‹ Journal de Jean Migault, maître d'écoleChapitre 2 sur 23 · MON FILS · texte numérisé non relu

MON FILS

Puis que tu te plais à lire mon écriture, je me suis diverti] ces derniers jours à t'en faire une bonne provision pour ton premier jour de l'an prochain, qui sera environ le temps que tu recevras ce pa-

i Cette dédicace à Gabriel Migault, alors âgé de 21 ans, est empruntée au manuscrit de Brème.

qnet. Je eroij que tu en seras surpris, et que tu ne t'attends pas de recevoir des estrennes de cette natture.

Je ne laisse pas de te demander de les recevoir comme s'y c'estoit quelque chose de grand prix, et comme venant de ton père qui t'ayme beaucoup et autant qu'il est capable.

Je ne say sy au voyage que tu as fait ycy depuis notre arrivée j'eus le temps de te faire quelque petit récit de nos infortunes après ton départ de France. Mais sy je t'en ay fait une partye, j'ay cru que tu serois bien ayse de savoir le tout, et je ne doute pas que sy tu lis le tout avec un peu d'attention, tu n'y trouve quelqu' endroit qui te touchera. J'ay pourtant eu en veuè principalement que tu y trouverois mattière de bénir Dieu des grâces qu'il a faites à moy, à toy et à tes frères et sœurs. J'avay commancé mon journal dès Mauzé, comme tu verras. Mais je ne l'avais point visité * que lors que Dieu, par son adorable providence, nous a eu conduit dans cette ville, et mon loisir, comme je dis au com-

i Lisez « revu ».

mencement de la suitte, m'a fait faire la continuation. Je ne eroy pas advanser aucune chose en iceluy : je dis naïf ve ment les choses comme elles se sont passée. Sy je n'arrange pas mon discours, c'est que je ne suis pas accoutumé à escrire, et je ne peux trouver de termes pour nïexprimer mieux.

Le pire de tout, c'est que je ne peux parler bon françois comme je le souhaiterois, mais tout cela ne m'a pas rebuté, n'ayant dessein de faire cette coppie que pour toy, et pour t'estrenner au nouvel an, attendu que par tes deux dernières tu me dis ne t'estre jamais lassé a lire mon escriture, et que tu me demande de grandes lettres à toutes les fois que je t'escris. Et je veux t'advertir ycy de ne faire voir cette coppie à aucun pour les divertir de mon mauvais langage. J'ay trouvé mattière de parler de beaucoup de personnes qui sont à votre cour, et je ne say point sy elles trouveroient de bon goust les choses que je dis. Je n'ay pourtant peu m'empescher d'escrire une petite partye des obligations que je leur ay.

Je ne te deffcns point de faire part du

tout à Monsieur de la Forest *, estant persuadé de sa charité en mon endroit, et je m'assure qu'il aura la bonté de supporter mon stille et mon langage ; et sy tu trouve à propos de l'en divertir une après souper, prie le de ma part, après l'avoir assuré de mon respec, d'excuser ma foiblesse. Je m'assure bien qu'il le fera : il sait bien mon peu de capacité à dire et à escrire. Sy j'avois fait le voyage de Zell comme je m'estois proposé, j'aurois porté l'original pour divertir en chemin Mlle de Villeneufve 2.

Je m'oubliois à te dire qu'en lisant mon Journal, tu verras les grandes obligations que j'ay en particulier à Mmes d'Olbreuse, et De La Bessière, et en général à ceux que je nomme, et je serois bien aise que ioy et tes autres frères vous en souveniez, et en soyez reconnoissans avec moy tous

i Louis de la Forest, pasteur de Mauzé, devenu, après la Révocation, à Zell, près de Hanovre, pasteur de l'Eglise des réfugiés protestants français, dans laquelle Gabriel Migault exerçait, depuis 1G87, les fonctions de lecteur et d'ancien. Cf. p. 113 et s.

2 Anne de Chauffepié, alors réfugiée en Hollande, et dont il sera question dans le Journal, p. 160.

les jours de votre vie, voire jusqnes à la moindre personne qui m'a aydé et secouru dans ce temps misérable que je descris. En un mot, quand tu auras tout lu, mon fils, sy tu ne trouve point à propos d'en faire part à aucun, garde le pour toy. J'y ay joint, à la fin, ce que je say de certain de ma parenté qui toute a resté en France, en veùe que, sy Dieu veut que mes os restent ycy, toy, ou quelqu'un de tes frères ou sœurs qui un jour pourrez retourner au pays de notre naissance, puissiez connoistre ceux qui sont vos proches, et de qui vous estes dessendus.

Quand ton frère Philémon 1 sera auprès de toy, selon que tu verras qu'il soit disposé à lire mon escriture, fay luy en part et m'apprends de ses nouvelles ; je t'exorte toujours, à continuer tes soins envers luy. Je ne luy veux point de mal, mais j'en veux à son peu de mesnagement et Dieu veuille luy faire connoitre son devoir.

J'attens de tes nouvelles et de la réception de ce j)aquet, et je ne te demande pas une grande lettre pour cette fois d'autant

i Né le 2 septembre 1670.

que je t'occupe à lire pour longtemps. Notre santé est bonne, grâces à Dieu, et je ne me suis pas mieux porté de longtemps.

Fay les assurance de mon respec à Messieurs et Mesdames qui me font l'honneur de m'aijmer au lieu où tu es. Tes frères et tes sœurs t'embrassent et moy particulièrement, mon fils, qui seray toujours, jusques à la fin de ma vie, en te souhaitant toutes sortes de bénédictions de Dieu,

Ton père et meilleur amy,

M1GAULT

D'Amsterdam, ce 10 dessemb. 1690.

[Suscription] : Pour Gabriel Migau.lt, chez Monsieur de la Forest, à Zell

POUR MA FILLE 1, MARIE MIGAULT F. D. C. 2 DE Mme LA MARQUISE DE LA ROCHE-GIFFARD :;, DAME D'HONNEUR DE S. A. S. 4 Mme LA DU- CHESSE DE BRUNSWIG LUNEBOURG ET ZELL 5, A ZELL.

Je n'ay pas crû, ma fille, m'estre oubliez de t'envoyer comme à tes autres frères et sœurs une copie de mon Journal ; au contraire j'ai cru te l'avoir envoyée dès

i Cette dédicace ouvre le manuscrit de Paris.

- Femme de chambre.

;j Arthémise, marquise de la Roche-Giffard, fut (jusqu'en 170i)) seconde dame d'honneur de la duchesse de Zell, avec M"ies de la Motte-Fouqué et de Beauregard, (Y. Horric de Beaucaire. Eléonore Desmier d'Olbrcuse, p. 65, 171, etc.). Si l'on en croit le confesseur Jacques de Barjac de Rochegude, M"1" de la Roche-Giffard était la fille d'un gentilhomme poitevin Charles du Yergier de Monroy, qui fut cruellement persécuté en 1686, à cause de sa fidélité à l'Evangile (Bull, prol. fr., t. XXXVIII [1889], p. 538, et A. Lièvre, Histoire des protestants du Poitou, t. III, p. 203).

4 Son Altesse sérénissime.

•"' Née le 3 janvier 1639, d'Alexandre Desmier d'Olbrcuse (ancienne famille poitevine protestante) et de Jacquette Poussard de Vandré, Eléonore était devenue en 1665, la femme du duc

il y a trois ans. Mais si ainsi est que tu ne l'aye pas reçue, tu la recevras avec cette lettre puis que tu le souhaite. Je l'ai écrit en veùe que vous tous que Dieu a retirez de la persécution de France faite à ceux de notre religion, profitassiez des grâces que Dieu nous a faites en nous en délivrant, et des châtimens qu'il a envoyé au pays de notre naissance, le privant de la prédication de sa pure parole. Tu estois bien petite, ma fille, quand ces maux ont accablé et nous et nos pauvres frères, et tu ne te souvien que fort peu d'avoir vu ce royaume 1.

Georges-Guillaume de Brunswick-Zell qui l'avait remarquée à la cour du landgrave de Hesse, où elle avait accompagné Emilie de Hesse, femme de Henri-Gharles de la Trémouille. Elle devint ainsi duchesse de Zell (ou Gelle), petite ville au nord de Hanovre dont le château restauré se trouva bientôt le centre d'une cour brillante et un asile pour les réfugiés huguenots. La fdle d'Eléonore, Sophie-Dorothée, épousa en décembre 1682 le prince Georges-Louis de Hanovre. Son petit-fds Georges-Auguste fut le roi d'Angleterre Georges II, et sa petite-fille devint, en 1706, princesse royale de Prusse et mère du grand Frédéric.

i Marie Migault étant née le 16 juillet 1678, n'avait que sept ans lorsque l'édit de Nantes fut révoqué.

Si tu lis une fois l'an cette copie que je t'envoye, comme je t'y exorte et ainsi que j'ai exorté tes frères et sœurs de la lire aussi, tu comprendras, je croi, que nos péchés estoient parvenus au comble, puis qu'ils ont attirez sur nous un si rude châtiment. Admire cette bonté de Dieu en général pour toute notre famille, ma fille, de nous en avoir retirez, et pour toi en particulier, et te souvicn que de toutes tes sœurs tu est celle qui te trouve la plus heureuse et la mieux partagée ; n'oublie pas en quel état tu t'est trouvée, soit à Amsterdam ou à Groningue, et, en le comparant à celui où tu te trouve maintenant, que ces reflections te fassent pencer à élever ton cœur à Dieu fort souvent pour lui témoigner tes actions de grâces et tes reconnoissances, non seulement pour t'avoir ôté de la peine, mais pour t'avoir pourvu d'une place honorable dans une des premières maisons de l'Europe et sous une aussi bonne et vertueuse dame qu'est Mme la marquise de la Roche, ta bonne maîtresse.

Je ne te parle point de la petitesse de notre famille et ce à quoi mes enfans

eussent pu être employez et occupez si nous avions demeuré en France ; tu verras ce que nous étions en lisant mon Journal. C'est pour quoi, ma fille, je te lais ici de fortes exortations de ne te laisser jamais surprendre à la mondanité, à l'orgeuil et à la vanité : ce sont semences que le Démon a apportée en la terre pour perdre les hommes. Au contraire, sois humble, modeste, charitable et bienfaisante à tous. Ménage toi de telle manière que Dieu en soit glorifié, ton prochain édifié, et mes vieux jours rendus plus joieux.

Sois soigneuse de ton devoir envers Madame ta maîtresse et assidue à lire la Sainte Parole de Dieu pour en profiter. Tu as du tems pour cela, ma fille ; ne le néglige pas. Plus Dieu nous fait de grâces, et plus de conte nous avons à lui rendre. Votre mère étoit un exemple de piété ; fais en sorte de suivre ses traces, et Dieu te bénira. Aime tes frères et sœurs, et te fais aimer d'eux. Prie Dieu pour nous tous, et pour moi en particulier qui suis incommodé depuis dix-huit mois, et reçois pour une marque de ma tendre amitiez cette lettre et cette copie, que je t'ay

faite avec peine, en l'avertissant que je n'ay écrit mon Journal que pour mes enfans, et je suis bien aise que personne d'autres ne le voye point.

Je ne sçai s'il me reste plus guère de teins à finir ma course, mais s'il plail à Dieu me retirer en peu, je vous laisse à tous votre frère Gabriel 1 pour vous tenir lieu de père. Ecoutez ses conseils, les miens vous sont assez connu à tous. Je ne vous ai jamais prêché que la crainte de Dieu, l'humilité et la charité, sois par mes paroles ou par mes lettres, et après ma mort je vous prêcherai encore la même chose à toute les fois que vous lirez mes lettres et mon Journal. Je te recommende aussi ta petite sœur Madelon en particulier, persuadé que tu l'aime, et que tu l'aimeras à cause de moi. Assure de mon très profond respect Mme la marquise de la Roche-Giffard. Je continuerai toujours à prier Dieu pour la prospérité et santé de leurs A. S. et pour elle. Ta mère 2, tes deux frères qui sont ici et Ma-

i Gabriel était né le 22 juin 1669.

- Il s'agit de la seconde femme de Jean Migault, Elisabeth Cocuaud, qu'il avait épousée à

delon t'embrassent aussi bien que moi, qui suis ton meilleur ami et père,

MIGAULT

A Embden, ce 16 juillet 1702.

Avertissement à mes En fans

Le peu d'emploi que j'ay eu depuis que je suis dans cette ville (d'Amsterdam) m'a donnez lieu de repasser en ma mémoire les tems de prospéritez et d'adversitez que j'ai eu en France, et comme on se souviens plus volontiers d'un petit mal qui nous a travaillé que d'un nombre de bénédictions de Dieu qui nous environnent continuellement, ma pensée s'est tour- Amsterdam le 2 mai 1691, et dont il eut deux enfants, Madelaine ou Madelon qui était née le 22 février 1692 et François-Louis, né le 3 février 1694. Ce dernier est sans doute un des deux frères auxquels Migault fait ici allusion. L'autre est peut-être Olivier, âgé de 19 ans en 1702.

née plus volontiers et facilement au souvenir des peines que j'ai supportée pendant sept ou huit ans, qu'à seize ou dixhuit ans de prospérité que j'ai goûtée durant le vivant et heureuse compagnie d'Elisabeth Fourestier, ma très aimée femme, votre bonne mère l. C'est pourquoi, même peu de temps après que Dieu l'eût retirée en son repos -, je pris un singulier plaisir d'écrire une partie des peines qu'elle avoit eue et souffertes avec moi au commencement de la persécution ouverte qu'on fit en France contre ceux de notre religion en l'année 1681.

C'estoit afin que les plus petits de vous pussent connoître par cet endroit celle qui les avoit mis au monde, et qu'ils fissent réflection (quand Dieu les auroit fait venir en aage) sur le reste de sa vie, et comme elle avoit combatu le bon combat et parachevé sa course en la crainte de Dieu.

i Première femme de l'auteur, qu'il avait épousée le 14 janvier 1663 et dont il eut quatorze enfants.

- Elle mourut à Mauzé le 28 février 1683, après avoir donné le jour à Olivier, son dernier enfant.

Ce que je me suis proposé d'écrire en suite, et qui est la continuation du Journal que j'avois commencé à Mauzé, a été en vue de faire voir aux quatres aînés de vous, principalement, et à tous dix en général, si vous prenez la peine de donner quelque moment à lire cette suite, combien de traverses et combien de peines il m'a fallu supporter auparavant que trouver lieu de sortir de la persécution de ce désolé royaume, où je me suis trouvé presqu'enseveli avec tant d'autres qui y sont encore, et qui y gémissent depuis longtems. J'ay cru aussi qu'en lisant ces particularitez de ma sortie de France avec l'aînée et les quatre plus petits de vous *, il y auroit ample matière pour vous donner lieu à louer la bonté de Dieu de ce qu'il nous a choisi seuls d'entre toute nôtre parenté, quoique nous ne sommes pas meilleurs qu'eux, pour nous amener dans ces heureuses provinces, jouir en pleine

i Anne, née le 19 février 1664 ; Marie, à laquelle cette copie du journal fut destinée ; Elisabeth, René et Olivier, ces trois derniers nés en 1680 (9 février), 1681 (5 août) et 1683 (21 février).

liberté de la prédication de sa sainte Parole.

Vous aurez encore un autre sujet de bénir Dieu de ce qu'il a eu pitié de moi, m'ayant fait la grâce de me relever de cette terrible et malheureuse chute où j'étois tombé 1, et encore de ce qu'il lui a plu me faire la grâce, en me dérobant à la persécution, de pouvoir aussi dérober et amener avec moi jusques au plus petit de vous.

Vous y trouverez enfin, chacun à votre égard, ample sujet d'admirer et bénir la sage providence de Dieu de ce qu'il s'est servi de moyens si efficace pour vous faire sortir, chacun en son tems, de cette horrible persécution et auparavant que vous l'ayez ressentie.

Et dans cet endroit, je béni le Saint Nom de Dieu de toutes les grâces qu'il m'a laites, et pour vous et pour moy. Je vous exorte aussi, mes chers enfans, d'être recoimoissans, tous les jours de votre vie, de la bonté de Dieu, et de lui consacrer et

1 Allusion à l'abjuration de sa religion qu'il avait été forcé de signer.

vos corps et vos esprits, pour le servir et le glorifier selon sa volonté, en profitant des châtimens et des coups de verges qu'il nous a donnez, et vous souvenir que le mépris de sa sainte Parole a été le principal objet de sa colère, et le juste sujet de notre dispersion 1. Prévenons ses châtimens à l'advenir par un sérieux amendement de vie, et vivons en sa crainte pour mourir un jour en sa grâce. Amen.

MIGAULT

D'Amsterdam, au mois de septembre

i C'est un fait digne de remarque qu'au lieu d'attribuer leurs souffrances uniquement à la haine de leurs persécuteurs, les victimes de Louis XIV et de l'Eglise catholique en aient trouvé l'origine dans les péchés du peuple protestant.

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