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portent le même caractère de violence simpliste et d'habileté sournoise. En voici un qui vaut la peine d’être signalé. Le 14 mars 1808, le ministre de la police écrit au directeur des Archives litléraires de l'Europe, Vanderbourg, que son journal ait à s'occuper exclusivement de littérature étrangère. Cette mesure, toute brutale qu'elle est, ne révoltera pas le publie, s'il vient à la connaitre ; l'opinion n'en sera même pas émue. Et cependant, elle équivaut à la condamnation du journal. Vanderbourg le comprend bien: il montre qu'il n’est pas dupe ; il éerit au ministre que puisqu'on veut sa mort, il mourra :
Paris, le 16 mars 1808.
Moxsieur,
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Borner les Rédacteurs des Archives littéraires de l'Europe à traiter uniquement la littérature étrangère, c’est supprimer cet ouvrage périodique, en laissant aux propriétaires la faculté d'en commencer un autre d’un genre très différent. Ils ne sont point en état de hasarder une telle entreprise. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est de renoncer à celle qu'ils soutenaient depuis quatre ans. Le cahier de ce mois qui est maintenant sous presse et qui complète le dix-septième volume sera le dernier &e l'ouvrage.
J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite considération, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
VANDERBOURG !.
On savait par ailleurs que cette politique napoléonienne, si grande dans ses effets, sans cesse occupée à remuer l'Europe et presque le monde, ne négligeait pas de descendre jusqu'aux minimes détails, ourdissait des trames menues, préparait des pièges, se piquait de tout savoir, tout prévoir, tout ordonner: le récit du Journal nous eu donne la plus éclatante, et comme la plus vivante confirmation. Rien n'est plus curieux que ces hésitations entre les différents imprimeurs ; le choix de l’un ou de l'autre devient une affaire d'État. En 1810, on prendra contre eux des mesures de rigueur ; leur nombre sera réduit, leurs presses surveillées, leurs travaux enregistrés ?. Maintenant, on n'en est encore qu'à la défiance et aux précautions. La Décade est installée chez Colas, rue du Vieux- Colombier: on ne veut pas de lui, parce que le Mercure aurait
4, Archives Nationales, F7 3456, 4807-1808.
2. Voir Welschinger, La censure sous le premier empire, Paris, 1882, in-8, p. 279.
3. Voir, pour les renseignements sur les différents libraires cités dans le Journal, P. Delalain, L'imprimerie et la librairie à Paris de 1789 à 1813, Paris, 1900, in-8,
l'air de le céder à la Décade; à la rigueur, Colas pourra conserver l'impression, mais non pas l'édition de la Revue. Le Mercure est installé chez Le Normand, rue des Prêtres Saint Germain l’'Auxerrois: mais comme le Journal de l’Empire s'y trouve aussi, on ne veut pas de Lenormand, dont l'importance deviendrait trop considérable. On voudrait bien d’un Nicole, qui permettrait d’utiliser l'expérience et la bonne volonté de Le Normand, mais sans en avoir l'air. On voudrait bien de Testu, qui exerce rue Hautefeuille, parce qu'il n'est qu’un pauvre diable, et qu'on a cependant la haute main sur lui, en sa qualité d'éditeur de l’'Almanach impérial. On voudrait bien de la maison Fain et Cie — imprimerie, et non librairie — qui s’est installée en 1803 aux ci-devant écoles de droit, place du Panthéon, et qui sollicite la clientèle de l'Université. On
pourrait transporter le nouveau Mercure quai des Augustins, chez
Arthus Bertrand: mais la police ne veut pas de lui, parce que son nom ressemble à celui d'un policier. Il faut prouver que c’est là une pure coïncidence, pour qu'on consente à lui assurer les bénéfices problématiques de l’entreprise. Le libraire est choisi : l'Empire est sauvé...
De même, nous voyons, l’antagonisme des différentes polices agir si bien, que Ginguené a l'air de se trouver pris comme dans des filets. D’août 1807 à avril 1808, Fouché, qui s’est réinstallé au ministère de la Police générale reconstitué, est à l'apogée de sa puissance ‘. Il délègue à la surveillance de la presse — que Napoléon ne cesse de lui recommander d’une façon impérieuse, et quelquefois menaçante — l’ex-oratorien Maillocheau, son secrétaire et son homme de confiance, qu'il nommera plus tard commissaire de police à Lyon. Mais le ministre et son lieutenant sont menacés dans leur propre domaine. Le Journal des Débats, devenu Journal de l'Empire, leur échappe ; Fiévée en a accepté la direction à la condition expresse qu'il ne dépendrait en rien du ministère de la Police. Or, Fiévée est l’homme qui renseigne directement Napoléon sur les mouvements de l'opinion: il en profite pour diriger contre Fouché une guerre implacable. Pour le moment, il est vaineu; il est remplacé à la direction des Débats par Étienne. Mais il n’abandonne pas son rôle d’informateur; qui sait s'il ne triomphera pas demain ? Le préfet de police, Dubois, est chargé, outre ses foncetions officielles, d’une des polices particulières de Napoléon. Il
4. Voir L. Madelin, Fouché(1759-1820), Paris, 1901, 2 vol. in-8. Sur l’orga-
-nisation des différentes polices impériales, t. I, chap. xv, p. 460 et suiv.; sur la
puissance de Fouché en 1807, t. IT, chap. xvi, p. 35; sur Dubois, Jbid., chap. xvIr, p. 4A et suiv.
Pau HazaRp. Il. — 5
déteste Fouché, qui le tient dans une position subalterne ; son bonheur serait de montrer à l'Empereur que le ministre est mal informé, et que lui, Dubois, en sait plus long que son chef. Il fait surveiller les Idéologues, pour lesquels Fouché pourrait avoir gardé quelque tendresse, étant données ses anciennes relations !. Il fait surveiller les royalistes, vers lesquels on accuse Fouché de pencher secrètement. Encore n'est-ce qu’une partie des forces policières. Et l'excellent Ginguené sent bien qu'il est incapable de lutter avec tous ces gens-là.
Après ses inutiles démarches au ministère, il attend avec anxiété les décisions définitives. Il est victime, cette fois encore, d’une force contre laquelle il ne peut lutter: c'est l'histoire de toute sa vie qui recommence : mais la douleur se fait plus amère, à l'âge où les jeunes illusions ne viennent plus remplacer les espoirs déçus. «Je vous avouerai », écrit-il le 14 septembre à Amaury Duval, « qu'en parlant de ce dernier soupir que nous allons jeter, mon cœur se révolte un peu contre l'acte d'autorité qui nous ôte une propriété acquise par quatorze ans de travaux. Quand nous y gagnerions pécuniairement, nous y perdrions à tant d’autres titres ! Mais nous n’y pouvons rien, et je ferai de cela comme j'ai fait de tant d’autres choses. Je suis fait à la fatigue?.» Et le 24: « Me voici encore plongé, mon cher concitoyen, dans ces vilains brouillards de l'incertitude. Est-ce que le rapport de M. Legouvé* n'a pas été fait mardi matin? N'y a-t-il rien eu de décidé? Avons-nous pour libraire Nicole ou Perlet* ou un autre ? Sommes-nous sous les griffes de Messieurs de l’ancien Mercure, ou y avons-nous échappé ? Nous a-t-on tendu quelque nouveau piège, et y sommesnous enfin tombés * ? »
Cependant dans son dernier numéro, le 21 septembre 1807, la Décade avait annoncé au publie le changement qu'elle allait subir. C'était d’un commun accord, disait-elle, que le Mercure et la
1. Un des griefs de Ginguené contre Fouché est de m'avoir pas suflisamment défendu Grouvelle, Les attaques dont celui-ci fut l’objet sous l'Empire, parce qu’en sa qualité de secrétaire du ministre de la justice, il avait lu à Louis XVI sa condamnation, causèrent sa mort (30 septembre 1806).
2, Lettre inédite à Amaury Duval. Appartient à la famille Mazeran. Celles que nous citerons encore proviennent du même fonds.
3. Legouvé était nommé directeur du Mercure modifié, au traitement de douze mille francs.
4. Perlet, dont Ginguené ne parle pas dans son Journal, est un libraire-éditeur, installé depuis 1802, rue de Tournon.
8. Lettre inédite à Amaury Duval. Ginguené est né à Rennes le 25 avril 1748, Am. Duval est né dans la même ville le 20 janvier 1760,
Revue unissaient leurs forces : les directeurs s'étaient aperçus que les deux feuilles se nuisaient par la concurrence, puisqu'elles avaient le même objet et paraissaient aux mêmes époques; ils avaient décidé, en conséquence, de les fondre en une seule. L'esprit restait le même ; le titre seul était changé. A son tour, le 4 octobre, le Mercure avertissait ses lecteurs que les propriétaires des deux journaux avaient cru devoir les réunir: un prospectus, qu'on enverrait incessamment aux abonnés, développerait les motifs et les avantages de cette mesure. Et dans le même numéro, Amaury Duval faisait paraître un petit conte symbolique, dont la légèreté semble bien pesante, et la sentimentalité bien froide‘. Il à l'air d'un compliment éerit comme pensum. Il y avait dans Athènes deux écoles fameuses, dont les principes paraissaient différer étrangement. L'une avait pour chef Hermodore, vieux rhéteur, qui frondait les opinions à la mode, et censurait amèrement les mœurs de ses concitoyens ; l’autre, plus récente, était dirigée par une femme, Euphrasie, qui professait les maximes de la philosophie moderne. Leurs idées influaient sur leurs opinions en littérature : il suffisait qu'Euphrasie eût parlé avec avantage dans son école d’un poète ou d’un orateur, pour qu'Hermodore s’efforcat de prouver que cet orateur était sans éloquence, et ce poète sans verve. Il critiquait surtout les modernes, parce qu'Euphrasie avait parmi eux beaucoup d'amis. Socrate, consulté sur leur différend, qui partage toute la ville, répond que le bleu et le jaune réunis donnent le vert. On invite les deux adversaires dans une même fête ; on les amène à confesser que leurs principes sont plus opposés en apparence qu’en réalité : ils se réconcilient. Hermodore tire de dessous sa robe un manuscrit qu'il allait publier contre les systèmes d’'Euphrasie : il le consume sur l’autel des sacrifices. Alors Euphrasie demande que leur commune école soit désignée sous le nom d'Hermodore, par déférence pour l’âge de son ancien rival. L’oracle du temple donne une réponse analogue à celle de Socrate, quand on lui demande une prophétie au sujet de ce grand événement, et de ses suites : « Le vert jouira de tout son éclat, il plaira à tous les yeux, tant que le jaune ni le bleu ne voudront dominer. » Le soir, en soupant avec Périclès, Aspasie lui annonça l'espèce d'hymen qui venait de se conclure; Périclès sourit. On en parla beaucoup dans Athènes, pendant trois jours au moins. Les uns blâmèrent cette réunion ; les autres y cherchèrent des motifs secrets, importants ; les sages applaudirent.
À. P. 41, Hermodore et Euphrasie, anecdote athénienne,
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Quant au prospectus, on était en train de l'élaborer ; ce n’était pas chose aisée que de tomber d'accord. Legouvé l'envoyait à Amaury Duval, celui-ci à Ginguené; les « Décadiens » proposaient des corrections, dont les « Mercuriels » ne voulaient pas : encore fallait-il que le ministre revit l'ensemble, et se déclaràt satisfait. Le texte parut enfin‘, privé de toute fleur de rhétorique, et sans faire de nouvelles allusions à Hermodore-Chateaubriand, Euphrasie-Ginguené, Aspasie-Fouché, et Périclès-Napoléon. Il louait longuement le Mercure, qui avait toujours représenté la culture française : Sa réunion avec la Décade, en 1793?, lui fournissait une transition habile pour louer aussi la Aevue. Il louait la fusion des deux journaux, « inattendue, mais nécessaire. » Il louait l'empereur, protecteur éclairé de la littérature. Il louait tout le monde, et terminait en indiquant l'adresse du libraire et le prix de l’abonnement.
Tiendra-t-on, maintenant, les promesses financières qu'on a faites à Ginguené? Et en second lieu, lui laissera-t-on la liberté d'exprimer sa pensée, suivant l'assurance formelle qu'on lui à plusieurs fois renouvelée ? Du traitement fixe qu'on devait lui assigner, il n'est plus question. La pension que Fouché s'était fait fort d'obtenir auprès de l'Empereur, on l'oublie. Par l'intermédiaire de Garat, qui s’est rallié au pouvoir tout en restant fidèle aux Idéologues, il réclame timidement,. Il n’aspire pas aux six mille francs de Chénier ; il sait que ces grosses sommes sont réservées à ceux qui obéissent bien, et qui louent; trois mille francs, ajoutés au produit de son travail, lui suffiraient pour vivre ; il ne demande pas davantage. Il n'obtient rien. Reste sa part du Mercure. Mais il a raison de douter qu'elle produise jamais quelque chose. La situation du journal ne fut prospère que pendant les mois qui suivirent immédiatement la réunion. Il ne toucha qu'une seule fois un dividende, d’ailleurs fort modeste. Amaury Duval, Lebreton, J.-B. Say et lui-même eurent à se partager les quatre douzièmes de dix-huit cents francs ; et comme ils voulurent associer à leurs bénéfices Aumont, l’ancien bâilleur de fonds de la Décade, il ne resta que cent vingt francs à chacun d'eux. Après cette maigre aubaine, qui lui échut lors de la première reddition de comptes, en février 1808, Ginguené ne reçut du Mercure que le produit brut de ses articles, à raison de deux cents francs par feuille d'impression ?.
À. En octobre 1807, sans indication de jour, sur une feuille publiée à part. 2. Voir Tourneux, Bibliographie citée.