MEME
étendue convenable, selon qu'il sera réglé par une convention ultérieure.
Art. I. — Un jour de chaque Décade, il y aura assemblée des associés. Toute délibération y sera prise à la pluralité des voix, mais pour délibérer, il faudra au moins la présence de quatre associés.
ART. V. — L'absence d’un associé d’une des assemblées décadaires le soumeltra à souffrir sur sa part afférente dans la distribution la retenue d’une somme de trois francs. Si l’un des associés collaborateurs n’a pas fourni son contingent de travail, il supportera sur sa part une retenue de six francs pour chaque article non fourni, à moins d’une excuse valable, et jugée telle par la société.
Arr. VII. — Si l’un des associés collaborateurs se trouvait par raison de maladie ou d'absence hors d'état de fournir des articles dont il sera chargé, il sera tenu de proposer un homme de lettres qui s’obligera à fournir le même travail, etc.
Observations sur ces articles.
1. L'étendue convenable des articles, désignée par l’article I, et qui n'a jamais été fixée, doit être de six à huit pages au moins.
2. L'assemblée des associés, indiquée par l’article III, doit être remise à un jour de chaque quinzaine, à cause de la suppression des Décades, et le nombre des'délibérants nécessaires réduits à trois, à cause de la retraite de Toscan et de l'absence de Say.
3. On peut aussi réduire le nombre des articles à fournir par les associés, et le borner à deux par mois.
Du reste, toutes les clauses de l’acte seront remises en vigueur et exécutées ponctuellement.
Je signe ces propositions que je fais pour le bien commun, et jen donne l’exemple de les signer comme nouvel engagement,
Paris, 24 mai 1807.
GINGUEXÉ.
Il n'est pas homme à prècher seulement de parole, mais d’exemple. Dans le premier article important qui marque la reprise de sa collaboration, il attaque le jugement porté par la Classe de langue et littérature françaises sur le concours annuel de poésie. Elle a donné le prix au poème de Millevoye, Le Voyageur, en regrettant de n'avoir pas un second prix à décerner à celui de Victorin Fabre, Discours en vers sur les Voyages. Sans doute, S. E. le Ministre de l'Intérieur, informé de ce regret, a mis à la disposition de la Classe
se plaint de ce que sa collaboration ait presque complètement cessé : « J'ai reçu une lettre du citoyen Guillemeau, professeur à l'École centrale de Niort, qui se plaint avec assez de raison du silence qu’on a gardé sur son Calendrier de la flore des environs de Niort. N'est-ce pas Toscan qui s’est chargé d’en faire lextrait? Tâchez d'en tirer quelque chose, au moins pour la Revue » (Lettre inédite à Am, Duval, appartenant à la famille Mazeran).
une somme de mille francs, pour récompenser le jeune poète. Mais cette demi-réparation ne suffit pas à Ginguené : comme il protège les débuts de V. Fabre dans les lettres!, et qu'il l'aime d'un amour quasi-paternel, il trouve absurde la décision officielle; et il le dit franchement selon son habitude : « Depuis qu'il existe des prix académiques, les corps littéraires qui les distribuent ne sont presque regardés que comme des tribunaux de première instance ; le public, tribunal supérieur, juge à la fois et les concurrents etles juges...» Il se charge de jouer ici le rôle du publie : c'est un’public sévère. Faut-il voir aussi dans son attitude le regret d’avoir été exclus de la seconde Classe, regret transformé en rancune ? Peut-être; en tout cas, il a soin de motiver fortement ses conclusions. Vers par vers, le poème de Millevoye, celui de Fabre, et par surcroît celui de Brugnières, qui à remporté l’accessit, sont examinés et critiqués. Ce n’est plus un article, mais deux, mais trois qu'il écrit?. Ses co-associés ne pourront pas nier que l'étendue n'en soit convenable. Voilà la Décade remise en bon chemin.
Bientôt, une grosse affaire vient lui donner l'illusion qu'elle revit tout à fait, et qu'elle n'a rien perdu de son importance première : la « tracasserie italienne », à laquelle Ginguené fait seulement allusion dans son Journal. Il est bien curieux qu'il ne l'y ait pas consignée tout entière. Puisqu'il se raconte à lui-même tous les événements de sa vie littéraire, pourquoi a-t-il réservé celui-là ? Soit qu'il lui ait paru assez important pour mériter une place à part; soit qu'il ait voulu préparer un document qui prouvât son impartialité, le cas échéant ; soit plutôt qu'il ait écrit le récit de cette aventure d'abord, le Journal ensuite, et qu'il n’ait pas jugé utile de se répéter : le fait est qu'il lui a consacré une narration spéciale, que l’on retrouve dans la masse de ses papiers”. Il note, avec sa minutie habituelle, les différentes phases de la bataille qui se déroule devant ses yeux. Il est plongé dans la perplexité, pour savoir qui a tort, et qui a raison; étant pour la paix entre Francais et Italiens, il a peur de la guerre ; à la vue des égratignures et des coups, il a de grosses émotions ; et malgré tout cela, sa malice naturelle ne laisse pas de se
4. Voir dans la Décade, A1 juin 1806, p. 486, son compte rendu des Opuscules en vers et en prose de V. Fabre.
2. 21 mai 1807, p. 355 ; 11 juin, p. 480 ; 21 juin, p. 535. Ginguené ne compte pas, parmi les articles « d’une étendue convenable », ses comptes rendus des exercices des élèves du Conservatoire. La majorité de ceux qui paraissent en 1807 sont de lui.
3. FF, NA, collection Ginguené, 9195, p. 180 et suiv. Sur la lettre de Lampredi contre Monti, sous le titre de lettre de Philaebus, etc.
divertir un peu; il lui arrive de sourire, entre deux appréhensions. Le 11 avril 1807, parait dans la Décade un article d'une grande violence : Leltre dePhilaebus, ou de l'ami de la jeunesse, sur le soidisant prince des poètes de l'Italie, traduite par Philothète, ou l'ami de la vérilé*. Monti, déclare Philaebus, ne mérite pas la réputation que certaines gens lui accordent. Il n'est pas le premier poète de l'Italie; ilest à peine poète. Tour à tour partisan du Pape, de Robespierre, de Napoléon, il change à tous les vents : voilà pour ses idées. Et quant à son style, il est bâtard, à demi classique, à demi moderne, tout souillé des horreurs de la Scandinavie. Dans une de ses dernières œuvres, Le Barde de la Forêt Noire?, il dépasse toute mesure. Un barde, pour célébrer les exploits de Napoléon: Le genre lyrique mêlé au genre épique! Toutes les lois du bon goût violées ! Un tel poème montre le cas qu'on doit faire d’un tel auteur. Et il y a pis : ce sont les vers qu'il vient d'écrire, à l'occasion de la victoire de Napoléon sur la Prusse : l’Épée de Frédéric 11%. Ils doivent achever, en bonne justice, de le déconsidérer aux yeux du public. Déjà le Journal de l'Empire vient de lui adresser de légitimes critiques“. Mais ces critiques sont trop modérées. La vérité, c'est que Monti est un méchant homme et un piètre versificateur.
Cette lettre, comme on devait s’y attendre, fait scandale. Amaury Duval est obligé de publier une note, pour s'exeuser de lavoir laissé passer”. Il ne pensait pas, dit-il, qu'une simple querelle littéraire püt prendre une si grande importance. Certes, il n'avait aucune raison d'épargner Monti, qui a célébré dans un poème resté fameux cet assassinat de Bassville, dont il à failli lui-même être victime‘. Mais s'il avait soupçonné qu'on dût faire servir la lettre à des haines personnelles, il ne l'aurait pas acceptée dans la Décade. Un des littérateurs les plus distingués de la revue s'apprète à remettre les choses au point, et à dire son sentiment sur la question. Le littérateur distingué n'est autre que Ginguené.
Celui-ci n'ignore pas ce qui se passe dans la coulisse, L'auteur de la lettre est Urbano Lampredi, mathématicien et poète, qui a cherché un refuge en France au moment de la réaction austro-russe de
1. Cette lettre paraît ensuite en italien: Leltera di Filebo, ossia dell amieo della gioventi intorno al sedicente principe de’poeti d'Italia, Milano, 1807, in-24.
2. I Bardo della Selva Nera, 1806, — 3, La spada di Federico IT, 4806.
h. Journal de l'impire, 42 janvier 1807.
5, 21 juin 1807, p. 572: Quelques observations du rédacteur en chef de la Revue, au sujet de la lethre de Philaebus, insérée dans le numéro 11 de cette feuille.
6. Voir la narration d'Amaury Duval dans L. Vicehi, Les Français à Rome pendant la Convention (1792-1795), Rome, Paris, Londres, 1892, in-4,
1799. I fut alors professeur au collège de Sorèze. Revenu à Paris pendant l'hiver de 1806, il a véeu dans la compagnie de littérateurs italiens hostiles à Monti : entre autres, Gianni, l'improvisateur officiel de l'Empereur, qui n'a jamais pardonné à Monti des vers injurieux de la Mascherontana!; c'est lui qui a excité Lampredi. Le traducteur est Barrère, « qui fait tout ce qu'il peut pour se faufiler dans les lettres », dit Ginguené, « mais qui n’y sera jamais qu’un intrus, malgré le bel extrait que l'on a fait ou qu'il a fait lui-même dans la Revue de ses éloges académiques? ». En somme, tous ces jaloux ont épanché leur bile contre un poète plus grand qu'eux : il faut leur répondre, bien qu'à vrai dire Ginguené ne professe pas pour Monti une sympathie bien vive : « Je savais le peu d'estime que méritait son caractère, et je le lui avais prouvé par le peu d'empressement que j'avais mis à le voir pendant son séjour à Paris, quoiqu'il m'eût fait la première visite ». Mais une injustice a été commise : il considère comme de son devoir de la réparer. Il se met donc à l’œuvre, relit Le Barde de la Forêt Noire sur un exemplaire dont Monti lui a fait personnellement hommage, et compose son article. Dures vérités à Philaebus et à Philothète; éloges au poète qu'ils ont calomnié; exhortations à la paix et à la concorde : Ginguené envoie son œuvre à la Décade et considère l'affaire comme terminée.
Mais voici qu'Amaury Duval sonne à sa porte, tout affairé. Il arrive de Paris, car il a fait le voyage tout exprès, apporte à son collaborateur des coupures de journaux milanais, romains, napolitains ; des journaux français aussi; des brochures que la querelle a fait éclore ; et surtout, la réponse de Monti à Philaebus : plus grossière, et sans comparaison plus perfide que l'attaque”. Nos deux amis sont bien embarrassés. Que faire? Au lieu de défendre Monti, comme ils en avaient l’intention,.répondre à ses insolences — d'autant plus qu'il appelle la Décade « journal ennemi du gouvernement », et qu'une pareille phrase peut leur attirer les pires désagréments? — Non pas. Ginguené ajoutera seulement quelques notes à son travail, pour
A. Mascheroniana :
‘ di Libetra Certo rettile sconcio, che supplizio Di dotti orecchi cangid l’ago in cetra.
2, A4 mai 1807, p. 290: Éloges académiques, par M. Bertrand Barrère (Compte rendu non signé).
3. Lettera all abate Saverio Bettinelli, Cavaliere della corona di ferro, membro dell Istituto italiano, 4807. Recueillie dans les Opere, éd. Resnali, Milano, 1839- 1842, 6 vol, in-8, t. V, p. 406,
déplorer l'attitude de Monti, indigne d'un si grand poète‘. Et la Décade ne poursuivra pas un débat qui s'envenime à ce point.
Maintenant, Ginguené feuillette, pour son compte personnel, les papiers qu'Amaury Duval lui a apportés. Les journaux italiens sont presque tous contre Monti. Il n’y a guère que la grande feuille milanaise, le Giornale italiano, qui le défende : si énergiquement, que l'énormité de ses éloges peut tenir lieu du nombre. À propos d'une ode que le poète vient d'écrire sur l'accouchement de la vice-reine d'Italie, le journaliste déclare qu'elle est vraiment classique ; qu’elle défie la jalousie, comme toutes ses autres productions ; qu'elle rendrait son nom encore plus illustre, si on pouvait ajouter quelque chose à sa gloire. Le malheur veut que dans cette ode admirable, Monti ait appelé « vierges » les déesses qui président aux accouchements : le Corriere delle Dame ne manque pas de relever cette bévue, et d'en faire des gorges chaudes. Le Giornale italiano riposte : le Corriere delle dame aussi. Ginguené rit en lui-même. Le plus plaisant, c'est que la division règne mème dans le Giornale iüaliano : tandis que Gherardini, jeune écrivain que Monti y à introduit, loue éperdument son protecteur, l'abbé Guillon, le directeur, fait passer des acticles qui louent éperdument Gianni. Quelle comédie ! Mieux vaut la considérer en spectateur que d'y tenir un rôle.
Décidément, les procédés de Monti ne plaisent pas à la nature droite et franche de Ginguené. Ce qu'il pardonne le moins peut-être, ce sont les lâchetés et les traitrises : Monti s'en sert comme d'une arme favorite. Il a feint de se réconcilier avec l'abbé Guillon : et le jour même où il lui à tendu la main, il a essayé de le perdre dans l'esprit d'un personnage influent. Dans son libelle, il raconte que Lampredi est en Espagne, pour un voyage d'agrément : et il ajoute en note : « On m'affirme qu'au moment où j'écris, il est passé d’'Espagne en Angleterre ». Étant donnée la situation politique de l'Espagne, et l'hostilité professée par Napoléon contre « la perfide Albion », qu'il a mise au ban des nations en proclamant le blocus continental, cette insinuation suffit pour perdre Lampredi. Contre Gianni, qui est bien en cour, Monti se montre relativement modéré : où du moins il ne l'attaque pas en face : mais il trouve moyen de rappeler, comme par hasard, son amitié avec Geracchi, sculpteur italien exécuté pour avoir comploté contre le
1, 40 juillet 1807, p.20: L'un des rédacteurs de la Revue philosophique au directeur de ce journal.
Premier Consul. Il s’en prend encore à Buttura, qui n'a trempé ni de près ni de loin dans l'affaire ‘. Il ne se contente pas de mépriser ses œuvres littéraires, qu'il a louées jadis ; il attaque sa vie privée ; il fait savoir qu'il a été prêtre, et qu'il s'est défroqué sous la Révolution. Il le fait savoir non pas seulement au publie en général, mais à Marescalchi, ministre du royaume d'Italie à Paris, chez qui Buttura est employé. Heureusement, le résultat trompe son attente : Marescalchi écrit de sa main à Monti, pour l’engager à rétracter publiquement une accusation dépourvue de tout fondement ; il ne lui dissimule pas qu'il regarde comme offensante pour lui cette calomnie dirigée contre un homme attaché à son ministère. Ainsi, voilà encore une fausse attaque et une làcheté inutile. Tout cela n’est pas beau. Et dans sa solitude de Saint-Prix, notre philosophe s’attriste de nouveau, en songeant que les personnages, et surtout le principal personnage de cette comédie littéraire, sont animés de sentiments aussi bas.
La Décade publie donc des articles d'importance, commentés à Paris, traduits au delà des monts ; elle est assez sage pour se mettre à l’abri des coups, quand on vient à en échanger de trop violents. Si la bonne volonté des auteurs se réveille, elle est sûre de retrouver le cours heureux de ses destinées. Ür c’est à ce moment qu'elle succombe, pour des causes extérieures à elle-même. Ses amis l’appellent encore Décade, par habitude, et aussi parce que ce nom est un programme : 1l marque qu’elle entend garder l'esprit de la Révolution. Officiellement, c’est la Æevue qu'il faut dire; depuis le premier trimestre de l’an XIII, le gouvernement a voulu qu’elle changeàt ainsi son titre primitif?. Il ne se contente pas de ce sacrifice ; il revient maintenant à la charge, et décide qu’elle doit se fondre avec le Mercure. C'est un des épisodes les plus curieux de la vie littéraire sous l’Empire.
On connait le récit de Chateaubriand. Dans le Mercure de Juillet 1807, il publie son article fameux sur le Voyage en Espagne de De Laborde : « Lorsque dans le silence de l’abjection, l’on n'entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien parait,
1. Buttura venait d'attirer l’attention du public par sa traduction de Part poétique, de Boileau, dont Ginguené avait fait un compte rendu élogieux dans la Décade (4x avril 1806, p. 31).
2, La Revue, ou Décade philosophique, littéraire et politique, par une société de gens de lettres, 132 année de la République.
chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’Empire... »! A cette lecture, Napoléon entra dans une colère furieuse, que les Mémoires d’Outre Tombe rapportent avec une certaine joie : « Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas ! Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries ! Il donna l’ordre de supprimer le Mercure et de m'arrêter. Ma propriété périt: ma personne échappa par miracle ; Bonaparte eut à s'occuper du monde ; il m'oublia, mais je demeurai sous le poids de la menace. » Telle est donc la première hypothèse : Napoléon, pour punir le Mercure d’avoir osé parler de tyrannie, le condamne à se fondre avec la Décade?.
La seconde est celle de Ginguené : Napoléon, pour punir la Décade d’avoir osé parler de tyrannie, la condamne à se fondre avec le Mercure. Certes, le compte rendu du livre de Rulhière, sur l'Histoire de l’'Anarchie de Pologne?, n’a pas l'éclat superbe de l’article sur le Voyage en Espagne. Mais il est aussi hardi. « L'horreur pour les abus du pouvoir », « l'amour de la liberté », voilà ce sur quoi Ginguené insiste. Son attention va moins à l'époque, au pays, à son histoire, qu'aux principes qui sont en jeu. « Ce qui résulte éminemment de la lecture de [1] ouvrage, dit-il, est une haute estime, une profonde vénération pourles défenseurs de la liberté polonaise, et une horreur mêlée de mépris pour leurs oppresseurs. » La Pologne asservie, c'est la France : comme l'empire romain voulait dire la France pour Chateaubriand. Vaineu lui-même, Ginguené manifeste sa sympathie pour les vaincus. « Le résultat de sa lecture est le même que celui de l'histoire de tous les peuples libres qui ont été dignes de la liberté. Lors même que cette liberté est détruite, c'est toujours à ses défenseurs et à ses martyrs, jamais à ses oppresseurs, que s’attachent l'intérêt et l'admiration. » Il ne laisse pas de parler, enfin, du « burin de l'histoire », qui fera passer les crimes du présent à la postérité.
Chateaubriand et Ginguené n’auraient-ils pas raison, quand ils pensent avoir excité la colère du maitre ; et n'auraient-ils pas tort,
1. Mémoires d'outre-tombe, éd. Garnier, 1860, £. IT, p. 524-525. Voir Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, Paris, 4864, 2 vol. in-8; 21e leçon, p. 100.
2. Voir Tourneux, Bibliographie de l'histoire de Paris pendant la Révolution, tome II, article Décade: « Pourquoi, le Mercure ayant déplu au maître, fût-ce ancienne Décade qui disparût? C’est ce que je ne saurais expliquer. ». — L’article contient d’ailleurs ce qu'on a dit de plus substantiel et de plus juste sur la Décade.
3. Décade, 1 août 1807, p. 206. Histoire de l'anarchie de Pologne et du démembrement de cette République, par Rulhière, suivie des anecdotes sur la révolution de Russie en 1762 par le même auteur, Paris, 4807, 4 vol. in-8.
quand chacun d'eux s’imagine qu'on en veut à lui-même plus qu'au voisin? Le but visé, et le but atteint, est de les affaiblir tous les deux à la fois. Le gouvernement, qui savait tout, ne pouvait pas ne pas être au courant de l’inimitié qui faisait de Ginguené et de Chateaubriand deux adversaires irréconciliables : le nom de Ginguené était comme le symbole même de l'opposition au Génie du Chrislianisme, qu'il avait si violemment critiqué!. Le gouvernement ne pouvait pas ne pas être au courant des injures que les deux revues rivales échangeaient toutes les fois qu’elles en avaient l’occasion. Le 31 Janvier 1807, pour ne prendre que les exemples les plus rapprochés, le Mercure imprimait qu'un journal presque inconnu, qui s'appelait, paraît-il, la Revue philosophique, recueillait les émanations et les ordures des idéologues; et que les poisons lui étaient plus familiers qu'à Mithridate. Sans perdre de temps, le 1°" Février, la Décade répondait aux « saloperies du critique ». « Nous lisons peu le Mercure; et sans doute, nos abonnés comme nous. Nous leur apprendrons done comme une nouveauté que cet ancien journal existe ; il est occupé à couvrir de boue les écrivains qui honorent le plus la littérature française... » Le reste de l’article était sur le mème ton?. Le 11 juillet, quand la réunion était peut-être décidée dans l'esprit de l'Empereur, la Décade recommencait la bataille et prenait l'offensive. Elle déclarait que les rédacteurs du Mercure étaient « des échappés de tous les partis, ayant professé toutes les opinions, fait tous les métiers, essuyé tous les affronts » : ils n'avaient trouvé d'autre chef qu'un certain M. de Bonald, « auteur d'un ouvrage inintelligible intitulé La législation primitive, et vivant dans les montagnes du département de l'Aveyron... ». Ne plus faire qu'une seule et même revue, avec un seul et même esprit, après de tels propos! C'était couvrir les deux adversaires de ridicule, et les condamner irrémédiablement à l'impuissance. Il y a là deux procédés distincts, familiers à la police de l'Empire, et qui ont été signalés tous les deux : la main-mise sur les biens du journal, que l'État divise par actions, et distribue à son gré; et la fusion“. Mais elle en a d’autres, qui sont moins connus, et qui
1. Ses articles de la Décade ont été réunis en brochure : Coup d’œil rapide sur le Génie du christianisme, où Quelques pages sur cinq volumes in-8, Paris, 1802, in-8.