ni personne, à conserver, à aimer et respecter.
15. — Les préoccupations sont grandes, à l'occasion des Buttes-Montmartre, et ces préoccupations sont égales des deux côtés : le gouvernement a réuni hier les généraux,
pour délibérer sur le parti à prendre, et les députés, chefs duparti républicain, ont adressé une proclamation aux insurgés, pour essayer de les calmer. Les députés de la Gauche ne s'abusent pas; ils connaissent les dispositions de la province et de l'Assemblée, et ils craignent que, si une lutte armée ensanglante Paris, la province n'intervienne et que c'en soit fait de la République. Aussi, ne dissimulent-ils pas leur pensée dans la prière instante qu'ils adressent aux émeutiers : ce n'est pas par amour de l'ordre et de la paix qu'ils les supplient de demeurer tranquilles, c'est dans l'intérêt et pour conserver la vie de leur République.
Aujourd'hui, le bruit se répand que Ton touche à la solution de la question des canons de Montmartre. Les marchands des rues de Rivoli, Saint-Antoine, etc., se plaignent que les manifestations de la Bastille nuisent au commerce, encombrent la voie publique, gênent la circulation, éloignent et détournent leurs clients. Ils ont fait, dit-on, des représentations près du gouvernement, réclamant la fin de ces promenades interminables, qui menacent sans cesse de dégénérer en émeutes, et à l'occasion desquelles déjà un malheureux a été assassiné et trois autres presque écharpés. De plus, cette situation, en se prolongeant, accroît les forces de l'insur-
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rection : de nouvelles affiches ont été placardées hier, de nouvelles proclamations, signées de Flourens et de Blanqui, appelant le peuple ta se lever ; les groupes de la Bastille étaient beaucoup plus animés et l'irritation plus vive. Le gouvernement a cru devoir aviser : la Mi-Carême est, à Paris, une sorte de complément du carnaval, qui donne lieu à des promenades sur les boulevards, avec des masques, des chars et des déguisements, et à une grande aflluence de populaire ; le général Vinoy a interdit tout masque, tout costume, tout bal. Il est décidé, assure-t-on, à rentrer en possession des canons, et à terminer l'affaire immédiatement, dans les quarante-huit heures. Voilà la deuxième fois qu'on nous l'affirme; cette fois, est-ce certain ? Quoi qu'il en soit, malgré les précautions prises, et à cause même des précautions, on n'est pas sans inquiétude sur la fin de la journée.
Le gouvernement a enfinpourvu àla vacance de la Préfecture de police, du moins par intérim; il a nommé préfet, — c'est le cinquième en six mois, — un général, le général Valentin, ancien colonel de la garde de Paris, homme de tète, dit-on, d'énergie et d'exécution.
17. — Toujours même situation : on dit que le gouvernement a fait une nouvelle dé-
marche près des gens de Montmartre, et que ceux-ci élèvent la prétention de traiter d'égal à égal, de puissance à puissance. D'ailleurs, pas de nouvelles; c'est le calme plat, ce calme qui ressemble au silence de la nature avant les grands bouleversements physiques. Ne prévoyant rien, aujourd'hui, à Paris, je pars pour visiter Mcudon, Bellevue et Saint-Cloud. C'est là, assure-t-ou, que l'on peut avoir à la fois une idée des travaux des Prussiens, et de la dévastation que la guerre a laissée après elle.
Les dégâts causés, dans Paris, par les obus, ne peuvent donner une idée des désastres d'un siège : çà et là, un mur troué, un toit effondré, quelques fenêtres brisées, une maison éventrée; sur l'immense surface d'une ville de deux millions d'âmes, ces ruines éparses sont à peines sensibles ; à chaque pas, il faut qu'on les cherche. C'est dans les environs de Paris qu'il faut aller, pour voir l'image saisissante d'une entière destruction.
A peine a-t-on quitté les remparts,, cette destruction apparaît : naguère, des maisons, des bois, des villages, s'avançaient jusqu'au fossé. Dans un large périmètre, tout cela a disparu : arbres, maisons, chaumières, riches hôtels, ont été rasés; il n'en reste pas trace ; un désert sépare les murailles de l'arène où s'ébattait la guerre. Cette morne solitude est
bien le vestibule qui convient aux champs de bataille et de carnage.
On avance : sur ce plateau qui domine la plaine, quels sont ces murs qui ne se tiennent pas, ces pignons qui ne se rattachent à rien, ces façades noircies et branlantes, ces longs et hauts piliers qui montent dans le vide, comme des colonnes irrégulières? C'est le fort d'Issy ; voilà ce qu'en ont laissé les 10,000 obus lancés des batteries Prussiennes. Comment y pouvait-on encore habiter? Pourquoi y demeurer? A quoi bon s'en emparer? Ce fort eût été aussi inutile aux agresseurs qu'aux vaincus obligés d'en sortir. — Tous les autres forts étaient plus ou moins entamés, tous destinés à la même fin; c'était « une affaire de temps », comme disait M. de Bismarck. A cette seule vue, on comprend la profondeur de ce mot stratégique, on prévoit l'inévitable capitulation.
Après avoir passé sous des ponts, tous rompus, on arrive à Meudon : jadis, — oui jadis, il y a six mois, c'est-à-dire, comme un demisiècle, — de la station abritée sous d'épais ombrages, on montait, par une avenue d'arbres qui répandaient l'ombre et la fraîcheur sur la route bordée de villas, à ce coteau célèbre, à cette forêt charmante, qui s'élève et descend en vallons et en collines, où les chevreuils et les daims venaient boire au bord des étangs,
où les fontaines jaillissent sous les pieds et disparaissent sous l'herbe, avec un bruissement léger; bois retentissant des chants et des rires, des aboiements des meutes et des fanfares des cors; où « trempait son aile » la folle chanson de la Musette de Mursrer, et où couraient les amoureux après les papillons, « dans la saison des doux nids1 ; » solitude animée, variée, éclatante à la fois et retirée, que le poète comparait à Tibur :
Et quand je dis Meudon, suppose Tivoli !
L'avenue n'est plus : dans les maisons, nul habitant, elles sont closes, les volets des fenêtres fermés, les vitres cassées; le sol raboteux est jonché d'immondices et de débris ; là, aussi, c'est l'apparence du désert. A mesure que l'on monte, la destruction est plus étendue : sur tout le coteau, arbres., arbustes, ont été coupés jusqu'à une hauteur exactement calculée, à la hauteur où passaient les boulets, volant vers Paris; sous leur aile de fer, tout s'était courbé; les grands arbres ont frappé du front la terre, les toits des maisons ont été emportés comme par une raffale ; jusqu'à l'esplanade du château, on ne longe que des masures.
1 Voyez Le Printemps des amours, paroles de Th. de Banville, musique de Delphin Balleyguier, chanson éclose sous les ombrages de Meudon.
Nous voici devant la grille : plus de grille, elle a été arrachée et jetée dans le fossé; le jardin : plus de jardin, le sol en est bouleversé, transformé en terrassements, coupé de boyaux et de tranchées; le parterre : plus de parterre, des casemates, qui s'enfoncent sous terre, comme des entrées de cavernes; la terrasse : plus de terrasse, des batteries, une suite d'embrasures , où s'allongeaient les gueules des canons; les pierres du mur, arrachées, brisées, jetées çà et là; partout, en avant, en arrière, à côté, des amas de terre, des gabions, des fossés; où s'arrondissaient des allées taillées, une immense redoute; où s'étalaient les corbeilles de fleurs, l'emplacement visible encore des boulets.
Le château, situé au haut de la colline, a été le point de mire des canons des forts et des remparts de Paris. Il apparaît isolé, se détachant sur le fond sombre des arbres, troué, noirci, éventré. On va visiter les vieux châteaux démolis; il n'est pas nécessaire d'aller loin. Un château en ruine, le voilà : les fenêtres rompues, les murailles ouvertes, les étages unis dans le vide, les planchers écroulés, les toits arrachés, les plafonds enfoncés, les portes encombrées de débris, l'intérieur comblé d'amas de terres, de pierres, do fer, de morceaux de boulets, de fonte, de grands tuyaux, de membres de statues, de grilles
rompues, do vases de marbre, confondus, mêlés, entrés l'un dans l'autre, impénétrable fouillis, emplissant les salles détruites jusqu'au faîte! — Le doute n'est plus possible : non! jamais ce château, palais du grand Dauphin, de Monseigneur, fils de Louis XIV, ne sera restauré, rétabli! 11 demeurera ruiné, inhabité, désert, visité seulement par le brocanteur avide, qui en arrachera quelques débris.
Les communs du château, les maisons qui bordent la grande avenue, sont troués par les obus, tous à la même hauteur; sur une façade de cinq mètres, on compte treize trous de boulets. Dans l'avenue, les arbres, du côté de Paris, ont été abattus, mais seulement jusqu'à une certaine distance; les Allemands ne renversaient que ce qui les embarrassait, réguliers, précis dans la destruction.
Bellevue, le joli nid de villas élégantes, est inhabité : une ou deux boutiques d'épiceries, de tabac, sont rouvertes pour les curieux, dont le pas retentit sur le pavé sonore. Une saleté universelle: partout, des décombres, des débris de toutes sortes, bouteilles, meubles, vases, poteries, vaisselle, paillasses, papiers souillés, sont amoncelés dewnt la terrasse; un fumier est à l'entrée du pavillon de Mme de Pompadour.
Un peu plus loin, ce beau parc, à droite, Brimborion, nom léger que lui avaient donné nos pères du xvme siècle, ce parc aux grands
arbres droits, élancés, est abattu; à la place des bosquets et des pelouses, se dresse une colline de pierres blanchâtres, nue, où sont enfoncés quelques troncs d'arbres, comme des piquets noirs. Parc ombreux, jadis, et souriant, où chantaient les oiseaux au printemps, et d'où pendaient sur la route les grappes de fleurs jaunes et roses, Brimborion est changé en une immense batterie à deux ou trois étages, qui domine tout le paysage, et qui regarde, au loin, où elle enverra ses boulets. Saint-Gloud ! c'est surtout Saint-Gloud que Ton cite entre tant de ruines : vous y courez, vous avez traversé le parc tout coupé de tranchées, de murs crénelés, de fossés profonds, jetant un coup d'oeil à droite et à gauche, sur un arbre abattu, un autre coupé en deux, un autre à demi scié et qui vit encore. Vous avez passé sur un amas de pierres entassées comme un tumulus, là où fut la lanterne de Diogène ; vous avez cherché, vis-à-vis, la belle avenue; les arbres abattus des deux côtés, couchés dans l'allée, forment une inextricable barricade, avec leurs branches hérissées et dressées en l'air. Vous avez longé les vastes casernes sans toits, les écuries Impériales, ouvertes par des trous grands à laisser passer deux chevaux de front. Vous arrivez au château, dans la cour d'honneur, en face du palais: on ne vous avait pas trompé ; là est la vraie
ruine ; vous ne pensez plus à Meudon ; Meudon semble avoir été épargné, être égratigné, tant, ici, s'est largement étalée la destruction.
Le château est comme un décor à jour, toutes les fenêtres sont ouvertes, sans châssis et sans vitres, d'une façade à l'autre; on voit le ciel à travers; le toit est rasé, pas un mètre de mur où n'ait frappé un boulet. Les canons du Mont-Valérien se sont acharnés sur cette blanche façade; un coup ici, un autre là, encore un autre, et un autre ! Les obus rompaient la muraille, traversaient les galeries vides, sortaient par la façade opposée, faisaient voler en éclats les sculptures, et allaient mutiler, dans les allées du jardin, les statues de marbre blanc, alignées sur leur piédestal, coupant à l'une la tête, cassant un doigt à l'autre , brisant une jambe à une troisième, de statues neuves faisant des antiques. Le léger pont de fer, tendu du palais au pavillon d'été, où allait déjeuner l'Empereur, arraché, abattu, est tombé dans l'allée, plié comme une feuille à demi roulée. Et, dans l'intérieur, un entassement de choses sans nom, corniches, boiseries, cloisons, toitures, si morcelées, si rompues, si broyées, qu'on ne distingue aucun objet, aucune forme. Ce n'est que pierres pulvérisées, terres mêlées, cendre et poussière! La désolation, ici, est plus grande que partout où l'on a passé, la ruine à la hauteur de celui
qui l'habitait. Les Prussiens se sont acharnés sur ce palais : il leur semblait, en l'incendiant, frapper le successeur du vainqueur d'Iéna.
Vous croyez avoir vu l'extrême de la destruction? Eh bien, non, tout cela n'est rien, en comparaison de la ville même de Saint-Cloud. Lorqu'en descendant par l'avenue du château, on arrive sur la place, on s'étonne de ce qui apparaît devant soi. On se demande si l'on rêve, si c'est la vérité, une place, des maisons, une ville : on croit voir une peinture. Ce ne sont pas des maisons, en effet, ce n'en est que le fond : tout le devant a été emporté ; emportés aussi, enlevés, les étages supérieurs, et le toit, et les portes, et les fenêtres; on dirait de ces maisons de carton de théâtre, ouvertes d'un côté, où le spectateur voit tout ce qui se passe; seulement il ne s'y passe rien, nul n'y habite. Et toutes les maisons de la place et des rues voisines sont également renversées. Ceux qui regardent ne laissent échapper qu'un mot, à demi-voix, et comme malgré eux : « 0 mon Dieu ! »
On ne peut en désigner aucune, toutes méritent une description. Devant plusieurs, déjà, les peintres reproduisent sur la toile ces ouvertures béantes, ces boiseries arrachées, ces tentures pendantes, ces escaliers qui s'arrêtent dans l'air, ces planchers qui s'inclinent sur le vide. Entre toutes, pourtant, est
remarquable, sur la place de l'Hospice, une longue maison fendue, de la base au sommet, en trois tronçons, que relie un balcon de fer, qui ondule et se dessine sur le ciel, comme un fil noir; on dirait un pont d'oiseaux. La rue Royale, — Royale! qui monte au haut de la ville, est devenue une longue avenue de ruines : à droite et à gauche, toutes les maisons, sans exception, sont abattues; les étages se sont abîmés sous les étages, écroulés dans la rue, et ont recouvertle sol de plusieurs mètres de débris. On ne peut plus juger de la largeur et delà pente de la rue; elle est pavée ou plutôt faite de décombres. Là, on comprend le Forum Romain, où, dans les éboulements successifs, ont été ensevelis jusqu'à moitié les portiques, les arcs de triomphe, les temples et les palais ! On oublie tout à la vue de cette ruine prodigieuse, universelle, sans merci, uniquement due à la rage de nos vainqueurs, où ont passé le fer, le feu, la pioche, la hache, l'huile ardente; où il semble qu'aient piétiné, que se soient rués des sauvages, qui se sont plu à arracher, de leurs mains, des murs entiers, à briser les façades, à précipiter les étages les uns sur les autres, jusque dans les caves, à travers les voûtes écrasées, à accumuler les effondrements. On quitte ce désert de destruction, stupéfait, muet, étourdi, car on sent l'impuissance de tout exprimer : il y a trop!
On avait lu des récits : la vérité passe tout ce qu'on attendait. C'est, de tous les spectacles que je connais, faits de la main des hommes, le seul qui, après toutes les descriptions, vous étonne et vous écrase, car il touche à l'idéal par l'immensité de sa désolation!
18. 9 heures. — Aujourd'hui, a commencé la guerre civile, qui va peut-être ensanglanter Paris plusieurs jours. Ignorant ce qui se passe dans les quartiers de l'action, je vais me borner à noter, heure par heure, ce que j'apprends et les bruits qui circulent. A 6 heures moins un quart, j'entends très distinctement un coup de canon éloigné ; mais, comme il n'était suivi d'aucun autre, je me demandais si je ne m'étais pas trompé, lorsque retentit un second coup, et bientôt un troisième. H n'y avait plus à douter : je m'informe, on dit, dans le quartier, que, cette nuit, le gouvernement avait voulu enleverles canons de Montmartre, que les insurgés avaient résisté et qu'ils tiraient sur l'Hôtel de Ville.
On entend battre la générale et le rappel dans toutes les rues. Je sors; place Saint- Sulpice, quelques compagnies de la garde nationale stationnent en armes. C'est le 85e bataillon. En écoutant ce qui se dit dans les groupes, on ne saurait saisir pour quel parti est ce bataillon, pour Yordrc ou pour Mont-
martre. Un garde, habitant de la Glacière, rapporte qu'hier soir, on a battu le rappel dans ce quartier éloigné et que les compagnies ont dû se réunir, ce matin, pour défendre les canons de la place d'Italie. La place Saint- Sulpice ne présente aucune agitation. Il en est autrement à la place de la fontaine Saint- Michel : là, des troupes de ligne, des canons, des mitrailleuses, des caissons; toutes les rues qui débouchent sur le boulevard Saint-Michel, gardées par des soldats qui ne laissent passer de l'autre côté de l'eauquelespersonnes en costume civil. Les ponts sont partout interceptés ; sur la place, beaucoup de peuple, hommes et femmes, fort animés, ouvertement déclarés pour Montmartre et qui, s'adressant aux soldats, leur disent : « C'est le gouvernement qui provoque, ces canons sont au peuple, le peuple veut les garder! Vous ne tirerez pas sur le peuple ! » J'avertis un chef de bataillon et le presse vivement de faire évacuer la place, les hommes du peuple n'étant là que pour débaucher ses troupes. C'est en ce moment que Ton commence à afficher une proclamation du gouvernement. M. Thiers conjure les habitants de Paris de garder la paix, espère que les bons se sépareront des mauvais, avoue nettement qu'une lutte armée compromettrait l'existence de la République, la ruinerait dans l'opinion de la France, et déclare que le gou-
vernement a résolu d'enlever, à tout prix, sans Un jour de retard, les canons en possession d'une minorité factieuse, et d'employer la force, s'il est nécessaire. Cette proclamation excite les sarcasmes de la plupart de ceux qui la lisent ; nous sommes dans un quartier populaire. Place Maubert, calme absolu ; la place du Panthéon et l'église sont gardées militairement, ainsi que toutes les rues avoisinantes, par la troupe de ligne. Au bas de la rue Soufllot, sur le boulevard Saint-Michel, des troupes et une pièce d'artillerie; un officier m'assure qu'il empêchera tout groupe de se former. Çà et là, cependant, des hommes pérorent avec emportement ; un bataillon licencié passe, se rendant à une gare, pour partir ; il est assailli par les cris de : « Vive la République! Vive Garibaldil » Le Luxembourg est fermé ; mais, en arrivant dans la rue de Tournon, on se trouve tout d'un coup comme au milieu d'une émeute : un bataillon, le 83e, y est réuni ; les gardes nationaux sont fort animés, et des cris violents s'élèvent au milieu de la rue : c'est un commandant de l'état-major de la garde nationale qu'une fouie exaltée entoure, interpelle, menace, et qui, pâle, sans répondre, se retire à petits pas, et cherche à gagner le palais du Luxembourg, fortement gardé par la troupe. Du Luxembourg, on envoie, à deux reprises, vers lui, deux officiers
à cheval et une ordonnance, qui le protègent contre les plus violents et lui permettent d'arriver à la porte du palais. Je m'approche et écoute ce qui se dit dans les groupes tumultueux ; tous ces gardes nationaux sont en armes, et ils ne les ont pas prises pour défendre l'ordre ; l'officier a voulu intervenir et a parlé énergiquement; c'est ce qui a soulevé contre lui cette émotion : « Il faut l'enlever, crient quelques-uns, le pendre! » Je saisis des mots isolés, qui indiquent le caractère de ce mouvement : « Les trente sous ! si on ne nous les donnait pas, comment vivrions-nous? — Nous n'en avons pas besoin de vos trente sous! dit un autre; nous pouvons nous en passer. » Il en est qui assurent que V Internationale a des fonds, avec lesquels elle soutient l'émeute. « Nous voulons garder la République! En 1848, on nous Fa enlevée! Cette fois, le peuple ne le souffrira pas! Vive la République! Vive Garibaldi! » Voilà déjà plusieurs fois que j'entends crier : Vive Garibaldi ! Si la lutte s'engage sérieusement, ce sera une guerre civile politique , mais aussi la guerre sociale. Et, si l'on ne se bat pas à fond aujourd'hui, la lutte ne sera que différée.
Midi. — Voici ce qu'on annonce : « Les insurgés ont fait un général prisonnier, le général Lecomte ; les troupes refusent de tirer! »
1 heure. — Je suis frappé de l'aspect nouveau du quartier que j'ai visité ce matin : rue de l'Ecole-de-médecine, boulevard Saint-Michel, dans toutes les rues voisines, plus un soldat; tous ont disparu. Rue des Ecoles, le rappel bat, et déjà sont réunis, en grand nombre, les hommes du 151e bataillon de la garde nationale, fort mal disposés et fort animés. Au boulevard de l'Hôpital, au point où débouche le boulevard Saint-Marcel, stationnent une cinquantaine de gardes nationaux : j'apprends que, le matin, ils ont arrêté tous les soldats qui passaient isolés ou par groupes, et les ont désarmés ; ils ont aussi fait rebrousser chemin à un fourgon d'artillerie et sont allés au secteur, le remplir de cartouches. Une personne en qui j'ai toute confiance (M. M***), me rapporte qu'il est allé, ce matin, à onze heures, à la place de la Bastille, qu'elle est occupée par des troupes, que des canons sont braqués dans la direction des grandes voies (le boulevard, la rue de Rivoli, le faubourg Saint-Antoine), et que, par ordre, le drapeau rouge a été enlevé de la colonne. Mais, ajoute-t-il, le peuple harcelait les troupes, se mêlait à leurs rangs, les circonvenait et les engageait à ne pas combattre, et les troupes pactisaient déjà avec le peuple : « Livrez-nous vos fusils, ou jetez-les dans le canal ! » disait-on aux soldats ; quelques-uns les
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emmenaient dans les cabarets, les faisaient boire, etles soldatslivraientleurs armes. De tels faits, dont je ne peux douter, m'épouvantent; que ne présage pas une connivence si vite établie entre la troupe et la plèbe !
2 heures. — Je veux voir le spectacle de la Bastille, de ce peuple et de ces soldats. C'était un autre spectacle que celui dont on m'avait parlé qui m'attendait. Dès le milieu du boulevard Contrescarpe, j'aperçois flotter, au haut de la colonne, le drapeau rouge et, en avançant, non pas un, mais trois drapeaux ; sur la place, plus de troupes ; aux embouchures des rues, plus de canons; au pied de la colonne, des sentinelles de la garde nationale ; une patrouille passe, de la garde nationale ! Qu'y a-t-il donc? qu'a-t-on fait? Je m'approche d'un groupe, et voici ce qu'on y dit : « Les troupes ont levé la crosse en l'air et refusé de tirer ; la garde nationale s'est présentée à la caserne du Prince-Eugène, a sommé les soldats de donner leurs armes ; les soldats les ont données. Les troupes qui occupaient la Bastille se sont retirées ; un général est pris ; le gouvernement est fini! Plus d'armée, il n'y en a plus ! » Un homme âgé, en uniforme de garde national, se tourne en ce moment vers moi : « C'est le moment de se déclarer, me dit-il, nous allons avoir la République, la vraie, et ceux qui n'en seront pas, on leur
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fera leur affaire ! » Le peuple, d'ailleurs, n'est plus agité; il est le maître, ou du moins, il en est persuadé : « Vos fusils, dit un garde national à un soldat désarmé, nous n'en avions même pas besoin ! » Des soldats, confondus dans la foule, écoutent ce peuple et parlent comme lui. On n'entend rien, pas de canon, de fusillade, on n'aperçoit pas un soldat armé. Est-ce clone vrai? Ce peuple est-il vainqueur? Est-ce donc une nouvelle révolution? Sommesnous sous la Commune ? Que va-t-il se passer ? Que croire? Que craindre? Je reviens absorbé par ces idées confuses, ne prévoyant rien, ne combinant rien, comme étourdi d'un coup qu'on m'eût donné à la tète et qui m'aurait ébranlé le cerveau. Ainsi, il n'y aurait pas eu de combat, ou le combat eût été insignifiant, cette armée se serait dissoute au seul contact de la multitude! Comment a-t-on oublié le précepte du maréchal Bugeaud : « Qu'une troupe armée ne doit paraître dans la rue que pour charger et se battre ? »
5 heures. — Les troupes occupent le Carrousel, dont les grilles sont fermées, l'esplanade des .Invalides, le Champ-de-Mars, la Préfecture de police, etc. Une partie est composée de gardes de Paris et de gendarmes, anciens et vrais soldats. On espère que ceux-ci tiendront, et c'est sur eux que l'on compte pour triompher de l'émeute.
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Tout a été mal fait dans cette saisie manquée des canons de Montmartre. Voici ce qu'avait proposé le général Vinoy : « Par votre police, avait-il dit, vous connaissez les chefs des émeutiers; avant de frapper ce coup qui peut devenir l'occasion d'un soulèvement, faites-les arrêter la nuit; l'insurrection sera désorganisée, elle manquera de direction, nous en aurons bon marché. Puis, vous avez, dans la garde nationale, de bons bataillons ; appelez-les, je les mettrai en avant, et je réponds de l'armée; elle suivra, parce que la garde nationale c'est le peuple, et les soldats seront sûrs de ne pas combattre le peuple. Sinon, je ne connais pas assez cette nouvelle armée, je ne sais ce qui arrivera ! » On écouta le général, on discuta : « Appeler la garde nationale, c'est dangereux; viendra-t-elle? » Elle était bien venue dix fois pendant le siège, avant et après le 31 octobre, et le 22 janvier; « Arrêter les chefs ! c'est illégal ! » Comme s'il y avait rien d'illégal, pour empêcher la guerre civile et l'anarchie ! Les propositions du général Vinoy furent repoussées.
6 heures. — Devant la mairie du VI0 arrondissement, trois ou quatre bataillons armés, venant de Montmartre, défilent, se dirigeant vers le Luxembourg. Beaucoup sont ivres, et tous fort exaltés. Us vont s'emparer des pièces d'artillerie restées dans le jardin du
palais que la troupe n'a pas cessé d'occuper.
8 heures. — Les journaux du soir nous font connaître quelques incidents de la journée : il n'y a eu lutte que sur un seul point, à la place Pigalle, où un brave officier a essayé de lancer la troupe sur les émeutiers ; il a été tué, une fusillade s'est engagée, maisapeu duré; quelques hommes ont péri, puis, la troupe a fraternisé avec le peuple ; fraterniser, c'est le mot des révolutions, pour exprimer que le soldat déserte son devoir.
Le Gouvernement, après qu'il a eu appris la défection des troupes, a fait afficher une seconde proclamation (signée comme la première de tous les ministres et de M. Thiers) où il adjure , dans les termes les plus pressants, la population honnête de Paris de se lever contre l'insurrection, qu'il dénonce comme le parti du pillage : les chefs, dit-il, « ne représentent que les doctrines communistes, et mettront Paris &u pillage et la France au tombeau! »
19. — Dimanche. — A cinq heures trois quarts, le silence de la ville estsubitementrompu par un coup de canon qui fait vibrer nos vitres. C'est ainsi que s'annonce ce dimanche qui, quel que soit l'événement, sera digne des autres dimanches de la République. Nous n'avons que deux alternatives, en effet : le triomphe
de la République rouge, de la Commune, ou sa défaite dans un combat sanglant.
Hier soir, des groupes nombreux stationnaient sur beaucoup de points de Paris ; on discutait la cause et les résultats probables du combat, et l'on parlait très librement ;-les uns attribuaient tout le mal au gouvernement : « C'est lui qui a tout fait ! Pourquoi a-t-il voulu nous enlever nos canons? — Ils ne sont pas à vous plus qu'à nous! répliquent les autres: nous les avons payés comme vous ! Le commerce reprenait, les affaires recommençaient; tout va s'arrêter, et pour combien de temps! » Des soldats passent, en chantant, avinés et chancelants : « Vive la République! leur crient les émeutiers, feuille de route ! feuille déroute ! — Oui! répondent les soldats; qu'on nous renvoie chez nous ! Nous ne voulons plus d'armée dans Paris, crient les plus exaltés, il ne faut plus d'armée ! — Vous pensez, cependant, à prendre une revanche des Prussiens, dit un homme sensé; comment le pourrez-vous sans armée? » L'observation reste sans réponse. Tout s'entend dans ces foules, même un mot de bon sens, même un mot d'esprit: « M. Thiers, dit quelqu'un, fait bon effet, à Versailles, affublé de la grande perruque de Louis XIV ! » Versailles, on parle déjà d'y aller, et d'en ramener les députés à Paris. Du reste, les préparatifs de combat continuent; des barri-
cades sont élevées depuis le faubourg Saint- Antoine jusqu'aux Batignolles.
7 heures. — Deuxième coup de canon, isolé comme le premier; c'estprobablement un signal des insurgés : hier aussi, ils avaient tiré trois coups à blanc, pour qu'on prit les armes, et c'est à ce signal qu'accoururent les bataillons qui reprirent les canons et désarmèrent les troupes.
10 heures — Je parcours quelques rues du faubourg Saint-Germain : toutes les maisons sont fermées, un silence immense plane sur la ville; on ne rencontre pas une voiture; les omnibus même ont interrompu leur service; la ville paraît morte. Peu de journaux sont en vente : on les lit avidement; ils nous apprennent'que tout est fini, les insurgés sont maîtres de la ville entière, de l'Hôtel de Ville, des ministères.
11 heures. — Des afiiches viennent d'être placardées partout, proclamations du gouvernement nouveau. Ce gouvernement existe, il le prouve par les deux procédés habituels des révolutionnaires : en se nommant lui-même, et en injuriant le gouvernement dont il prononce la déchéance : il l'appelle gouvernement de « traîtres, de fous éhontés». Mais, par l'effet du trouble d'un premier établissement, sur la façade des mairies (au Ve et au VIe arrondissement au moins), à côté de l'affiche du gouvernement d'aujourd'hui s'étale le
Journal officiel, daté de ce matin, 19, et où on lit avec stupéfaction la plus violente diatribe du gouvernement d'hier contre les insurgés. Il les avait déjà traités de pillards ; il les qualifie d'assassins, qui ne peuvent être que stipendiés par l'ennemi ou le despotisme (le despotisme, c'est l'Empire). Leurs crimes, s'éerie-t-il, soulèveront la juste indignation de la population de Paris, qui sera debout pour lui infliger le châtiment qu'ils méritent. » Le gouvernement d'aujourd'hui ne paraît pas s'inquiéter beaucoup de ce châtiment, car il n'a même pas fait arracher l'affiche du gouvernement d'hier; ainsi, ils s'insultent mutuellement et se désignent par leurs vrais noms. Quant à nous, on nous signifie que nous allons être convoqués « de suite » (ce gouvernement ne parle pas plus français que M. J. Favre) pour procéder aux élections de la Commune. Le tout est signé d'une vingtaine de noms, du Comité central, de la garde nationale, dit-on, tous inconnus, sauf MM. Assi, l'ancien contremaître du Creuzot, et Lullier, l'officier de marine, qui, dès le commencement de septembre, se révoltait contre la République, dont il ne lui avait pas été donné d'être un des chefs1.
' Ces noms inconnus sont les mêmes que ceux qui composaient la liste ouvrière des dernières élections. Evidemment ce sont eux qui formeront la Commune.
Le gouvernement de M. Thiers appelle les insurgés assassins : il dit vrai, cette fois, hélas! Oui! émules des meurtriers de Lyon, ils 'ont froidement, lâchement, fusillé le général LecomteetM. Clément Thomas, qu'ils avaient pris; l'un, pour avoir tenté de remplir son devoir en résistant, l'autre, parce que, jadis, il fut leur général, coupable d'un seul défaut, d'être trop débonnaire. Tel est le début de la Commune! Que fera la province? Quelques-uns espèrent qu'elle viendr â?nettre Paris à la raison,
20. — Plusieurs de mes parents viennent m'engager à quitter Paris, où l'on croit que je ne peux demeurer sans risque d'être arrêté; je refuse. Cependant, il faut l'avouer, depuis hier, la physionomie de Paris est bien changée, la sécurité n'est plus assurée, et l'on peut avoir les plus vives craintes pour l'avenir. La ville a pris un aspect tout à fait révolutionnaire ; dès le matin, le tocsin sonne à plusieurs clochers ; des coups de canon saluent l'aube du jour, des barricades sont dressées dans tous les hauts quartiers et sur les places les plus importantes.
Les patrouilles circulent dans les rues; partout on rencontre des canons; plusieurs journaux viennent d'être supprimés ; les gares des chemins de fer sont envahies et des gardes nationaux surveillent le départ et l'arrivée des
trains, examinent et arrêtent les voyageurs qui leur semblent suspects ; les armes ont été pillées dans les dépôts publics ; enfin, le gouvernement n'est plus à Paris ; il s'est enfui à Versailles où est réunie l'Assemblée.
Partout, dans Paris, les citoyens cherchent les occasions d'échanger leurs sentiments ou de connaître les nouvelles; les groupes sont nombreux et l'opinion des modérés continue à se manifester avec vigueur : la garde nationale (de l'ordre) ne s'est pas levée, parce qu'elle n'avait pas reçu avis de se lever. Le gouvernement s'est empressé d'affirmer, par la plume honnête de MM. Dufaure et J. Favre, qu'il avait la preuve certaine de la participation de l'Empire à l'insurrection, sans se soucier de montrer cette preuve.
Les insurgés paraissent étonnés de leur triomphe, l'enthousiasme est encore moindre que le 4 Septembre; puis, les embarras ne sont pas médiocres : les caisses sont vides, tout a été emporté à Versailles; les vivres vont peut-être bientôt manquer, les envois ont à peu près cessé; déjà, hier, beaucoup de marchés étaient à peu près dégarnis; il va falloir continuer à payer les 30 sous aux gardes nationaux, et comment le comité lepourra-t-il? Quelques-uns font entrevoir une solution facile : « Ah ! les commerçants, crient-ils sur les boulevards, c'est sur vous que nous
tomberons maintenant ! » Il y a, parmi les communistes, des hommes, en assez grand nombre, qu'aucun excès n'arrêterait capables de mettre le feu à la ville, plutôt que de périr seuls, et assez scélérats pour ne pas reculer devant ce désastre universel. Aussi, la panique estelle grande, tous ceux qui le peuvent prennent déjà leurs dispositions pour quitter Paris.
Du 21 au 23. — Hier, dans l'après-midi, j'ai été averti qu'il y aurait danger pour moi à rester à Paris; je me suis décidé à partir et à aller en Poitou, attendre les événements.
Notre voyage s'est fait sans accident : les seules nouveautés ont été, à l'embranchement du chemin de fer de ceinture, la visite des wagons par les gardes nationaux et, à Tours, la présence d'autres gardes, l'arme au bras, qu'on obligeait d'assister à l'arrivée des trains, et qui ne se privaient pas de faire part aux voyageurs de l'ennui que ce dérangement leur causait, et de leur désir de s'aller coucher, au lieu de monter cette faction de nuit.
A Port-Boulet, le pont suspendu avait été coupé; on traversait la Loire en bac : c'était à l'aurore, le premier jour du printemps ; dans le ciel limpide les étoiles s'effaçaient, une à une, devant l'aube qui teignait le fond du paysage d'une lueur rosée; le fleuve, large et plein, s'étendait à gauche, jusqu a plus de
quatre lieues, où l'on apercevait les blanches maisons de la Chapelle et l'embouchure de l'Indre qui l'élargissait encore et le faisait ressembler à un lac; à droite, le joli village de Chouzé et les rives basses plantées d'arbres qui commençaient à verdir. Les oiseaux chantaient et volaient parmi les branches; des barques glissaient lentement sur l'eau; un calme solennel et doux planait sur la rivière, dans les champs et les airs. Tout à coup, un point enflammé éclaira l'horizon, et nos regards se tournèrent vers le soleil qui lança ses rayons de tous côtés comme des flèches brillantes, et la terre et le ciel resplendirent d'un éclat nouveau, frais comme la jeunesse! À ce moment, Paris et ses séditions, ses dissensions et ses luttes étaient oubliés. 0 crime de l'homme qui t'abandonnes à tes passions et à tes fureurs, n'est-ce pas déjà un de tes châtiments d'ignorer ou de ne plus connaître ces beaux spectacles de la terre, qui apaisent l'âme, bienfaits de Dieu, dont tu dédaignes les sereines jouissances et les salutaires enseignements!
Partout, dès que la voiture s'arrêtait, les habitants accouraient et s'informaient des nouvelles de Paris : ils nous écoutaient en silence, et parfois en soupirant, plus tristes encore qu'indignés. Par les questions de quelques-uns, on voyait qu'ils ne pouvaient croire à toute
l'étendue du mal : ils demandaient s'il était bien vrai que des généraux eussent été assassinés, tant ce crime leur semblait horrible ! En province, l'incertitude et l'ignorance des faits estplus grande qu'on ne se l'imagine à Paris : on connaît mal les hommes, on ignore les détails, ou ne sait que croire et Ton craint davantage.
Le gouvernement est livré à l'irrésolution la plus absolue : il a fui devant l'émeute, parce qu'il n'avait plus d'armée; il n'attaque pas, parce qu'il n'est pas sur de ses troupes, et il en est réduit à invoquer le secours des gardes nationales de France, espérant que les soldats marcheront à leur, suite.
Sans résolution et sans vigueur, il fait appel à la résolution et à la vigueur de la nation : comment la nation lui répond-elle? Elle demeure irrésolue et inerte. Dimanche, le rappel a été battu dans la ville de Loudun, pour rassembler les gardes nationaux, et demander des volontaires qui iraient défendre l'Assemblée : «L'Assemblée, ont-ils dit, savonsnous pour qui nous nous battrons? avec qui? contre qui? Lorsque nous arriverons, l'Assemblée ne se sera-t-elle pas arrangée avec Paris, avec la Commune? Et nous, ne seronsnous pas les suspects, les ennemis?N'est-ce pas contre nous que se tourneront l'émeute et l'Assemblée réconciliées? » Pas un ne s'est présenté, le registre d'inscription n'a pas
même été ouvert! A Poitiers, il y a eu quatre volontaires; à Chatellerault, deux.
Les paysans, venus des environs en grand nombre (comme d'habitude, le dimanche), expriment leur opinion en termes rudes et naïfs : « Il faut un règne! » disent-ils; un règne, pour eux, c'est un maître, un homme seul, qui mène tout, et qui « ait la main raidel » ajoutent-ils. Ils ne comprennent rien aux hésitations , aux tergiversations , aux demi-mesures, on ne peut les abuser; ils ont été heureux sous l'Empire, le commerce florissait, ils faisaient leurs affaires, ils vivaient en sécurité; jamais FEtatnefutplus prospère : « Pourquoi l'Empereur ne revient-il pas?»
23. — Arrivée de mon frère, se sauvant de Paris, où il a failli être arrêté : il avait fait partie de la manifestation de l'ordre (le mardi 21). La famille de ma femme s'est enfuie à Orléans. On peut juger de l'état des esprits par ces quelques traits : un député, M. de la Roche-Thulon, informant lAssemblée qu'on a écrit sur sa maison, à Paris : à fusiller; l'affiche placardée dans plusieurs quartiers, et approuvée parle Comité central, par laquelle un citoyen était désigné pour recevoir les dénonciations de suspects; le Journal officiel de l'émeute faisant l'apologie du régicide : « Dans les républiques anciennes, le tyranni-
cide était la loi; ici, une prétendue morale, nomme assassinat cet acte de justice et de nécessité.... La société n'a qu'un devoir envers les princes, la mort, etc. » "L'Avenir national, un des journaux qui soutiennent la Commune, a cru devoir désapprouver cette doctrine: « C'est n'avoir, dit-il, aucune intelligence des nécessités du moment, aucune conception sérieuse du mouvement ; supprimer une ou plusieurs personnes, c'est là une conception rurale, une conception anti-scientifique ; tuer un prince, c'est lui donner une sorte de sacre. » Voilà les raisons philosophiques des doctrinaires de l'insurrection pour repousser le régicide ; mais ces conceptions sérieuses ne sont pas à la portée de tous : la foule, à Saint- Etienne, continue à appliquer le procédé antiscientifique sur les préfets, à défaut des princes, et massacre M. de FEspée; et le Journal officiel, afin de prouver que sa profession de foi n'était pas une boutade, est revenu, le lendemain, à la charge, et a déclaré, que, non seulement, « il approuvait entièrement » le premier article, mais qu'il « en avait préparé un autre encore plus radical ! »
Voyagea Paris. — Physionomie de Versailles. — Paris sous la Commune. — Le curé de Saint-Sulpice. — L'Hôtel de Ville. — Discorde parmi les insurgés.
Le 3, une lettre que je reçois m'oblige à me rendre à Versailles.
5. — U m'a été impossible d'arriver jusqu'à Versailles : je n'ai pu qu'entrer à Paris, où je suis resté seulement une heure et demie. A Etampes,àBrétigny, à Juvisy, à Choisy-le- Roi, pas de voiture pour me conduire à Versailles. Espérant que la circulation n'était pas interrompue entre Versailles et Paris, je m'étais décidé à pousser jusqu'à Paris. On y entre aisément ; les gardes nationaux arrêtent le train à la gare d'Ivry, ouvrent les portières, regardent les voyageurs et les laissent passer sans difficulté. Mais, à la gare de Paris, l'aspect change : de nombreux gardes nationaux occupent les salles d'arrivée, en armes, et examinent attentivement les voyageurs. Un employé de la gare, qui méconnaît, s'élance à ma rencontre : « Ne restez pas ici ! »
me dit-il; voilà les premières paroles que j'entends. Les gardes nationaux sont du XIVe arrondissement, un des plus mauvais de Paris. Je traverse rapidement la salle, monte dans une voiture qui se trouvait par hasard à la porte, et me fais conduire à la gare du chemin de fer de Versailles, rive gauche : elle est fermée ; dès qu'ils aperçoivent ma voiture, des sentinelles de la garde nationale viennent à moi, et me signifient que j'aie à m'en retourner, la circulation par le chemin de Versailles étant interdite1.
Je reviens à la gare d'Orléans (côté du départ) ; les rues, les boulevards Mont-Parnasse, de Port-Royal, Saint-Michel, de l'Hôpital, sont déserts ; à peine çà et là un passant ; ces grandes voies présentent l'aspect de la désolation.
A la gare, on m'engage, de nouveau, à quitter immédiatement Paris. C'est ce que je fais; un étranger m'aborde : « Vous partez, monsieur! vous quittez Paris! que vous êtes heureux ! Youlez-vous vous charger de cette lettre et la mettre à la poste, dès que vous le pourrez? » Ces quelques mots disent tout, ainsi que ceux que l'on m'a adressés en arrivant : menaces, soupçon, terreur, séquestra-
1 J'ai appris, à "ma rentrée à Paris, que j'avais couru un plus grand danger que je ne pensais : quelqu'un me nomma et s'écria : « Voilà M ***, arrêtez-le! » On courut après moi. ^i j'avais été à pied, j'aurais été pris.
il G JOURNAL DE FIDUS
tion, émigration, voilà [la situation de Paris. Quant aux nouvelles, il n'y a qu'à lire sur les murs : ils sont couverts d'affiches de la Commune, du matin même. C'est : 1° un décret qui met en accusation le gouvernement de Versailles ; 2° la suppression du budget des cultes, et la saisie des biens des corporations religieuses; 3° l'annonce d'une victoire des troupes de la Commune dans un combat, livré la veille. Cette victoire, il est vrai, semble problématique, les journaux ne s'accordent pas sur le résultat : ceux qui sont favorables à la Commune jettent des cris de triomphe ; les autres font entendre que les gardes nationaux ont été repoussés, et même avec de grandes pertes, on parle de 1500 à 2000 hommes hors de combat. D'après tout ce que j'apprends, l'irritation est plus vive que jamais : les femmes, surtout, sont arrivées à un état d'exaltation qui rappelle 1793; elles sont venues, au nombre de plusieurs centaines, demander des armes, et veulent marcher en avant des bataillons de gardes nationaux. Des perquisitions, des arrestations, se font dans tous les quartiers; plusieurs caisses ont été pillées régulièrement, la gare d'Orléans a été soumise, hier, à une réquisition d'argent. Tout est à redouter, avec une telle surexcitation des esprits : les défaites de la Commune m'effraient plus peut-être que les succès; ils
peuvent se porter à des extrémités horribles. C'est, à la nouvelle de la prise de Verdun, que furent résolus, par la Commune, les massacres de Septembre !
Du 6 au 9. — Je viens de passer vingtquatre heures à Versailles, où je suis arrivé le 7, au soir, après avoir tourné par Tours et Le Mans. Versailles est, en ce moment, une des villes qui présentent le spectacle plus curieux de l'Europe ; elle est devenue comme un quartier de Paris, le quartier le plus peuplé, le plus brillant, le plus animé. Et, en effet, tout Paris officiel s'y trouve; on n'y fait pas un pas sans rencontrer une personne de connaissance ; la cour du Palais, la cour de marbre surtout, sont le rendez-vous de tous ceux qui ont affaire dans les ministères, qui veulent avoir des nouvelles, et le nombre en est grand. C'est un va-et-vient continuel, dès le matin, un piétinement, sur place, de fonctionnaires, d'employés, de solliciteurs, de délégués, de journalistes, de députés ; là, on écoute le canon qui retentit vers Paris, on attend l'arrivée des estafettes ; les représentants sortent de la Chambre, on les interroge. C'est un échange de cancans, de confidences, de bruits de toutes sortes : tout s'y dit, tout s'y affirme, tout s'y contredit : les victoires, les échecs, les négociations,
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les projets, les tentatives des prétendants, les espérances, la fusion faite, la fusion niée, la province accourant pour soumettre Paris, la province indifférente, les chances de l'Empire, les dissidences de l'Assemblée et de M. Thiers, la loi municipale, la République nécessaire au moins pendant quelque temps, l'irritation de la majorité, l'irrésolution de la gauche et, par-dessus tout, l'incertitude universelle de l'avenir, de l'avenir de demain et de l'avenir à long terme! — Les ministères et les administrations sont installés dans les salles des tableaux : dans une première salle, les garçons de bureau et les huissiers, tous ont quitté la livrée; un rideau seul les sépare d'une seconde salle : là, une grande table, où sont assis une douzaine de fonctionnaires, directeur, chefs de division, employés, côte à côte, à la file; les affaires s'expédient lestement, on fait l'indispensable : un mot, quelques lignes, une signature, et c'est fini; c'est aussi simple qu'en Italie. Les paiements même s'effectuent aussi prestement, point de formalités; le fameux contrôle si compliqué de l'administration Française semble n'avoir jamais existé; on n'a pas le temps, on va vite. Beaucoup de gens espèrent qu'il restera quelque chose de cette activité, que bureaucratie, commissions , sous-commissions , paperasserie , seront emportés dans la tempête,, et que cela
n'en ira pas plus mal. Versailles est plein, on ne peut s'y loger; tous les appartements sont loués, les salons ont été transformés en chambres ; on couche quatre dans la même pièce, sur des matelas étendus par terre. Les hôtels regorgent, les restaurants fourmillent d'allants et venants. Dans les rues, une circulation incessante, jusque bien avant dans la nuit; sur la ville, silencieuse depuis quatrevingts ans, plane la grande rumeur des capitales tumultueuses.
Mais la population civile ne forme encore qu'une minime partie de cette foule : partout on voit, oncoudoie,on traverse des troupes qui passent, qui stationnent, qui défilent, qui sillonnent la ville en tous sens. Partout des soldats, des cavaliers et des canons; sur la place d'Armes, des batteries rangées; dans les avenues, des files de caissons et de charriots; dans le parc, le long des pièces d'eau, des tentes : dans les rues d'interminables défilés de cavalerie, d'artillerie; dans les allées, des régiments faisant l'exercice; dans la cour du château, dans les rues voisines, dont les hôtels sont devenus les bureaux de la questure, de la trésorerie, de la police, de la Légion d'honneur, de la salubrité, de l'intendance, à toutes les portes, des sentinelles. Les faubourgs sont encombrés de voitures de poudres, de vivres, de fourrages. Nulle part,
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même au camp de Châlons, je ne vis pareille accumulation de troupes, parce qu1ici elles sont plus concentrées. Et il n'y en a pas qu'à Versailles : tous les environs en sont peuplés, elles débordent dans tous les villages, jusqu'à plusieurs lieues, jusqu'à Sèvres, jusqu'à Jouyen-Josas, dans cette vallée charmante semée de chalets, de châteaux et de villas ; sur les collines où apparaissent les blanches tentes d'un camp, dans les prairies où s'éparpillent les pantalons rouges des soldats, dans les bois où les chevaux de l'artillerie sont attachés aux branches qui verdissent. Et ce sont de vrais soldats, on ne leur laisse pas de repos; à toute heure ils marchent, ils manœuvrent. Ils se sont battus, d'ailleurs, ils ont fait, ils ils ont eu des victimes, ils ne pactiseront pas avec l'émeute ; ils ont la physionomie, l'air, de soldats en campagne, qui se trouvent tous les jours face à face avec l'ennemi — oui, l'ennemi ! L'ennemi de cette armée Française, ce sont des Français!
9. — A Jiwisy et à Etampes. — Etampes est devenu, comme toutes les villes des environs de Paris, Saint-Germain, Rambouillet, Melun, Corbeil, Fontainebleau, etc., le refuge des Parisiens fugitifs, et ils y sont en grand nombre. Ce ne sont pas seulement des femmes, des enfants, des hommes âgés; il en arrive de toutes les conditions et de tout
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âge. Le décret de la Commune, qui oblige tous les hommes de dix-neuf à quarante ans à faire partie des compagnies de combat, a épouvanté; c'est à qui n'obéira pas et s'enfuira et, pour quitter Paris, tous les moyens sont employés; on apprend de ceux qui ont pu s'échapper, par quels procédés multiples, ingénieux, bizarres, comiques même, ils se sont soustraits à la vigilance farouche des gardes de la Commune. Les plus jeunes, déguisés en femmes, et sous un épais voile noir, le visage couvert de poudre de riz, passent sans obstacle; d'autres, revêtent une blouse de roulier, et le fouet à la main, sortent à la suite d'un camion qui franchit aisément les portes. Il y en avait, au début, qui suivaient pieusement un enterrement jusqu'au cimetière situé hors des murs (près de la Maison- Blanche), et s'échappaient ensuite ; mais cette fraude a été vite éventée : on a fait accompagner les enterrements par des gardes nationaux qui obligent tous les invités à rentrer dans Paris. Comme les prisonniers, qui pensent sans cesse à se sauver, on a inventé mille ruses : on obtient des employés des gares de s'introduire dans les voitures de lait, et l'on se couche parmi les pots, ou Ton s'étend sous les banquettes d'un wagon de dames à l'abri des robes; quelques-uns se jettent la nuit dans un bateau et remontent la Seine jusqu'à
Charenton, mais ce n'est pas sans danger, plus d'une fois, des rives on a tiré sur eux; d'autres descendent le long d'une corde du haut des remparts. Quant aux prêtres et aux religieuses, beaucoup ontpu s'enfuir déguisés: aujourd'hui, il arrive à Etampes six Sœurs habillées en paysannes des environs de Paris. Cette fuite générale, où on abandonne tout, sa maison, ses affaires, sa fortune, ses intérêts, ses amitiés, ses affections, et où, préoccupé d'un unique souci, on ne cherche qu'à sauver sa vie, dit assez quelle est la situation de Paris.
il. — Mardi de Pâques. — Tous ceux qui arrivent de Paris ou de Versailles nous disent qu'on ne cesse d'entendre le canon. — Voilà dix jours que Ton se bat ! Mon Dieu! naurez-vous pas pitié de nous!
Ils oublient tout, qu'ils sont de la même patrie, du même sang, que morts, ils seront couchés côte à côte dans la même terre qui les a nourris. Ils n'ont que de la haine : « Nous ne céderons pas! mourez! et mourons!» C'est comme la guerre de démons qui se déchirent et ne veulent pas se lâcher, malgré les terribles morsures et les lambeaux de chair qu'ils s'arrachent. Et quelle guerre! En face de nos ennemis vainqueurs et épouvantés peut-être de leur victoire qu'ils ne comprennent plus. Quoi! après une lutte si longue, tant d'em-
portement et de rage! Quel est donc ce peuple! Quelle folie inhumaine l'anime et le tient encore debout, insensible aux coups, frappant devant lui et se frappant lui-même !
J2. — Je vais et viens d'Etampes à Juvisy, dernière station où Ton peut s'approcher de deParis sans danger, recueillant des nouvelles des voyageurs qui sortent de Paris et vous communiquent avec une sorte d'empressement fiévreux ce qu'ils savent, ce qu'ils ont vu, éprouvé, senti. Beaucoup sont enclins à exagérer ou à se faire valoir; mais, en comparant les récits, on parvient à discerner les exagérations, les préjugés et les erreurs. — Voici ce qui semble résulter de ces rapports multiples : il ne manque rien aux insurgés, pour se défendre, hommes, fortifications, armes, approvisionnements; ils possèdent plusieurs centaines de canons, sans compter 200 mitrailleuses, et ils en fondent encore ; les remparts sont en bon état, n'ayant pas été entamés par l'ennemi; la partie de l'enceinte qu'il leur faut défendre, d'ailleurs, se borne à la rive gauche ; les Prussiens occupant les forts du Nord-Est, ils n'ont pas à s'occuper de ce côté-là, jusqu'à nouvel ordre. Ils ont trouvé des munitions en abondance dans les casernes, les magasins, le château de Vincennes ; et le fer, la fonte, le cuivre, le salpêtre ne leur
feront pas défaut, ils peuvent fabriquer en quantité immense de la poudre, des obus, des bombes et des boulets.
Quant au commandant suprême à qui est dévolue la direction des opérations, après quelques essais peu heureux, ils semblent avoir trouvé celui qui leur convient, un Polonais, Dombrowski, qui a guerroyé en plusieurs pays, en Pologne, en Italie, en France, et paraît posséder une sorte de supériorité relative. La direction des opérations, du reste, n'est pas abandonnée à ce seul commandant en chef: sous le régime d'une république démocratique, telle que la Commune de Paris, on ne laisse pas à un seul la responsabilité et le gouvernement absolu des affaires militaires ; c'est un conseil qui examine et arrête les mouvements à exécuter, les plans, le lieu, l'opportunité des attaques.
Les soldats enfin, de vrais soldats, ne leur manquent pas davantage : outre les garibaldiens accourus de tous les points de l'Europe, une grande partie des gardes nationaux de Paris ont appris le métier delà guerre, pendant cinq mois passés aux avant-postes, où ils faisaient le coup de feu contre les Prussiens. Le Français est naturellement soldat ; il aime le combat, les marches, les équipements, les ordres, les appels militaires : et le Parisien, sous ce rapport, est le premier des Français. 11 joue
au soldat, a-t-on dit; oui, il en joue, mais il en fait aussi sérieusement le métier.
On se demande comment, avec de telles forces, des canons, des forts, des munitions, des retranchements si formidables, on en viendra à bout, et combien cela durera.
Par les récits des voyageurs, qui se sauvent de Paris, on se représente aussi la physionomie de cette grande ville : un continuel mouvement de troupes, un débordement d'uniformes, une allée et venue de gardes nationaux, les appels quotidiens des tambours, des clairons, les rassemblements des bataillons sur les places, les estafettes à cheval parcourant au grand trot la ville, les rues, dans les quartiers menacés, barrées par des redoutes de pavés à embrasures, d'où s'allongent les gueules des canons; et les violences de la scélératesse, de la cupidité, de l'irritation, des vengeances particulières, delà peur; les maisons envahies et les hommes emmenés pour se battre, d'autres arrêtés sur la voie publique par des patrouilles et enrôlés de force ; des voleurs en uniforme, en prévision d'une catastrophe, munis de prétendus mandats, prenant note, chez les concierges, du nom et de la qualité des locataires, de la valeur des mobiliers, etc.; les marchands de comestibles, forcés de livrer leurs denrées contre des bons de la Commune, sur lesquels ils jettent de piteux regards, doutant d'être
jamais payés, — c'est ce qu'on appelle réquisition, les épiciers rendent, à cette heure, les gains qu'ils ont fait pendant le siège. La Commune, dont quelques membres auraient souhaité s'opposer à ces réquisitions, laisse faire, par ce principe, qui remonte jusqu'à Jules César et au delà, que les créanciers nombreux fortifient les gouvernements et soutiennent les ambitieux, les créanciers ayant intérêt à l'existence de ceux qui leur doivent. Mais la spoliation ne s'en tient pas là : des églises, des hôtels, des couvents, des maisons religieuses, ont été régulièrement dévalisés; ici on a enlevé des vins, là de l'argent, ailleurs des objets d'art. La maison des Jésuites de la rue des Postes (rue Lhomond), a été particulièrement mal traitée : il y a eu un vrai pillage; ils ont couru d'abord à la cave, se sont enivrés, puis, ne pouvant tout boire, ont ouvert les tonneaux et lâché le vin dans les ruisseaux : enfin, ils ont emporté sur des camions tout ce qu'ils n'avaient pas brisé, matelas, meubles, linge, etc. Dans cette maison, durant le siège, était établie une ambulance de deux cents blessés. Mais s'en souviennent-ils? y pensentils? et n'est-ce môme pas un motif de plus pour accroître leur fureur ? Car la haine de la Religion, l'horreur de tout ce qui tient à la Religion, est un des caractères de cette insurrection, comme au début de la Révolution; ceux
qui en doutent ne comprennent rien à la Révolution. La Religion est la chaîne qui tient la passion et l'empêche de s'élancer pour dévorer quiconque passe à sa portée, et la Révolution, c'est la passion même, la convoitise, qui s'ébat, qui étend ses ailes de vautour et se jette à droite, à gauche, sur toutes les proies que son œil rapace aperçoit, les saisit, les déchire et s'en repaît. Quand donc la Révolution pense au temps où elle était retenue dans ses convoitises, elle rugit de rage, elle s'emporte et court châtier ses anciens maîtres, ses gardiens et ses précepteurs. Voilà pourquoi ils se sont rués sur les églises, pourquoi dans quelques-unes ils ont affecté de venir arrêter des prêtres, jusque dans le sanctuaire, au milieu des fidèles consternés.
Un des fugitifs de Paris m'a raconté la scène émouvante dont il a ététémoin, le Jeudi Saint, à Saint-Sulpice. L'église était pleine, l'assistance prosternée, silencieuse, car c'était le moment du lavement des pieds, cette cérémonie, cet acte de charité et d'humanité si extraordinaire, et si contraire à la nature humaine, qu'il ne semble pas possible que les hommes en aient eu l'idée. L'escouade armée s'avança jusqu'au chœur, où le vieux curé, M. Hamon, aux longs cheveux blancs, et à la figure si candide et si ouverte, était penché, un linge à
la main, essuyant les pieds des pauvres gens qui représentaient les apôtres. Au bruit et à la voix des gardes nationaux, il se leva : « Je ne refuse pas de vous suivre, leur dit-il, de sa voix douce, vous pouvez m' arrêter ici, comme dans mon presbytère ; mais laissez-moi achever et revenez plutôt dimanche : vous me retrouverez toujours, et aussi disposé à me laisser emmener, Quant à de l'argent, vous n'en trouverez pas plus chez moi que chez les petites Sœurs des pauvres, nous n'avons rien; dès qu'il arrive de l'argent, il est donné, car il est demandé. » Les gardes nationaux, tandis qu'il parlait, étaient restés immobiles ; ils regardaient autour d'eux ces pauvres rangés sur deux lignes, devant qui étaient posés des bassins remplis d'eau, cet autel voilé, ces prêtres tranquilles, ce vieillard si énergique et si doux, prêta marcher vers la prison. Toute l'assemblée pleurait, on n'entendait que des sanglots. Ils ne savaient que résoudre : plusieurs baissaient les yeux, comme ayant honte, d'autres échangeaient des regards étonnés. Quelques-uns parlèrent bas à leur officier, puis, tout à coup : « Oui, dit celui-ci, nous reviendrons, à dimanche! » Et ils s'en allèrent, et le chant reprit avec force : « Cessent jurgia maligna, cessent lites! et in medio nostri sit Christns Deus ! Cessent les discordes et les querelles! et que Jésus-Christ notre Dieu soit
au milieu de nous ! » Le dimanche,, ils ne revinrent pas,
Ailleurs, ils ont simplement fermé l'église, et écrit sur la porte : Boutique à louer, car ils mêlent volontiers l'ironie à l'outrage; au séminaire Saint-Sulpice, ils n'ontarrêté queM. Icard et deux ou trois autres directeurs; l'un d'eux proposait d'emmener les prêtres en masse : « Non ! dit un autre, nous en avons assez de cette vermine! ils sont trop! » Et remarquez que, l'on ne parle pas des temples protestants, des ministres arrêtés: et ce seul fait montre la différence du Catholicisme et du Protestantisme, l'abîme immense qui les sépare : le Protestantisme a le même principe que la Révolution, le droit de l'homme d'être libre, de juger, de faire ce qu'il lui plaît ; les insurgés le savent bien : ils n'ont pas de haine contre le Protestantisme ; le Protestantisme ne les gêne pas ' .
19. — Les forces de la Commune ne sont pas toutes de même qualité ; voici comment on les peut diviser: 1° les aventuriers de tous pays, déserteurs, bandits sortis de prison ; 2° les
1 Ce mot, aussi, montre la profondeur de Ja haine anti-religieuse, ce mot de la Commune décidant qu'elle enverra deux de ses membres aux funérailles de Pierre Leroux, mais non pas, ajoute-t-elle, « comme représentant le principe mystique, qui nous a perdus », c'est-à-dire, qu'elle a en horreur et qu'elle répudie l'idée même de religion, quelle qu'en soit la forme.
exaltés aveugles ou convaincus, 3° les entraînés. Ces derniers ne comptent que pour le nombre ; on les met entre des bataillons dont on est sûr, il faut bien qu'ils marchent et qu'ils tirent. Mais le reste est très déterminé et résolu: ils n'ont rien à perdre en résistant, et tout à craindre s'ils se rendent. Un général, membre du comité d'artillerie, qui s'enfuit de Paris, et avec qui j'ai longtemps causé, estime ces forces réelles à 60,000 hommes ; d'autres les réduisent à T)0 ; c'est assez pour se défendre de longues semaines, derrière des barricades et des remparts et, avec les engins de guerre dont ils disposent, ils peuvent faire subir des portes énormes aux assaillants.
D'ailleurs, point de travail, point de commerce; les ateliers, les bureaux, les études, les comptoirs sont fermés, une quantité de boutiques fermées, comme il y a trois mois. Dans le faubourg- Saint-Germain, on longe une suite d'hôtels aux volets clos ; plus de voitures; le soir, dès huit heures, les rues sont silencieuses ; on reste chez soi, on ne sort plus, on craint de se hasarder dans la rue, rentrerait-on? Plus de groupes même, on s'arrête à peine devant les affiches, on les lit rapidement, puis l'on passe ; on se fuit au lieu de se chercher, on craint de parler, d'exprimer une opinion, de laisser échapper un mot qui serait entendu ; le soupçon est
suspendu dans l'air, comme un rets invisible qui vous peut envelopper et saisir. On s'attend à tout, aujourd'hui à être arrêté, pillé, et demain enserré dans un treillis de barricades défendues par des désespérés qui, plutôt que de se rendre, feront sauter les maisons, les barricades et eux-mêmes. Sur les figures sont empreints l'abattement, la crainte, la tristesse, la douleur : — c'est la Terreur !
D'autres complètent le tableau, en nous montrant un côté, presque gai, éclairé par Tinsouciance et l'amour du plaisir : la foule, attirée par la curiosité aux portes, pour entendre le canon, voir de près le combat, aux lieux, même les plus dangereux, où éclatent les obus ; les théâtres ouverts et suivis : le 13, un étranger, qui va et vient de Paris à Versailles, entra au Gymnase; il fut étonné, la salle était pleine, on jouait le Père de la débutante et Frou-Frou, deux des pièces les plus folles du répertoire.
L'exaltation des insurgés s'est accrue, en raison des échecs qu'ils ont éprouvés ; il n'y a qu'à voir leurs récents décrets : ce n'est plus seulement jusqu'à quarante ans que le service est obligatoire dans la garde nationale, mais jusqu'à cinquante-cinq, et ce décret n'est pas une lettre morte : les gardes nationaux ardents ne permettent pas la fraudej ils forcent les
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récalcitrants à venir avec eux ; les femmes aussi s'en mêlent, elles dénoncent ceux qui se cachent. Pour combler les vides, ils vont dans les villages voisins et emmènent tous les jeunes gens valides. Permission (invitation, plutôt) a été donnée aux femmes, aux enfants et aux hommes qui ont passé la limite d'.âge, de sortir de Paris; la Commune se débarrasse ainsi des bouches inutiles ; elle a déjà désarmé les bataillons hostiles.
Elle profite des portes qui restent ouvertes, pour entretenir des relations avec la province ; elle réussit à agiter quelques villes, Bordeaux, Limoges, Grenoble, etc. ; elle a organisé une agence qui expédie des émissaires dans les départements ; des députés de province se sont réunis ces jours-ci, sous la présidence du citoyen Millière, et l'on a pris des mesures pour que l'agitation se continue et se propage, ce qui empêchera d'amener un plus grand nombre de troupes devant Paris.
Un voyageur, entrepreneur des travaux des fortifications pendant le siège, me fait un tableau de l'intérieur de l'Hôtel de Ville et de la Préfecture de police, où ses affaires l'ont obligé de se présenter ; cette peinture est brutale, cynique même, mais comment donner autrement une idée de cette orgie d'hommes ivres de désirs inassouvis et de cupidités effrénées, qui se sont rués à l'assaut
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d'une société riche et luxueuse, et qui satisfont enfin leurs projets et leurs rêves, en se jetant, en se lançant dans le torrent des jouissances et des voluptés, où ils se roulent et se tournent avec des mouvements et des frissonnements de plaisir, comme dans l'eau les nageurs, le corps nu ! « Les deux traits distinctifs de l'Hôtel de Ville, c'est la foule des gens qui vont et viennent et dont sont encombrés les salles, les galeries, les couloirs, et la saleté générale. Une fois qu'on a franchi la grande porte, on peut aller partout ; personne ne vous demande ce que vous désirez ; il y a, à quelques portes, des gardes nationaux en sentinelle, mais si l'on n'a pas l'air d'hésiter, on passe, on va tout droit, à travers une lile de salles ; ni huissier, ni garçon de bureau pour vous annoncer; on arrive jusqu'aux personnages les plus importants»
Dans la vaste salle à manger, une immense table toujours dressée, toujours servie et bien garnie; dès qu'apparaît un nouvel arrivant, il est accueilli par ce cri : « Déjeunez-vous? » On y mange incessamment. Dans les autres salles, on mange aussi, mais Ton boit davantage : sur les tables, des barriques de vin; le papier sur lequel on écrit est autant taché de vin que d'encre. Autour, grande aflluence d'uniformes de tous les corps ; tout le monde est établi là comme à demeure, comme chez
soi ; on y fait, on s'y permet tout, tout ce qui plaît et tout ce dont on a besoin : on fume, on mange, on boit, on digère où l'on se trouve, etc. ; quand on a trop bu, on va dans un coin et l'on se soulage, contre le mur. Les gardes nationaux sont étendus, vautrés, avec leurs bottes crottées, sur les fauteuils dorés et les canapés de satin, et lancent des jets de salive sur les fleurs des tapis ; meubles, tapisseries, tentures, sont maculés, flétris, déchirés, décolorés, fripés, dédorés, empestent, c'est une infection1. On vous a dit que les pillards de la maison des Jésuites, rue des Postes, s'y étaient enivrés ; c'est une erreur, ils sont toujours saouls ! Pour vous imaginer ce qu'est Paris, à cette heure, sachez qu'il n'y a peut-être pas dix vespasiennes, dans toute la ville, qui ne soient rouges de vin vomi !
« A la Préfecture de police, même aspect, même laisser-aller, mais de personnages plus bas : ceux qui, jadis, entraient là avec des menottes, siègent aujourd'hui dans les bureaux ou les antichambres, où ils fument,
1 Dans les jardins autre dévastation : les parterres, les corbeilles de fleurs, les bosquets, les gazons si fins, les allées autrefois si soigneusement ratissées, tout a été foulé aux pieds, brisé, ravagé, on s'y est couché, roulé. C'est un cloaque, une sentine; on marche sur des amas d'immondices, parmi des papiers souillés et d'ignobles débris.
jouent et boivent, en s'appelant citoyen. Excepté quelques agents de la police secrète habillés en bourgeois, et qu'on reconnaît tout de suite, tous sont en uniforme, et se tiennent et parlent avec des airs et un ton de maître, dont il ne faut pas rire. Ils sont très forts sur le droit, sur la violation de la loi ; c'est au nom de Injustice, delà loi, de la légalité, qu'on entend à chaque instant menacer de mettre an bloc! Leur conversation est un mélange du langage des halles, des bagnes et des lieux de prostitution.
« Et, à ce propos, on a beaucoup plaint, pleuré, loué un journaliste, portant un nom illustre, Charles Hugo, trouvé mort à Bordeaux, dans un fiacre. La vérité est qu'il est mort dans une maison publique, où il était allé après dîner : il a eu une congestion, la maîtresse de la maison Ta fait mettre dans une voiture et l'on a prévenu le père. Et le peuple de Paris voulait dételer les chevaux du corbillard ! Ce rédacteur du journal le Rappel avait une femme et trois enfants : il allait rejoindre sa femme à Arcachon ; sur son chemin, il a trouvé cette maison agréable pour une station, et la mort aussi, qui l'y a arrêté. »
Mon homme m'a tracé, ensuite, en deux coups de crayon, le 'portrait de quelques-uns des maîtres de Paris : «Raoul liiyault, le plus
déterminé de tous et qui ne reculerait devant rien; Allix, l'inventeur des escargots sympathiques, qu'il renfermait dans une boîte et prétendait faire converser ensemble, pour remplacer le télégraphe; Paris s'occupa quelques jours, il y a huit ou dix ans, de l'élucubration de ce fou convaincu; Tridon, qui a, dit-on, quatre-vingt mille francs de rente (F. Pyat, Paschal Grousset et Tridon, sont les membres riches de la Commune), intelligent et instruit, mais jeune fanatique sérieux, à la façon de Saint-Just, qui ferait fusiller son ami réactionnaire, sans hésiter, sans y penser un moment après; Vermorel, toujours besogneux, que les étudiants, jadis, nourrissaient pendant des mois, par pitié, qui se mit à la fois au service de la République et de la police de l'Empire, membre, aujourd'hui,' delà Commune, ; Billoray, le joueur de vielle, si connu dans Paris, où l'on faisait cercle, autour de lui, dans la rue; F. Pyat, apologiste du régicide, poussant, de son bureau de journal, à l'assassinat, et se mettant toujours à l'abri; Courbet, le peintre de la guenille et du torchon, digne inspirateur et directeur de leurs beaux-arts, etc.
Et enfin, voile noir jeté sur ce marais de boue et de sang, la misère générale, par suite du travail arrêté, la misère envahissante, attaquant non seulement les ouvriers, mais les
commerçants et les bourgeois hier à l'aise. » Il existe de graves dissentiments parmi les chefs de la Commune : l'ambition bien connue de quelques-uns, la jalousie, la haine, le mépris réciproque qu'ils ont l'un pour l'autre, qu'ils dissimulent à peine, la crainte de la dictature d'un plus audacieux, les insuccès récents de leurs troupes, la difficulté de se procurer de l'argent, tous ces motifs réunis produisent les mômes effets que dans les ménages gênés; la discorde est dans le conseil, on se dispute et l'on s'emporte. Un petit nombre, de sens plus rassis, entrevoient les périls de l'avenir, et inclineraient volontiers vers des négociations, céderaient même tout, au besoin, ptmr sauver leur vie; mais ils ne sont pas les maîtres; ils ont été tout de suite dépassés. La canaille, dont ils dépendent, les retient et les pousse, et ne les laissera pas traiter ; car, si les chefs de la Commune se sauvent, les subalternes, eux, se savent perdus. Tout cela ne se dit pas tout haut, mais chacun a le sentiment de sa position; tous comprennent qu'ils sont acculés, et que la lutte à outrance est devenue une nécessité.
Nouvelle physionomie de Versailles. — Saint-Germain-en- Laye. — Tableau de L'intérieur de Paris. —Les bataillons de marche. — La colonne Vendôme renversée. — Entrée des trou p 3 si dans Paris. — Incendie de Paris. — Aspect de la Cité. — Les ruines. —La plèbe révolutionnaire.
lor mai. — A Etampes, du 1er au 4. — Je suis allé passer trois jours à Versailles et à Saint- Germain-en-Laye. La physionomie de Versailles s'est un peu modifiée : il y a moins de troupes dans l'intérieur de la ville, presque toutes celles dont on peut disposer étant campées dans les environs, dans le parc, à Trianon, etc. Mais la ville n'en est pas moins animée; tous les jours encore, arrivent des émigrés de Paris; peu de femmes, c'est un trait distinctif du moment, la plupart des fonctionnaires ayant envoyé leurs familles en province ; le trottoir de la rue des Réservoirs et de la rue de la Paroisse est noir de jaquettes d'hommes. Les magasins sont mieux garnis; beaucoup de marchands de Paris sont accourus, et les devantures ont l'apparence brillante des beaux quartiers de Paris, de l'ancien
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Paris. Dans les grandes avenues, une quantité de baraques en bois, comme aux foires de village. Le temps est très beau; jamais le mois de mai ne fut plus charmant, plus resplendissant, plus fleuri, tout le monde est dehors; les voitures, les omnibus, les carrioles, les tapissières, les diligences des villes et des villages voisins, partent ou arrivent à tout moment, avec grand bruit sur le pavé ; dans toutes les rues une affluence de gens affairés; Versailles a de plus en plus le mouvement, l'animation, l'éclat, l'aspect d'une capitale.
Saint-Germain est presque aussi animé que Versailles, avec cette différence que Versailles est habité surtout par des fonctionnaires, et Saint-Germain par la bourgeoisie à l'aise. La vie de tous ces réfugiés désœuvrés et anxieux se passe sur la terrasse, sur cette belle terrasse, d'où l'on a une vue si étendue et si variée : à droite, les coteaux vêtus de bois dans leur première verdure, et à travers lesquels apparaissent les villas, les châteaux, les chalets, les clochers des villages; en face, la plaine, peuplée de bourgs et de petites villes, coupée par les droites lignes des grandes routes, entourée comme d'une ceinture éclatante, de la rivière qui fait un long détour; plus loin, fermant l'horizon, Paris, dont on distingue les sommets, Belleville, Montmartre; et, en avant le Mont-Valérien, haut, isolé,
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fortement assis, comme une sentinelle qui le
garde.
Sur cette terrasse, d'où Ton embrasse cette vaste perspective, spectacle dont on ne se lasse pas, et qui avait fait choisir Saint- Germain pour le séjour des rois, à côté de ce château, si artistement restaurée, et où l'Empereur avait installé le musée qui nous fait revivre avec les premiers siècles de notre histoire, dès le matin arrivent les Parisiens, cherchant, à travers la lorgnette, les troupes en marche, écoutant le tonnerre des canons, et, horreur plus grande, en voyant le feu et l'éclair. Oui, on entend chaque coup de canon et l'on en voit reluire la flamme, et l'on se dit: celui-là va encore détruire, renverser, tuer, incendier ! Et ce spectacle, comme tous les spectacles de massacre et de sang, attache les hommes, et ils ne s'en peuvent arracher; une fois qu'on y est, on y reste, on n'en quitte plus; on y va le matin, on y revient dans le jour, on y retourne le soir, et la nuit même, dans l'ombre, où le feu est plus éclatant, où l'on compte plus facilementles coups des forts, du rempart, des redoutes et des batteries, qui se croisent, roulent et se reproduisent. La curiosité l'emporte sur tous les autres sentiments, la douleur, la crainte, le doute, la tristesse; c'est notre propre affaire qui se débat devant nous: aucune ne nous retiendrait avec plus de force;
ce sont des Français qui tuent des Français, des hommes du même sang, de même race, de même langue; mais, précisément à cause de ces affinités, si le déchirement est plus grand, la passion est plus vive, l'espérance plus éveillée, l'attente plus excitée, la vie plus active, l'émotion plus poignante.
C'est là, à la fois, le malheur, la puissance, et l'effroyable intérêt des guerres civiles !
6 et 7. — La situation n'a pas changé sensiblement depuis huit jours : d'après les émigrants, l'aspect de Paris est plus que jamais triste, l'intérieur de la ville calme, la plupart des hommes étant aux avant-postes, assez semblable, selon l'expression d'un voyageur, au Paris d'un dimanche d'été, quand les boutiques sont fermées, et tout le monde dehors, dans les champs et les bois des environs (on y est aussi, mais les armes à la main). Quant à ses troupes, la Commune a fait de nouvelles recrues, grâce à la misère. Le travail ayant cessé, beaucoup d'ouvriers, qui avaient refusé de prendre parti pour la Commune, viennent, pressés par le dénuement, demander à servir dans les bataillons de marche ; ils reçoivent, dès lors, une paye plus forte, des vivres, une subventon pour leur femme, sans compter la ma-
raude, c'est-à-dire, tout ce qu'ils peuvent prendre. La plupart ne savent ce que signifie la Commune, et n'y comprennent rien ; d'autres se désolent d'être obligés de combattre pour une cause et des gens qu'ils méprisent et condamnent : « Alors, pourquoi ne se retirent-ils pas? — Le moyen? » répondent-ils. Ils sont retenus, en effet, par leur entourage qui les observe, et par la nécessité. C'est la misère, aussi, qui précipite tant de femmes dans le désordre, qui les pousse à accompagner les gardes nationaux, jusque dans les forts : qui fait qu'on les rencontre comme par bandes, bien après minuit même, dans les quartiers populeux, arrêtant les rares passants attardés, les poursuivant, les harcelant de leurs obsessions, de leurs supplications, en avouant qu'elles ont faim! Lorsqu'on entend ces affreux et navrants récits, on ne peut s'empêcher de frissonner et de gémir à la fois; on est partagé entre l'horreur et fa pitié !
8. — Aujourd'hui a été affichée partout la Proclamation du Gouvernement aux Parisiens, dans laquelle M. Thiers invite les Parisiens à ouvrir leurs portes, ou à se débarrasser des gens de la Commune, moins nombreux que les honnêtes gens : « Si vous ne le faites pas, ajoute-t-il, nous entrerons de force, avant
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très peu de jours; et si nous n'entrons pas, les Allemands s'empareront de Paris, et le traiteront sans merci, ils l'ont déclaré. »
9. — Le gouvernement, après sa proclamation d'hier, était condamné aux etïorts les plus énergiques. Le fort d'Issy a été, enfin, occupé, après quinze jours d'attaque, et non pas huit, comme le dit M. Thiers dans sa dépêche, oubliant que, le 26 avril, il nous annonçait que le feu avait été ouvert la veille. En même temps, de grandes et puissantes batteries ont été établies à Montretout, et l'on annonce une attaque de vive force très prochaine.
10. — On triomphe, à Versailles, de l'anarchie de Paris : en effet, cette anarchie est grande ; voici Rossel, qui, après Cluseret, abandonne le ministère de la Guerre, fuyant devant l'impuissance de faire exécuter ses ordres : « Tout le monde ici, dit-il, délibère, et personne n'obéit. » Aussitôt, le citoyen Delescluze a été nommé à sa place. Là-dessus, grandes moqueries à Versailles : un civil à la guerre ! que saura-t-il faire? — Eh ! tout autant que M. Gambetta, l'avocat, que vous aviez nommé ministre de la Guerre !