‹ Journal de Jean de Roye: connu sous le nom de Chronique scandaleuse, 1460-1483Chapitre 50 sur 151 · Vieux style · texte numérisé non relu

Vieux style

mon amy, je suys esbahye, veu que monseigneur a nourri tant de gens de bien, qu'il n'y a quelque ung qui se essaiast de le getter dehors de la captivité où il est par l'injustice et tort qu'on luy fait, veu que je sçay bien que une femme de Paris a bien trouvé moyen de tyrer hors du Louvre monseigneur de Ponts*. » Alors le bastard respondit : « Le Louvre et la Bastide, se sont deux. » Sur quoy elle dist audit bastard : « Si cet homme peult ungne foys sortir dehors, c'est la resource de toute sa lignée et des vostres. » Et ledit bastard luy dist : « Mon corps ne mes biens ne seront point espergnez à le mettre hors. » Et imprima lors en son couraige les moyens comment il [l']en pourroit faire sortir.

Et ce fait fut conclud par ledit bastard Yigier et Guinot Vigier, après ce qu'il fat retourné de devers le duc de Nemours, et Jehan de Harmes, de trouver les moyens de le bouter dehors, ce faire ce povoit. Et, pour ce faire, le bas^ tard alla en la Bastide, où estoit ledit conte ; lequel conte mena icelluy bastard en sa chambre ; auquel lieu ledit bastard dist à icelluy conte ce que sa femme la contesse luy avoit dit; de quoi il fat bien joieulx, disant que c'estoit une bonne femme, mais de luy qu'il n'avoit point d'envye de sortir, pour ce qu'il ne faisoit nulle doubte que le roy ne le fist mettre dehors, à cause qu'il penssoit qu'il ne avoit point mis en oubly les services qu'il avoit faitz à son feu père et à luy. Mais par les dessusditz luy furent faictes tant de remonstrances qu'il se accorda, et leur donna propices oreilles à entendre touchant son eschappement.

1. En 4443, Jacques de Pons fut cité à comparaître devant le Parlement de Paris afin de se disculper d'avoir conspiré pour livrer aux Anglais sa ville de Pons et tous ses châteaux en échange du vicomte de Bayonne et de la seigneurie de Lesparre. Après s'être dérobé d'abord, il finit par se constituer prisonnier et demeura longtemps enfermé à la Conciergerie du Palais. C'est de là et non du Louvre qu'il réussit à s*évadcr (voy. le texte des lettres de révocation d'exil et de bannissement que Louis XI accorda à Jacques de Pons, en date d'Amboise, le 5 novembre 146!, aux Arch. nat., JJ 198, fol. 457 v^, n» 513).

Et alors appella Yoyau et le mena sur le hault des murs de la Bastide, et là estant, en parlant de plusieurs moyens par lesquieulx il pourroient sortir, sy fut dit par Voyau audit conte les oppinions que avoient délibéré ung chacun de ses serviteurs touchant sa sortie ; mais Toppinion dudit bastard et de Harmes estoit qu'il £ailloit avoir des lymes sourdes pour lymer cinq ou six barreaulx du treilliz de fer d'une feuestre. Et eulx estans en ce propos, Yoyau regarda à la main destre ung huys ouvert ou plus hault estaige de la Bastide, et entra dedans pour regarder une grant fenestre où il n'y avoit ne fer ne bois qui estoit toute ouverte, laquelle il monstra au conte en luy disant : « Monseigneur, Dieu est pour vous. » Et après cda descendirent et s'en allèrent en la basse court, où ils demandèrent à ceulx de la maison une ligne pour peschier es fossez de laditte Bastide, et avoit ledit Yoyau du plomb et ung bout de chandelle; et afl^ qu'on ne s'en apperceust de ce qu'ilz vouloyent faire, le conte demanda du fourmage, faignant de vouloir prandre du poisson. Et, quant ilz furent en la fenestre sur le bout du fossé, le conte dit à Yoyau qu'il ne craingnoit que ung paillardeau de la Bastide, lequel il fit appeller et, affin qu'il ne se doubtast de leur fait, l'envoya à Saincte Geneviefve dire au prieur qu'il luy prioit qu'il luy envoyast sa Bible pour lire.

Et ce pendant que icelluy serviteur estoit allé quérir icelle Bible, ilz mesurèrent quelle haulteur il y avoit de la fenestre jusques au fons des fossez de la Bastide; et, quant ilz eurent prins la mesure, ledit conte envoya quérir ledit bastard Yigier, lequel estoit prevost du Thour en Champaigne, et luy demanda son oppinion comment il porroient sortir. A quoy il flst responce que ce seroit en plain mydi s'il vouloit. Et le conte luy demanda : < Bastard, comment se pourroit il faire? > A quoy il luy respondit : < Monseigneur, vous estez bien servy et traicté du cappitaine, car il laisse aller et venir tous ceulx qu'il vous plaist^ sans aulcune chose leur demander ; et si y a des gens de Lymosin en ceste ville que je congnois bien, qui vous feront du service, et Jehan de Harmes

et moy torons bien le portier et sa femme et d'autres qui nous pourroient nuyre; et ce fait monterons à cheval et nous en yrons. » Lequel conte dist qu*il ne se consentiroit jamais à faire ledit murtre, car en Dieu gisoit tout son espérance et que, en ce faisant, le mettroit contre luy, et aussi qu'il n'avoit pas ung blanc pour achepter des chevaulx, synon troys escus qu'il bailla audit bastard Yigier pour acheter ung cheval. Et alors ledit bastard luy commença à dire qu'il avoit encorez cent escus à son commandement, de quoy il le remercya. Si fut conclud entre eulx qu'il s'en jrroit à Reins, près dudit Thour, pour faire faire ung cordaige neccessaire pour laditte yssue : ce que flst ledit bastard.

Et ledit cordaige fait, où il y avoit trente trois toises, l'apporta à Dampmartin et le fist savoir au conte, lequel luy manda qu'il luy apportast, ce qu'il âst ; et l'avoit icelluy bastard envelopé tout autour de son corps desoubz sa chemise, avecquez ung chevrel et six congnins, pour doubte que on se apperceust de riens. Et lequel cordaige fut caché soubz une grant pierre dessoubz des retraictz, et y fut l'espace de certain temps, durant lequel temps furent prinses diverses oppinions entre Guinot Yigier et le bastard et Jehan de Harmes; mais leur conclusion fut par eulx arrestée que le conte sortiroit par laditte fenestre qu'ilz avoient trouvée au moyen dudit cordaige. Et aussi fut par eulx advisé que ledit Guy not iroit en court pour savoir des nouvelles ; ce qu'il fist, et luy bailla ledit bastard vingt huit escus pour faire ses despens. Et en chemin trouva ung gentilhomme nommé Guyot du Chesnoy, maistre d'hostel de monseigneur le duc de Berry, qui depuis fut au roy, qui luy demanda des nouvelles; et luy conta son cas. Lequel du Chesnoy dist audit bastard qu'il s'en retournast et qu'il dist au conte qu'il sortist de ladite Bastide se faire ce povoit, pour ce que le roy envoioit à Paris Charles de Meleun, annemy cappital dudit conte, pour luy faire injustement transcher la teste, pour ce que ledit de Meleun ne mettoit point de différence entre les justes et les crimineulx ; et aussi que le duc de Berry man-

doit au conte qu'il avoit espérance de soy trouvoir bien bref devant Paris à toute une grant puissance de gens et que alors il mettroit peine de faire raison et justice à tous les bons serviteurs de son feu père.

Et, lesdittes nouvelles sceues par ledit Guinot Yigier, M diligence de s'en retourner devers ledit conte de Dampmartin, et, quant il y fut arryvé, fut ordonné par ledit conte que ledit Guynot Yigier et le bastard iroient à Dampmartin, où ilz trouveroient ledit Yoyau, pour adviser ensemble entre eulx à quel jour ilz pourroient faire sortir ledit conte de la Bastide, ce qu*ilz firent, et aussi quel chemin le conte et eulx tiendroient après laditte sortie. Mais les ungs estoient d*oppinion qu'il s'en devoit tirer en Flandres et les autres en Bourgoigne; par quoy ledit conte fist ung mémoire signé de sa main pour savoir l'oppinion dudit Voyau quel chemin il auroit à tenir ; lequel Voyau fut d'oppinion d*aUer passer au pont de Charenton, en disant que quant il auroient passé ledit pont qu'ilz ne craindroient plus personne.

Et après s'en viendrent lesditz bastard et Voyau à Paris, sans ce que personne en sceust riens, et se logèrent auprès de Saint^Anthoine, en la rue de la Bastide^ Et ainsi qu'ilz entrèrent en laditte ville, survint une neige si espesse qu'où ne congnoissoit pas l'un l'autre. Et, en allant par evîx, en leurs logys, trouvèrent le lieutenant du cappitaine de laditte Bastide, lequel ne les congnut point : dont ilz furent bien joieulx et disoient que c'estoit chose miraculeuse.

Et le jeudi, xif jour de mars mil IIIP LXIIII, s'en allèrent les dessusditz pardevers ledit conte en laditte Bastide et parlèrent à luy. Et ce fait vint ledit bastard en la ville, qui acheta ung cheval pour ledit conte, qui estoit de poil bayart, très bon, mais il alloit dur, et ung autre pour Jehan de Harmes, qui estoit varlet de chambre dudit conte. Et fist faire pour ledit conte des chausses fourrées, une jaquette fourrée et des houzeaulx fourrez, pour ce qu'il avoit ja long-

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