Renseignements tirés des papiers inédits de Ginguené
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Ce ne fut jamais par un sens excessif de l'opportunité qu'il se distüngua ; et si c’est un défaut que de manquer de souplesse, avouons qu'il eut ce défaut. Il s’imagina candidement que le Mercure allait ouvrir ses portes toutes grandes à la philosophie ; il crut qu'il lui suffisait d'invoquer la foi jurée pour qu'on la respectàt. Le Voyage de Millin dans les départements du Midi de la France! lui fournit, pour ses débuts, l’occasion d'écrire un article qui étonna Amaury Duval, scandalisa Legouvé, irrita Fouché, et lui revint si mutilé, qu'il jugea préférable de le garder pour lui. Cet article n’est pas arrivé jusqu’à nous ; mais nous pouvons aisément nous figurer ce qu'il contenait, d’après les passages du livre auxquels le Journal renvoie. Non seulement anticlérical, mais antireligieux, et d’une façon forcenée ; toujours prêt à maudire la « fureur sacerdotale », à rappeler les dragonnades, l’inquisition et la Saint-Barthélemy?; cherchant par tous les moyens à « écraser l'infâme? », Ginguené distingue, choisit, assemble les traits qui jettent le ridicule sur le catholicisme : et c’est cela qu'il offre paisiblement au Mercure, qui représente exactement les idées, les doctrines, les habitudes opposées. Il entend railler les « momeries religieuses », fidèle à la tradition de Voltaire, dans le journal où Fontanes a présenté à la France le Génie du Christianisme. Il fait scandale avec sérénité. Les « Mercuriels » croiraient à une mauvaise plaisanterie de sa part, s'ils ne connaissaient tout le sérieux de son ingénuité.
Millin raconte qu'il y a dans beaucoup d’églises de France des diptyques représentant des sujets profanes, qu'on prend pour des sujets religieux ; la bibliothèque de la collégiale de Sens en contient un que le sacristain lui a fait voir « avec la simplicité et la candeur qui doivent accompagner son état»,en même temps qu'un morceau de la vergede Moïse et d’Aaron, et un os du prophète Isaïe. Or le diptyque figure le triomphe de Bacchus; et il contient l'office des fous, composé par Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, qui mourut en 1222. Ginguené doit être bien heureux de trouver des détails comme ceux-ci: « Les prêtres étaient barbouillés de lie, masqués ou travestis de la manière la plus folle et la plus ridicule ; ils dansaient en entrant dans le chœur et y chantaient des chansons obscènes ; les diacres et les sousdiacres mangeaient des boudins et des saucisses sur l'autel devant le célébrant.. » Le chant de la prose de l’âne était une des principales
4. Voyage dans les départements du Midi de la France, par Aubin Louis Millin, Paris, 1807-1811, 4 tomes en 5 vol. in-8.
2. Voir la Décade du 28 février 1797, tome XII, n° 16 : Éducation d’un prince.
3. C’est ainsi qu’il termine ses lettres, avant la Révolution.
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cérémonies de cette fête : on l’entonnait le jour de la Circoncision, en conduisant un äne, orné d’une belle chape, vers l'autel: « Adventavit asinus'.… ». Autre anecdote du même genre : Millin voit à la municipalité d'Aix, dont la grande salle tient lieu de musée, le mausolée élevé au marquis d'Argens par Frédérie IT. C'était le roi de Prusse lui-même qui avait composé l'épitaphe : « Veritatis amieus, erroris inimicus ». Cependant le clergé jugea nécessaire de répandre que le philosophe avait été désabusé ; on fit entrer sa veuve dans cette fraude pieuse, et elle écrivit au roi pour lui faire part de cette prétendue conversion de son mari. Puis elle se rétracta. Alors aucune église ne voulut recevoir le mausolée, sauf celle des Minimes d'Aix, à condition qu'on changeât l'inseription funéraire : « Instante morte Annos aeternos recogitanti — Velum nugacitatis — ablatum est? ». Millin décrit encore la procession de la Fête-Dieu, instituée à Aix par le roi Pierre, en 1462. Un cortège étrange où le ciel est représenté à eôté de l'enfer et où les divinités de l'Olympe fraternisent avec les anges, les saints, la Vierge et même le Christ, parcourt les rues de la ville*. En rapportant cette coutume, Ginguené met le comble à sa maladresse; il a l'air de fronder directement le pouvoir, puisque la princesse Borghese vient précisément de favoriser de son argent et de sa protection la reconstitution du cortège historique du roi René.
On pense bien que la censure, et le ministre lui-même, ne perdirent pas cette occasion de donner à Ginguené une bonne leçon. Le triomphe de Bacchus, la fête des fous, la prose de l'âne, le cortège d’Aix, furent impitoyablement retranchés ; retranchés, tous les éloges qu'il avait accordés à la philosophie. Quand son article lui revint défiguré, il pensa ne plus collaborer au Wercure. Il épanecha sa tristesse dans une lettre à Amaury Duval, qui vaut la peine sans doute d’être connue :
Suint-Prix, 22 octobre 1807.
J'ai recu, mon cher concitoyen, avec votre lettre du 20, l'opération censoriale où plutôt ministérielle qu'a subie mon malheureux extrait. J'ai laissé passer le premier mouvement, qui a été tel qu'il devait être ; el c'est avec le mème sang-froid que je vous écris que s'il s'agissait ici de l'affaire d'un autre, J'ai commencé par faire de ce chiffon, car ce n’était plus autre chose, le seul usage qu'on en pût faire; j'ai pris en-
À, Tome Ï, chap. v, p. 64 et suiv.
2, Tome II, chap. L, p. 28 et suiv.
3. Tome II, chap. iv, p. 299 et suiv. Le Mercure publia, en février 1808, p. 253, un compte rendu du voyage de Millin autre que celui de Ginguené.
suite le seul parti que j'eusse à prendre, et toutes les puissances de la terre ne m'en feraient pas changer. Parlons maintenant de la chose même et non pas de moi. Dans cette manière de faire aller un Journal, toute idée de bonne administration est détruite. On nomme un censeur; pourquoi? C’est pour qu'il prévienne dans le Journal qu’il censure toute publication contraire aux intentions qu’on doit lui avoir communiquées ; c’est à lui d’être responsable, et pour mettre sa responsabilité à couvert, c’est à lui non pas de corriger, mais d'indiquer aux auteurs ce qui exige correction. Si à la moindre incertitude le ministre est consulté ; si les manuscrits lui sont soumis, il est porté à exagérer luimême ses principes ; distrait par de plus grandes affaires, au lieu de corriger, il mutile ; et sans peut-être s’en rendre compte, voyant dans ce traitement fait aux productions de l'esprit un nouvel exercice de son pouvoir, il en étend involontairement les barrières plutôt que de les resserrer. Les réformes sont poussées à l'extrême, et beaucoup de choses sont supprimées, que le censeur eût pu laisser, sans qu'on se fût avisé même de lui en faire un reproche. C’est ce qui est arrivé de mon extrait, et ce qui ne serait pas arrivé si mon confrère Legouvé, après l’avoir lu, s’était donné la peine de marquer en marge d’un trait de crayon ce qu’il croyait contraire aux instructions qu’il a reçues et m’eut engagé à le supprimer. Il est vrai que ni lui, ni moi, ni personne que je sache n’y eut compris sans doute ce qui regarde la fête des fous et la prose de l'âne... Mais n’entrons point dans les détails, cela serait trop long. Revenons. J’ai autrefois passé à la censure royale et même sorbonique, je n'ai jamais rien vu de pareil ; mais je l’aurais vu peut-être si le censeur n'avait pas fait son métier, et s’il eût fait opérer le ministre. Quel parti prendrai-je, me demandez-vous? Je ne doute pas que vous l’ayez deviné sur le champ. D'abord, quant à cet extrait-ci, qui n'avait plus ni pied ni tête, je n'aurais pu souffrir qu’il parût ni avec ni sans mon nom. Il faut que les gens au pouvoir sachent qu'il y a une chose qui n’est pas en leur pouvoir, c’est de faire un métier qu'ils ne savent pas. Par exemple, un article assez long sur le mausolée de d’Argens commençait par annoncer les vicissitudes diverses qu'a éprouvées ce monument. On a tout rayé impitoyablement, excepté le premier acte de cette comédie, c’està-dire l’acte de munificence et d’amitiéde FrédéricIl, quien avait ordonné l’érection. Ce que le mausolée éprouva de la part des caffards de moines (j'ignorais que les moines fussent la religion), ce qu’il éprouva ensuite pendant la Révolution, enfin l’état où il se trouve aujourd’hui, tout était bravement bâtonné, en sorte que ses vicissitudes annoncées se bornent à sa première création. Voilà ce qu'est et ce que sera toujours une censure de main de ministre. — Venons à moi. Vous n’ignorez pas, mon cher concitoyen, avec quelle répugnance je reprenais de temps en temps ce travail pénible, et plus pénible de jour en jour. Je ne suis point et n’ai jamais été journaliste de profession. Je suis un ami des lettres et des lumières, d’une humeur paisible et indépendante, étranger à toutes les petites intrigues et à toutes les petites passions qui déshonorent la littérature, n’écrivant que pour exercer un art que j'aime, pour éclairer ma raison et, quand je puis, celle des autres. Il est aussi impossible de faire entrer toute autre considération dans mon esprit, que de faire entrer dans mon âme une passion vile ou haineuse. Dans
ce moment, qui n’a pu avoir pour moi que beaucoup d’amertume, et qui en a eu infiniment plus que je n’en ai laissé paraitre, j'aurais eu besoin de beaucoup d’encouragements pour pouvoir me remettre à un genre de travail que je n'aime pas, et pour lequel je me sentais, depuis ces circonstances, une véritable aversion. Au lieu de cela, vous voyez ce qui m'arrive. Vous me parlez de ressentiment, je n’en ai pas. Je ne permets pas ainsi aux choses extérieures de me troubler: mais je vois clairement ce que j’entrevoyais déjà fort bien, c’est qu’il me serait physiquement et moralement impossible d'écrire une ligne qui n’a pas seulement pour censeur un de mes confrères, mais un ministre. Je ne sais ni ce qui n'aurait pas besoin d’être soumis à cette censure, ni ce qui y pourrait passer. D’autres travaux m’appellent, et demandent toute mon application et tout mon temps. Les années s’écoulent, la vie m’échappe. Je suis las de la critique, qui fait beaucoup d’'ennemis sans avoir lutilité qu’on s’en était d’abord promise, et dont l'illusion est nécessaire pour qu'un homme de quelque valeur puisse consentir à l'exercer. C’est à moi de m'y soumettre à mon tour. Je n'ai que trop écrit sur les ouvrages des autres: il est plus que temps de donner aux autres sujet de parler des miens. Vous voyez que la résolution que j'ai prise n’est nullement l'effet de l’aigreur, mais le fruit d’une müre réflexion. Après l'acte d'autorité qui avait disposé de nous, il n’y avait qu'un seul moyen peut-être de me rengager dans la carrière, mais on fait tout le contraire. Vous me dites confidentiellement que vous croyez entrevoir que le ministre attend de moi un article signé pour faire valoir tous les titres que j'ai à des récompenses. Je vous rendrai confidence pour confidence, et je vous dirai que cette marche ne vaut rien avec moi. Personne, sous ce régime-ci, ne s’est encore avisé du moyen qui puisse donner sur moi quelque prise. J'ai, comme tout le monde, mon endroit faible el mon défaut de cuirasse; on ne l’a pas deviné; cela est heureux pour moi; qui sait où l’on pourrait m'entrainer par la reconnaissance ? Assurément on a été bien loin de m'exposer à ce danger. Tout autre est absolument nul pour moi. Les personnes ni les menaces ne me sont rien; et l’on ne me réduira pas dans un état pire que celui où j'étais le 8 thermidor de l’an It. Or dans cet état-là même je n'ai rien dit, rien fait, rien écrit, rien rétracté, dont j'aie à me repentir…
Mais il faut vivre : il faut, en conséquence, que Ginguené apaise son indignation, et triomphe de son dégoût; il faut qu'il réfrène les mouvements de colère qui emportent et secouent son âme. Il reprend done la plume qu'il avait laissé tomber et se remet à écrire. Puis, recommençant à écrire, il revient au goût de la vie. Car la fin du Journal nous montre ce qui constitue le caractère même de son auteur: celte fidélité à ses principes, cette volonté tenace, obstinée, d'exprimer sa pensée malgré tous les obstacles, ce courage qui le pousse à lutter même au moment où on le croit vaincu,
1. Cest le moment où Ginguené, emprisonné, attendait tous les jours la mort, ?
LA DÉCADE Fo
toutes les qualités qui finissent par lui donner une sorte de grandeur. Il envoie d'abord au Mercure des articles qu'il n’a pas expressément composés pour les lecteurs : ses fables!, son cours à l'Athénée ?. Ce n’est pas, à proprement parler, une collaboration dans le sens préeis où il l'entend ; il ne rentre pas en communication directe aveele publie : il consent à donner ce qu'il a écrit, mais non pas à écrire en vue d'éclairer et d’instruire, par un effort de pensée, des amis anonymes auxquels il s'efforcerait d'être utile. Un peu plus tard, il fournit des articles qu'il sait être incolores ; ce sont ses phrases qu'il remet à Legouvé, pour qu'il les imprime si bon lui semble; ce n'est pas encore l'essentiel de sa pensée. Sa blessure, en effet, n'est pas cicatrisée; qu'on traite avec quelque brutalité ce qu'il vient d'écrire, et il souffrira de nouveau : il ne veut pas tenter l'aventure. Ainsi paraissent ses études sur l'Art d'aimer d'Ovide, traduit par Saint- Ange *; sur les poèmes de Miss Williams, traduits par Boufflers et Esmenard“. Rédigées sans plaisir, presque avec crainte, elles n’engagent pas encore le vrai Ginguené.
Mais naisse une occasion de reprendre le bon combat, le voilà qui sort de son « inertie », qui retrouve ses forces, et qui fond sur l'adversaire. « On annonce, mon cher concitoyen, un supplément aux lettres de Voltaire en deux volumes. Je serais bien aise d’en rendre compte. Tàchez, je vous prie, de me les faire réserver. Ce serait une occasion de parler de Voltaire comme il faut qu’on en parle toujours, et non cette avec demi-justice qui est un accommodement avec ceux qui sont tout à fait injustes envers lui”. » Et là-dessus, il attaque « les esprits anti-voltairiens », « les gens à visière trouble » qui « s’obstinent à voir dans Voltaire, dans Rousseau, d’Alembert, Helvétius, Diderot, etc., la honte et la perte de la France au xvi siècle, et qui «en voient apparemment le salut et la gloire dans Abraham Chaumeix, l'abbé Desfontaines et Martin Fréronf ». La Harpe ressuscite : on publie les œuvres complètes de Jean Racine, avec le commentaire qu'il en à fait. Or Ginguené veille désormais;
4. Octobre 1807, p. 148: La rose, le jasmin et le chêne. Nov. 1807,"p. 386, Le cheval et l'âne.
2. Décembre 1807, p. 439 : De la tragédie italienne au xvr° siècle, suite p. 545.
3. Janvier 1808, p. 64: L'art d'aimer, d'Ovide, traduction en vers par M. de Saint-Ange, avec des remarques.
4. Février 1808, p. 305: Recueil de poésies extraites des ouvrages d’Héléna-Maria Williams, traduites de l'anglais par M. Stanislas de Bouffers et par M. Esmenard.