‹ Journal de Jean de Roye: connu sous le nom de Chronique scandaleuse, 1460-1483Chapitre 51 sur 151 · Lisez auprès de la Bastide, en la rue Saint''Anthoiné · texte numérisé non relu

Lisez auprès de la Bastide, en la rue Saint''Anthoiné

temps qu'il n'ayoit monté à cheval. Et conclurent [quant] le jour de laditte sortie se feroit, qui devoit estre le samedi ensieuyant, yeille des brandons ^ Et, pour ce faire, furent entreprins [par] lesditz Guinot, bastard, et Voyau plusieurs conclusions et signes, lesquelz ilz dévoient baillier audit conte et ledit conte à eulx, et aussi que ledit Voyau iroit avec le bastard au pont de Charenton pour savoir comment ilz pourroient avoir passaige. Et s'en allèrent loger pour yssir hors de Paris aux forsbours de la porte Saintr-Denys, à l'Escu de France. Duquel logis se partirent lesditz bastard et Voyau avec ung page nommé Guyot Âquest, et s'en allèrent audit pont de Charenton. Auquel lieu ne trouvèrent en leurs logeis que une jeune femme, à laquelle ilz demandèrent où estoit l'oste, qui leur respondit que la nuyt passée leur varlet les avoit desrobés, et son mary estoit aÛé après, et ne savoit où; toutesfois luy firent aprester à disner, et durant le temps que l'ostesse appareilloit ledit disner, fat regardé entre ledit bastard et Vuyau ce qui estoit à faire entre eulx, et conclurent que ledit bastard s'en retourneroit aux forbours dudit Saint-Denys, et ledit Vuyau demourroit audit pont. Et dist audit bastard que après ce qu'il auroit trouvé les moyens de l'ouverture dudit pont et fait ses dilligences, qu'il s'en iroyt après luy ausditz forsbours Saint- Denis.

Alors, ledit bastard s'en alla et ledit Voyau demeura, qui besoigna si bien que toute la nuyt ledit pont de Charenton fut ouvert. Et laissa icelluy Voyau audit Charenton ledit Guyot Âcquest, qui estoit page dudit Guynot, et dist à ladicte hostesse que certains commissaires dévoient venir et qu'elle gardast bien ledit page de dormir, affin que à l'eure que lesditz commissaires passeroient par là, que ledit page feust prest de monter à cheval. Et ce fait, ledit Voyau s'en alla audit forsbours Saint- Denis, où il trouva le bastard qui Tatendoit pour faire faire et mener à bonne fin leurs entre-

i. L'évasion eut lieu dans la nuit du samedi 9 au dimanche 10 mars, jour des brandons, premier dimanche de carême.

in INTERPOLATIONS ET ViOilANTES

prinses. Et conclurent audit logis qu'il estoit temps de besongner pour parfaire et mener affln leurditte entreprinse, [et] se partirent dudit logis, requerans à leur hoste qu'il leur monstrast le chemin pour aller à Louvres en ParisisS ce qu'il fist Toulentiers.

Et après qu'il fut parti de leur avoir monstre ledit chemin, iceulx tournèrent tout court par desoubz Montfaucon, et allèrent jusques à Saint-Anthoine des Champs et jusques à ung lieu où l'on mettoit les ordures de la ville de Paris. Auquel lieu il y avoit ung grant fossé, où ledit Guinot, bastard, et Yoyau laissèrent leurs chevaulx et s'en allèrent à la porte Saint Ânthoine, près les fossez de laditte Bastide, et furent une espace de temps couchés sur le bort desditz fossez, regardans droit à la fenestre par où le conte devoit sortir, pour veoir s'ilz verroient point de la clarté. Et ne furent guerez là que Jehan de Harmes, qui estoit natif de Beauvoys, qui estoit bon, hardi homme d'armes, autant que nul pour ce temps se peust trouver, lequel ouvrit une grande verrière ; et lesditz bastard et Yuyau se levèrent lors debout ou milieu du chemin, affin que ledit Jehan de Harmes les peult veoir et appercevoir, ce qu'il flst ; et, après ce, referma laditte voerrière, et ne demeura gueres après qu'il ne rouvrist laditte fenestre de rechief , et fist le signe qui estoit conclud entre eulx. Et incontinant qu'ilz apparceurent ledit signe, icelluy Jehan de Harmes referma laditte fenestre, et ledit bastard et Yoyau s'en allèrent à l'entour de la Bastide. Auquel bastard Yoyau demanda s'il avoit point pourveu d'une sentyne', et il flst responce que non. Et eulx, estans sur les fossés, virent une sentyne qui estoit de l'autre costé de laditte ville, enchaînée et fermée d'une serreure lyée à ung gros pyeu.

Et durant lequel temps il neigoit, gresloit et Caisoit grant froit ; et nonobstant ledit Yoyau se despoulla tout nud et se getta dedans lesdits fossez pour recouvrer laditte sentine, et

i. Louvres, auj. Seine-et-Oise, canton de Luzarches. 2. Une nacelle.

tellement âst hocher et branler ledit pieu qu'il [l'Jarracha ; et luy estant près d'avoir icelle sentyne, survint quelque ung des serviteurs du chasteau à une voiriere du portail de la Bastide pour puyser de l'eau, dont ledit Yoyau eut grant paour, pour ce qu'il faisoit cler de lune, et se cacha dessoubz le bout de laditte sentyne, affin qu'on ne le peust apparcevoir.

Et tantost après que laditte voirierre fut fermée, Yoyau passa devant luy la sentyne jusques à l'eau vive, tant qu'il ne povoit plus prandre fons, parquoy il se getta sur le bort de laditte sentyne, et fist tant qu'il passa icelle du costé où estoit ledit bastard Yigier, qui se mist dedans icelle sentyne avec les habillemens dudit Yoyau, qui se rabilla ; et avoient deux grandes javelines dedans laditte sentyne, et menèrent icelle dedans les fossez de laditte Bastide par ungne brèche par où l'eaue des fossés de la ville entroit dedans ceulx de la Bastide. Et après ce, menèrent laditte sentine dessoubz le pont de la basse court, où il se tindrent ung peu de temps jusquez ad ce [que] ledit de Harmes ouvrist la fenestre (qui estoit la troisiesme foys) et regarda en bas et les vit.

Et tantost après, ledit de Harmesr getta une grant corde par laditte fenestre, dont l'un des boutz tumba en la sentyne qui estoit au pied de la tour. Et, ce faisant, ledit bastard et Yuyau se recommandèrent de bon cueur à monseigneur Saint-Nicolas, et, la corde gettée, ledit conte descendit par laditte corde, ayant ung baston entre ses jambes. Et sitost qu'il fut descendu en la sentyne, ledit de Harmes getta par laditte fenestre ung pacquet d'abillemens dedans laditte sentyne, et puis après descendit par autres cordes que icelluy de Harmes avoit fait des couvertures et draps de lyt où couchoit ledit conte, et eulx descenduz s'en allèrent tous dehors par laditte sentyne jusques là où estoit Guynot Yigier, assés près, qui gardoit les chevaulx. Lequel conte arrivé audit 6uy[n]ot et autres, firent dilligence de montera cheval et s'en allèrent droit au pont de Charenton, où Yuyau trouva ledit page qu'il y avoit laissé, et demanda sa boete à l'otesse, et passèrent par ledit pont, qu'il trouvèrent tout ouvert.

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Et aussi, ayant que ledit yujau partist dudit pont de Charenton, avoit tant fait que le musnier dudit pont luy avoit promis passer la rivière de Sejne ; auquel lieu ledit conte alla, mais il ne sceut trouver ledit musnier, et estoit en sa loge endormy de Tautre part delà rivière. Et quant ilz virent qu'ilz ne povoient eschapper en oeste manière, ilz menèrent avec eulx le fllz du musnier, qui, par deux foys, appella sondit père ; mais ledit conte le fit cesser, en luy disant qu'il les menast jusquez à Ck)rbeil, et luy donnèrent de Targent; oe que fist ledit fllz. Et tant chevauchèrent qu'ilz approucherent dudit Corbeil, pourquoy renvoierent le guide, en luy disant par ledit conte que, s'il trouvoit aucuns chevaucheurs ou autres qui luy demandassent s'il avoit personne veu, qu'il dist que non ; ce que le fllz dudit musnier leur promist faire.

Et ledit conte et sa compaignye arrivez es forsbourgs dudit Corbeil, du costé du chastel, trouvèrent les portes closes ; mais si bien leur advint qu'ilz trouvèrent ung jeune derc, qui alloit à matines, qui estoit à la porte, auquel ilz demandèrent si les portes ouvreroyent bien tost; et, en oe disant, le clerc regarda à icelle porte s'elle estoit fiBrmée à def, et trouva que non ; par quoy ouvrit la porte, et ce fait passa ledit conte et ses gens parmy la ville jusques à l'autre porte, laquelle ilz trouvèrent fermée. Et à ceste cause descendit ledit Vuyau et alla à celluy qui avoit les defe et luy dist que s'estoit mal fait à luy qu'il n'a voit plus matin ouvert lesditz portes. Toutesfoys ledit Vuyau luy donna six blans, et incontinant il alla ouvrir laditte porte. Et eulx issuz de la ville tyrerent leur chemin et allèrent passer pardevant la maladerie dudit Corbeil; et auprès d'icelle maladerie avoit une croix devant laquelle le conte descendit, et luy descendu se myst à deux genoulx devant icelle croix et fist grant reverance et honneur à laditte croix, rendant grâces à Dieu et à sa benoiste mère de sa délivrance. Et, ce fait, remonta à cheval avec saditte compaigne, c'est assavoir luy, Guynot Vigier, le bastard Vigier, Vuyau d'Ymonville, le goujat, Guiot Acquest et Jehan de Harmes, qui estoit en somme sept

OB LA CHRONIQUE SCANDALSUSB. i7S

chevaolx, et s'en allèrent disner au Yaudoé^ Et sur le chemin ledit conte se resjouissoit et chantoit à haulte voix, de grant joye qu'il aToit, ensemble tous ceulx de sa oompaignye.

Et y après qu'il eut repeu legjerement audit Vaudoué, conclurent ensemble d'eux detracquer et départir par divers chemins pour eulx rendre tous auprès de Nemours^, et illec attendre Tun l'autre; se qu'ilz firent. Et illec trouvèrent ledit conte qui s'en alla avec saditte compaignye au giste à Ferrieres', où ledit conte fut congnu. Auquel lieu de Ferrieres il reposa bien peu et donna cent soubz pour faire recouvrir Notre-Dame de Bethléem; et dès deux heures après mynuyt ou plus tost se partit et sa compaignye, et s'en alla à Bonny sur Loyre^, distant dudit Ferrieres de XY lieues ou plus. Auquel lieu de Bonny semblablement furent congneuz, et leur fist on bonne chiere.

Et, après laditte repeue faitte, ledit conte de Dampmartin passa la rivière de Loyre audit Bonny et s'en allèrent au giste à Lezé^. Auquel lieu de Lezé ledit conte trouva ceulx qui s'ensuyt : c'est assavoir, ung nommé Grant Jehan Tavernat, jeune homme qui portoit des lettres du duc de Bourgoigne au duc de Berry ; ung nommé Pierre Pastron, qui portoit lettres du conte d'Armignac au conte deCharrobys ; ung nommé Anthoine de Jantes, qui portoit lettres de monseigneur du Mayne à monseigneur de Nemours ; ung nommé Nicolas Boucher, natif de Bretaigne, qui portoit des lettres du duc de Bretaigne au conte de Charroloys ; ung

1. Le Vaudoué, auj. dép. de Seine-et-Marne, arr. de Fontainebleau.

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