‹ Journal de Ginguéné: 1807-1808Chapitre 17 sur 28 · F.1, Le lion et la grenouille · texte numérisé non relu

F.1, Le lion et la grenouille

unissent, un peu de la fortune qui lui est échue leur sera réservée. Le crocodile, qui somnolait, ouvre un œil. Quand il comprend ce qu'on attend de lui, il se rendort. Encore l'ambassadeur doit-il s'estimer heureux d'en être quitte à si bon compte! Les « puissants d'hier », les « nouveäux grands », n'aiment pas entendre « la voix nécessiteuse » de leurs proches affamés !. Voilà ce qu'on ne pouvait publier en France en 1810, sans commettre le crime de lèse-majesté.

La véritable physionomie des fables, nous la connaissons maintenant. Elles sont un divertissement et un jeu, un repos et une récréation : une récréation passée avec un livre en main. Elles sont composées comme l’Zmaginalion, de M. Delille, ou la Mélancolie, de M. Legouvé. Production distinguée d'un auteur estimable, elles manquent de génie : c'est déjà quelque chose que d'avoir du talent. Ne soyons point trop sévères pour ce que nos pères ont beaucoup aimé. Et puis, les fables nous font connaître un épisode nouveau de la petite guerre entre le lion et le moucheron. Elles ressemblent à ces injures qu'on lance en cachette contre un ennemi lointain, pour se soulager. Il y à toujours quelqu'un pour en entendre une partie, et elles ne sont pas tout à fait perdues. Ginguené sent bien que les sages n'ont même plus la ressource de boire la ciguë, comme autrefois ; ils se couvriraient de ridicule.

Un philosophe alors ne blessait point la vue. Les artistes et les marchands Les généraux et les amants Au Lycée, au Portique où même dans la rue, Recevaient ses lecons et revenaient contents. Quelquefois, il est vrai, d’envieux charlatans Au sage procuraient l'honneur de la cigüe :

Mais sa mort de l'Envie apaisait les serpents : Sa mémoire obtenail des regrets éclatants ; Le Repentir publie érigeait sa statue ; Son nom restait sacré : c'était 1à le bon temps ?!

Jlest passé. Il faut done se contenter de manifester ses sentiments comme on peut, fut-ce dans des fables. Sans doute, « on aimerait mieux y voir un philosophe aimable et sensible qui instruit les hommes en badinant, qu'un censeur austère et chagrin dont les lecons sévères produisent quelquefois une impression triste et pénible, qu'on n'attend point dans le prologue ? ». Mais il faut avouer aussi que la faute n'en revient pas tout entière à l’auteur.

A. F,2, Le lézard et le crocodile (181%).

2, K, 16, Les raisins de Zeuxis, les oiseaux et les spectateurs. 3. Dacier, Notice cilée, p. 4151.

LA DÉCADE Do

Page 1