JOURNAL
DE
Jean M1GAULT
Commencé à Mauzé au mois d'Avril 1685
Mes chers enfans,
Dieu ayant voulu retirer de ce monde votre bonne mère 1, auparavant que la plus grande partie de vous l'eussiez connue et même avant que le plus jeune 2 eût ouvert les yeux pour considérer aucune chose, puisqu'il fut (venant au monde) la cause innocente de sa mort, j'ay cru qu'un jour vous seriez bien aise d'apprendre une partie des peines qu'elles a eus les dernières années de sa vie pour vous secourir, et d'apprendre en môme tems ce qui nous obligea de quitter notre demeure
1 Deux ans auparavant, le 28 février 1683. - Olivier né le 21 lévrier 1083.
ordinaire de Moullé 1 pour aller nous établir à Mougon, et comment ensuite nous fûmes contraints, par les misères qui accablèrent une grande partie du Poicton, d'abandonner Mougon pour venir nous établir dans cette ville de Mauzé, où, par la grâce de Dieu, nous sommes présentement.
A Moulay (1663-1681)
Je commenceray par vous dire que nous fûmes joints par mariage le 14 janvier de l'année 1G63. J'avois dix-huit ans accomplis, et votre bonne mère en avoit dix-neuf.
Dès la première année de notre mariage nous vinsmes nous établir à Moullé, paroisse de Fressine 2, dans une petite maison que feu mon père avoit acquis peu
i Moulé ou Moulay, vill., com. Fressines. La maison occupée par Jean Migault, d'après ta tradition, et dont nous donnons la vue, a conseivé une cheminée du xvne siècle. C'est ce qui nous l'a fait préférer à celle indiquée par D. de Bray, beaucoup plus moderne.
^ Fressines, com., cant. Celles, arr. Melle (Deux- Sèvres).
d'année avant sa mort. Nous y demeurâmes quelques années fort tranquillement avec ma mère, qui vivoit encore x et qui nous fut d'un grand secours pour le soutien de notre ménage, ayant, par la bénédiction de Dieu, beaucoup d'emploi et peu de conduite, attendu notre âge, pour gouverner en toute saison plusieurs pensionnaires et grand nombre d'écoliers, qui m'estoient envoyez des environs de notre demeure 2.
J'eus l'honneur d'enseigner en public, comme avoit fait mon père, et je lui succéday en sa profession comme en son peu d'héritage 3.
i Françoise Ingrand, troisième femme de Louis, père de Jean Migault.
- Parmi ses élèves, Migault comptait un jeune homme de St-Maixent, Jacques Devilliers, sieur de Boisbourdet, qu'il donna pour parrain à sa fille Elisabeth, le 9 février 1080. En décembre 1087, au moment de sa première tentative d'évasion, il lui confia tous ses papiers. Jacques Devilliers était alors procureur eu l'élection de St- Maixent ; sa femme s'appelait Esther Guillem» au (Hens. A. Richard).
3 Louis Migault était mort aux Touches, paroisse de Thorigné, en septembre 1002, âgé de 70 ans.
J'avois commencé à faire la lecture 1 dans notre Eglise de Mougon 2 dès son vivant, et il eut le contentement, en mourant, de me voir honoré de la charge de lecteur après lui, qui avoit été lecteur, ancien et scribe ?> du Consistoire 4 de cette Eglise, le cours de quarante ans et plus.
i Dans les Eglises réformées, l'instituteur ou un ancien avaient coutume de lire la parole de Dieu et les dix commandements avant la prière et le sermon du pasteur.
- Mougon, coin., cant. Celles, arr. Melle (Deux- Sèvres). La circonscription de l'Eglise, dont le siège avait d'abord été le village de Gros Bois, puis le bourg d'Aigonnay, comprenait les paroisses de Celles, Chavagné, Thorigné, Vouillé, Prailles, Aigonnay, Mougon, Fressines et Prabecq, c'est-à-dire la plus grande partie du canton de Celles et une partie de celui de Prahecq. Le temple fut démoli en août 1G85 : le terrain et le cimetière échurent à l'hôpital de Niort.
s On dirait aujourd'hui secrétaire.
4 On appelait alors Consistoire ce que nous nommons aujourd'hui Conseil presbytéral, c'est-àdire le conseil composé du ou des pasteurs et des anciens d'une Eglise protestante. Ce consistoire siégeait généralement tous les huit jours après le culte et s'occupait des intérêts spirituels et matériels de l'Eglise, faisait observer et respecter la discipline, secourait les pauvres, etc.
J'étois bien foible pour m'aquiter de l'emploi que j'avoit embrassé, mais Dieu, par sa bonté, me fit ressentir son secours en toute sortes de manières, m'ayant laissé ma mère pour soulager la vôtre et moi aussi pendant le cours des cinq premières années de notre mariage.
Je ne m'arresteray point à vous descrire les particularitez et le nombre d'affaires qui nous survinrent pendant le cours de quinze à dix-sept années que nous demeurâmes dans notre maison de Moullé \ mon dessein n'estant que de vous raconter ce qui nous obligea de l'abandonner, lors que nous y étions logez assez commodément, et après y avoir fait beaucoup de dépence.
Vous étiez onze vivant dans l'année 1G80 2, et ce grand nombre d'enfans nous
i Migault fait sans doute allusion aux procès que le clergé catholique suscitait à ce moment aux Eglises protestantes, dans le but de les ruiner.
- Anne, Jeanne, Jacques, Gabriel, Jean, Philémon, Madeleine, Louis II, (Louis I du nom, était mort en 1GC5, l'année de sa naissance), Pierre, Marie et Elisabeth, cette dernière née le 9 fé-
eût étonnez, voyant lever l'orage qui a éclaté depuis, si la Providence divine ne nous eût soutenus, et fait connaître à l'un et à l'autre que quoi qu'il eût falu vous mettre tous, vos premières années, chez des nourices (puis que celle qui vous donnoit la vie ne pouvoit vous y conserver), notre ménage et nos petites commoditez augmentoient de jour en jour. Nous avions toujours plus, par la seule bénédiction de Dieu, à la fin de chaque années que nous n'avions au commencement, de sorte que nous vivions content sans porter d'envie à la condition d'autrui.
Avec l'embaras de l'école, j'avois exercé un office de notaire, duquel le seigneur dudit Mougon x m'avoit fait présent dès l'année 1670 jusques au commencement
vrier 1680 et Anne, l'aînée, le 19 février 16G4. Combien de Français ont aujourd'hui une aussi nombreuse famille ?
1 Aubin Avice, seigneur de Mougon, époux d'Arthémise de Nesmond, était mort en 1C77. Au baptême de Françoise Alleau, à Mougon, le 19 février 1678, Jean Migault signe : « Parain Jean Migault, norc ». Reg. de l'Eglise réformée de Mougon. (Arch. départ, des Deux-Sèvres, B. 37).
de l'année 1681, Sa Majesté ayant, dès la fin de la précédente, supprimé tons les officiers de notre religion par une déclaration qui causa une grande désertion dans nos Eglises, aussi bien que grand nombre d'autres natures ; et Ton n'entendoit parler alors que d'édits et déclarations qui nous rendoient, pour la plus part, incapables de gagner notre vie 1.
Ce fut une nécessité d'abandonner notre maison, et nous vismes qu'il étoit tems de changer de demeure pour pouvoir continuer notre école.
Messieurs de notre Consistoire m'exortèrent d'aller m'establir audit Mougon, et m'accordèrent soixante livres de gages par
i Migault commet ici une légère erreur. L'arrêt du Conseil du roi qui ordonnait aux notaires, procureurs postulans, huissiers et sergens de la Religion prétendue réformée « de se démettre de leurs offices en faveur des catholiques... dans six mois » ... est du 28 juin 1681. Voy. Edils, déclarations et arrêts concernons la H. P. H. Paris, Fischbachcr, 1885, p. 93. Il se pourrait toutefois, car cela arrivait, qu'on eût interdit par anticipation à Migault, d'exercer les fonctions qui lui avaient été confiées par le seigneur de Mougon.
année pour continuer mes fonctions de lecteur et scribe \ comme j'avois fait les années précédentes. Nous eûmes de la peine à nous résoudre, votre bonne mère et moy, d'aller demeurer à Mougon, ayant quelques pressentimens de ce qui nous y devoit arriver. Enfin je m'informais d'un logis, et comme le curé dudit lieu, qui n'estoit pas si méchant alors comme il a été depuis, ouit dire à quelques personnes que je cherchois une maison, il me fit dire qu'il m'en vouloit affermer une qui étoit à une demoiselle de ses amies. Je pris cette maison à ferme de lui, et dans le mois de février, ainsi que je voulois faire transporter nos meubles audit Mougon, ledit curé, non seulement me dit qu'il ne vouloit pas que j'allasse demeurer dans cette maison, mais, comme tout furieux, me fit plusieurs menaces de me ruiner si j'alois m'établir dans son bourg (c'estoit son terme). Cela, cependant, ne me rebuta
J Le registre de l'Eglise réformée de Mougon, dont nous donnons un fac-similé, contient plusieurs actes écrits et signés par .T. Migault, « lecteur scribe », remplaçant le pasteur.
point. Je demanda}* en suite un logis, qui pour lors étoit vide, appartenant à M. Magnen 1, l'un de mes amis, lequel me l'ottroya, et sans attendre davantage, je vous y menay tous avec nos meubles et une douzaine de pensionnaires que nous avions alors, et ce fut le 13 dudit mois de février
A Mougon (13 février-22 août 1681)
Nous eûmes assez de paix à Mougon pendant quatre à cinq mois, au bout desquels arriva le régiment de cavalerie, qui
1 Cet ami de Migault était fermier général de la terre de Gacougnolle, et la maison dont il était propriétaire avait été occupée par le pasteur Jean de la Blaehière pendant qu'il était pasteur à Mougon (1603-1G47). Quelques mois plus lard, Pierre Magnen recueillit Migault et sa femme au château de Gacougnolle (voy. p. 87). Le 30 janvier 1678, Gabrielle Magnen, veuve de Jean Butré, fille de feu Daniel M., s'était mariée au temple de Mougon, en présence de Moïze M. {Reg. de l'Eglise réf. de Mougon).
2 Nous n'avons pu retrouver, à Mougon, la maison occupée jadis par Migault ; elle a, sans doute, été démolie.
a ruiné une grande partie des familles de ceux de notre religion de cette province de Poitou, et fut logé en divers villes, bourgs et paroisses autour, et près de Mougon 1. On voyoit que les cavaliers
i Le Poitou eut l'honneur de voir appliquer pour la première fois le système de conversion par le moyen des dragons, ou missionnaires bottés, qu'on appela dragonnades. Cette province avait alors pour intendant ou représentant du roi, Louis de Marillac. Vers la fin de l'année 1680, il travailla à la conversion des protestants en exigeant d'eux seuis les impôts arriérés, puis en les chargeant de taxes exorbitantes tant pour l'impôt que pour le logement des gens de guerre. Ceux qui se convertissaient étaient exemptés de ces charges. Peu à peu il en arriva à employer la violence pour hâter les conversions qui tardaient à se produire. C'est ainsi qu'en 1G81 il fut autorisé par le ministre de la guerre Louvois (18 mars) à se servir des soldats comme missionnaires. On voit ici comment ces missionnaires arrivaient à persuader aux protestants que l'Eglise catholique est supérieure à l'Evangile. Le succès obtenu par les dragonnades en Poitou décida le gouvernement à les employer peu à peu dans toute la France (voy. Lièvre, Hist. des prot. du Poitou, t. II, p. 95 ss). On trouvera le relevé officiel de tous les convertis du Poitou, dans un
n'estoient logez que chez ceux de noire religion, et qu'il n'en partaient qu'après avoir entièrement ruiné leurs hostes. Ils ne logeoient du tout point chez les papistes. L'on voyoit tous les jours en grande troupe ceux qui avoient jusques alors fait profession de notre religion, aller à la messe pour être deschargé des cavaliers qu'on leur donnoit, et ce qui étoit de plus pitoyable et étonnant c'est que la pluspart changeoient de religion le jour de leur arrivée en leur maison, sans avoir souffert la moindre chose. Je me souvien qu'un jour, étant au bourg de Fressine, un seul cavalier, dans moin de deux heures, fit changer trois des meilleures familles dudit bourg, y étant seulement venu en promenade de celui de Vouillé l où il étoient logez, présentant à ces pauvres gens
volume de la Bibliothèque de la Société d'Histoire du Protestantisme Français : Rolle des Nouveaux convertis à la foij catholique, apostolique et romaine clans les diocèses de Poitiers, Saintes et la Rochelle, depuis le mois de février 1681, iu-4 °, 228, 212, 150, et 10 p.
i Vouillé, cant. Prahecq, arr. Niort (Deux-Sèvres).
des morceaux de papier qu'ils disoit être des billets pour loger chez eux 1.
Cette grande facilité à changer de religion faisoit que ceux à qui Dieu mettoit au cœur de demeurer Termes en la religion, voyoient dans peu de jours leur maison remplie de cavaliers, car quand l'un changeoit, on envoyoit ses soldats chez le plus proche de ses voisins, et toujours s'augmentoit le nombre des cavaliers chez ceux qui s'estoient disposez à tout perdre plutôt que de changer de religion.
On voyait aussi, pour la plus part du tems, qu'ils ne délogeoient des parroisses où ils étoient qu'après qu'ils ne trouvoient plus rien chez leurs hostes pour vendre, car c'étoit la coutume des cavaliers que, si on ne leur donnoit chaque jour, aux officiers 15 livres, au lieutenant 9 livres, au simple cavalier 3 livres et au moindre goujat 30 sous 2, ils vendoient meubles, che-
i On trouvera un Aperçu de la Révocation de l'èdit de Nantes en Poitou, dans lequel le Journal de Migault est d'ailleurs cité, dans un article du Bull. prot. fr., 1905 [LIV], p. 326 à 365.
- Le cavalier garnisaire devait se contenter, suivant les ordonnances, de 20 sols par jour en
vaux, bœufs, brebis et jusques à la moindre guenille qu'ils trouvoient dans la maison.
Ce fut là que plusieurs papistes trouvèrent lieu et bonne eommoditez de garnir leurs écuries et remplir leurs chambres de beaux et bons meubles à bon marché. Les cavaliers ne faisoient point de façon pour vendre leurs marchandises, mais la livroient au premier qui la vouloit acheter, et au prix qu'il en promettoit.
L'on voyoit nos pauvres voisins qui, après avoir soutenu avec leur bourse les uns huit, les autres quinze jours et quelques-uns plus, étoient contraints ensuite, n'ayant plus rien à manger ni pour vendre, de s'en aller et se dérober de nuit
se nourrissant, mais il se faisait toujours, en sus de sa paye, livrer des victuailles à profusion. Les chiffres donnés par J. Migauît pour la solde des dragons sont sensiblement plus élevés que ceux de la Déclaration d'Abraham Papal, son voisin. Le commissaire de l'intendant, à Vaumoreau, s'était fait payer trois écus, le capitaine deux, le maréchal des logis un, et chaque cavalier vingt sous. Cf. Une dragonnade en Poitou, Bull. prot. />., LU [1903], p. 259.
pour éviter la fureur de ces impitoyables. Plusieurs couchoient dans les bois ou au pied de quelques bayes, avec leurs petits enfans, et, ce qui étoit de plus triste, la plus part fuyoient quand ils n'avoient plus rien de reste.
Je me souvien qu'environ trois ou quatre jours auparavant leur arrivée dans notre bourg j'estois allé pour quelqu'affaire au logis de la Bessière 1, et en étant sorti, je rencontray une pauvre femme de ma eonnoissance qui fuyoit avec trois petits enfant dont l'un étoit à la mamelle, et les deux autres la tenoient par la main. Je lui demendois en l'arrêtant comme on avoit fait cbez elle. A peine cette femme eut le tems de me dire quatre ou cinq paroles, tant elle étoit effrayée, et elle pensoit, à ce qu'elle me dit, entendre toujours les cavaliers qui la suivoient. Elle s'échappa pourtant de leurs mains avec ses petits enfans, et par ses fuittes, divers jours et
i Vill. et château, coin. Vitré (Deux-Sèvres). La terre de la Bessière appartenait à Claude Gourjault, seigneur de la Bessière, de Chàteauneuf et de la Touche de Bessé, marié en secondes noces avec Jeanne Dovneau (1G72).
diverses nuits, tantôt dans les bois et tantôt ailleurs, elle se sauva, comme je l'ai su du depuis.
Première visite des dragons (22 août 1681)
Il y avoit longtems que l'orage grondoit sur nous, et il éclata enfin. Ce fut le mardi 22 jour d'aoust de ladite année 1681 que la compagnie de cavalerie de M. de la Brique arriva dans notre parroissc, dans le moment que nous sortions de notre temple, sur les dix heures du matin, heure ordinaire pour la prière. Notre temple n'étoit que fermé, lors que nous vismes le cimetière, qui est devant icelui, garni de cavaliers qui faisoient trembler ceux qui avoient le meilleur courage.
On envoya d'abord chez nous un maréchal des logis avec un billet, lequel pourtant ne mis point pied à terre pour lors, mais nous demanda, à votre bonne mère et à moi, si nous voulions nous convertir (c'étoit le mot et l'interrogation ordinaire ((lie ces convertisseurs faisoient), et après notre réponce de ne vouloir point chan-
ger de religion, il sortit incontinent de notre cour.
Nous étions seuls dans notre logis. Nous vous avions ôté du chemin quelques jours auparavant. Votre grand'mère, qui vous gouverne présentement, étoit avec deux de vous, Jean et Louis au château du Grand Breuil 1, appartenant à Mme de la Bessière -. Anne, Pierre et Elisabeth 3, vous étiez cachez chez ledit sieur Magnen, au château de Gascougnolle i. Jaques étoit
^ Vill. et château, coin, de Deyrançon, cant. Mauzé (Deux-Sèvres).
- Jeanne Doyneau, seconde femme de Claude Gourjault, seigneur de la Bessière et de Châteauneuf, et de la Touche de Bessé. Sa première épouse était une sœur consanguine de la duchesse de Zell. Bull. prot. fr., XXVI, p. 18.
;! Le manuscrit de Brème désigne constamment cette dernière sous le diminutif d'Yzabeau.
i Com. Vouillé, cant. Prahecq (Deux-Sèvres). La terre de Gacougnolle appartenait en 1 71 ti à Françoise de Montauit de Bénac Navaille, veuve de Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, et auparavant à Suzanne de Baudéan, sa mère. En 1602, « M. de Gascougnolles » était ancien de l'Eglise de Mougon (Bens. H. Gelin). Le château a été démoli vers 1810.
chez la veuve du cousin Abraham l ; Charles, Gabriel, chez M. Jean Collon l'ainé- ; Jeanneton et Marie chez le cousin Guionnct !, dans la ville de Nyorl, et Philémon étoit au grand Port de Périgné i, chez M. Louis Collon. 11 ne nous restoit, de douze que vous étiez alors, que le petit René qui n'avoit que dix-sept jours, et qui étoit chez un de nos voisins papistes dont la femme le nourissoit et le devoit nourir sa première année.
i Sans doute un fils d'Abraham Ingrand, oncle maternel de J. Migault. Il ne figure pas dans la généalogie.
- Famille de tanneurs niortais. « Jean Collon l'esné marchand, aagé de soixante-dix-sept ans ou environ », mourut le 20 octobre 1682. Son (ils Louis Collon, marchand, et son gendre Michel Pinet, tous deux amis de J. Migault, signèrent comme témoins. (Arch. départ. Deux-Sèvres, B. 35).
^ Jeanne Guyonnet avait épousé Jacques Fichet, tireur d'étai.n. Jean Migault fut parrain de leur fille Marie, le 29 août 1683 à Niort, avec Marie-Anne Pinet, fille de Jean Pinet, régent, et de Marie de Beausobre (Arch. Deux-Sèvres, B. 35).
* Le Grand Port, ferme, com. Vernoux-sur- Boutonne, cant. Brioux (Deux-Sèvres).
Il n'y avoit qu'un moment que le maréchal des logis étoit sorti, lorsque ledit sieur de la Brique entra chez nous. 11 nous demanda si nous voulions lui payer ses places chaque jour, nous disant que nous aurions moins de cavaliers, et sur ce que je lui dit que je n'avois point d'argent, il se promena et visita les chambres et les écuries, puis il sortit.
Peu de tems après arrivèrent deux cavaliers avec un billet qu'ils me donnèrent, et ayant mis leurs chevaux dans l'écurie, nous commendèrent de leur chercher plus de choses pour leur dîner que six personnes n'en pourroient apprêter dans une semaine 1. Et pendant que nous nous occupions à leur apprêter à dîner, deux autres cavaliers arrivèrent avec un autre billet,
1 Cette consommation démesurée de victuailles par les dragons, est attestée par les déclarations de Pierre Boulays, à Baptreau, paroisse de St-Martin de St-Maixent, d'Abraham Papot, à Vaumoreau, paroisse de Vouillé, et, sur des points tout à t'ait opposés, par la Carte à payer d'une dragonnade normande, publiée par Louis Lacour, 1857, et par le Mémoire de Dupai, du Dauphiné, publié par N. Weiss. (Cf. Bull. prot. fr., LU, [1903], p. 257 et LVI [1907], p. 415).
et mirent aussi leurs chevaux dans l'écurie. Ceux-ci n'en estoient pas sorti qu'un autre arriva avec son billet, qui se plassa incontinent.
Ce n'étoit pas assez de ces cinq, car auparavant que ce dernier eût attaché son cheval, arrivèrent quatre autres cavaliers, lesquels ne trouvans pas le foin à leur gré, commencèrent à enchérir sur les jurements et blasphèmes qu'avoient vomis les premiers, et peu après vinrent dans la chambre avec les autres. Ils demandoient des choses impossibles à trouver dans toute la parroisse, et leur ayant dit que j'allois chercher quelques personnes pour aller chercher des provisions audit Nyort, qui n'étoit éloigné que de deux grandes litues, ils me laissèrent sortir du logis.
J'entrois incontinent chez des voisines papistes l, dont le logis joignoit le nôtre et se communiquoit par une petite porte au milieu de la cour. Je trouvois ces dames, et je leur demandois si elle ne savois point quelques personnes que je puisse envoyer
i « Mesd. Paris », dit une note du manuscrit de Brème. Elles tenaient un cabaret. Cf. p. 08.
à Nyort chercher des provisions en les payant de leur peines. Ces dames n'eurent pas le tems de me répondre pour sortir parler à six autres cavaliers, qui s'arrêtèrent devant leur porte pour demander la mienne. Elles leur montrèrent, et après cela elles me dirent (c'étoit la mère et les filles) qu'on avoit résolu de me ruiner, et que j'en pouvois juger par ce nombre de quinze cavaliers qu'on envoioit tout à la fois, et que je f crois bien de ne me produire point devant eux, et qu'assurément ils me traîneroient par force en tel lieu où peut-être je ne voudrais pas aller. En peu de paroles elles me firent comprendre que le curé avoit envie de me perdre, et qu'au plus il n'y alloit pour moi que de la perte de mes meubles si je voulois m'absenter.
Je goùtois leurs raisons, en me ressouvenans que plusieurs de mes pauvres voisins avoient été traînez par force dans des églises, et que d'aucuns on faisoit croire qu'ils avoient changé de religion, quoiqu'ils n'y avoient en rien consenti. Je dis donc à ces dames qu'à la vérité ce grand nombre de gens impitoyables m'espou-
vantois, et que, si je poûvois avoir votre bonne mère avec moi, je laissêrois de bon cœur tous mon ménage à la garde de Dieu et à la discrétion des cavaliers, mais que je n'avois garde de laisser ma femme entre leurs mains, de plus qu'elle n'estoit pas bien relevée de ces couches, étant encore fort faible, n'ayant quitté le lit que dans cette pressante nécessité.
, Ces dames me répliquèrent que, si je me voulois ôter du chemin des cavaliers et me cacher à leur vue et ne paroître point devant eux. du tout, elles n'abandonneroient point votre bonne mère, et me promirent et jurèrent de faire en sorte de leur dérober et la tirer d'entre leurs mains auparavant que le jour ce passeroit, quelque chose qui pût leur en arriver.
L'impossibilité que je voyois à pouvoir soutenir ce coup, et le péril qu'il y avoit de rester je ne savois pas combien de jours et combien de nuits avec cette compagnie de démons, me fit résoudre à prendre un parti en leur faisant réitérer leurs promesses. Une des filles sortit dans la rue de derrière du logis, et n'i voyant personnes, elles me conduisit dans un petit jardin
qui leur appartenoit, clos de hautes murailles et qui fermoit eu clef, éloigné de trois ou quatre cents pas du logis. Je restois là, sous la clef, avec bien de la peine, ayant laissé votre bonne mère en si mauvaise compagnie. J'y fus pourtant depuis les trois à quatre heures jusques à huit du soir, et bien que je n'y restois que ce petit espace de tems, je proteste que jamais année ne m'a semblé plus longue. Je m'imaginois à tous momens entendre votre bonne mère se plaignant de moy, l'ayant abandonnée dans sa plus granule nécessité. Je n'avancerois rien aussi en disant qu'elle fut presque réduite au dernier soupir pendant ces quatres à cinq heures ; car dès que ces satellites connurent que je m'étois ôté de leur chemin, et craignant qu'elle n'en fît autant, l'un d'eux la suivit dans une chambre où elle avoit été avec beaucoup de peines chercher quelque chose pour les servir, et lui donnant plusieurs coups de pieds, la ramena dans la chambre où estoient les autres, et il leur dit qu'il falloit la garder et la faire chauffer l. Ils
i Cf. le récit d'un traitement analogue infligé par les mêmes soldats à Elisabeth Papot, de Vau-
la mirent aussitôt dans un coin de la cheminée, et ils apportèrent quantité de bois, et allumèrent un feu qui se faisoit sentir dès la moitié de la chambre quoiqu'elle fût fort grande. Ils jettèrent aussi dans ce feu quelques pièces de meubles de bois, et croyant gagner quelque chose sur elle par leurs menaces, juroient et blasphémoient le nom de Dieu à leur ordinaire, disant qu'ils la feroient brûler si elle ne se vouloit convertir. Et quoique ces bourreaux la gardoicnt tour à tour pour la faire d'autant plus souffrir, cependant ils ne gagnèrent rien sur son esprit : Dieu la soutint par sa bonté. Elle fut pourtant si affaiblie par cette grande chaleur, joint le peu de force qu'elle avoit auparavant, qu'elle resta presque sans aucun sentiment ni connoissance.
Et quoique ces dames voisines s'emploiassent pour la faire éloigner de ce feu, elles n'eurent pourtant aucun pouvoir sur l'esprit de ces misérables, et peut-être y eut elle expiré si Dieu par sa bonté et
moreau, quelques jours auparavant. Bull. prot. fr., LU, [1903J, p. 261.
miséricorde ne lui eût envoyé du secours, et voici comment.
Le vicaire, qui pour lors étoit au dit Mougon et qui servoit pour le prieur x absent, étoit fort de mes amis et lion net homme. Entendant raconter le grand désordre qui étoit chez nous, et comme on traitoit votre bonne mère, fut touché de compassion, et, quittant toute compagnie, y vint et parla à ces impitoyables, les pria et les conjura de la faire pas souffrir davantage, et, pour l'arracher de leurs mains, il la leur demanda en garde, avec promesse de la convertir et leur remettre ensuite. Ils lui accordèrent avec bien de la peine, et, au moment, deux de ces dames la prirent sous les bras et la condui-
i Le prieuré de St-Jean-Baptiste de Mougon, de l'ordre de Cluny, était en commande et valait 4.000 livres de revenu. Le prieur en 1G92 se nommait Urbain de Particelle. Les bâtiments appartenaient en 1840 à M. Rondier, juge d'instruction à Melle. Le terrain de l'ancien temple faisait partie du jardin. Il résulte d'un acte du 15 nov. 1670 (minutes du notaire Jousseaume), que le prieur de Mougon était en procès avec Aubin Avice, seigneur de Mougon et protecteur de Migault.
sircnt dans une autre chambre pour la mettre sur un lit. Et se resouvenants de la promesse qu'elles m'avoient faite de la dérober de leurs mains, prièrent ledit sieur vicaire, nommé M. Billon l, de permettre qu'elle entrât dans une autre chambre pour y être un moment seule, lui remontrant qu'elle n'avoit pas sorti de sa chambre depuis le midi. Il le leur accorda, leur disant : « Allez donc avec elle et la ramené, car j'ay promis à ses messieurs de ne la point quitter. »
Ces dames, au lieu de la ramener dans la chambre où ledit sieur Billon les attendoit, la sortirent par une petite porte dans la rue de derrière où je m'estois sauvé, et à l'instant l'emmenèrent dans leur logis, et la firent monter avec beaucoup de peines dans un grenier, et la cachèrent sous de méchantes bardes et linges sales. Et
i « Natif de Lyon », dit le manuscrit de Brème. Ce trait d'humanité ne fut sans doute pas du goût du prieur commandataire, car, trois mois plus tard, c'est un sieur de Vaulmoreau qui remplit les fonctions de vicaire et traite beaucoup moins bien Abraham Papot et les siens. (Bull, prot. fr„ LU, p. 252).
l'ayant un peu rassurée, elles retournèrent dans la chambre où ce pauvre monsieur les attendoit, et leur ayant demandé où elle étoit, elles lui dirent qu'elle s'estoit dérobée, et qu'elles ne savoient où elle étoit allée. Il leur répondit : « Ils sont donc échappez tous les deux ; Dieu les veuille conduire ! » et aussitôt après il sortit par la même porte de derrière, laissant les cavaliers sans leur dire à Dieu.
Cependant ces blasphémateurs faisoient un terrible ravage dans la maison, et ayant remarqué qu'ils n'avoient ni hoste ni hostesse, ils cherchèrent dans tous le logis et dans celui de ces dames voisines, qui, comme j'ay dit, joignait le nôtre. Pour nous y trouver, ils visitèrent partout, et même montèrent jusque dans le grenier où votre bonne mère était cachée. Mais, par la bonté de Dieu, ils ne remuèrent point les hardes et linges qui la cachoient. Jugez en quelle frayeur elle était pour lors !
Quand ils eurent cherché partout et vu qu'ils ne trouvaient point, ils s'apaisèrent un peu, et encore plus, quand, au commencement de la nuit, arriva chez nous
Jean Dillot \ lequel avait passé une partie de l'été à Bois-Martin -, et ayant appris que les cavaliers étoient arrivé à Mougon, quitta son travail, et vint pour nous aider à les servir. Ils eussent peut être exercé leur fureur sur cet homme, leur ayant dit qu'il m'appartenoit, n'eût été qu'il lut reconnu par quelques-uns de ces cavaliers qui avoit auparavant logé audit Bois-Martin, et lui ayant dit qu'ils ne lui feroient aucun mal, ils lui tinrent leur parole, car il passa la nuit avec eux, et les servit, et il leur fournit ce qu'ils demandoient.
Le jour étant venu, toute la parroisse se trouva être changée de religion \ en
i Ce zélé serviteur ou ami de Migault lui prêta secours lors de sa tentative malheureuse d'embarquement en janvier 1688, et finit par passer avec lui en Hollande.
- Ferme, com. de Fressines.
:! Le Rolie des nouveaux convertis depuis le mois de février 1681, p. 111, relate plus de cinq cents abjurations à Mougon, parmi lesquelles celles de trois anciens, Jacques Nicolas, laboureur, Jean Gilbert, meunier, Pierre Panou, et celle d'un collègue de Migault, Jacques Gay, maître d'école, à,<*é de 50 ans
dix-sept ou dix-huit heures, excepté quinze ou vingt familles, lesquelles pour la plus part avoient fait comme nous, accablée de cavaliers le premier jour de leur arrivée, s'étoient ôtées de leur chemin, en abandonnant leur maison à leur discrétion. Les nôtres furent contraints de desloger, et, pour se payer de leurs peines et avoir de l'argent de leur journée, ils prirent tous nos lits, linges, hardes, vaisselles et autres choses qu'ils purent porter chez les voisins, qui achetèrent pour cinq sous ce qui, à bon marché, en valloit cent. Toute la compagnie fut contrainte de déloger aussi, et s'en fut dans la parroisse de Souche 19 où elle fit les mômes désordres.
Gacougnolle, Niort, La Rochelle, etc.
Je vous ai dit que ces dames voisines avoient cachez votre bonne mère dans un grenier sous de méchantes hardes. Elle
i Com., cant. de Niort (Deux-Sèvres). La mission bottée eut le même succès qu'à Mougon. Cf. le Halle des nouveaux convertis.
y demeura jusques à la nuit noire, laquelle étant venue, et que les cavaliers furent un peu de repos et échauffés à boire, nos voisines montèrent dans ce grenier, et la firent descendre sans faire aucun bruit, et la conduisirent, à la faveur des ténèbres, hors du bourg dans un petit bois joignant le chemin conduisant de Mougon à Xyort, lieu où je les avoit prié de la conduire ; car, étant dans ce jardin dès environs les quatre heures et entendant de moment en moment passer et repasser ces cavaliers le long du chemin qui y joignit, et qui pour la plus part s'entretenoit du ravage qu'on faisoit chez nous, je fus pour en sortir à trois ou quatre fois, mais j'en fus toujours empêché par ces dames, qui des demie en demie heures ou plus souvent me venoient voir, en faisant semblant de chercher des herbes. Elles me réitérèrent leur promesse de ne point abandonner votre bonne mère, ajoutant que, si je me produisois à leur fureur, j'aurois sujet de m'en repentir.
Enfin Dieu par sa bonté me donna la patience nécessaire, et je restois sous la clef, dans de mortelles inquiétudes, jus-
qucs près de la nuit, que l'une de ces dames, faisant à son ordinaire semblant de chercher des herbes à son jardin, me dit en entrant, ce qu'elles avoienl fait, et comment, par le moyen du dit sieur Billon, vicaire, elles avoient dérobé votre bonne mère des mains de ses cavaliers. Et m'ayant demandé ce que je voulois faire en suite, je les priois de la conduire, à la faveur de la nuit dans ce petit bois, où elles l'accompagnèrent comme j'ay dit, tandis que moi, de mon côté, mis peine en sortant de ce jardin, aussi à la nuit, de l'aller trouver.
Je sortis du bourg du côté de Thorigné 1i et fis le tour d'icelui, sans entrer dedans, crainte d'en trouver dans mon chemin. Dieu nous conduisit l'un et l'autre, et nous fit la grâce de nous rencontrer dans ce bois hors des mains des cavaliers. Elle m'y attendoit avec beaucoup d'impatience et de crainte, et au moment après nous en partîmes, ayant remercié nos guides et rendus grâces à Dieu de notre délivrance.
i Com., cant. Celles (Deux-Sèvres).
Nous nous acheminâmes jusques au château de Gascougnolle, mais ce fut avec bien de la peine, attendu la grande foiblesse de votre bonne mère, joint le mal qu'elle avoit souffert pendant cette journée.
M. Magncn, qui était fermier de ce château, eut la bonté de nous recevoir. C'étoit environ sur les onze heures. Il nous donna une chambre et un lit, mais il nous fut impossible de fermer l'œil. Nous étions trop près de Mougon, et nous nous imaginions à notre tour d'avoir toujours les cavaliers à nos oreilles. Nous priâmes donc le dit sieur Magnen de nous faire conduire à Nyort, qui n'étoit éloigné de Gascougnolle que de deux petites lieue, et aussitôt il nous donna son cheval et un valet, à l'aide desquels nous arrivâmes audit Nyort au poind du jour.
Nous fûmes chez MUes Monesticr1, les-
i On trouve dans les minutes du notaire Ligonnière, à Niort, le 18 février 1683, « Suzanne Monestier, veuve de Aubin Girault, éc, sieur de Fiefdoix et Magdelaine Monestier, fdle majeure ». Cette dernière, « aagée de 70 ans ou environ », mourut le 30 juillet 1083. Jacques Fichet, cousin
quelles nous recourent charitablement et nous donnèrent une chambre où nous restâmes deux jours, au bout desquels j'y laissoit votre bonne mère, et delà je fus visiter votre grande a et les deux qu'elle avoit avec elle au Grand Breuil. Je n'i restois qu'un jour et je retournois à Nyort, et le lendemain votre bonne mère retourna au dit château de Gascougnolle, et ce fut là qu'elle apprit le désordre qu'avoient fait chez nous les cavaliers, et comment ils avoient vendu tous nos meubles.
Deux ou trois jours après elle retourna audit Mougon, avec Anne, Pierre et Elisabeth, et racheta partie de nos meubles.
L'autre partie demeura dans les mains des acheteurs qui ne s'en voulurent point défaire, les ayant eu presque pour rien.
J'étois pour lors desnué de toute sorte de travail et ne sachant à quoi m'employer. Je pris avec moi Jaques et Gabriel, et nous nous en alàmes au Grand Breuil, et le lendemain nous fûmes à La
de Migault et ami de la défunte, fut témoin aux obsèques. (Arch. départ. Deux-Sèvres, B. 35). i Grand'mère.
Rochelle. Beaucoup de personnes de notre voisinage, accablé des maux que les cavaliers leur avoient faits, firent ce voyage aussi, et y ayant trouvé des vaisseaux étrangers, se mirent dedans à sauveté et s'en lurent, les uns en Holande, les autres dans FAnglettere, dans l'Irlande et quelques uns dans la Caroline, se délivrant par ce moyen de la persécution *.
Le voyage que je fis lors à La Rochelle étoit à même fin ; mais n'ayant aucune habitude dans ce lieu, je ne trouvois pas le moyen de sortir du pays, ayant ma famille en divers endroits. Je retournois avec les deux aînez de vous au Grand Breuil, où je restois pendant les vendanges ; après quoi, voyant que les cavaliers s'étoient un peu éloigné de Mougon et que votre bonne mère y étoit retournée avec trois de vous, j'y retournois aussi à la sollicitation de quelques amis, qui se flattoient aussi bien que moi que les cavaliers n'i retourneroient plus, y ayant resté si peu de familles sans changer.
i Voy. sur cet exode, Bull. prot. fr. 1890, p. 57 cl SS.. et 1905, 341 et ss.
Je fis retourner votre grand-mère à Mougon, et je vous rassemblois tous. Même une partie de nos pensionnaires, cpue j'avois congédié auparavant l'arrivée des cavaliers, retourna chez nous, et je commançois à ouvrir mon école, ne pensant pas au malheur qui étoit proche.
Deuxième visite des dragons.
Fuite de Migault
Notre calme ne dura qu'environ douze ou quinze jours, au bout desquels la compagnie du sieur de Mal-Fontaine 1 arriva dans la paroissse de Thorigné joignant la nôtre. C'étoit au commencement du mois d'octobre. Le premier logement qu'avoient souffert les habitants dudit Thorigné n'éloit rien en comparaison de ce second. On ne sauroit guère s'imaginer de sortes de
i Lisez probablement : « de Mortfontaine ». Du 8 au 23 octobre les dragons avaient été cantonnés à Baptreau, près de St-Maixent. (Cf. A. Richard, Poésies de Jean Rabn sur la ruine des Temples protestants. Poitiers, 1896, in-16, préface).
maux que ces pauvres gens ne souffrissent pendant tous ce mois. Presque toute la paroisse, qui est fort grande, étoit de notre religion, et n'y ayant eu que peu de personnes qui changèrent au premier logement, les cavaliers, poussez par le curé 1 et autres, firent des maux au delà de ce qu'ils avoit fait ailleurs. Cependant le plus grand nombre d'habitans eut une constance admirable. Peu se changèrent, et beaucoup abandonnèrent leur maisons à la merci de ces voleurs et à beaucoup de voisins papistes qui ne valloient pas davantage que les soldats.
Ce second logement de Thorigné et de beaucoup d'autres parroisses « pour aller amasser le reste », comme ils disoient, nous fît croire que nous pourrions les avoir encore une fois sur, les bras. Votre bonne mère et moi prîmes résolution de nous ôter tout à fait de Mougon avant leur arrivée, et vous enmener tous dans notre refuge du Grand Breuil, Mme de la Bessière, à qui ce château appartenoit, ayant eu
i Le curé de Thorigné se nommait Thebault (1649-1(583), son successeur, Gandouet.
la bonté de m'offrir cet asile à cette seconde fois comme à la première.
Nous résolûmes de partir la nuit du dernier jour de ce mois d'octobre, et, pour cet effet, je fus prier un de mes amis * de me prêter un cheval pour enmener et porter les plus petits de vous. Cet ami m'acorda un très bon mullet que je pris aussitôt, et je m'en ailois chez nous à dessein de partir la nuit, votre bonne mère ayant apprêté ses paquets du peu de linge qui nous restoit, et tous étoit prêt de bonne heure.
Il est bien vrai de dire que l'homme propose et que Dieu dispose. La Providence n'avoit pas permis que nous emportassions davantage à cette seconde fois qu'à la première, puis qu'environ midi du dit jour, la compagnie des cavaliers qui étoit à Thorigné arriva à Mougon. Et comme j'étois la principale adversion du curé qui les conduisoit, et qu'il n'i avoit en tout le bourg que MM. de la Chabossiè-
i « M. do Veyré », dit le manuscrit de Brème. Sans doute Vairé, château, corn. Exireuil, cant. St-Maixent.
re-Scnné * et de la Morinière-Fradin 2 qui fussent des nôtres, votre bonne mère, étant accompagnée seulement des deux ou trois plus petit de vous, apperçut grand nombre de cavaliers à chacune des deux portes de la cour de notre logis, qui sortait comme j'ay dit en deux diverses rues, et, toute effrayée de leur bruit, ne put se précautioner d'autre chose que de prendre Marie et Elisabeth sous ses bras et gagner cette petite porte qui, de notre logis, entre dans celui de nos voisines papiste, laissant tout notre ménage une seconde fois entre les mains de ces bons ménagers. Ces voisines ayant vu votre bonne mère et ces deux petits tous effrayez, regardèrent dans les rues et virent le grand nom-
1 David Senne, praticien, est témoin à Mougon, le 29 août 1G77, à l'enterrement de Guillaume Massé, chirurgien. (Reg. réf. de Mougon. Arch. Deux-Sèvres. B. 37).
- Jean Fradin, sieur de la Morinière, est témoin du mariage de François Gibault et de Françoise de Salle, à Mougon, le 12 mai 1677. Loc. cit. Un Fradin, de Mougon, figure sur la liste des persécutés de 1(581 donnée par Benoist dans son Histoire de l'Edil de Nantes.
bre de cavaliers qui étoieut à nos deux portes, et ainsi qu'à la première fois la tirent cacher dans une petite chambre haute, et la couvrirent comme à. la première fois de linge sale et autres hardes. Ces deux petits, quoique fâcheux à l'ordinaire, restèrent pourtant plus de trois heures sans crier, et c'étoit bon besoin de faire silence, car les cavaliers, assisté du curé, ayant cherché dans toutes les chambres de notre logis et n'y ayant trouvé personne, se firent ouvrir les portes des chambres du logis de ces dames où ils cherchèrent longtemps, même dans la chambre où votre bonne mère étoit cachée. Ils ne firent pourtant qu'i entrer et sortir sans toucher à aucune chose. Après quoi ils retournèrent chez nous, et y trouvèrent Pierre 1 qui, en pleurant, cherchoit et demandoit sa mère. L'un de ses misérables prit se petit enfant qui n'avoit lors que quatre ans, et le jetta d'un bout de la chambre à l'autre. Il n'en fut incommodé que fort peu, et la peur qu'il eut le fit sortir de la maison incontinent qu'il fut relevé et
i « Pierrot », dit le manuscrit de Brème.
s'aller cacher dans le jardin de notre logis, sons les allées de bouys qui y sont. Il y eut passé la nuit si une femme du voisinage, qui l'y vit cacher, ne l'eût été prendre pour le mener coucher chez elle.
Pendant cette arri\ée, votre grand mère avoit été porter du bois au four, et elle n'avoit qu'achevé de pétrir. Cette pauvre femme, retournant dudit four et voyant notre maison pleine de cavaliers n'osa s'i produire, mais se cacha chez des voisines, d'où elle trouva moyen de recueillir à soi, dès le môme soir, trois ou quatre de vous qui vous étiez ôtez de leur chemin. Ils trouvèrent, comme j'ay dit, notre ménage tout à paquet. Ils visitèrent tout et prirent pour eux le linge dont ils avoient besoin. Le reste, avec nos lits, vaisselles, poisleries et habits, ils le portèrent la plus grande partie chez le nommé la Fontaine-Banlier \ nouveaux papiste, qui acheta le tout pour du vin qu'ils bû-
1 On trouve sur le Rolle des nouveaux convertis à Mougon, René Banlier, 22 ans, et Marianne Banlier, 15 ans, fils et fille de feu Rolland Banlier, sergent.
rent en rompant et brisant nos meubles de bois.
Quand ils eurent tous vendu, ils sortirent du logis excepté deux, lesquels incité par le curé, envoyèrent chez un maréchal et s'estant fait apporter des mails ou gros marteaux de fer brisèrent avec ces outils tous nos meubles de bois, sans en excepter une seule pièce, de manière que rien n'a servi en suite qu'à mettre au feu. Ils firent ôter la paste de la met l pour la porter au four et en avoir du pain pour leur souper, et en suite étant vuide, ils la mirent en plus de cent pièces.
Nos coffres, armoires, tables et sept grands châlits ne furent pas mieux traitez. Le curé, plein de rage, pour m'enpêcber de retourner une seconde fois dans ce logis, obligea ces cavaliers de rompre les portes et les fenêtres2 d'icelui ; et, de fait, dans cette même nuit, après avoir achevé de briser tous nos meubles, ils mirent en piè-
i Huche, en patois poitevin.
- Un autre procédé, pour empêcher les protestants endurcis de rentrer dans leur logis, consistait à mettre la toiture à découvert, en enlevant les tuiles. Bull. prol. fi\, LU, p. 265.
ces toutes les portes et fenêtres de cette maison au nombre de plus de trente-cinq. Un beau cabinet \ qui étoit dans le retranchement d'une des chambres hautes et qui étoit autrefois l'estude de feu M. de la Blachière, ministre de ce lieu 2, et auquel le logis appartenoit alors, ne fut non plus épargné, lirais rompu et entièrement brisé. De sorte que cette pauvre maison resta désolée et ouverte de tous cotez près de trois ou quatre mois, et depuis n'a pu servir qu'après y avoir l'ait refaire à neuf des portes et fenêtres, et employé au moins quarante à cinquante écus de réparation. Pendant le commencement de ce débris, votre bonne mère étoit dans cette chambre, et entendoit aisément les coups de mails et les blasphèmes que ces malheureux desgorgeoient, n'i ayant que la muraille entre deux. Mais quand ce fut le commencement de la nuit, et qu'elle voulut sortir avec ces deux petits enfans qu'elle avoit avec elle, il falut descendre
i Bahut.
- Jean de la Blachière, pasteur de Mougon, de 1003 à 1G47.
par la fenêtre de cette chambre, regardant dans la nie pour n'estre point exposée à la vue des dits cavaliers et d'autres personnes qui étoient continuellement dans ce logis, attendu que c'étoit un cabaret, et ayant eu de l'aide pour descendre par cette fenêtre 1, on lui donna par iceilc ^3es deux petis, c'est-à-dire epu'à cause qu'elle est assez haute, on les laissa tomber du haut entre ses bras, et, par bonté de Dieu, ils ne se firent aucun mal. Et s'estant ainsi échappée dudit logis et de la vue des cavaliers, elle s'en alla avec ses deux enfans 2 chez la nourice du plus petit qui n'estoit âgé que de deux mois et vingtcinq jours.
Cet enfant étoit malade depuis huit jours, et quoi que sa nourice le trouvât fort mal, votre bonne mère ne put lui donner de tems que pour le baiser et le recommender à Dieu et au soin de sa nourice. Puis elle se rendit au logis de
i « S'estant fait dévaler », dit le manuscrit de Brème.
- « Marie et Izabeau », dit le manuscrit de Brème.
M. Champion *, notre pasteur, pour y chercher de mes nouvelles, n'en sachant point de toute la journée ; car, comme j'ay dit, dès le matin j'avois été cherché quelque montures pour nous servir en la retraite que nous avions résolu ce même soir à la nuit.
J'arrivois à Mougon fort tard, et dès l'entrée du bourg, étant accompagné de Dillot, qui venoit pour nous conduire sans avoir rien appris de l'arrivée des cavaliers, j'en rencontrois un qui étoit occupé à abruver son cheval, lequel en blasphémant ainsi que je passois près de lui, me demanda si j'étois catholique, et sur ma réponce qu' « oui, par la grâce de Dieu ! )>, il ne me demanda plus rien, ou n'eut pas le tems de me suivre ni me questionner davantage. Le fds de M. de la Chabossière, qui étoit avec lui, le quitta et me vint dire à l'oreille ce qu'on avoit t'ait chez nous, et m'exorta de n'entrer
i Jacques Champion, dit Hours, pasteur de Mougon, s'expatria à la Révocation (Lièvre, Ilisl. des prot. du Poitou, t. III, p. 332), avec Suzanne Eveillard, sa femme. Il avait succédé à Jean de la Blachière.
BIBLJOTHECA Oftaviensi» ^
point dans le bourg. Je le crus et ayant mis pie à terre, je lui donnois ma monture, et je le priois de la mener chez M. Champion, son logis étant hors du bourg, et au moment, accompagné de Dillot, à la faveur de la nuit qui étoit déjà obscure, me transportai chez la nourice de notre petit, et j'y apris que votre bonne mère étoit échappée encore une fois des mains des cavaliers, et qu'elle ne faisoit que sortir de cette maison pour aller chez ledit sieur Champion.
J'exortois cette nourice d'avoir soin de votre petit frère : je le baisois en le recommendant à Dieu. Il ne vécut après mon départ que cinq ou six heures, et il expira environ sur la minuit.
Le lendemain venu, qui étoit le premier jour de novembre, ce malheureux prêtre *, poussant sa rage contre moi jusques au bout, ayant appris la mort de cette petite créature, voulut obliger le mari de cette nourice de jetter aux chiens ce petit corps mort. Mais cet homme, quoique papiste, autant chrétien que le prêtre étoit bar-
i Le curé de Thorigné.
bare, n'en voulut rien faire, mais porta cet innocent cadavre chez le dit sieur Champion, lequel eut la bonté de le faire enterrer au soir dans les sépultures de ceux de notre religion, audit Mougon.
Nous n'apprîmes la mort de cet enfant que quatre jours après, car, comme je vien de dire, au sortir de chez cette nourice, j'allois chez M. Champion où je trouvois votre bonne mère qui s'i étoit rendue peu de teins avant moi, avec Marie et Elisabeth. Elle étoit un peu rassurée de la peur qu'elle avoit eue. Elle m'exorta de nous ôter promptement de ce lieu, et aussitôt j'envoyois Dillot dans le bourg avec un autre homme pour vous chercher, et vous ayant trouvé, ils laissèrent Louis et Madelon, avec votre grand mère, chez un de nos voisins 1 qui avoit changé de religion. Ils ammenèrent avec eux les deux aînés de vous avec Pierre, et à l'instant nous partîmes, et cheminâmes toute la nuit, n'ayant qu'une monture chargée de quatre personnes, savoir votre bonne mère qui tenoit Elisabeth entre ses bras,
i « J. Moreau », dit le manuscrit de Brème.
Pierre et Marie étoient chacun clans une basse 1, dont je m'estois fourni à cet effet : les deux aînées et moi étions à pié.
Nous vînmes nous reposer sur la minuit dans une métairie '- sur le chemin, où demeuroit un de mes amis 3, et après un moment de sommeil pour les petits, nous continuâmes notre chemin jusques audit château du Grand Breuil, auquel lieu nous recueillîmes notre famille, et ce fut à diverses fois. Dillot vous amena les uns après les autres, et votre grand mère aussi, de sorte que, par la grâce de Dieu, toute notre grande famille fut sauvée de la main de ces barbares.
Gabriel fut le dernier à se rendre 4, ayant demeuré cachez chez la dite dame de la Bcssière 5 pendant cinq ou six semai-
i Petite cuve en bois servant à transporter la vendange au pressoir, à dos de cheval.
- « Joignant le grand chemin, appelée la Croix Naslin », dit le manuscrit de Brème. C'est la ferme de la Croix-Nolin, commune de Prahecq.
3 o Estie[nne] Fouché », dit le manuscrit de Brème.
* Se rendre, en Poitou, veut dire « revenir ».
5 Sans doute au château même de la Bcssière.
PQ
nos. Et lorsque je l'amenois, les eaux étoieut fort grande au dessous du bourg de Pré 1, et étant en croupe derrière moi, il se laissa glisser en bas au milieu de cette grande eau, et se trouvant à terre dans l'eau jusques par dessus les genoux et ne pouvant remonter, il fallut qu'il cheminât au travers de cette rivière desbordée plus de deux cent pas, se tenant et supportant à la queue et au harnois de mon cheval. Il n'eut pourtant autre mal que celui d'être tombé dans l'eau et tout « mouillé 2.
Au Grand Breuil
Il ne se passoit point de semaines que nous n'ussions des nouvelles de Mougon
i Prahecq, chef-lieu cant., arr. Niort. Pré est la prononciation patoise. La fosse de Paix, tout près du bourg, est encore sujette à des débordements subits qui submergent la route.
^ « Toute notre grande famille fut cette seconde fois, comme la première, sauvée des mains des cavaliers, et nous eusmes de nouvelles grâces à rendre à Dieu pour notre délivrance, » ajoute le manuscrit de Brème.
et des environs dudit lien par des personnes qui fuyoient comme nous avions fait *, et on continnoit toujours les cruautés accoutumées. On ne parloit plus guère de logemens. Les cavaliers alloit sans billet chez les personnes qui avoient demeuré fermes dans notre religion ; ils y prenoient et voloient tout ce qu'ils rencontroient. Plusieurs papistes, et môme des nouveaux, achetoicnt des cavaliers, divers meubles pour cinquante à soixante sou qui étoient de valeur de cinquante à soixante livres. Quelques un en achetèrent de ces bons marchands de valleur de 20 à 30 livres pour deux pièces de trois sou et demi. Cet article se prouve par les meubles que les cavaliers prirent dans notre maison, car ayant pris quelques linges pour eux, ils portèrent le reste chez le dit Banlier qui ne leur donna pour leur payement que deux pintes de vin.
Quant j'apris que nos meubles avoient été porté chez cet homme, je ne les crus
i « Et nous saclians réfugiez dans ce château, ils nous y venoient voir, » ajoute le manuscrit de Brème.
pas perdu, attendu que j'avois eu sa fille ainée en pension, et qu'il m'en devoit encore le payement. Mais j'en fus désabusé dès la première fois que je re tournois audit Mougon, car ayant été chez lui et lui ayant parlé, je reconnus par ses raisons que non seulement nos meubles étoient perdus, mais aussi l'argent qu'il me devoit pour l'école de sa fdle. Ce misérable ne voulut jamais m'en rendre une seule pièce. Sa femme et ses filles ont porté à la vue de tout le voisinage les linges et autre choses comme habits, chemises et coiffures qui servoient à votre bonne mère et aux deux aînées de vous. Les deux pintes de vin qu'ils donna aux cavaliers, qui brisèrent nos meubles de bois, lui valurent bien quarante à cinquante livres au moin.
Quelqu'autre voisins en attrapa quelque pièce. Je ne les veux point nommer : ce qu'ils ont eu de cette manière ne leur servira guère longtems. Et quoi que nous sortîmes de Mougon de la manière que je vien de raconter, nous eûmes tous sujet de louer Dieu de sa bonté, car tous ce qui étoit nécessaire à l'entretien de
cette vie ne nous manqua point. Nous trouvâmes audit château du Grand Brcuil de quoi nous subvenir. Il y avoit quantité de blé, de vin et de bois apartenant à Mme de la Bessière, qui avoit fait faire la récolte de cette maison, n'i ayant point de fermier pour lors. Cette charitable dame ayant appris que j'y étoit réfugiez pour une seconde fois avec toute ma famille, m'envoya les clefs de ses greniers et de ses celliers, pour disposer de tous selon nos besoins.
Le mois de novembre se passa dans le milieu Poictou comme avoit fait les précédent, savoir en continuelles vollcries et pilleries sur le pauvre peuple de notre religion. Au commencement de décembre, ses furieuses troupes s'apprètoient pour aller piller et ravager le bas Poictou, comme elles avoient ravagé et pillé le haut et le milieu pendant plusieurs mois ; mais elles en furent empêchées 1. Sa Ma-
i L'évêque de Luron, Henri de Barillon, manifesta ses regrets de cette retraite des troupes dans sa Confession : « Lorsque les conversions s'allaient répandre dans mon diocèse, les choses ont changé et on a rappelé les troupes. J'appré-
jcsté leur commanda d'en sortir, et elles se retirèrent tous d'un coup 1, au grand regret de ceux qui n'avoient pas achevé de remplir leurs maisons de nos dépouilles.
Sur la fin du mois de décembre, nous commençâmes encore à penser de retourner dans notre pauvre province, ne pouvant demeurer davantage dans ce château où nous n'avions aucune occupation. Cependant nous avions beaucoup de répugnance pour retourner à Mougon, attendu les maux et peines que nous y avions souffertes pendant neuf mois que nous y avions demeuré.
Dans ce tems, messieurs du Consistoire de ce lieu (de Mauzé 2) me firent l'hon-
hende d'y avoir contribué par précipitation, inquiétude et présomption, et d'avoir été cause par mes péchés que cette bénédiction ne se répandit dans mon diocèse. » Manuscrits de D. Fonteneau, t. XIV et LXV, cité par Lièvre. Hisl. des prot. du Poitou, t. II, p. 120.
i « Et de là s'en allèrent dans la ville de Bergerac », dit le manuscrit de Brème.
- Mauzé-sur-le-Mignon, chef-lieu cant., arr. Niort (Deux-Sèvres). Son Eglise ne s'est pas rele-
neur de me demander si je voulois m'y établir pour enseigner les enfans de ceux de notre religion, n'i ayant pour lors aucun maître d'école de notre communion, celui qui enseignoit auparavant avoit changé de religion l quelque mois premier, et pendant la persécution qu'avoit fait à Mauzé le sieur de Demuin -, intendant de Rochefort et d'Aunix.
vée depuis la Révocation. On conserve à la bibibliothèque Marsh, de Dublin, le journal manuscrit des dragonnades à Mauzé, adressé par les membres du consistoire, au mois de septembre 1681, à de Ruvigny, député général des Eglises réformées. Les pièces concernant la démolition du temple (1085-1086) sont aux Archives Nationales, TT. 252.
i II se nommait Barbolin, et se fit l'instrument du curé de Mauzé pour empêcher J. Migault de continuer à enseigner. (Cf. p. 122). Il faut sans doute lire « quelques mois auparavant ».
- Honoré Lucas de Demuin, intendant d'Aunis de 1674 à 1684. Le pamphlet intitulé les Héros de la Ligue (Paris, 1686), lui a donné place dans sa galerie des vingt-quatre ennemis les plus acharnés du protestantisme. (Bull. prot. fr., XXXIX, p. 62). On trouvera le récit de ses exploits à Mauzé dans Tesscreau, Histoire des réformés de la Rochelle, p. 162 et 163,
Nous eûmes beaucoup de peine à nous déterminer à venir nous établir dans cette ville, car, quoi que nous n'eussions que peu on point d'envie de retourner dans ce désolé bourg de Mongon, néanmoins l'amour qui m'étoit porté et que je portais à quantité de personnes qui, malgré les violences des cavaliers et des prêtres, avoient restez de notre religion dans l'étendue de l'Eglise de Mougon et lesquels, après le départ des troupes, s'étoient remises et retournées dans leurs maisons, joint l'honneur que j'avois eu dès mon bas âge de faire la lecture, les écritures nécessaires pour l'enregistrement des bastèmes, mariages et enterremens *, et de conduire l'air des pseaumes le court de vingt ans entiers dans cette Eglise, nous faisoit pencher l'un et l'autre pour notre retour, attendu aussi que nous n'avions dans cette ville que fort peu de connaissance.
1 L'unique registre de l'Eglise réformée de Mougon conservé aux Archives départ, des Deux- Sèvres, B. 37, et qui va du 28 mars 1G77 au 29 avril 1678, est, nous l'avons dit, en partie écrit de la main de .1. Migault.
Je peux seulement nommer MM. Pierre Burjaud r et Jean Jousseaume, sieur de la Revestizon -, desquels j'avois eu leurs enfans en pension à Mougon et à Moullé quelques années auparavant. Ces messieurs nous aidèrent beaucoup à nous déterminer à venir nous établir ici, et accepter l'honneur et l'offre qu'on me faisoit pour mon établissement. De sorte qu'ayant demandé à Dieu de nous conduire et adresser par sa sage providence, nous primes enfin la résolution de nous établir dans ce lieu, et nous ne restâmes au Grand Brcuil que trois mois entier, au bout desquels nous vinsmes avec toute notre famillle occuper une maison appar-
i Pierre et Jean Burjault, nouveaux convertis, furent condamnés à l'amende honorable et au bannissement, le 9 septembre 1682, pour être retournés au temple de Mauzé. {Arch. Nat., TT. 252).
- Dans le procès qui aboutit à la démolition du temple de Mauzé, on trouve Jacques Jousseaume, marchand à Mauzé, nouveau converti et relaps, c'est-à-dire revenu au protestantisme. (Arch. Nat., TT. 252). La Revêtison est un hameau voisin de Mauzé, com. St-Pierre-d'Amilly (Char.- Inf.),
tenant à M. de Ranqncs \ et laquelle s'appelloit le Brenil de Mauzé 2, et ce fut le dernier jour de janvier 1682.
A Mauzé (31 janvier 1682)
Mort d'Elisabeth Fourestier,
première femme de Migault
Dès la première semaine de notre établissement, nous eûmes des écoliers, et, peu de jour après, nos pensionaires, que j'avois été obligé de congédier, retournè-
i Trois membres de la famille de Ranques faisaient partie en 1681 du consistoire de Mauzé : Henri, Hector-Henri et Victor. Outre le fief du Breuil-en-Mauzé, ils étaient seigneurs de Grange et de Prin.
- Cette maison a servi depuis de caserne de gendarmerie. C'était le siège du fief noble du Breuil-Barabin-en-Mauzé, qui comprenait la partie de la ville située au midi et à l'ouest des halles, et appartenait depuis plusieurs siècles à la famille de Ranques. Les jardins et dépendances de la maison touchaient aux fossés de la ville, ce qui explique comment Migault put échapper aux dragons par cette voie détournée. Cf. p. 111.
rent continuer leur école. Enfin nous eûmes de quoi nous employer doucement, sans avoir lieu de regretter le bourg de Mougon. Dieu nous fit la grâce d'être aimé de tout ce qu'il y avoit d'honnête gens dans cette petite ville, notre travail étoit suffisant pour gagner de quoi nous entretenir avec notre grande famille, et nous avions tous sujet d'estre content.
La prospérité nous accompagna jusqu'au bout de la course de votre bonne mère. Elle avoit eu beaucoup de peine pendant ses dernières années, mais Dieu voulut l'en délivrer et la retirer à lui.
Ce fut le 28 et dernier jour de février, un dimanche à midi, de l'an 1683 qu'elle rendit son âme à Dieu. Elle avoit mis au monde le petit Olivier le 21 du même mois, qui étoit le dimanche précédant.
Elle s'accoucha et se délivra fort heureusement, mais, vingt et quatre heures après, elle fut saisie d'une violente fièvre qui ne l'abandonna qu'avec la vie. Pendant cette triste semaine, elle fut la plus part du tems dans de grands assoupissement. Je me tenoit le plus souvent à son chevet, et lors quelle se réveilloit, elle me prenoit et
me serroit une de nies mains que je lui donnois.
Le second jour de sa fièvre, me tenant une de mes mains dans la sienne et me la serrant, je lui demandoit si elle me voulois dire quelque chose. Elle me répondit : « Je me meurs, mon cher ami, ayez soin de nos enfans. » Ce fut tous pour l'heure. Une autre fois je lui demendois si elle ne souhaitois point voir son petit enfans. Elle me répondit : « Apportez le moi ici. » Je lui apportay incontinent, et en tirant ses foihles mains du lit, elle le prit et le regarda un peu, et puis dit : « Dieu te veuille bénir, mon petit enfant », et me le redonna incontinent. Elle me dit plusieurs choses pour me consoler quand elle m'entendoit soupirer. Son espérance fut si ferme en la miséricorde de Dieu qu'elle consoloit tous ceux qui lui parloient.
M. de la Forest \ notre très honoré pas-
1 Louis de la Forest, sieur de Puycouvert, ministre de Mauzé en 1(381, présida le synode provincial de Saintonge à Barbezieux en 1G82. 11 était parent d'Eléonore d'Olbreuse, duchesse de Zell, et beau-frère, par sa sœur Claude de la Forest, du pasteur Second de Chauffepié.
teur et Mlles de la Forest x aussi la visitèrent fort souvent. Ces charitables personnes ne l'abandonnèrent point que Dieu n'eût accompli son œuvre en elle la retirant du monde.
Il m'est impossible de vous descrire les circonstances de cette courte maladie et de cette triste mort et séparation. Mes yeux et mon cœur ne me peuvent souffrir de plume pour cela. Je m'arrèterois en cet endroit, mes chers enfans, en vous disant que vous êtes enfans d'une mère qui avoit la crainte de Dieu, ayant sur toute chose aimé la lecture de la sainte Parole, même dès la plus tendre jeunesse. Elle aimoit aussi en particuliers V Histoire des martirs -, et donnoit à cette lecture ses heures de loisir comme aussi à la lecture des Consolations de i'àme fidelle contre les frayeurs de la mort '•'•. Nos pseaumes lui
1 Ces deux sœurs du ministre habitaient ensemble à Mauzé. L'aînée portait le titre de M"e de Puycouvert, la cadette, celui de MIle de la Vergnais. (Journal d'Anne de Chuuffepié. Bull. prot. fr., VI, p. GO).
2 Par Jean Crespin.
3 Par Charles Drelincourt.
tenoient aussi fort au cœur. Je lui en avoit appris les airs la seconde année de noire mariage. Elle les avoit, dis-je, si fortement en esprit que souvent, même en dormant la nuit, elle en chantoit quelque ligne et quelque fois des couplets tous entiers. Je me souvien que la seconde ou troisième nuit de sa maladie mortelle, étant accablée de sa violente fièvre et en un profond assoupissement, j'ouïs qu'elle chantoit assé intelligiblement d'une voix mourante ces trois à quatres lignes du Pseaumc 47 :
C'est le Dieu très haut Que craindre il nous faut, Le grand Roi qui fait Sentir
Elle s'arrêta en cet endroit, et quand je vis qu'elle en demeuroit là, je l'éveilloit et lui dit en pleurant de continuer. Elle me demanda : « Que voulez-vous, mon ami ? » Je lui dit : « Tu chantois tout à l'heure, ma chère femme, et tu n'as pas achevé le verset. » Elle me fit répéter ce qu'elle avoit chanté, et, après un petit souris, se rassoupit.
Imitez, mes chers enfans, ces belles vertus, lesquelles je ne vous peux assez exorter d'avoir devant les yeux, et vous souvenez toujours que, pour mourir en la grâce de Dieu un jour, il faut que vous viviez en sa crainte. C'est ce que vous souhaite à tous, du profond de son cœur, votre père et meilleur ami,
MIGAULT
De Mauzé, au mois d'avril 1G83.