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Arnault, et nous y séjournâmes deux jours aussi ou peu plus, et ce fut là que nous apprîmes qu'en la province de Poictou principalement, les dragons logeoient chez les gentils-hommes. Quelqu'ami du dit sieur de Puy-Arnault le fit advertir secrettement (et ce fut un papiste dudit St-Jean), d'ôter de sa maison ce qu'il y avoit de plus considérable. Cette nouvelle m'obligea à envoyer Marie x par un voiturier papiste, au logis de La Leigne, et je pris avec moi Jeanneton et Pierrot, ne voyant point lieu de rester plus longtems chez le dit sieur de Puy-Arnault, qui, aussi-tôt cette nouvelle reçeue, ôta de chez lui tous ses meubles, et se mit en état de se cacher soi-même.
Je retournois à Olbreusc avec Jeanneton et Pierrot, et parce que vous étiez quatre de vous dans cette maison en seureté, en contant Philémon qui y étoit il y avoit deux ans, je ne pus y rester avec ces deux autres. Ainsi dès le lendemain qui étoit le premier jour d'octobre, je pris ces deux, Jeanneton et Pierrot, et je les
i « Marion ». dit le manuscrit de Brème.
emmenois dans le Poictou chez un de mes amis * qui eut la bonté de les garder pendant tous ce mois.
Je me promenois dans le Poictou chez mes amis, sans pourtant oser paroître de jour que fort rarement, et je ne restois en chaque endroit que deux jour au plus.
Les dragons étoient presque partout, et alloient journellement visiter les maisons qu'on soubçonnoit avoir quelque compassion de ceux qui vouloient demeurer constans dans notre religion.
La terreur et l'effroi étoit tellement dans Pâme de tout le peuple réformé qu'un frère n'osoit pas même recevoir son frère en sa maison. Le mien 2 chez lequel je restois trois jours à Vensay 3 proche
1 « Qui avoit eu le malheur de changer », dit le manuscrit de Brème.
- C'était un frère d'un autre lit. Louis Migault, père de Jean, avait eu, de son premier mariage avec Jeanne Durivault, Pierre M., marié avec Suzanne Girard, et Jacques M., marchand, mort en l(i!)«S. C'est de lui qu'il est question dans le Rolle des nouveaux convertis, p. 224 : Jacques Migault, fermier, et Françoise Bavot, sa femme.
•"• Yançais, cant. Lezay, air. Molle (Deux-Sèvres),
Couhé pendant mes promenades, craignoit autant les dragons pour l'amour de moi que ce qu'il faisoit auparavant qu'il eût abjuré, ayant succombé avec ma belle sœur dès leur arrivée.
Celui qui se sauva avec moi à l'arrivée des dragons à Mauzé ne m'abandonna point durant tous ce mois. C'étoit un jeune garçon, nommé Pierre Rousset \ lequel j'avois eu sous ma main à l'école trois ou quatre ans. Il m'aimoit véritablement et je l'aimois de même. Il est frère de la marraine de Philémon et natif de la Cfaagnaye -, près Moulé.
Au commencement de novembre, je retournay de nuit à Olbreuse, et j'y restois cacbé huit jours. Ensuite j'allois à La Leigne, et de là je menay votre grand-mère et Marie à la Grève ::, cbez M. de la Sau-
i Le l"r août 1G77, un Pierre Rousset est témoin à Mougon de l'enterrement de Louise Monnet, veuve de François Nycollas, de la paroisse d'Aigonnay. (Reg. de l'Egl. réform. de Mougon).
- La Chenaye, vill., corn. Fressines et Ste-Néomaye.
3 Cnm, St-Martin-de-Villeneuve, cant. Courçon, arr. La Rochelle.
zay Micou1. Ce fut pour faire panser une blessure que Marie avoit à la tète. Elles y restèrent *huit jours pendant lesquels je retournay de nuit à Mauzé et je visitay mes amis. On me recevoit partout où j'ailois, pourvu que ce fut dans les ténèbres, sans être vu que des domestiques.
Je retournay à la Grève, et Marie étant guérie de sa blessure, je remenois votre grand-mère et elle dans leur azile à La Leigne, et de là je retournay achever de passer ce mois dans le Poictou chez divers particuliers de mes amis, qui avoient eu le malheur de succomber sous le faix de la persécution.
Au commencement de décembre, il falut ôter Jeanneton et Pierrot de la maison où ils étoient (la Groye Labbé) 2 ; on n'osa les y cacher davantage. Je les pris donc avec moi, et nous retournâmes du côté d'Olbreusc. Nous y couchâmes, et le lendemain je les menay tous deux chez
1 « M" Chirurgien », dit le manuscrit de Brème.
2 La Groie-l'abbé, ferme, com. Celles, arr. Melle (Deux-Sèvres).
M. de Mârsay l. Mais on ne les garda que deux ou trois jours, après lesquels on me les renvoya à Olbreuse où j'estois retourné.
Je me trouvois alors fort embarassé, ne sachant où me retirer moi-même et où cacher Jeanneton et Pierrot, et n'eût été une vielle fille papiste de ma connoissance, nommée Bertrande -, dudit Olbreuse, au frère de laquelle j'avois rendu quelque service, laquelle cacha Jeanneton huit jours, je ne savois de quel côté me tourner. Après ces huit jours, j'envoyois Jeanneton par un homme papiste, chez un mien parent nommé Thomas Marché 3,
i Louis de St-Georges.
- Femme ou fille de Bertrand. L'usage de féminiser les noms propres s'est conservé dans les campagnes poitevines. Le manuscrit de Brème ne parle pas de cette vieille fille : « Un papiste voisin d'Olbreuse, auquel j'avoy rendu quelque service, qui s'offrit à moy pour garder Jeanneton chez luy. »
3 II avait abjuré. On le trouve sur le Rolle des nouveaux convertis dans le diocèse de La Rochelle, p. 44 : « Thomas Maschot (sic), meusnier, Pierre, Isaac et Jacques, ses enfans, âgés de 8, 5 et 1 an. » Il figure comme témoin du prétendu acte d'abjuration de Jeanne Migault.
demeurant à Croisetie 1 près de Nyort.
Elle resta dans cette maison quinze jours, et elle eût pu y rester davantage, si une troupe de dragons n'eusse été advertie par des voisins qu'elle y étoit cachée pour la religion. Deux d'entre eux y allèrent et fouillèrent toute cette maison, et, après ne l'y avoir point trouvée, cassèrent et brisèrent plusieurs pièces de meubles à ces pauvres gens, et firent plusieurs insultes pendant toute une nuit.
Le lendemain matin venu, ils la cherchèrent hors de la maison, et ils la trouvèrent dans un monceaux de paille qui étoit devant l'écurie. Elle avoit passé la nuit dans un petit bois éloigné de la maison de plus de huit cent pas. Elle s'i étoit sauvée et sortie de la maison dès l'arrivée des dragons, et au point du jour, craignant d'être apperçue dans ce bois, elle vint se jetter dans ce monceau de paille, d'où ils la tirèrent et, l'ayant éfrayée de
i Logis et moulin, com. St-Maxire, arr. Niort (Deux-Sèvres), en face du château de Mursay. Benjamin Chauffepié, sieur de Liste, en était propriétaire à la fin du xvne siècle.
leurs blasphèmes, lui ôtèrent quelque peu d'argent qu'elle avoit. Ils la traînèrent en suite chez le curé de la paroisse 1, qui est St-Maxire.
Il y a lieu de bénir Dieu en cet endroit de la constance qu'il lui donna, n'ayant jamais voulu signer l'abjuration - que le curé écrivit, quoi que ces deux dragons lui fissent souffrir beaucoup de maux, et bien qu'elle ne voulût rien signer. Le curé, pour se déchargé d'elle et des dragons, employa dans son billet, ou prétendu acte d'abjuration, qu'elle ne savoit
i René Auchier, curé de St-Maxire depuis 1661, mourut en octobre 1(586. Etienne Lafiton lui succéda (1687-1694).
- Voici ce prétendu acte d'abjuration : « Le 16 de janvier 1686 a fait abjuration de l'hérésie de Calvin et en a reçu l'absolution par moy souscrit, Jeanne Migault, âgée de (le chiffre est surchargé), de la paroisse de Fressine, et a déclaré ne savoir signer, présents le sieur de Saint-Mesmain, dragon, Thomas Marchet, meusnicr, et Jeanne Tristan, tous les deux nouveaux convertis, qui ne savent signer fors les soussignés. René Aucher, prestre curé de St-Maxire ; Faucheux, (c'est le dragon), sieur de St-Mesmain. Etat civil de St- Maxire. (L. Desaivre, St-Maxire, p. 120).
point signer, quoi qu'elle leur déclara qu'elle le savoit bien faire, mais qu'elle ne signeroit point.
Deux jours après cela elle se fit conduire et ramener à Olbreuse, lieu particulier pour mon azille et pour le vôtre. J'y avoit resté cette espace de tems avec Pierrot. M. d'Olbreuse eut la charité de dire aux personnes qui parloient de moi qu'il m'avoit retenu pour son service, et disoit que je lui étois fort nécessaire. C'étoit bien plus vrai qu'il avoit compassion des peines que j'avois souffertes pendant trois mois entiers, n'ayant cessé de courir de lieu en lieu, non pas le jour, mais la nuit pour me dérober à la vue des dragons, des prêtres et papistes qui ne m'aimoit pas. De plus il savoit bien, qu'après Dieu, je n'a vois recours qu'à sa protection.
Ce charitable nouricier ne fut pas seulement appui et retraite pour moi et pour vous, mais encore pour toutes les personnes qui vinrent lui demender secours et retraite durant la persécution, de quelque provinces qu'ils fussent. Sa charité, ainsi que celle de Madame son épouse, se trouva sans exemple, n'ayant jamais refusé
leur maison à aucun pour se mettre à couvert du furieux orage qui étoit partout.
Ce fut particulièrement un azille pour un petit nombre d'habitans de Mauzé qui y restèrent ce qu'ils voulurent, et, pour comble de bonté, ils fournissoient toutes les choses nécessaires à la vie à tous ceux qui étoient cachez dans leur maison. Les chambres, les greniers et même la grange étoient remplis de gens de toute qualitez, soit de Xaintonge, d'Aulnix et du Poictou, et quoi qu'ils fussent advertis de jour en jour que les dragons dévoient venir dans leur maison pour visiter s'il n'y avoit point de personnes étrangères, ils ne se relâchèrent en aucune manière.
M. et Mme de La Leigne n'en firent guère moins, ayant eu pendant ces trois mois leur maison remplie de gens qui fuyoient aussi la persécution de divers lieux, et de toutes qualitez aussi, et lesquels trouvèrent à peu près les mêmes secours.
Toute la noblesse de notre religion, tant de la province d'Aulnix, Poictou que de celle de Xaintonge, fut accablée de dragons. Il ne resta dans tout le pays que
ces deux maisons, Olbreuse et La Leigne, qui ne fussent exposées au pillage. Tout enfin tomba dans le précipice, je veux dire abjura, ou s'ôta du chemin en abandonnant tout, comme avoient fait quantité de pauvres gens, ou fut fait prisonnier, soit par des lettres du petit cacbet, ou autrement.
La désolation fut extrême pendant ces quatre mois, septembre, octobre, novembre et décembre. Il n'y eut que peu de personnes qui demeurassent debout. L'édit de Nantes fut révoqué 1, les derniers temples furent démolis, la noblesse et quelques autres personnes qui avoient soutenu la fureur des dragons furent faits prisonniers, et, ce qui fut bien affligeant pour moi et d'autres qui étoient dans ces deux maisons de refuge, fut que M. de La Leigne fut conduit dans la ville de Loches par une lettre du petit cachet au mois de novembre, et, sur la fin de décembre, par mêmes ordre du roy, M. d'Olbreuse fut conduit à Paris, et eut ordre de suivre la Cour jusques à ce que sa Majesté en ordonnât autrement.
i Le 18 octobre 1685.
Je restois cependant à Olbrensc avec quatre de vous *. Je me trouvay dans un grand embarras lorsque Jeanneton fut venue de Croisette, ne sachant où la placer, et, pour comble d'affliction, j'appris que jyjme c|c La Lciglle9 se trouvant seule dans sa maison par l'absence de Monsieur, avoit dit à toutes les personnes qui y étoient cachées qu'elles souhaiteroit qu'ils puissent trouver retraite ailleurs, craignant qu'on ne vînt visiter le logis, comme on la me naçoit tous les jours.
Tout ce que je vieil de dire ne fut qu'un échantillon de ma peine, car peu de jours après le départ de M. d'Olbreuse pour Paris parut une déclaration du Roy qui deffendoit à tous ceux de notre religion de n'avoir aucuns domestiques de leur religion.
Cette déclaration fut un coup qui pres-
i « Comprenant dans ce nombre Philcmon qui y estoit, il y avoit trois ans », ajoute le manuscrit de Brème.
- « Ordonnance du roi du 11 janvier l(i<S(J concernant les domestiques dont les P. R. et les nouveaux convertis peuvent se servir. » Edits, déclarations et arrests, etc., p. 2(i»S.
que m'accabla, me voyant dans la nécessité de sortir d'Olbreuse L'aînée de vous avoit passé pour servante et domestique, aussi bien que moi et Philémon. La même déclaration fit aussi sortir Jean de cbez M. de Gajemond pour venir me chercher. Je me trouvois alors avec sept de vous sans savoir aucun lieu pour nous cacher ni les uns ni les autres.
Votre grand-mère et Marie estoient sortie de La Leigne au même tems que Madame avoit témoigné le souhaiter, et elles avoient demeuré chez ladite fille papiste, dont j'ay parlé \ et laquelle ne les pouvant ou ozant cacher davantage, je fis conduire votre grand mère avec Pierrot dans le Poictou, et ils s'i cachèrent en divers lieux chez des amis, et je trouvay à placer Marie, Elisabeth et Olivier, la dernière semaine de janvier2, qui fut aussi la dernière semaine de notre azille à Olbreuse, chez deux personnes fort pauvres, et, moyennant bonne pension que je leur donnay, ils y restèrent jusques sur la fin du mois de février.
1 Bertrande.
2 KhSIi.
Le souterrain d'Olbreuse Le cachot de la Rochelle
Ce fut au commencement de ce mois que Mrae d'Olbreuse se trouva obligée de voir sortir de sa maison tous ces domestiques et ceux qui passoient pour domestiques de la religion, avec quantité d'autres personnes qui y avoient demeuré jusques à cette funeste déclaration.
J'étois un des plus embarassé, attendu que je vous avoit presque tous sur les bras, et après avoir longuement pensé et repensé à divers moyens pour nous sauver, ne sachant plus où mettre le pied, je pris le parti de cacher deux de vous, Anne et Jeanneton, avec douze ou quinze autres personnes (tant desdits domestiques qu'autres qui s'étoient réfugiez dans cette maison, jusques à la fin dudit mois de janvier), dans une caverne ou grotte x qui est au milieu du grand bois dudit Olbreuse, et éloignée de toutes maisons d'un quart de lieue. Mme d'Olbreuse
i Ce souterrain existe encore clans les bois d'Olbreuse. Voy. la gravure.
approuva cette entreprise, désirant de vous voir à couvert, et promis son secours et ses soins pour tous.
Cette caverne a été faite autrefois avec beaucoup d'industrie et de travail (et j'ay ouy dire à Olbreuse que ce sont les Anglois qui l'ont persée). Son entrée est fort petite et faite de telle façon qu'il faut y descendre tout debout, comme pour entrer dans un puy, et y étant dévalé cinq à six pié de profond, on trouva qu'elle s'élargit peu à peu. Ce travail a été fait de telle manière que ce sont une quantité de chambres sous terre, toutes séparées les unes des autres, y ayant à toutes des bancs de sable ou terre d'un côté, coupé et taillé proprement, et où l'on se peut asseoir commodément. Il n'y a de porte pour aller de rime à l'autre qu'un trou en forme de gueule de four pour passer un homme, et la séparation est d'épaisseur de deux bons pieds 1. Je m'y étois promené ladite dernière semaine de janvier avec
i « De façon qu'on peut occuper tant de chambre qu'on veut, et fermer l'entrée des autres », ajoute le manuscrit de Brème.
quelques uns de ceux qui s'i cachèrent pour voir si l'on y pourroit demeurer.
Nous allâmes fort avant en icelle caverne avec deux chandelles et du l'eu dans un vaisseaux, en espérance d'en trouver le bout, ce que nous ne pûmes faire tant elle est profonde. Les personnes qui m'y accompagnèrent, non plus que moi, n'observèrent aucune autre chose, sinon que ces chambres les plus proches de l'entrée servoient pour la retraite de plusieurs animaux, y ayant des ossemens en icelles de diverses menues bestes.
Cette troupe d'environ quinze ou seize personnes sortit de la maison d'Olbreuse le dimanche premier jour de février 1086, une heure avant le jour, et ayant dit au voisinage, la semaine qui précédoit, qu'ils s'en alloient tous en Poiclou, ils allèrent se renfermer dans cette grotte, conduit par un valet de la maison, papiste toutefois mais fort fîdelle. Auparavant que sortir du logis, Madame avoit donné l'ordre de porter avec eux du pain et toute sortes de provisions nécessaires pour leur conservation, sous l'espérance que le calme reviendroit. De plus, cette charitable
dame eut le soin de leur en faire porter toutes les nuit par le même valet, tout le temps qu'ils y purent rester cachez. Nous avions pris un extrême soin de nettoyer trois ou quatre de ces chambres en les visitant. Cependant vous savez, vous deux qui y avez été renfermé, qu'il vous fut impossible d'y rester qu'environ trois semaines, et encore avec tant d'incommoditez et de peines qu'à votre sortie vous étiez tous autans morts que vifs, ayant été enterré sans voir aucun air ni de clarté que la chandelle, n'y ayant que la petite entrée dont j'ay parlé, qui vous fournissoit la respiration, et de laquelle vous étiez assez éloignez.
Ce même jour, premier de février, je vous accompagnay dans ledit bois, et passant outre avec Philémon, j'allay à La Leigne pour y trouver Jean qui y étoit allé il y a voit quatre jours. J'avois en vue d'aller à la Rochelle, et esssayer de trouver quelque moyens pour embarquer ces deux, et les envoyer en Hollande ou dans l'Angleterre.
J'arivois à La Leignc au soir, d'où Jean étoit parti dès le vendredi pour aller à
la Rochelle, et on me dit que je l'y trouverois. Le lundi matin, accompagné de Philémon, je continuay mon chemin et, arrivant à Vérine \ j'y trouvay Jean qui me venoit chercher pour me dire qu'il y avoit espérance de les pouvoir mettre sur un vaisseau, et qu'un de mes amis luy avoit dit de m'en advertir. Je continuay mon chemin avec beaucoup d'inquiétudes, présage funeste du malheur qui me suivoit. Je savoit la peine qu'on avoit dans cette ville pour trouver à ce mettre à couvert étans de la religion, un frère n'osant pas le donner à son frère, et on visitoit tous les soirs les auberges en prenant le nom de tous les étrangers et hostes qui y étoient logez, et en suite on en portoit la liste chez le gouverneur. Les bourgeois et marchands avoient expresses déffences de loger ni de recevoir chez eux aucune personne.
A mon arrivée, qui fut assé tard, je laissois Jean et Philémon chez un pauvre homme de ma connoissance, nommé Da-
i Com., cant. La Jarrie (Charente-Inf.).
niel Bonnault, autrefois mon [voisin] 1 en Poictou et ancien de l'Eglise de Mougon, lequel la persécution avoit fait retirer dans le faux bourg St-Esloy - il y avoit deux ou trois ans. Cet homme les reçut et les cacha dans un grenier. J'entrois aussitôt en ville, et je fus chez un marchand de mes amis, (c'est M. Jean Gayot) •". Sa femme me demanda où je logeois, et sur ce que je lui dit que je n'en savois rien encore, elle me dit : « Ce sera céans, s'il vous plait ; je vous donnerois un lit, quelque chose qui en arrive. » Je pris au mot cette charitable dame, et sans tarder, je fus me reposer, étant si las que je n'en pou vois plus.
i Le mol manque.
- Saint-Eloi, corn. Cognchors, cant. La Rochelle (Charente-inf.).
! John Gayot, Jane, wife (c'est-à-dire, sa femme), figurent sur les listes de naturalisation à Londres en avril 1G87 (D. Agnew, Protestant exiles from France, 188G, t. II, p. 55). Famille noble rochelaise. Jean Gayot, fils de Jean G. et de Marie Brevet, né le 7 mars 1633, épousa en 165G Anne Morin. (Rens. Pandin).
Le lendemain, qui étoit le mardi 3 de février, cette dame m'informa de plusieurs choses, et de là j'allois visiter deux de mes amis, en espérance de trouver à faire sortir de France ces deux que j'avois avec moi. En suite j'allois chez M. du Beignon Allaire 1, environ deux heures après midi, et sortant de sa maison, suivant une grande rue qui conduit sur la rive 2, vint à ma rencontre le gouverneur de la Rochelle 3, accompagné de ses gardes. J'étois seul et ainsi que je passois en saluant, il s'arresta, et me demanda qui j'étoit, d'où je venois, et chez qui j'allois. Je lui répondit sincèrement à tout. Il avança, et je continuay mon chemin aussi, et sur ce que je lui avoit dit, que je venois de chez M. du Beignon et que j'allois chez
i Sans doute Antoine Allaire, sieur du Bugnon, beau-frère du pasteur Louis de la Forest.
2 Quai de la Grande rive, aujourd'hui cours des Dames.
3 Pharamond Green de Saint-Marsault, baron de Châtelaillon, récemment converti, fut nommé commandant de La Rochelle et des tours, de la Chaîne et du Havre. Mais comme la commission n'est que du 27 mai 1686, il s'agit peut-être de son prédécesseur de Jeure Milet, nommé le 13 mai 1683 en remplacement du maréchal de Navailles.
M. Mouschard 1 sur la rive, soit que quelqu'un de ses gardes m'eût reconnu pour être tous allez souvent à Mauzé, ou soit qu'il crût que je déguisois la vérité, je n'avois pas avancé cent cinquante pas que j'entendis un homme qui me suivoit. Je n'en fis aucun semblant, et je continuay mon chemin jusques sur la rive, ayant toujour cet homme à mes talons sans dire mot.
Etant arrivé sur les murailles2, il me parla, et me dit que M. le gouverneur lui avoit ordonné de me suivre chez M. Mouschard pour savoir si on me connoissoit.
J'y allay avec lui, et étant entré et ayant salué Mme Mouschard, ce garde l'interrogea si elle me connoissoit, et lui ayant dit qu'oui, elle confirma ce que 8
« Sans doute Isaac Mouchard, marchand à La Rochelle, qui abjura en 1685 (Bull. prot. fr. XXXIX, p. 27). Jacob M., sieur de Vaugouin, vivait en 1727 ; Abraham M., marchand à La Rochelle, en 1700. (Rens. Pandin).
2 Aujourd'hui rue Sur-les-murs.
3 Dans la publication de M. de Bray, à partir de cet endroit, manquent quatre pages arrachées au manuscrit original.
i'avois déjà dit. Cela n'empêcha pas que je fusse arresté et conduit chez M. le gouverneur qui me vouloit parler. Je reconnus alors que toutes mes fuites n'avoient été qu'autant de teins que Dieu m'avoit donné pour me préparer à souffrir la prison. Il y avoit longtems que j'y pensois, et même que je croyois y être préparé. Mais ô malheur, et comment pouray-je assez exagérer ma foiblesse ! Je n'avois pas assez rejette ma charge sur l'Eternel, et j'avois trop conté sur mes forces, lesquelles s'évanouirent dans un moment.
Ce garde me conduisit chez le gouverneur, lequel ne s'i étant point rencontré, on me conduisit au corps de garde, et on me recommenda au capitaine pour être gardé jusques au lendemain. Je passois la nuit avec des gens qui m'insultèrent à diverses fois, et le lendemain, qui estoit le mardi 3 février, environ sur les huit heures du matin, on me conduisit à la tour appelée St-Nicolas *, et l'on m'cnfer-
i La plus élevée des deux tours qui ferment l'entrée du port de La Rochelle. Elle avait déjà
ma tout au haut d'icelle, dans un petit étage qui, avec beaucoup d'autres, sont dans l'espaisseur des murailles. Et quoi que dans ce trou je n'a vois pas assé d'espace pour m'y pouvoir coucher de tous mon long pour dormir, que pendant trois ou quatre semaines je ne vis ni feu ni chandelle, qu'il fit un extrême froid, et que je ne puisse me promener pour me réchauffer, ni voir le jour que par un petit trou, cependant j'étois assez bien de toute manière pour y pouvoir vivre deux, même plusieurs années, attendu que trois de mes amis qui sont MM. Hélie Hérault \ Jacques Martin 2, et David Bion 3
servi de prison en 1682 à plusieurs ministres ou gentilshommes : Chauffepié de l'Isle, Melin, Pomiès, Loquet, de Dompierre, de Chalais, etc. (Tessereau, p. 172).
i Hélie Hérault ou Ayrault, d'une famille rochelaise qui comptait de nombreux représentants au xvne siècle, notamment un receveur des fermes et un officier au Canada. (Rens. Pandin).
- Jacques Martin, marchand à La Rochelle, quitta le royaume après 1099 et mourut à l'étranger. En 1737, sa cousine Esther Georget, née Billon, demandait à être mise en possession de ses biens. (Arch. Nat., Tï. 179).
3 Sans doute David Bion, fils de Gédéon et de
prenoient un soin particulier de m'envoyer chaque jour ce qui m'étoit nécessaire, et, dès le premier jour de ma prison, de quoi me coucher asssez proprement. Ces messieurs demandèrent bien permission de venir me visiter, mais ils ne purent l'obtenir. Je voyois seulement leurs trois enfans, qui avoient été mes escoliers à Mauzé, du haut de cette tour, par la petite ouverture qui regarde sur le pont levis 1, lesquels m'apportoient des provisions chaque jour, sans toute fois que je pusse me faire voir à eux ni leur faire connoitre que je les voyois. Je fus visité seulement d'un jésuite - qui ne m'ébranla en aucune manière, quelque chose qu'il pût me dire. J'ai toujours été, grâce au Seigneur, fortement persuadez de la vérité et des doctrines qu'enseigne notre religion.
Jeanneton eut permission de me voir
Jeanne de La Motte, banquier, qui épousa en 1680 Marie-Anne Hérault. (Rens. Pandin).
i Ce pont-levis faisait communiquer sans doute le rempart du Gabut et le port extérieur.
2 Après la prise de la ville en 1628, Louis XIII avait donné le collège des réformés aux Jésuites.
avec une de mes parentes 1 qui étoit en condition à la Rochelle, et ce fut au bout de trois semaines que, sortant de cette caverne du bois d'Olbreuse avec les autres personnes qui s'i étoient cachez et apprenant ma prison, vint à la Rochelle et, à la prière de quelqu'ami qu'elle y trouva, il lui fut permis de me voir. Elle m'apprit l'état de vous tous et comme, au sortir de cette caverne, Anne étoit allée en Poictou, Marie et Elisabeth hors de la maison où je les avois mis, sans que personne voulût ou osa les recevoir, Jean et Philémon retourné à Olbreuse sans oser de jour entrer en aucune maison, et elle qui me parloit ajouta qu'à son retour elle ne savoit à qui s'adresser, personne ne voulant aucun d'eux.
Tout cela n'étoit point capable d'ébranler une âme bien persuadée de la bonté et du secours de son Dieu, et entièrement résigné à sa volonté. Et bien que je n'aye aucune, voire la moindre raison à alléguer pour couvrir, pallier, ou diminuer mon péché contre Dieu et le scandale que
i « F. Brochure )>, dit le manuscrit de Brème.
j'ai donne à son Eglise et à mes frères, je veux bien dire pourtant que pendant ces trois semaines j'étois entièrement résolu de me soumettre à tout ce qu'il plairoit à Dieu m'envoyer. Je n'écoutois pas même les pleurs de Jeanneton ni les prières qu'elle me fit d'avoir pitié de vous et de votre misère. Je la renvoyay sans changer de résolution.
Cependant je croi que cette visite fut un lacs qui contribua beaucoup à me faire trébucher et un piège que Fennemis de mon salut m'avoit tendu, tant il est dangereux d'écouter la chair quand il est question de suivre J.-C.
Oui, je l'advoue, que quoi que je me fusse dépouillé autant que mon infirmité le pouvoit permettre de cette affection charnelle et naturelle, et que je demandasse à Dieu continuellement son secours et pour vous et pour moi, je fis malheureusement réflection, après son départ, sur ce qu'elle m'avoit dit de votre état, et je m'apperçu bien en peu que je ne m'estois pas bien résigné comme il falloit à la sage Providence, puisque quatre jours après (ô malheureuse journée !), je demanday
à sortir de cette prison sans penser que j'allois me précipiter dans une autre, ou plutôt dans un abîme, où j'usse péri et demeuré enseveli à toujours, si la miséricorde de Dieu n'eût abondé par dessus mon péchez.
Mais, grâces immortelles soient à jamais rendues à ce bon Dieu, à ce bénin Sauveur et Rédempteur, lequel a eu pitié de moi et de vous ! Il a fait passer arrière mon péché, et il ne veut plus se souvenir de mon iniquité, m'ayant retiré de cet effroyable abyme de malheurs où je m'étoit précipité si lourdement, et m'ayant en suite, pour comble de grâces et de bénédictions, accordé le plaisir et la consolation de vous voir, neuf de vous, en pleine liberté d'écouter sa sainte Parole.
Hors de la prison.
Délivrance de Philémon, Jacques et Gabriel
Au sortir de cette prison, un officier me conduisit au couvent de l'Oratoire \
i La maison des prêtres de l'Oratoire sert aujourd'hui d'Ecole normale d'institutrices, et l'é-
Intérieur de la Tour S'-Nicoeas
et là je signoit un billet sans m'enquérir de ce qui étoit écrit. Je ne faisoit pourtant point de doute de ce qu'on y employoit, et ce fut cela même qui presque m'accabla dès un moment après que j'en fus sorti. L'horreur de mon péché se présenta si fortement à moi, dès que je ne vis plus de garde autour de moi, que je fus presque au désespoir pour quelque tems.
M. Martin, qui m'étoit venu voir au sortir de ma prison, m'enmena chez lui, où, ayant un peu repris mes forces et mes esprits et goûté les consolations qu'il me donna, je résolus de retourner vous chercher. Je le remerciay, et mes autres amis aussi, et je sorti de la Rochelle le même jour au soir, cheminant toute la nuit pour arriver au matin à Mauzé, distant de trois mille l.
glisc, de salle de conférences. En 1684 cette congrégation régissait quatre des cinq paroisses de La Rochelle. (Tessereau).
1 II y a évidemment un lapsus dans le manuscrit. Mauzé est à quarante kilomètres de La Rochelle. Le passage manque dans le manuscrit de Brème.
Je ne saurais exprimer en cet endroit combien mon mal augmenta, lorsque je fus à Mauzé, et embrassé de quantité d'amis. Ils pensoient, quelques uns d'eux, me faire grand plaisir en me disant qu'ils étoient joyeux de me voir sortir de prison. Leurs félicitations étoient des coups qui me navroient le cœur. Je connoissoit mon péché, et jamais criminel n'a eu tant d'accusateur que j'en trouvois chez moi pour me reprocher mon crime et mon péché.
Je fus quelque tems sans oser prier Dieu, et quand par fois je voulois commencer à élever mes yeux au ciel, une frayeur me saisissoit et me faisoit demeurer dans une grande consternation. J'ay souvent pensé à ce que Dieu dit au méchant au Pseaume 50 K
J'eus encore une nouvelle peine à me
i Aussi dira l'Eternel au méchant :
Pourquoi vas tu mes édits tant preschant, Et prens ma Loi en ta bouche maligne, Veu que tu as en haine discipline, Et que mes dits jettes et ne reçois !
Ps. L, 16 et 17. (Trad. de Cl. Marot).
déterminer, si je dcvois entreprendre d'aller voir Mme d'Olbreuse. Je me sonvenois bien qu'elle avoit reçu diverses visites de personnes tombées dans le péché où j'étois tombé, mais je sa vois aussi qu'il n'i en avoit aucun pour qui elle eût tant fait comme pour moi, et c'étoit la raison qui m'empêchoit et me faisoit craindre de me présenter devant elle. Cependant, après avoir beaucoup resvé et pensé, je fus à Olbreuse, et ayant fait demander à Madame si elle vouloit bien avoir la bonté de permettre que j'entrasse la saluer, on me dit que je pouvoit entrer librement. J'entray incontinant, triste et confus au delà de ce que je me suis jamais rencontré.
Mme d'Olbreuse étoit accompagnée d'une petite troupe de demoiselles, qui avoient demeuré cachées dans la maison auprès d'elle. Je fus si interdit pendant demie heure qu'à peine pouvois-je ouvrir la bouche pour répondre à quelques interrogations qu'on me fit. Mes yeux et mon cœur parlèrent plus que moi dans cet intervalle, et après quelques salutaires reproches que cette charitable troupe me fit, chacune à son tour, (c'étoit MUcs de Som-
maise 1, de Villeneufve-Chaufepié 2, de la Croix3, et George4), elle changèrent incontinent de discours et de langage, et elles me consolèrent et exortèrent, et à l'envi les unes des autres, elles tâchèrent à
i Elisabeth Bénigne de Saumaise, fille du célèbre érudit, née en Hollande, avait perdu sa mère à Paris en 1657. Après une détention dans la citadelle de Ré et dans un couvent de Niort, elle reçut l'autorisation de repasser en Hollande (mai 1687).
ii Anne de Chauffepié, dite M"e de Villeneuve, sœur des pasteurs de Couhé et d'Aulnay, s'était retirée à Mauzé auprès de ses tantes de la Forest. A l'arrivée des dragons, elle s'était réfugiée au château d'Olbreuse. Elle a laissé une très intéressante relation de sa détention dans la citadelle de l'île de Ré et dans divers couvents de 1686 à 1688. Elle passa en Hollande en septembre 1688. (Bull. prol. fr., VI, p. 57, 256 ; LII, p. 250).
s Catherine de Chauffepié, dite MIIe de la Croix. La troisième sœur, Marie-Claude, dite M"c des Aubiers, était alors à La Rochelle chez les demoiselles Bion. Elle y resta cachée et s'embarqua pour la Hollande en mars 1687. {Bull. prot. fr., LU, p. 249).
4 Peut-être de la famille du médecin rochelais D. Georges, cité dans Exagoye mirabilium naturae, 1628, p. 89. Ses descendants existeraient encore en Angleterre. (Rens. Pandin).
dissiper le mal qui me rongeoit incessament.
Je dois beaucoup à ces demoiselles, ayant contribué pour ma consolation, avec Mme d'Olbreuse, autant qu'il leur fut possible, surtout à Mlle de Villeneufve, laquelle à mon sujet dressa un formulaire de prière pour les personnes qui avoient eu le malheur de tomber, et cherchoient leur consolation en Dieu seul. J'en garde une copie, et j'en ai laissé plusieurs en France à diverses personnes pour leur consolation.
Mme d'Olbreuse me parla de vous, et elle me dit que je ferois bien de prendre une chambre pour vous rassembler, et que pour moi, si je le souhaitois, je pourrois demeurer dans sa maison comme auparavant mon malheur, et que je m'employerois à mon ordinaire à prendre soin de beaucoup d'affaires qu'elle avoit sur les bras depuis le départ de Monsieur 1. J'acceptay de bon cœur ces obligeantes offres, et de fait je demeuray dans la
1 A la fin de décembre 1085. (Cf. p. 140).
maison jusques à son départ pour Paris.
Je trouvay votre grand-mère audit 01breuse. Elle y étoit arrivée quelques jours avant moi et tombé dans le même péché. Je pris donc une chambre à Olbreuse, et je vous rassemblay tous auprès d'elle.
L'aînée, comme j'ai dit, étoit allée dans le Poictou. Elle s'i cacha plus aisément, attendu les amis et les habitudes qu'elle y avoit en divers lieux. Quelque jours s'étant passez sans en savoir de nouvelles, j'y allay exprès pour la chercher, et m'étant informé d'elle à diverses personnes, j'appris enfin où elle étoit. Mais étant arrivé chez un amis qui l'avoit gardée quelque jours, on m'apprit qu'elle en étoit partie au matin pour retourner à Olbreuse. Je retournay aussi et je la trouvay arrivée avant moi. Elle y a demeuré depuis, et au Grand Breuil, avec votre grand-mère et vous jusques à notre départ de France pour ces heureuses provinces, sans que (grâces à Dieu) personne lui ait fait faire aucune chose contre sa conscience.
Quelques jours après, Jeanneton fut demandée pour aller à la Rochelle servir
Mme de la Croix l, et s'employa à gouverner ses enfans et ceux de M. Vlamin 2.
Elle a resté à la Rochelle jusqu'à son embarquement.
Il n'y avoit aucun de vous qui me fût plus à charge que Jean, attendu son âge, et que je n'étoit point en état de l'avancer davantage à lire et à écrire, et après avoir pencé ce que je devois faire à son égard, je résolus de lui faire apprendre une vocation. Je l'y exortay, et il me promit beaucoup pour tenir rien. Cependant je le donnay pour deux ans à un marchand sergetier de St-Maixant, et je m'obligeay de lui payer soixante livres pour ce tems d'apprentissage. Vous savez la pluspart de vous comment il s'est acquité de son devoir.
Peu de tems après, arrivèrent les fêtes de Pâques qui nous enlevèrent Mme d'Ol-
i Plusieurs membres de la famille de la Croix devinrent directeurs de la Chambre de commerce de la Rochelle (Rens. Meschinet de Richemond).
- Famille de marchands et de banquiers rochelais. Henri Vlamin, fds d'Henri et de Suzanne Henry, épousa Suzanne de la Croix (1083). (Rens. Pandin).
breuse. Elle prit la route de Paris pour joindre Monsieur qui l'y attendoit pour passer en Allemagne, le roy leur ayant accordé leur congé pour sortir du royaume. Ce départ m'affligea beaucoup, quoique cette charitable dame me donna mille témoignage de sa bonté, et pour comble, elle voulut bien ammener Philémon avec elle, en m'assurant que Monsieur ne manqueroit pas de travailler à son salut, et le faire suivre ou aller devant eux lors qu'ils se verroient en état de partir.
J'eus l'honneur d'accompagner Mme d'Olbreuse jusques à St-Maixant et, après lui avoir témoigné mes très humbles reconnoissances, je lui dit à Dieu, et j'embrassay Philémon dans l'incertitude s'il auroit le bonheur de pouvoir suivre son bon maître. Dieu, par sa grâce, bénit leur voyage, leur fit ressentir son secours en les délivrant de la persécution généralle qu'on faisoit dans ce grand royaume à ceux de notre religion. J'appris l'arrivée de Philémon en Allemagne, en même tems que j'appris celle de M. et Mme d'Olbreuse. J'en remerciois Dieu de tout mon cœur.
Ma joye s'augmenta quelques jours
après, en recevant une lettre de votre aîné 1. Elle étoit datée et écrite de cette ville (d'Amsterdam), et j'y appris qu'il y avoit trois mois qu'il étoit sorti de France. J'ay dit que dès la St-Michel (1685), il avoit été chez M. de Chaban pour éviter l'arrivée des dragons à Mauzé. Ce gentilhomme, qui avoit la crainte de Dieu -, quitta sa maison peu de jours après, ne prenant avec madame son épouse qu'une femme de chambre, un cocher et un laquais, avec votre aîné qui servoit de postillon, et, prenant le chemin de Paris, y arrivèrent dans peu de jours, et après y avoir séjourné environ un mois, prit le chemin qu'il crut le plus propre et le plus sûr pour sortir du royaume. Dieu permit qu'ils fussent arrestez étans fort proche de la frontière. L'intendant du lieu les retourna à la prochaine bourgade, d'où on les arresta, et les ayant fait souf-
1 Jacques.
2 « Car au lieu d'attendre les dragons comme firent la plus grande partye de la noblesse, il quitta et abandonna sa maison et tout son bien, ne prenant, etc. », dit le manuscrit de Brème.
frir plusieurs duretés, il les renvoya avec tout l'équipage à Paris. Et e'est de là que votre aîné partit seul, et, prenant la route qui lui fut enseignée, Dieu lui fit la grâce de se rendre dans cette ville l.
Ce surcroit de délivrance me fit espérer que Dieu auroit pitié de moi. Je voyois trois de vous hors des peines et des persécutions, Gabriel ayant eu le bonheur de suivre M. de la Forest, aussi son bon maître, peu de tems après la révocquation de l'Edit de Nantes, et lors qu'il parut une déclaration du roy qui banissoit tous les ministres du royaume -, M. de la Forest n'ayant pas eu moin de bonté pour le salut de Gabriel qu'il en avoit eu de celui de M. Goribon, son neveu ::, les ayant tous deux fait embarquer
i Henri de Pontard passa en Allemagne, avec sa femme, le 4 septembre 1687.
- L'article IV de l'édit du mois d'octobre 1685 bannissait tous les ministres du royaume. Le 1er juillet 1686 une Déclaration du roi édicta la peine de mort contre les ministres surpris en France et les galères à perpétuité contre ceux qui leur donneraient asile.
3 Nous n'avons aucun renseignement sur ce personnage.
avec beaucoup de dépenses et de périls dans le même vaisseau qui l'apporta, avec Mlle de la Forest, dans ces Provinces l.
Je vous voyois encore un grand nombre auprès de moi, mêmes les plus petits : cependant je résolus en moi de sortir du royaume avec le secours de Dieu pour le pouvoir glorifier en toute liberté.
Préparatifs de départ
Je commençois à y travailler peu de jours après avoir reçu les nouvelles de Jaques ici et de Philémon en Allemagne. Je fis pour cela quelques voyages à la Rochelle, où ayant communiqué mon dessein à quelques uns de mes amis, on me dit qu'il étoit impossible pour lors de pouvoir sortir. On gardoit le port et les costes si exactement, que même on étoit en péril étant soupsçonné de vouloir sortir du royaume. Je retournay à vous, et pour ce que je n'a vois aucune chose à m'employer, je me donnai au prières de Mme et
i Les Provinces unies, la Hollande.
Mlle de Mizeré * (chez qui j'ai eu l'honneur de demeurer en qualité de précepteur dès l'année 1660). Cette dame et cette demoiselle n'avoient pas eu plus de fermeté que moi, étant tombé dans un pareil malheur -. Elles avoient beaucoup de confiance en moi, et ne me cachèrent point le dessein qu'elles avoient formé de sortir de France, et se dérober à la persécution à la première occasion qu'elles pourroient trouver. Elles m'exortèrent souvent de penser à leur sortie et à la mienne, m'a joutant qu'il ne manqueroit point or ny argent si j'étois assez heureux pour leur rendre quelque bon office pour cela.
1 Elisabeth d'Aix ou d'Aitz, épouse d'Antoine Gillier, baron de Mauzé, seigneur de Mizeré et de la Petousse. Elle avait deux filles, Elisabeth, qui vivait en 1700, et Catherine, née le 19 mars 1661. Réfugiée avec sa fille Elisabeth à Nimègue et tombée dans une grande misère, elle reçut des Etats de Gueldre, en 1697, un secours de cent florins, plus une pension d'environ 500 livres. (Voy. Mme Alex, de Chambrier, Henri de Mirmand, p. 276 et app. p. 22 et 108).
2 L'abjuration de Mme et M1Ie de Mizeré figure sur les registres paroissiaux de Mauzé à la date du 6 avril 1686 (Rens. H. Gelin).
Un an entier s'écoula sans pouvoir rien faire, quoi que, pendant ce teins, je fis divers voyages à la Rochelle. J'avois aussi d'autres affaires à négotier pour Mme de Mizeré, tantôt dans un lieu et tantôt dans un autre. Vous savez, au moins Anne et Pierrot qui a demeuré avec moi pendant la plus grande partie du tems que j'ay demeuré chez Mme de Mizeré, combien d'ennuis et de chagrins il m'a falu essuyer pendant vingt mois entiers.
Les quinze premiers se passèrent en allant et revenant de l'une de leur maison à une autre, et souvent j'étois seul dans celle où elles n'étoient point, pour vendre leurs fruits, les recevoir et tirer les payement de divers arrérages de leurs cens et rentes, n'y ayant aucune de leurs terres affermées.
La conduite de Jean m'affligea sensiblement pendant ce tems. Vous savez comme il se débaucha de son apprentissage au bout de six à sept mois et lors qu'il commencent à travailler. Il quitta effectivement son maître, et pendant les mois de novembre et décembre 1686, il fît diverses promenades de maison en mai-
son, chez des personnes qu'il savoit être de mes amis, leur disant mille choses controuvées. En un mot il s'abandonna à être garnement. J'en fus avertis par quelques uns chez qui il avoit passé, et n'i pouvant mettre d'autre remède, j'envoyay Jean Dillot le chercher de lieu en lieu, et lequel le trouva à la Chatagneraye chez M. Guichet de la Gratière \ duquel j'avois eu le fils en pension à Mougon et à Mauzé. Dillot le ramena avec bien de la peine, et ayant demeuré quelques jours auprès de moi, je l'observay exactement et ayant remarqué que son esprit étoit enclin à toutes sortes de bassesses, je pris le parti de suivre le conseil de M. Jacques Martin, duquel j'ay parlé et à qui je contay ma douleur à son sujet, qui fut de l'envoyer aux Iles pour se mortifier pendant trois ans, m'ajoutant que c'étoit le seul remède dont
i Gabrielle Guichet, de la Châtaigneraie, 28 ans, révoqua son abjuration à l'Eglise de la Savoye à Londres, le 30 janvier 1687. (Bull. prot. fr., LIV, p. 356). Le Rolle des nouveaux convertis ne cite que Jeanne Flamand, veuve de feu André Guichet.
on se servoit à la Rochelle pour ramener les jeunes gens qui s'écartoient ainsi de leur devoir, et qu'au bout de ce tems, s'il plaisoit à Dieu lui faire la grâce de se reconnoître, je le reverrois honnet homme. Je pris ce parti avec beaucoup de douleur, et étans advertis qu'un vaisseau partoit en peu pour St-Domingue, lequel emmenoit plus de 25 garnemens, j'y allay incontinent, et ayant trouvé l'équipage prêt à partir, j'envoyois un homme exprès de la Rochelle chercher le mien. Cet homme l'amena et je lui demanday s'il vouloit aller sur mer ? Il me dit qu'oui, n'ayant autre dessein plus à cœur que de s'éloigner de moi. Je le laissay chez M. Martin. Je l'embrassay en pleurant, et on l'embarqua le même jour, et ce fut au commencement du mois de février 1687.
Le navire appartenoit à M. Louis Massiot 1. Son souvenir fait ici pour moi une
i Louis Massiot, négociant et rafïîneur, époux de Marie Nezereau, avait signé en septembre 1685 une promesse d'abjuration avec Jacques Godefroy et autres. Lettre de Chastellars à Arnoa, 20 septembre 1685 (Arch. de Saintonge, XIII, p. 260).
tristesse continuelle, n'en ayant pu avoir aucune nouvelle depuis son arrivée en ladite isle de St-Domingue. Le capitaine dudit vaisseau nommé Chabosseau x, lequel, au lieu de retourner à la Rochelle, vint ici pour se dérober à la persécution, et m'a dit qu'arrivant à St-Domingue il avoit laissé votre frère au port de Pay 2, chez M. Godefroy 3.
Les affaires de Mme de Mizeré étoient fort avancées. Elles avoient vendu la terre de Mauzé qui appartenoit à Mademoiselle 4, et en avoit touché une partie du prix. J'avois de plus trouvé des fermiers pour leurs principales terres, comme pour
1 Sur la liste des officiers français réfugiés en Hollande, en juillet 1688, on trouve Jean Chabosseau, capitaine d'une frégate du roi. (Bull. prot. fi\, XXXVI, p. 199).
- Port de Paix, sur la côte nord-ouest d'Haïti.
3 Famille rochelaise qui a donné un maire à la commune en 1627 (Rens. Meschinet de Richemond). Le manuscrit de Brème porte « Geoffroy ».
4 La baronnie de Mauzé appartenait aux Gillier.
Petoussc -, Bcaulieu 2, de Touchclonge •", lesquels fermiers leurs payèrent chacun une année d'avance ou peu moins, et encore comme leur procureur et chargé à diverses fois de leur procuration généralle et spécialle, j'avois en leur nom vendu quelques d'homaines qui n'étoient pas attachez à leur terres. Tout cela leur fit une somme de vingt à vingt-cinq mille livres qui les obligea à penser plus particulièrement à sortir de la persécution.
J'étois aussi de mon côté tant las de leurs affaires que je n'en pouvois plus, n'ayant point eu de repos depuis que je m'étois donné à leur service. Je ne faisois qu'aller et retourner d'un lieu à l'autre, comme j'ay dit. J'étois partout en Aulnix, en Xaintonge et en Poictou, et cependant je ne demeurois en aucun endroit, Dieu se servans de ces moyens pour
i Vill., corn. Exoudun, cant. la Mothe-St-Hcray (Deux-Sèvres).
- Sans doute vill., com. Usseau, cant. Mauzé (Deux-Sèvres).
3 II y a deux Touchelonge en Saintonge, l'un commune de Marennes, l'autre de St-Laurent-dela-Prée.
m'oster à la vue de quatre prêtres, entr'autres de Ghavagué 1, de Mougon, de Mauzé et d'Usseau 2, lesquels avoient conçu une haine mortelle contre moi, sachant que je n'avois fait aucune desmarche pour visiter leurs parroisses, et que j'avois leur service en adversion plus que jamais.
Les trois derniers mois que j'ay demeuré chez Mme et Mlle de Miseré se passèrent en promenades à La Rochelle, espérant d'y trouver un vaisseau qui entreprît le voyage de quelques personnes.
Mme et Mlle de Miseré me promettaient souvent de ne me laisser point, ni aucun de vous, si l'occasion d'un navire se trouvoit. Après bien des tours et voyages, un maître anglais se laissa gagner à l'espérance de recevoir six cents écus pour notre passage. Le marché et convenances furent arrestées, et il n'était plus ques-
1 Cant. St-Maixent, arr. Niort (Deux-Sèvres). En 1687, le curé de Chavagné se nommait Boudet (1626-1693).
2 Cant. Mauzé, arr. Niort. Le curé d'Usseau se nommait Baron en 1692.
tion que de partir de Mauzé, où Madame et Mademoiselle étoient pour lors.
Mais comme il n'y avoit guère de stabilité dans leurs entreprises, elles changèrent de volonté tous d'un coup, et au lieu qu'auparavant elles ne parloient que de s'embarquer, elles dirent qu'elles vouloient aller à Paris, d'où elles pouroient s'échapper plus aisément, adjoutant qu'elles prendroient le prétexte d'un procez qu'elles y avoient. J'y eusse été avec Pierrot si je n'usse eu à cœur de vous voir tous en liberté, m'ayant offert de nous enmener, et ajoutant que, si elles voyoient jour pour partir, elles mettroient ordre pour vous aussi.
J'étois si accoutumé de les voir changer d'advis, que, sans différer, je pris le parti de rester pour attendre une autre occasion, espérant que Dieu auroit pitié de nous.
Déceptions et retards
Mme et Mlle de Miseré partirent, et ce fut le 21 novembre 1G87 que je leur dis à
Dieu au bourg de Chenay *, près leur maison de Petousse, d'où elles prirent leur chemin de Paris. Elles me laissèrent une ample procuration pour faires leurs affaires et suite de leur procédure qu'elles avoient à St-Maixant et à la Rochelle -. Après leur départ, je passay dans leur dite maison de Petousse mettre ordre à quelques affaires. De là je fus à St- Maixant, à Nyort, à Bougouin 3 et autres lieux où leur dites affaires m'appeleroient, ensuite à Mauzé 4, mettre à couvert les meubles qu'elles y avoient laissez, en ayant fait voiturer à Paris tous ce qu'un roulier put mettre sur sa charette.
Je ne restois à Mauzé que deux jours, et je me rendis à la Rochelle au troisième pour la sollicitation d'un procez contre M. le comte de la Villedieu "'. «Pavois deux
i Cant. Lezay, arr. Melle (Deux-Sèvres).
- « Contre M. le comte de Villedieu », dit le manuscrit de Brème.
:! Château et village, com. Fressines et Chavagnè.
< « Chez le sieur Guillos », dit le manuscrit de Brème.
5 François-Charles Gillier, comte de la Ville-
vues dans ce voyage et deux sortes de sollicitations : celle de notre sortie de France me touchoit bien plus que l'autre. Je voyois Mme et Mlle de Miseré prendre une route toute contraire à celle qu'elles me faisoient espérer pendant vingt mois que j'avois demeuré dans leur maison. Je m'apperçu, mais bien tard, que j'avois fait leurs affaires, et négligé en partie les miennes. Cependant je ne désespérois point. J'avois fait beaucoup de connoissance, d'habitudes et d'amis à la Rochelle. Je veux mettre en premier rang Mme de Choisi 1, laquelle depuis près de dix-huit mois, avec Mademoiselle sa fille, avoit abandonné sa maison de Chantemerlière -, près d'Aunay en Poictou, ayant avec elle
dieu, capitaine au régiment Dauphin, épousa le 15 février 1680, Louise de la Chesnaye et mourut à Paris le 2 juillet 1719.
1 Louise de Cumont venait de perdre son mari Auguste de Laste, sieur de Choisy, capitaine du château de Chef-Boutonne. Elle passa en Hollande, peu de temps après la tentative malheureuse que nous allons voir. Ses biens confisqués, furent donnés à sa sœur Jeanne de Cumont, convertie.
- Vill., corn. Contré, cant. Aulnay, arr. St-Jeand'Angély (Charente-inf.).
M. Meneguerre x qui alloit et négotioit ses affaires, cherchant le moyen de se dérober aussi de la persécution. Et parce que cette dame étoit venue nombre de fois à Mauzé, étant parente de Mme de Miseré -. j'avois l'honneur d'être aimé d'elle et de Mademoiselle sa fille. M. de Meneguerre et moi avions aussi fait amitiez ensemble, et nous ne nous cachions point nos desseins. Estant arrivé à la Rochelle, je rendis mes premières visites à Mme de Choisi, et ayant conféré ensemble et avec M. Meneguerre, et repassé en nos mémoires les entreprises que nous avions faites avec Mme et Mlle de Miseré, nous étans les uns et les autres appuyé sur le secours que nous espérions en avoir, et d'autant que nous nous en trouvions frustrez tout d'un coup, nous prismes résolution de travailler de concert plus fortement à notre délivrance. Mme de Choisi me promit d'avoir soin de notre sortie comme de la sienne,
i Menneguerre finit par passer en Hollande avec Jean Migault en 1G88.
- René Gilliers, sieur de Salles et de Fougeray, avait épousé Louise de Choisy.
et M. Meneguerre m'assura qu'en mon absence il y travaillèrent comme pour eux, et que cependant je pouvois retourner à Mauzé et auprès de vous au Grand Breuil pour y attendre de ses nouvelles.
Je retournay au Grand Breuil, où vous étiez 1, il y avoit quelque mois, et je n'i restay que quatre jours au bout desquels je reçu une lettre de M. Meneguerre, par laquelle il me mandoit d'aller promptement le trouver. Je partis le même jour et étant arrivé à la Rochelle et nous étant entretenus, nous fumes ensemble donner nos paroles pour contribuer à fretter un vaisseau hollandois, lequel, moyennant mille écus, le capitaine nous devoit recevoir en son bord jusques au .nombre de soixante et dix ou quatre-vingt personnes. Chacun devoit payer sa part de cette somme.
Cette affaire fut bien commancée, mais très-mal ménagée pour nous et pour nombre d'autres qui étoient de la partie, nous laissant conduire à l'un qui se croyoit plus sage qu'il n'étoit.
i « Où je vous avais plassé dans une petite maison », dit le manuscrit.
Ce marché et convenances étant faites avec ce maître de navire, je retournay auprès de vous, et j'emploiay cette intervalle de tems pour exorter votre grandmère, comme j'avois fait autre fois, de ne nous abandonner point, et venir glorifier Dieu avec nous. Vous savez que mes raisons ne purent la détacher du pays, et qu'à mon grand regret elle a demeuré dans la misère. Je lui déclaray alors ma dernière résolution, et je lui dis que je n'attendois qu'à recevoir des nouvelles d'un de mes amis pour partir avec vous. Elle s'affligea beaucoup, me voyant résolu de m'exposcr avec vous à tans de dangers ; mais lui ayant dit que je remettois le tout de mes affaires entre les mains de la providence de Dieu, et après lui avoir représenté les peines que je souffrois en mon âme pour la faute que j'avois commise, elle ne me répondit que par ses larmes.
Ayant donc pris ma dernière résolution et vu qu'il étoit impossible de l'ôter du pays pour nous accompagner, je donnay les ordres nécessaires à votre aînée afin de se tenir prête de partir à toute heure
avec les petits. Elle s'i employa comme je le souhaitois, et je lui rends ce témoignage en cet endroit qu'elle a bien fait son devoir dans une occasion où il s'agissoit, non seulement de se sauver, mais aussi de sauver quatre petis enfans qui ne pouvoient (au moins trois d'entreux) me suivre sans avoir une personne pour les gouverner en particulier. Elle fit quelques petits paquets de linges pour nous servir, et peu d'autre choses, de manière que je me reposay de ce côté sur son soing.
Le lendemain je retournay à Mauzé, et j'y trouvay une lettre à la poste, par laquelle M. Meneguerre m'advertissoit qu'aussitôt sa lettre vue, je me transportasse à la Rochelle et que je portasse avec moi tous mes papiers, jusques à la plus petite pièce, attendu que mon procez étoit sur le point d'être jugé. Je compris incontinent ce qu'il me vouloit dire, sachant que le maître de ce vaisseau n'attendoit qu'un vent favorable pour lever l'ancre.
Mme de Choisi avoit offert sa maison à une fille qui avoit servi Mme de Miseré, et laquelle avoit resté à Mauzé depuis son départ. Cette fille, nommée Marthe Ba-
bault 1, avoit volonté de se sauver avec nous, et ayant advertie de partir aussi sans tarder, j'envoyay Pierrot avec elle, et tous deux trouvèrent retraite chez Mpie de Choisi. Cette dame dit à ses voisins qu'elle prenoit cette fille pour la servir et que Pierrot étoit filleul de feu Monsieur son mari, pour ôter tout prétexte aux voisins qui avoient l'œil ouvert à tout ce qui se passoit dans sa maison. Je me rendit le lendemain à la Rochelle, et j'y trouvay les choses tellement prêtes que ma famille seule manquoit pour faire que le nombre de l'entreprise fut complet.
Je cherchois dans le môme jour un voiturier, et on m'en fit trouver un, qu'on m'assura fidelle, ayant quatre bons chevaux. Je lui promis tout ce qu'il demanda pour aller vous chercher. Cet homme me donna parole d'être le lendemain à deux heures du soir à Mauzé, et je lui marquay un logis, où m'étant rendu de bonne heure, je l'attendis jusqu'à la nuit sans qu'il y vînt du tout. Jamais homme ne fut plus
i Marthe Babault finit en effet par passer en Hollande avec J. Migault et ses compagnons en
embarassé que je le fus alors, ne sachant de quel côté me tourner pour mettre ordre à notre départ.
La nuit étant venue, j'allay chez un voiturier dudit Mauzé qui avoit une fort lionne monture. Je lui demanday pour aller à la Rochelle, et je lui promis ce qu'il me demanda, moyennant quoi il m'accorda de partir à l'heure qu'il me plairoit pour aller avec moi vous chercher au Grand Breuil. Nous y arrivâmes sur la minuit, et j'avois envoyé advertir Anne dès le soir de coucher de bonne heure les petits afin qu'ils pussent avoir un peu dormi avant notre départ. Etant arrivé au Grand Breuil je cherchay et je trouvay deux autres montures de voitures, et m'étant accordé avec les maîtres pour les avoir avec leurs chevaux pour nous conduire, je trouvay un peu de consolation.
Il y avoit quelques jours que j'avois trouvé un prétexte pour vous enmencr tous d'un coup. C'est qu'étant hors du rolle des tailles l de Mauzé, je ne pouvois
i Les receveurs des tailles avaient ordre de taxer les protestants le plus sévèrement possible. On détaxait les nouveaux convertis et l'on repor-
m'empêcher d'être imposé en celui d'Usseau, et pour prévenir cette imposition, je disois aux voisins que je voulois vous cnmener avec moi pour demeurer à la Rochelle. Cela fit l'effet que je m'étoit proposé, et personne ne me soubçonna de vouloir aller plus loin. Aussi étoit-il bon besoin que mon entreprise fût secrète, y ayant des gens à Mauzé et à la Rochelle qui m'ussent bien arresté.
Je ne me cachay pourtant pas à tous mes voisins. Il y en avoit un en qui j'avoit une entière confiance, avec raison ; il étoit papiste, mais honnet homme, secret aussi bien que sa femme. Ils m'aidèrent à mettre à couvert mes papiers, et je les envoyay par cet homme, nommé François Chauveau dudit Grand Breuil, et par un de ses enfans dans la ville de St-Maixant, où ils sont présentement chez un de mes amis nommé M. Jacques de Villiers, sieur de Boisbourdet, qui avoit été mon pension-
tait leur rôle sur les récalcitrants dont la charge s'en trouvait augmentée. La progression était effrayante. Abraham Papot, de 9,3 livres en 1680, passa à 126 livres en 1682 et à 368 livres en 1683. On comprend que beaucoup préféraient l'exil.
naire à Moullé et avoit présenté au baptême Elisabeth, la plus jeune de vous, ensemble mes livres et cahiers ou protocoles, obligations à mon profit, et généralement ce que j'avois de papiers et contracts. Et, à leur retour à St-Maixant, ce bon voisin m'accompagna du Grand Breuil jusques au delà de Mauzé, et là il me dit à Dieu en pleurant et m'embrassant. Ils nous ont rendu beaucoup de services, sa femme et lui, et pour les récompenser je leur ai laissé en partant plusieurs petits meubles, et ils me dévoient même quelque peu d'argent.
Première tentative d'évasion
Une heure après minuit du lundi 15 décembre 1687, le froid étant extrême, nous partîmes avec quatre chevaux et quatre hommes pour nous conduire. Nous laissâmes votre grand-mère fort affligée de notre départ et, assurément, je ne l'étoit pas moin de la voir résolue de rester après nous, y ayant dix huit ans qu'elle étoit avec notre famille, mangeant d'un même
pain avec nous. Elle avoit quitté ses autres enfans, Louis et Françoise, peu de tems après la mort de votre grand-père Fourestier 1, son mari, pour venir auprès de votre bonne mère, qui étoit l'aînée et la meilleure de ses trois enfans.
Je ne vous dirois point ce que nous souffrîmes de froid en général, et les trois petits en particulier, le reste de cette nuit et le jour qui nous éclaira ensuite, ayant été à cheval la moytié de la nuit et toute cette journée, laquelle étant sur son déclin, je me trouvois plus en peine que ce que j'avois été avec vous en supportant le froid de la nuit et du jour, ne sachant où, ni chez qui mettre pied à terre. On mettoït en prison à la Rochelle ceux qu'on connoissoit étrangers et qui avoient des enfans, et hors de ville je ne connoissoit personne.
Il falut pourtant se résoudre, et, après avoir bien pensé, je priay mes voituriers
i Du mariage de Jacques Fourestier et de Jeanne Mestayer, étaient nés trois enfants. L'aînée Elisabeth, première femme de Jean Migault, Louis, marié à Jeanne Breuillac, et Françoise, épouse de Jean Bardon.
de nous mener proche de Dompierre 1.
Je connoissois un homme dans ce quartier -, lequel avoit demeuré autrefois dans mon voisinage en Poictou, près Mougon ; mais par malheur je ne savoit point positivement sa maison. Nos voituriers m'obéirent, et tournant de ce côté et nous étant enquis à diverses personnes que nous rencontrâmes en chemin 3, enfin on nous montra le lieu où cet homme demeuroit.
Nous mismes pied à terre devant sa porte, et nos voituriers s'en retournèrent sans attendre si on nous recevroit.
J'entray dans cette maison, où il n'y avoit que la femme, laquelle me reconnut, et après lui avoir dit l'embarras où je me rencontrais, je la priay de permettre que vous entrassiez dans sa maison pour avoir le couvert pendant quelques nuits seulement. Cette femme me témoigna prendre beaucoup de part à ma peine, mais elle me dit que son mari et elle n'o-
i Dompierre-sur-Mer, cant. de La Rochelle.
- « Jean Bareau », dit le manuscrit.
3 « Sur le chemin de la Belle Croix à Dompierre », dit le manuscrit de Brème. Belle-Croix, vill., corn, de Dompierre,
seroient donner retraite chez eux à aucune personne, leur étant expressément défandu par leur maître qui est M. Jean Massiot l. Je lui réitérai mes prières, et lui lis connoître votre état, la priant de permettre que vous restassiez dans sa maison pour la prochaine nuit seulement, et j'ajoutay que pour moi j'irois coucher en ville. Cette femme m'accorda ma demande avec beaucoup de crainte, non pour l'incommodité qu'elle craignoit avoir de vous, mais pour les menaces que leur maître leur avoit faites s'ils recevoient aucunes personnes étrangères chez eux 2.
Je vous laissay dans cette maison et je m'en allay dès ce soir à la Rochelle, et heureusement je trouvay un petit cabaret dont l'hoste et hostesse étoient de notre religion y et fort honneste gens, tombez
i Jean Massiot était commissaire de marine. Le village s'appelait La Mothe.
2 Le 2 novembre 1681 l'intendant de Demuin avait rendu une ordonnance défendant, sous peine de 300 livres d'amende, de loger des étrangers à la Rochelle et dans tous les bourgs de la côte. (Bull. prot. fr., XXXIX, p. 62).
3 « Si on peut dire que nous en eussions dans
clans le précipice commun. Ils me reçurent, et je restay chez eux secrettement près d'un mois.
Le lendemain matin, je retournay vous voir, fort pensif en moi-même où je vous pourrois cacher, ne connoissant personne, ce me sembloit, dans tous ce quartier.
A mon arrivée à la Bugaudière 1 (ce lieu ce nommoit ainsi), je fus agréablement surpris lors qu'on me dit qu'au même lieu, et tous joignant cette maison, demeuroit un vieux homme nommé Elie Boitynot, lequel avoit été longtemps mon voisin en Poictou, et qui en étoit sorti il y avoit quatre à cinq ans. Ce bon homme m'aymoit beaucoup, et, ayant appris dès le soir de notre arrivée que vous étiez mes enfans, vous avoit offert une petite chambre chez lui, sachant que j'étois en peine de trouver à vous mettre à couvert pour quelques jours. Je fus incontinant voir ce bon homme chez lui. Je l'y trouvois, et je Pembrassois de bon cœur, et
le malheur où nous étions tombés », dit le manuscrit de Brème.
1 Vill., com. de Dompierre, sur la route de Mauzé à La Rochelle (Rens. H. Gelin).
après nous être réciproquement enquis de notre état, il me fit les mêmes offres de sa petite chambre pour tel tems que j'en aurois besoin. Je ressentis alors une grande consolation, et j'eus lieu de ne douter plus de la bonne Providence divine, laquelle avoit fait trouver exprès dans ce lieu ce charitable viellard, tout seul dans sa maison, pour nous recevoir dans un tems que, pour tout l'or d'une ville, je n'auroit pas trouvé ailleurs une retraite si commode pour effectuer mon dessein.
Dès ce même jour, vous fûtes occuper cette petite chambre, et je iravoit garde de refuser l'offre qui m'en fut fait par ce bon homme, lequel trouva à propos de se faire appeller grand père par les quatre plus petits de vous à cause des voisins, lesquels tous (à la réserve de celui où vous aviez couché la première nuit), étoient papistes. Personne du voisinage ne dit pas un mot, et peut-être qu'ils crurent que vous étiez fils d'un des enfans de votre grand père gardien, sachant qu'il en avoit deux de mariez ; mais plutôt il est vrai que Dieu vous vouloit cacher, et qu'il vous tenoit sous sa protection.
Le vent ne se trouva pas bon pour notre embarquement, et ce nous fut nécessité d'attendre jusques au sixième de janvier, pendant lequel tems je restay à la Rochelle, avec les autres personnes du même parti qui étoient cachées pour la plupart. Le jour fut marqué, et notre rendez-vous pour nous trouver ensemble sur le bord de la mer le sixième janvier à six heures du soir, dans une petite maison proche de la maison noble de Pampin 1, et qui est tout joignant le rivage et distante de la Rochelle d'une grande lieue, et du lieu de la Bugaudière, où vous étiez cachez, de deux ou peu moins.
J'avoit toujours gardé un bon mullet dans une auberge à la Rochelle, et, c'étoit celui que Mme de Miseré m'avoit laissé à
i VilL, corn. L'Houmeau, cant. La Rochelle. La maison noble de Pampin appartenait à Daniel Green de Saint-Marsault, seigneur de Dompierre. Vne centaine de fugitifs, moins heureux que Migault et ses compagnons, y avaient été surpris par le commissaire Voyneau et le trop fameux avocat Pierre Bomier, en novembre 1681. (Bull, prot. fr., XXXIX, p. 61). C'est aujourd'hui une maison de ferme, habitée par des cultivateurs.
sdn départ. C'étoit en vue de m'en servir pour porter les plus petis de vous et nos petis paquets de linges jusques à cette petite maison, où nous nous devions rendre.
Je sortis de la Rochelle à trois heures du soir, et je fus vous prendre à la nuit chez votre gardien, et je mis Olivier et Elisabeth dans chacun une bouteille ou manequin, et Marie étoit sur le bas de notre mullet. Nos paquets étoient en croupe. Anne, Pierrot et moi étions à pied, suivant le bagage, ayant Dillot avec nous qui couduisoit, lequel ne nous abandonna point, et demeura toujours chez le bon homme avec vous jusques à notre départ, étant aussi du même parti pour l'embarquement.
La nuit du 15 décembre 1687 à Pampin
Je crois que, tant que nous vivrons, il nous souviendra de cette triste nuit, puis qu'il n'est pas possible qu'on puisse plus souffrir 'que ce que nous souffrîmes pendant sa durée. Le froid étoit extrême, la
nuit fort obscure. Il avoit plu tout le jour précédant. Les chemins étoient tous remplis d'eau, et ne les pouvans suivre, et ne l'osant pas même, crainte de trouver quelque personnes qui nous descouvrit, nous étions obligez la plus part du tems d'aller à travers les champs et les vignes, où les sillons étoient fort hauts et la terre molle. Nous entrions dedans jusques à la moitié de la jambe fort souvant, et en suivant les chemins aussi profondément dans l'eau.
Je n'avois point passé par ces chemins auparavant. Dillot seulement y avoit passé une fois pour les apprendre.
Nous passâmes à plusieurs fois sur des précipices x et en des lieux qu'en plein jour je n'eusse osé m'y risquer, étant monté sur une bête incomparablement plus se ure que celle qui vous portoit trois tout
i Voici un des rares passages où les souvenirs de J. Migault semblent le tromper. Tout le pays autour de Pampin est à peine accidenté. Mais entre le logis et la mer s'étendaient autrefois des marais salants très ditticiles à franchir le jour, et à plus forte raison la nuit, qui pouvaient justifier l'effroi du fugitif et l'expression dont il se sert.
à la fois, et tous nos linges et hardes avec vous. J'ay passé deux ou trois fois par ce même chemin du depuis, et à chacune les cheveux et tout mon poil s'hérisssoit en regardant les dangers où je vous avoit innocemment exposé dans la nuit.
Nous arrivâmes enfin à la petite maison du rendez-vous. Les ténèbres et le mauvais tems, ou, pour dire mieux, la bonté de Dieu cacha sous sa main non seulement nous, mais aussi toute la troupe du parti, de façon que personne ne fut arresté en chemin. Il y en eut pourtant un petit nombre qui s'écarta dans les ténèbres, et ne purent jamais se rendre avec la troupe d'environ 70 à 75 personnes. Nous n'attendions plus à cette petite maison que le signal de la barque qui nous devoit porter à bord du vaisseau, lors qu'au lieu d'icelui, quelques uns, qui étoient même du parti et rendu déjà sur le rivage, voulant faire voir le peu de jugement qu'ils avoient à la conduite d'une afaire aussi dangereuse qu'étoit celle là, se prirent à crier, en déguisant leurs voix, après celui qui, au péril de sa vie, nous avoit procuré ce vaisseau, et lequel pour nous témoigner à
tous sa charité (c'étoit M. Moreau) l, avoit bien voulu lui même venir nous faire embarquer, nonobstant la rigueur du tems et la peine à laquelle il s'exposoit, n'i allant pas moin que de sa vie par les déclarations du Roy 2, s'il avoit été trouvé favorisant la sortie de ce nombre de personnes hors du royaume.
Ce charitable ami avoit couru sur le rivage, aussitôt que nous fûmes arrivez à cette petite maison, pour voir si les mathelots y étoient arrivez avec la chaloupe pour nous prendre, et étant arrivé là, et s'cntendant nommer par son nom à des personnes qui se contrefaisoient, et qu'il crut être des gardes de la marine, attendu qu'il y en avoit toutes les nuits qui se promenoient sur ces côtes à cause des fré-
i Sans doute Pierre Moreau, ancien, témoin dans la procédure qui aboutit à la démolition du temple de La Rochelle, 18 janvier 1G85 (Bull. prot. fr., VII, p. 273). Il était banquier et avait épousé Renée Bernon. Mort avant 1710. (Rens. Pandin).
2 La peine des galères, ordonnée par la Déclaration du 7 mai 1086 contre ceux qui favoriseraient l'évasion des réformés, venait d'être changée en celle de mort, par la Déclaration du 12 octobre 1G87.
quens embarquement qui s'i faisoient, il prit incontinani le parti de se retirer et s'ôter de leur chemin, et, au lieu de nous venir chercher pour nous conduire comme il l'avoit résolu, il vint en diligence à cette petite maison nous advertir qu'il y avoit des gardes sur la côte, et il nous dit que ceux qui pourroient se sauver se sauvassent avec lui. En disant cela, il s'en fut incontinent à la faveur des ténèbres.
Quelques-uns prirent la fuite aussi, les uns plus loins et les autres plus près. La plus grande partie resta dans cette maison sans se bouger. Nous fûmes de ce nombre, ne pouvans mettre un pied l'un devant l'autre pour fuir.
Cette épouvante ne dura qu'un moment, car ceux qui avoient causé cette alarme s'appersurent de leur sotisse, et que notre conducteur avoit pris l'épouvante tout de bon, et vinrent eux mêmes jusques où nous étions nous dire qu'on nous attendoit sur le bord du rivage, et qu'il n'y avoit aucun qui voulut nous faire du mal. Ceux qui se trouvèrent là se mirent en chemin. Quoi que fort épouvantez, plusieurs n'avoient fui que derrière la mai-
son, les ténèbres les couvrant à toute vue, et entendant que ce n'étoit qu'une fausse allarme se joignirent aux autres. Tout partit, mais ce fut sans conduite puis que notre charitable guide ne revint point.
J'étoit si lassé et même embarassé de quelques petits paquets, joint qu'il me falloit vous faire suivre, et j'avoit aussi à conduire Mlle de Choisi que j'avois pris par la main en partant de cette petite maison, tout cela, dis-je, me fit un peu demeurer derrière avec ma troupe d'enfans, et encore m'écarter du chemin ou sentier qui nous conduisoit au lieu marqué pour notre embarquement T. Quelqu'autres s'égara avec nous qui n'étoit pas moins lassé, et ensemble nous suivîmes des sentiers au travers des vignes joignantes presque le bord de la mer, pour n'être rencontré d'aucune personnes. Nous trouvâmes le bout de nos sentiers, et ne sachant quel côté prendre, il nous l'ai ut demeurer là,
i II n'existe à cet endroit ni port ni abri. C'est une grève de galets que le flot roule sans cesse. L'anse du Plomb et la Repentie, tout près de là, offrent au contraire des mouillages assez bons aux barques de faible tonnage.
ne voyant presque pas la monture qui nous portoit, tant l'obscurité étoit grande, et nous n'entendions de toutes parts que les vagues de la mer qui foisoient un effroyable bruit, et de laquelle nous n'étions qu'à trois ou quatre cents pas.
Nous aurions sans doute achevé de passer la nuit dans cet endroit, n'eût été que la femme d'un de notre troupe et qui s'étoit mêlé de conduire cette entreprise, se trouva écartée avec nous. Et d'autant que son mari savoit toutes ces routes pour s'y être promené nombre de fois, étant arrivé des premiers où la barque ou chaloupe nous attendoit et n'i trouvant point sa femme avec lui, il envoya incontinent deux ou trois de ses gens pour la chercher. Ils nous rencontrèrent fortuitement au milieu de ces vignes, et ils nous enmenèrent avec eux. Nous arrivâmes au moment que ceux qui avoient arrivé des premiers entroient en mer, la chaloupe en ayant pris environ 35 avec beaucoup de bagage.
Ce nous fut nécessité de rester et attendre le retour de la chaloupe qui ne revint du vaisseau qu'environ deux heu-
res avant le jour, et le mal pour nous fut qu'à cette seconde fois les mathelots ne vinrent pas aborder au même lieu où ils étoient venue à la première et où nous les attendions, mais bien deux ou trois cents pas de là. Et lors qu'on les entendit crier étant de retour du navire, ceux qui eurent de bonnes jambes pour courir y arrivèrent les premiers et entrèrent dans la chaloupe. Celui dont j'ay parlé, et dont la femme s'étoit écartée avec nous, fut de ce nombre, et en tout 25 personnes tout au plus, et aussitôt que cet homme, sa femme et enfans, y furent entrez, les mathelots rentrèrent en mer n'ayant avec eux que ce petit nombre de gens. Et sur ce que nous nous mîmes à crier après eux pour nous laisser encore, n'ayant pris que la moitié des gens qui attendoient, ils nous dirent qu'ils reviendroient en peu, et qu'ils étoient assez chargez.
Il nous falut rester là avec 18 ou 20 personnes, tous gelez et lassez de la fatigue de cette triste nuit, demi-morts de froid et de peur, pour ne savoir ce que nous deviendrions, étant si près du jour. Nous ne fûmes qu'un moment que nous
n'en apperçûmes la clarté. L'air s'éclaircit de toutes parts, et puis le soleil se leva. Nous fûmes certains alors que nous étions abandonné, et ceux qui restèrent avec nous se crurent aussi bien que moi la victime du gouverneur de la Rochelle, et nous ne pensions point échapper les prisons, étant un si grand nombre de gens.
Il me semble que j'étoit le plus à plaindre en quelque manière, car toute notre triste compagnie pouvoit cheminer d'un côté et d'autre, et s'écarter de là comme elle fit par diverses routes et sentiers au lever du soleil, mais il me fut impossible de faire de même, vous ayant trois de vous, Marie, Elisabeth et Olivier, sans aucune force pour marcher.
La bonté et la providence de Dieu est bien ici (comme par tout ailleurs), à admirer à notre égard. La même monture qui vous avoit apporté en ce lieu (et laquelle j'eusse laissée sur le caillou, si Dieu eût permis notre embarquement, étant aussi lasse et fatiguée que nous) avoit demeuré comme immobile sur ces pierres, tout ce reste de nuit, sans être ny attachée ny gardée, et jusques à ce que nous eus-
sions aft'airc d'elle pour notre retour et, par le plus grand bonheur du monde, je la trouvay prête pour remettre sa charge sur son dos. Dillot ne nous abandonna point. Il m'ayda à vous remonter sur notre mullet avec nos paquets, de manière que personne ne resta dans ce lieu.
Nouvelles épreuves et retraites
Je me souvien d'une circonstance qui me fait rire appréscnt quand j'y pense. C'est quand partant de chez votre grandpère gardien, Olivier me demanda : « Où allons nous, mon père ? » Je lui répondit : « Nous allons à Moullé, dans notre maison, mon fils. » Cet enfant ce trouvant ce matin là sur une infinité de cailloux et pierres, me demanda : « Sommes nous à notre maison, mon père ? » Je lui répondit froidement qu'oui, pour ne faire plus interroger ni questionner, et aussitôt il me dit, en faisan un petit hélas ! « Notre maison est donc tombée, mon père ? » J'ajoutois encore qu'oui, et je lui commandois de se taire. Je ne pouvois avoir
envie de rire alors, ne croyant pas possible que cette troupe d'enfans pût échaper sans être vue de quelque garde, étant une nécessité de passer en plein jour près de la Rochelle pour retourner demander le couvert à notre bon homme, joint que sur la croupe de notre mullet étoient nos paquets dont un seul étoit suffisant pour nous faire soubsçonner et arrester.
J'ay dit que j'avois conduit par la main M*116 de Choisi. Je vous dirois aussi qu'elle me demeura en partage avec vous, quand il nous falut quitter le bord de la mer. Mme de Choisi s'étoit écartée de nous dans les ténèbres et d'avec toute la compagnie, et, ayant erré toute la ouit, se rendit au point du jour dans une maison où elle fut reconnue et où on la secourut. Je la croyoit embarquée dans le premier voyage qu'avoient fait les matelots, et on me l'avoit assuré lors que j'arrivay la première fois et que je m'enquis d'elle. Cela augmenta beaucoup mon inquiétude, ne sachant comme quoi faire pour ramener cette petite demoiselle dans la ville sans la faire reconnoître, ni même entre les mains de qui la confier, quoi que je sa-
voit qu'elle y avoit des proches parens. Elle, de son côté, se désespéroit, ayant cru aussi bien que moi que Mme sa mère étoil entrée dans la première chaloupe qui avoit porté nos gens à bord. Je ne pas autre chose sur l'heure que l'exorter à patience, en lui promettant de ne l'abandonner point non plus que vous.
Nous partîmes donc de dessus ces cailloux, chargez comme nous y étions venus, mais beaucoup plus peureux à cause de la clarté du jour qui nous exposoit à la vue de tout le monde.
Je pris un peu à l'escart, et je vous laissay à la garde de Dieu et à la conduite de Dillot et à ses soins. J'avois sur moi sa bourse et la mienne. Nous étions persuadé que si on nous faisoit prisonniers on ne nous laisseroit pas notre argent. J'avois 100 louis d'or, et Dillot 30 ou 40. M,,e de Choisi et Pierrot cheminoient fort lentement après notre mullet qui n'en pouvoit plus, étant aussi foible que ceux qui le suivoient. Il advint qu'en passant devant la maison de Pampin, où s'étoit fortuitement rendue Mme de Choisi, après avoir beaucoup cheminé la nuit, ainsi comme
j'ay dit, un des domestique voyant passer notre troupe y reconnut cette petite demoiselle. Il l'arresta et la fit entrer au logis en lui disant que Mme sa mère y étoit. Elle l'y trouva de fait, et ce fut d'un côté et d'autre un grand bien de voir Mme et Mlle de Choisi ensemble, et à moi de n'avoir que vous à conduire. Nous étions tous en un pitoyable état, mais je croi que cette pauvre petite demoiselle étoit le plus mal, ayant perdu ses souliers dans la boue dès la nuit et ayant cheminé ainsi pieds nuds dans la fange et dans la glace. Il n'i eut guère de personnes qui n'i laissât quelque chose du sien, l'un son épée, un autre quelqu'outil qu'il emportoit, l'autre un habit, Mme Babault 1 sa couverture, et celle-ci ses souliers.
Nous nous sauvâmes tous (grâces au Seigneur), et toute cette pauvre troupe affligée qui demeura avec nous sur le bord de la mer s'étant écartée les uns des autres, qui deçà, qui delà, s'en retourna chacun où il crut se pouvoir mieux cacher. Dieu,
i Marthe Babault, au service de Mme de Miseré, puis de M'"e Choisy.
par sa bonté, nous couvrit tous de sa protection, et pas un ne trouva aucune mauvaise rencontre.
Nous eûmes recours à notre bon viellard, et nous ne le trouvâmes pas moins charitable à cette fois qu'à la première. Je l'avoit bien satisfait à notre départ pour le soin qu'il avoit eu pour vous. Cependant je croi que la compassion qu'il avoit de notre état et nécessité, me voyant résolu de sortir de France, lui faisoit plus faire pour nous que l'espérance d'aucune récompense. Vous savez comme il vous reçut, et combien il compatit à notre infortune.
La crainte que j'avois que quelqu'un de notre troupe ne fut pris en se retirant, et ensuite contraint de causer et en nommer d'autre, m'obligea d'entrer en ville au plus matin pour n'être pas soubçonné de personne. J'y entrai sur les dix à onze heures, et je fus chez M. Poirel 1, où j'allois
1 Procureur au siège de La Rochelle : « Depuis que les propagateurs eurent mis en usage le nouveau moyen d'attirer les réformés à la religion romaine en leur donnant de l'argent, ils avoient
souvent pour la sollicitation des procez de Mme de Miseré. Je me fis voir, ce jour, en diverses maisons afin que, si on m'accusoit de quelque chose, je pusse honnêtement me justifier.
Le soir venu, Mme et Mlle de Choisi se rendirent à leur maison. M. Meneguerre, qui étoit un de ceux qui avoicnt pris l'alarme avec M. Moreau, et Mme Babault, une de celles qui s'étoient écartées dans les ténèbres et qui n'avoient pu se rendre à la petite maison, se rendirent aussi chez Mme de Choisi, et, dès ce soir, cette petite famille se retrouva après s'être écartée chacun de son côté. Je me trouvai moi aussi avec eux dès le même soir, et, après nous être les uns et les autres fait récit de nos avantures et remercié Dieu des grâces qu'il nous avoit accordées en nous faisant échapper et nous ayant caché aux yeux de nos ennemis, nous résolûmes de continuer à travailler à notre liberté. Le bien que Dieu venoit de nous faire, en nous cou-
tenu un bureau ouvert pour cela en la maison du sieur Poyrel, procureur au siège de La Rochelle. » (Tessereau, p. 156).
vrant de sa protection, nous étoit un témoignage assuré qu'il nous aideroit une autre fois.
Vous restâtes chez votre grand-père gardien, et moi je passay la plus grande partie de mon tems à la Rochelle, et, dans cet intervalle, je fis deux voyages à Mauzé pour voir votre grand-mère qui fut toujours dans les mêmes sentimens de rester au pays.
Plusieurs jours s'écoulèrent sans voir aucune apparence d'avancer notre dessein. Nous passâmes dans l'isle de Ré1, M. Meneguerre et moi, sous l'espérance qu'on nous avoit donnée d'y trouver plus facilement un vaisseau pour nous prendre que nous ne trouvions à la Rochelle. Ce fut à la fin du mois de février. Nous y dépençàmes de l'argent, sans aucun succez qui nous fût avantageux. A mon retour de ladite isle, j'eus une nouvelle peine. On m'advertit que M. Massiot -, commissaire de la ma-
ï L'île de Ré, sur la côte de la Charente Inférieure, vis-à-vis la Rochelle, n'en est séparée que par une traversée de 4 kilomètres.
2 Jean Massiot, écuyer, sieur de la Motte et des Rugaudières, né en 1G37, commissaire ordinaire
rine, ayant été advcrtit qu'il y avoit des personnes cachées auprès de sa maison de la Mothe 1, y devoit envoyer le lendemain pour vous mettre hors de chez votre gardien. Je m'en allay vous voir incontinant, et je trouvay cette nouvelle trop véritable, et notre bon homme fort affligé de ce qu'il étoit obligé de vous voir sortir de chez lui. Il me dit que ledit sieur Massiot lui avoit fait dire de vous chasser de chez lui, ou qu'il le chasseroit lui-même de sa maison, quoiqu'elle ne lui appartenoit point. Je me trouvay encore une fois fort cmbarassé, ne sachant de quel bois faire flèche. L'hiver étoit un peu passé, mais il falloit toujours avoir le couvert. Je pris une nouvelle résolution, et je choisis un expédiant qui, grâces à Dieu, nous fut salutaire. C'est que j'affermay une chambre dans un village, proche de chez ce bon homme. Ce village se nomme la Val-
de la marine, secrétaire du roi, épousa Marie Gauvaing (8 septembre 1658), et se convertit au catholicisme. (Rens. Pandin).
i Vill., coin. Dompierre-sur-Mer, cant. La Rochelle (Charente-inf.).
lée 1. J'affermay cette chambre d'un papiste, assé honnet homme, et je lui dit que i'avois abandonné Mauzé à cause de la taille, et dans peu je prendrois résolution pour demeurer en ville ou rester.
Je vous menay dans cette chambre dès le lendemain, 17° jour de février, et après cela, j'eus la consolation de rester le plus souvent auprès de vous 2, et de recevoir dans ma chambre presque tous les jours quelques-uns de mes pauvres frères qui fuyoient la fureur de l'intendant de Poictou 3, lequel, dans ce mois de février, en fit mourir un grand nombre, soit à St- Maixant, par la main du bourreau, (Thomas Marché, maréchal, Jaques Guérin, et Pierre Rousseau), soit à Grand Ry 4, par
i Vill., corn. Lagord, cant. La Rochelle (Charente-inf.).
2 Le manuscrit de Brème ajoute : « Je couchay dans cette chambre. J'achetay une demye barique de vin, et fis un peu mine de dresser mon ménage, pour n'estre soubçonné de personne. »
3 Nicolas Foucault, intendant du Poitou, (août 1 085-25 janvier 1G89).
■» Ferme, corn. d'Aigonnay, cant. délies, rit. Melle (Deux-Sèvres).
celle des cruels dragons 1 qu'il mena surprendre une assemblée de gens qui prioient Dieu, un dimanche au matin, dans le grand pré du dit Grand Ry, n'ayant pu se ranger dans la grange ni dans la salle du logis, comme ils avoient fait deux autres dimanches, attendu que ce dernier dimanche, ils étoient au nombre de huit cents ou plus, et presque tous de la pauvre désolée Eglise de Mougon, desquels il resta plusieurs sur la place, et plusieurs furent tuez en fuyant 2. Deux cents furent menez
i Le manuscrit de Brème précise : « .T. Chaut, J. Massé, Boudoury et autres. »
- Foucault raconte l'expédition dans ses Mémoires. (Doc. inéd. sur l'Hist. de France, 1862, p. 219). « Je me rendis sur les lieux,... accompagné de mes domestiques et d'une compagnie de dragons, qui heureusement faisoit sa revue dans le voisinage de ces assemblées. Nous tombâmes sur la plus proche, qui étoit de mille cinq cents personnes, dans un pré environné d'un ruisseau et d'une haie, et dont la barrière étoit gardée par dix hommes armés, qui tirèrent sur un lieutenant et dix dragons que j'avois détachés pour les reconnoître, ce qui m'obligea d'entrer avec les dragons et les gens qui m'avoient suivi et de faire tirer sur ces révoltés. Il y en eut sept [ou] huit tués ou blessés, ce qui obligea
prisonniers audit St-Maixant, et on fit mourir, le lundi au soir suivant, les trois sur nommez 1. et nombre furent conduit sur les galères 2, et une partie emmenez pour servir dans les troupes, et le reste eut la liberté.
J'avoit resté jusqu'à ce tems-là chez Mme de Choisi, ne faisant tous les jours,
les autres de mettre les armes bas. Je fis prendre le prédieant et une quarantaine des plus notés, dont [six ?] ont été pendus, trente-et-un ont été envoyés aux galères et deux femmes condamnées au fouet. » (22 février 1688).
i Jurieu. Lettres pastorales, t. II, XV0 lettre, p. 342 les nomme : Des Touches, maréchal de la paroisse de Thorigny, Guérin, de la paroisse de Ste- B'andine, Rousseau, fermier du Grand-Ry. Lièvre. Hist. des Prot. du Poitou, t. II, p. 190, donne : Des Touches, dit le Grand Thomas, maréchal de Thorigny, Jacques Guérin, de Ste-Blandine, et Pierre Rousseau, fermier de Grand-Ry. Ne faut-il pas plutôt s'en rapporter à Migault et lire : le Grand Thomas du village des Touches, paroisse de Thorigny ? Cf. Bull. Prot. fr., VI, p. 82 ; LIV, p. 384
2 L'assemblée de Grand Ry fournit 27 forçats à la liste publiée par M. le pasteur P. Fonbrune- Berbinau. Bull. prot. fr., LIV, p. 401. On y voit entre autres figurer un parent de Migault, Jean Migault, de St-Martin-de-Melle.
aussi bien que M. Meneguerre, que chercher les moyens de nous ôter de la misère où nous étions enveloppés. La qualité de procureur général pour faire et négocier les affaires de Mrae et de Mlle de Miseré me faisoit paroître plus hardiment à la Rochelle, et je n'eusse osé me produire chez le sieur Poirel *, comme je faisoit étant revêtu de cette charge. J'avois le loisir de cultiver mes amis, et il ne se passoit guère de journée, pendant les deux derniers mois que nous avons été en France, que M. Meneguerre et moi ne fissions de la dépense extraordinaire pour traitter quelque entremetteur, y en ayant un assé bon nombre qui ne faisoient autre besogne sinon que faire embarquer ceux qui vouloient sortir du royaume.
Deux mois entiers s'écoulèrent depuis
* Voir plus haut. Le manuscrit de Brème ajoute: « qui estoit le procureur au palays, et chez les advocats. L'empressement que je faisois parestre pour les sollicitations nécessaires produisirent le fruit que je souhaitois principallement, qui estoit de n'estre point soubçonné de vouloir sortir du royaume. »
que je vous a voit mis à la vue de tout le monde, sans avoir encore pu trouver de vaisseau qui eût voulu se charger de nous.
Enfin, Dieu en eut pitié, et il se servit du ministère du même ami qui nous avoit procuré le premier vaisseau, qui est M. Moreau. Il me disoit souvent de vous tenir toujours prêts à partir, et que, s'il ne trouvoit pas d'autre moyen, il nous enmèneroit avec lui, étant résolu de partir de France et d'en sortir dans peu de jours.
Le départ, 19 avril 1688
Pour abréger, le 18 avril, jour de Pâques, je fus éveillé avant le soleil levé par un jeune homme que je ne connoissois point. Il me dit à l'oreille que trois demoiselles de mes amies, qui sont M1Ies de la Porte x, le Boiteux 2 et Petiteau,
i La famille de la Porte était fort nombreuse au xvn" siècle.
2 Sans doute de la famille de Paul et Pierre Le Boiteux, fugitifs de La Rochelle, établis négociants à Amsterdan (108G). Gabriel Le Boiteux
me prioient de me trouver au plus matin avec lui dans une maison qu'il me marqua, et ce pour aider à composer une assemblée qui vouloit prier Dieu ensemble, et que j'étoit prié pour y faire la lecture. Je m'habillay incontinent, et sans consulter, je suivis ce jeune homme, nommé M. Bernardeau 1. Je trouvay ces demoiselles avec d'autres personnes qui avoient été adverties ainsi que moi. Nous passâmes ce dimanche de Pâques en prières, en lecture de la parole de Dieu, et nous chantâmes ses saintes louanges à pleine voix, nonobstant que la Rochelle étoit fort proche de Chagnollet 2 où et oit le lieu de notre assemblée en la maison de M. Manigaud 3. Ce jeune M. Bernardeau nous récita deux sermons qu'il avoit
devint un des premiers négociants de New- York. (Baird, p. 239).
i D'une famille rochelaise à laquelle appartenaient probablement David et Daniel Bernardeau, réfugiés à New-York. (Cf. W. Baird, p. 238).
- Vill., cora. de Dompierre-sur-Mer.
3 Descendant d'un des premiers convertis au protestantisme en Aunis (Cf. Baird, p. 231).
appris par cœur la semaine précédente, et il nous fit deux prières, une à la fin de chaque sermon. Cette journée fut divisée en deux actions 1, et à peu près comme faisoient nos pasteurs quand nous les possédions en France. Je lus l'évangile de notre Seigneur Jésus-Christ selon Saint Jean tout entière, et nous chantâmes dix ou douze pause de pseaumes. Tellement que toute notre petite assemblée, qui étoit d'environ quatorze ou quinze personnes, eut sujet de louer Dieu pour la grâce qu'il nous avoit accordée à tous.
Je retournay tout seul, ce soir là, auprès de vous à la Vallée, et je me souviens qu'en cheminant, je demanday à Dieu, du profond de mon cœur, d'avoir pitié de nous, qu'il lui plût nous faire la grâce de le pouvoir glorifier en peu en toute liberté.
Dieu m'accorda ma demande et exauça ma prière, car le lendemain, lundi de Pâques, fut le dernier jour que j'ay vu la Rochelle. Je m'y acheminay dès le ma-
3 C'est le nom qu'on donnait au culte protestant.
tin, à mon ordinaire, et, avant que d'entrer en ville je trouvoit MM. Cavat et Mcneguerre, qui me dirent de rester avec eux pour attendre M. Moreau qui venoit pour nous faire compagnie. Il fut à nous dans la même heure, et il nous dit qu'il vouloit nous donner à déjeuner, ce qu'il fit, et, au sortir de table, il nous exorta de le suivre de loin à loin, dans un lieu où il vouloit aller, espérant de mettre bon ordre, ce jour-là, à notre liberté. Il y travailla de telle manière qu'à deux heures après midi, sortant d'un logis, il vint nous dire à l'oreille qu'il étoit tems de partir et qu'il ne falloit point de retardement pour entrer dans un navire, [vu] la nuit qui s'aprochoit déjà.
Je fus un peu embarassé de cette nouvelle, étant déjà tard et assez loin de vous, et j'avoit ma bource 1 chez l'un de mes amis, laquelle me faloit nécessairement avoir avec soi. Pour faciliter toutes choses, étant instruit de notre rendez-vous ordinaire, je fus trouver Jeanneton, qui demeuroit lors chez Mme Vinatier. Je lui
1 « 100 louis », dit le manuscrit de Brème.
dis d'aller promtement à la Vallée pour vous faire partir. Le tems étoit beau et les chemins secs. Elle y arriva sur les quatres heures, et vous donna les ordres nécessaires pour partir, et moi, sans perdre de tems, j'allay chez cet ami prendre une partie de ce qu'il me gardoit. Je suivis ensuite Jeanneton, et je trouvay, étant arrivé à la Vallée, que Anne, Marie, Elisabeth et Olivier en étoient déjà partis à pié, y ayant presque deux lieues de distance.
La fête de Pâques, qu'on solcmnisoit ce lundi, favorisa beaucoup notre sorte, attendu que tout le monde étoit en promenade hors de ville et ce fut beaucoup plus aisé de mener les petits à pié et par la main qu'autrement. Les chemins étoient garnis de femmes et d'enfans, tout autour de la ville, les uns y alloient, les autres en sortoient, de manière que personne ne nous soubçonna. Il furent accompagné d'un jeune garçon du même village, nommé Louis Chateverre, lequel s'offrit à les conduire, et ayder à porter Olivier qui ne pouvoit faire tout ce chemin à pié. Les voisines furent faciles
à croire que vous alliez vous promener à la Rochelle pour y être le mardi, qui étoit aussi une des fêtes de Pâques. Elles vous avaient cru en même promenade, la semaine précédente que vous fûtes cachez trois ou quatre jours à la Folie-Melot \ d'où je pensois que nous nous embarquerions pour passer dans l'Angleterre. Le sieur Manceau, l'un de ces entremetteurs, nous avoit procuré le passage dans un navire anglois, à M. Meneguerrc et à moi, moyennant 75 livres que chacun payeroit auparavant que d'entrer au vaisseau, autant pour le petit que pour le plus grand. Et ayant été advertis par Mme Jourdain -, qui me connoissoit et qui m'aymoit, que les autres personnes qui devoit entrer dans ce vaisseau, et dont deux de ses filles étoient du nombre, ne
i La Folie-Melot, autrement dite La Grave, écart situé à la fin du xvne siècle dans la paroisse de St-Maurice. (Rens. G. Musset).
2 Sans doute Suzanne Guionneau, femme de Ozée Jourdain. Ce dernier quitta la France avant 1693 avec ses enfants Louis, Henry et Louise, laissant sa femme et son fils Alexandre. (Rens. Pandin).
donnoient au capitaine pour leur passage que chacun 40 livres, je reconnus que ledit Manceau se faisoit payer son courtage un peu trop chèrement et qu'il y avoit grande différence de quarante à soixante et quinze francs, et cela nie donna lieu de vous faire retourner à la Vallée le samedi de Pâques ou le vendredi, remettant entre les mains de Dieu à nous faire sortir par l'ayde et le secours de quelque personne moins interressé que le sieur Manceau et ses parsonniers.
J'arrivay à la Vallée sur les cinq heures, et n'y ayant trouvé que Pierrot, qui m'y attendoit, je l'envoyay advertir deux hommes, Abel et Abel Bonnet, père et fils 1, qui étoient cachés dans une maison auprès de nous, de venir incessamment
i Evidemment de la famille de Daniel Bonnet, ouvrier en laine, fils de Louis Bonnet, de la paroisse de Thorigny, réfugié à Bristol (Angleterre) avec sa femme et ses enfants avant 1G90. Le récit de leur embarquement, « avec leurs deux petits enfants cachés dans des paniers portés par un âne », pourrait bien se rapporter à la tentative malheureuse de Jean Migault le 6 janvier. (Baird, p. 314).
me trouver. Ces deux hommes avoient demeuré sur le caillou avec nous le 6 janvier dernier, et resté seul de leur grande famille composée de 18 personnes. Ils vinrent incontinant me trouver, et leur ayant dit cette agréable nouvelle de notre départ si prochain, ces deux pauvres hommes restèrent presque immobile de joye, y ayant quatre mois qu'ils étoient caché et attendant l'occation de pouvoir suivre leurs femmes et enfans, frères et beaux frères.
J'embrassay Jeanneton et lui donnay les ordres nécessaires pour amasser quelques petits reste de nôtre ménage que nous laissions dans cette chambre et ailleurs. J'en avoit fait apporter de ceux que j'avois laissé au Grand Breuil, et lesquels nous servirent pendant notre séjour à la Vallée. J'étois fort triste de laisser Jeanneton après moi, mais l'espérance que j'avoit qu'elle nous suivroit de bien près, avec l'aide de Dieu, me fit résoudre à la laisser à la Rochelle. Elle m'avoit dit plusieurs fois que si Dieu me faisoit la grâce de sortir de la peine où j'étoit avec vous depuis si longtems, elle ne
tarderont pas et employèrent ses amis et les miens pour s'échapper. Je lui dit à Dieu, et je la recommanday à sa bonté.
Ces deux hommes, Pierrot et moi, partîmes de la Vallée un moment avant le soleil couchant, disant à nos voisines, qui nous demandèrent où nous allions tous si tard, que nous avions pris une chambre à la Rochelle, et que je menois Anne et les petis à la voir, et que nous pourrions y rester le lendemain. Je disois cela, crainte que le même malheur ne nous arrivât de ne point embarquer comme à l'autre fois, et que nous fussions obligé de retourner dans notre chambre.
Cela ne nous arriva point (grâces à Dieu). Nous vous joignîmes au soleil couchant et près de ladite maison de Pampin. Vous étiez arresté avec ce jeune garçon qui vous conduisent, ne sachant pas le chemin plus loin, et ce fut là qu'il me pria d'avoir pitié de lui, me déclarant le dessein qu'il avoit de sortir de France pour aller servir et glorifier Dieu en liberté, mais que n'ayant osé le déclarer à son père ny à sa mère, il n'avoit aucun argent pour payer son passage, mais seu-
lement son habit. Je fus touché de sa prière et je lui répondis que si Dieu nous foisoit la grâce de trouver cette heure désirée pour entrer dans un vaisseau, et si la chalouppe nous pouvoit tous porter à bord d'un coup, étant arrivez à nôtre rendez-vous, je payerois volontiers son passage. Il nous suivit donc et nous arrivâmes des premiers au logis de Pampin, où nous devions nous attendre pour aller à la petite maison de l'autre fois.
Tous ceux qui étoient de ce parti y arrivèrent dans peu de tems et nous y fûmes recueillis par une gouvernante du logis, laquelle nous donna à souper, en attendant que la nuit fût plus obscure pour aller joindre cette petite maison où notre ami M. Moreau nous devoit venir prendre, lequel nous ayant dit de nous préparer pour entrer au navire dès la nuit, s'employa pour chercher ce qui nous manquoit. C'étoit quatre bons mathelots qu'il chercha, et qu'il trouva avec une bonne et grande chaloupe, et ayant dit à ces gens qu'ils seroient bien payez pour nous servir, se donnèrent volontiers à lui.
Ils se mirent en mer au soleil couchant
et vinrent à rame de la Rochelle jusques sur la coste de Pampin d'où notre ami, ayant avec grande peine mis pié à terre, vint à cette petite maison où nous étions tous rendus pour l'attendre. Nous le suivîmes incontinant et sans bruit, et nous trouvâmes notre chaloupe qui nous attendoit au même lieu où l'embarquement précédent s'étoit fait sans nous.
Nous y entrâmes avec beaucoup de peines. La mer s'étoit retirée et notre chaloupe s'étoit arrestée sur et entre des rochers qui nous empèchoit d'y joindre aisément. Il falut nous mettre dans l'eau jusques à la moitié du corps pour la plus part, et porter sur nos épaules nos paquets, et moi les petits de vous, aidé cependant de Dillot qui ne nous abandonna point.
Le fds de la bordière 1 dudit Pampin voulut profiter de l'occasion, et il se mit avec nous dans la chaloupe, et il sortit de France par ce moyen.
Nous entrâmes en mer sur les neuf heu-
i La femme du fermier ou bordier. Le terme est encore usité en Aunis.
res et demie du soir du dit jour, lundi de Pâques, 19 avril 1688, et nous ne rencontrâmes notre vaisseau qu'au poind du jour, ayant été toute la nuit errans sur la mer, sans le pouvoir trouver, nos mathelots ne le pouvans pas discerner d'avec grand nombre d'autres qui étoient ancrez comme celui que nous cherchions dans l'endroit qu'on nomme la Palisse 1, proche l'isle de Ré.
Dieu qui, par sa bonté, nous vouloit délivrer à cette heure, nous fit trouver notre vaisseau un petit moment seulement auparavant qu'on voulut lever l'ancre. Toutes choses étoient appareillées pour partir, et il s'i étoit rendu d'autres personnes de la Rochelle en même dessein que nous et presque au même tems.
C'étoient les capitaines Jacos et sa femme 2, Boutin et sa femme et leur plus
i La Pallice, aujourd'hui port en eau profonde, à l'ouest de la Rochelle.
- Le capitaine François Jacqueau, avait épousé Marie Langlois, puis en secondes noces Marguerite Sollemond (1675). Du premier mariage il eut Moïse, Nicolas, Marie et François qui restèrent en France. (Rens. Pandin).
jeune fille, M. Desbois le jeune, la veuve Prcvereau et sa fille x, de manière que nous nous trouvâmes 25 passagers dans ce bord, savoir Mme et MUe de Choisi, INI. Gavât et son fils, M. Meneguerre, Mme Babault, Abel et Abel Bonnet, père et fils, Jean Dillot, Louis Chateverre, Jean Morin -, moi, Anne, Pierrot, Marie, Elisabeth, Olivier, et ceux que j'ay nommé les premiers qui étoient arrivez presque en même tems que nous.
Et d'autant que le jour commançoit déjà à paroître, nous payâmes nos mathelots et embrassâmes notre cher ami M. Moreau, qui ne voulut de nous pour toutes ses peines que nos faibles remerciemens. Il se remit dans sa chaloupe, et il retourna avec les mathelots à la Rochelle.
i « John Prevereau, Mary, wife, John, Susen, Moses, Mary, Gaspart and Sarah, children, » figurent sur les listes de naturalisation à Londres en mars 1688. Agnew, t. II, p. GO. Il s'agit peut-être de la veuve de Jean Prevereau, sieur de la Piterne (dlu Pandin) ou plus vraisemblablement d'un de ses fils. (Rens. Pandin).
- Jean Morin, sargetier de Niort, et sa femme Elisabeth Viconte, de Mcchers, eurent cinq enfants baptisés à Bristol (Angleterre). Baird, p. 314.
Sauvés. En Hollande
Nous restâmes à la mer jusques au huitième may suivant qu'on nous mit à terre devant la petite ville de la Brille *. Vous vous souvenez, et vous souviendrez toujours, même jusques au petit Olivier, combien vous souffrîtes pendant ces 19 jours, ayant été battus, à deux diverse fois, d'un terrible et épouvantable orage qui faillit à nous ensevelir sous les ondes, ayant brisé à l'un d'iceux les deux vergues et les cordages des deux grand matz de notre vaisseau. Toute la troupe de nos passagers fut extrêmement fatiguée, et la plus grande partie furent pendant plusieurs jours comme morts. Je fus des moins malades, et je ne me souvien pas que le cœur m'ait jamais fait mal pendant ce tems de passage. Le peu que nous restâmes sur mer nous fit voir les
i Briel, dans l'île de Voorne, à l'embouchure de la Meuse, à 20 kil. à l'ouest de Rotterdam, « qui est une ville sur le bord de la mer et la plus près venant du costé de France. Elle est à l'embouchure de la rivière de la Meuse », dit le manuscrit de Brème.
merveilles de Dieu que le Roy Prophète chante au Pseaume 107, parlant de ceux qui vont sur mer :
Ceux-là voyent de Dieu Les œuvres merveilleuses, Et du profond milieu Les vagues périlleuses i.
Le vent, s'il lui commande, Souffle tempétueux, Et s'enfle en la mer grande Le flot impétueux.
Lors montent au eiel haut.
Puis au gouffre descendent, Et d'effroi peu s'en faut Que les âmes ne rendent, etc.
Au sortir du vaisseau, je donnay au capitaine pour notre passage 20 louis d'or, et j'en avoit donné deux aux mathelots qui nous portèrent à bord. Je payay aussi 161 livres audit capitaine pour le passage de Cha te verre qui nous avoit suivi. Il se contenta de cette somme quand je lui dis
1 La mémoire de Migault lui fait citer incorrectement ces deux vers de Marot. Il faut lire :
Sur le profond milieu Des vagues périlleuses.
que je la donnois par charité et pour l'amour de Dieu, afin de sortir ce garçon de France.
Nous couchâmes à la Brille, et le lendemain, 9 de may, nous prîmes le bateau de Rotterdam et y arrivâmes à 11 heures et demi du matin. C'étoit propre jour de dimanche, et une heure après midi toute notre troupe, qui s'étoit ainsi que nous rendue à Rotterdam, fut à l'église rendre grâces à Dieu pour tant de bien qu'ils nous avoit faits. Nous y entendîmes pour la première fois le célèbre M. Jurieu 1. Le mercredi suivant, 12 audit mois, nous ouïmes M. Gilbert, le fils -, et tous ceux de notre troupe qui avoient eu le malheur de tomber comme moi firent reconnoissance publique de leur faute à la fin de l'action, confessant publiquement leur péché devant Dieu et à la face de l'Eglise 3.
i Pierre Jurieu, l'auteur des Lettres pastorales, était pasteur à Rotterdam depuis 1681.
- Abraham Gilbert, fils d'Abraham Gilbert et comme lui pasteur à Melle, se réfugia en Hollande avec les demoiselles Gilbert, ses parentes, après la démolition du temple, en 1685.
:1 Ceux qui, en France, avaient cédé à la violen-
Le dimanche suivant M. Meneguerre et moi partîmes de Rotterdam, et nous nous embarquâmes pour aller en Frise. On nous avoit fait entendre, étant arrivez à Rotterdam, qu'on trouvoit à s'établir plus facilement dans cette province qu'ailleurs. Nous arrivâmes dans cette ville (d'Amsterdam) le même jour au soir, ayant passé au travers des villes de Delft, Leiden T et Harlem, sans y séjourner aucunement.
Le mardi suivant nous prîmes le bateau de Celotte 2, et nous y arrivâmes le lendemain au matin. De là nous fûmes à Balk, et saluâmes MM. de Chauffepié 3, autrefois pasteur des Eglises de Couhé et d'Aunay en Poictou, et nous séjournâmes deux jours chez eux. Après nous fûmes
ce en abjurant le protestantisme, n'étaient admis dans les Eglises du Refuge qu'en confessant publiquement leur faiblesse, ce qu'on appelait « faire reconnaissance ».
i Leide.
- Sans doute Slotten, port de Frise.
•n> Les frères de Chauffepié avaient pris possession de l'église de Balk (Frise) au début de juin
voir Lcwarden \ capitale de Frise, et aussi nous saluâmes M. Perault -, autrefois pasteur de l'Eglise de Paysay en la même province de Poictou 3. Nous reçûmes mille et mille bénédictions de tous ces Messieurs, beaucoup d'amitié et de témoignage de joye de notre délivrance.
Je ne trouvay point lieu de m'établir en Frise, non plus que M. Meneguerre, et nous retournâmes ici dans 8 jours et, à la sollicitation de quelques amis et particulièrement de M. Melin 4, autrefois pasteur à St-Maixant, je pris une chambre pour vous y recueillir et nous reposer de nos longues fatigues. J'en arrestay le prix pour onze mois. Ce fait, je retournay avec M. Meneguerre à Rotterdam où je
1 Leeuwarden, capitale de la Frise.
- Simon Perrot, pasteur de Paizay-le-Chapt de 1(563 à 1683, alla se fixer à Leeuwarden après la Révocation.
:! Paisay-le-Chapt, cant. Brioux, arr. Melle (Deux-Sèvres).
^ François Melin, nommé pasteur de St-Maixent en 1654, s'y maria, le 20 février 1656, avec Suzanne Servant. Il se réfugia à Amsterdam en 1686 avec sa femme et ses enfants, cf. Bull. prot. fr., 1905, p. 359.
vous avoit laissé, d'où nous partîmes le dernier jour de ce mois de may. Nous prîmes le bateau à midi, et nous arrivâmes ici le lendemain à six heures du matin, premier jour de juin 1688.
Jeanneton, que j'avois laissé en France, me revenoit toujours en la pensée, et je regrettois beaucoup de ne l'avoir pas amenée avec nous. Mais la bonté de Dieu, qui fait pour les siens au delà de ce qu'ils savent demander et penser, me la donna peu de jours après notre arrivée pour me faire voir la plus grande partie de ma famille auprès de moi.
Huit jours après mon arrivée à Rotterdam, je lui avoit écrit par le même vaisseau qui nous avoit apporté, lequel retourna à la Rochelle aussitôt qu'il fut deschargé, et dès que Jeanneton eut appris la nouvelle certaine de notre arrivée dans ce pays, elle chercha lieu de nous suivre. Elle fut aidée par la bonté de Dieu et par le secours et aide de quelqu'ami qui la fit entrer dans un vaisseau anglois le 1 ou second jour de juin, et, ayant eu le vent favorable, elle ne resta que cinq ou six jours sur mer, et fort peu dans l'An-
glettere, n'y séjournant que pour attendre un vaisseau et compagnie qui vînt en Hollande. Dieu bénit tellement son voyage que le dimanche 21 du même mois, après midi, étant à l'église je l'y trouvay.
Elle étoit arrivée dès le matin dans cette ville, mais à cause de sa grandeur et n'i ayant point de connoissance, elle n'avoit pu avoir de mes nouvelles, et s'étant rendue à l'église françoise pour en avoir, Dieu permit que je lui en donnay moimême. Je la reçus avec beaucoup de joye, me trouvant lors au dessus de mes souhaits fait en faveur de ma pauvre famille, laquelle je voyois pour la plus grande partie auprès de moi. J'en avoit amené cinq. Jeanneton nous suivit de près, et Jaques, qui étoit ici depuis longtemps, faisoit le nombre de sept de mes enfans. Je regardois Gabriel et Philémon en Allemagne, auprès de M. de la Forest et Mme d'Olbreuse, comme s'il eussent été auprès de moi. Il ne manquoit que Jean, qui s'est écarté de son devoir et de toute la famille. Dieu veuille avoir pitié de lui et le retirer de son égarement ! Le passage de Jeanneton, de la Rochelle jusques en
cette ville, lui coûta 95 livres îO sol. Elle avoit à peu près fait cette somme des restes de notre pauvre ménage que nous avions laissé à la Vallée.
Voici la première année expirée de notre demeure dans cette grande ville, et nous y avons ressenti, par la grâce de Dieu, autant de douceur que nous avions goûté d'amertumes en France. La seconde année est commancée. Ce bon Dieu, qui nous a tant fait de biens, veuille, par sa même bonté, nous y continuer ses grâces et ses bénédictions, et nous y fournir ce qui nous y sera nécessaire pour la finir en paix comme aussi le reste de nos jours. Et veuille aussi, mes chers enfans, que vous appreniez à le glorifier et à le servir selon sa sainte volonté, en profitant de la prédication "de sa sainte Parole, à sa gloire et au salut de vos âmes. Amen. Vivez toujours en paix et le Dieu de dilection et de paix sera avec vous.
MIGAULT
D'Amsterdam, au mois de septembre 1689.
Elisabeth CocuAOD, SECONDE femme de Jean Migailt
GENEALOGIE de JEAN MIGALLT
Quand Dieu retira en son repos Louis Migault, mon père, je n'avoit que 17 ans accomplis, et je n'ay que peu de mémoire de ce qu'il m'a dit de ses ayeulx. Mais puis qu'il a plu à Dieu me retirer du royaume de France et que présentement je n'y ai nul enfans, j'ay trouvé à propos de leur dire ici ce que je sçai de certain de ma parenté, afin que si la Providence permet que quelqu'un y retourne, il puisse savoir qui sont les personnes qu'ils doivent reconnaître pour parent, et voici par où je commance, ne me ressouvenant pas de plus loin.
i Cette généalogie est entièrement inédite, ayant été omise dans le supplément publié par D. de Bray, bien qu'il l'eût entre les mains.
Robert Migaulï : Vint au monde environ l'an 1522 dans la maison dn Pin -, près la Mothe St-Heray en Poictou. Son père et son ayeul en avoient été fermiers durant toute leur vie, comme il fut aussi pendant la sienne. Il eut un fils nommé Daniel, et trois filles ; l'une mariée à un Guymard, du bourg de Praille 3, duquel Guymard sont descendus les Guymard du bourg de Praille et une Guymard, mère des Bertrains du moulin de la Bessière 4. Les deux autres furent mariés à Simon et Daniel Lezay, desquels sont descendus les Lezays, qui ont demeuré à Mortefond " et à la Couture d'Aigonnay 6. Simon eut Jeanne Lezay, mère de Jaques Marcussau
1 « Mon bizayeul », dit le manuscrit de Crème.
- Le Pin, ferme et hameau, coin. La-Mothe-St- Héray.
:: Cant. Celles, arr. Melle (Deux-Sèvres). Le Rolle des nouveaux convertis mentionne Jacques Guimart, âgé de 50 ans, et ses quatre enfants.
1 Sur le ruisseau le Lambon, tout près du château de la Bessière.
5 Com. VerrineSj cant. Celles, arr. Melle (Deux- Sèvres).
e La Couture, vill., com. Aigonnay.
demeurant apprésent au Vignault x et gendre de M. Pierre de St-Martin -. Une quatrième fille de Robert fut mariée à Jean Grégoire, nid. maréchal à Praille, duquels est descendus les Grégoire de Prailles •". Une cinquième fille, mariée à Jean Marché, de Bonneau près de Mougon 4, desquels sont descendus les Marchez, des Touches 5, et deux filles mariées l'une à un Guinbert, de la Vehée °, et l'autre à un Mousset, de la Moulline près Celle 7. Il y a de tous ces mariages plusieurs enfans 8.
i Le Vignault, com. de Prailles.
- Le Folle des nouveaux convertis cite plusieurs protestants de ce nom à Mougon. Aucun ne porte le prénom de Pierre.
:! Entre rutres Abraham Grégoire, maréchal et Thomas Grégoire, serrurier, 70 ans (loc. cit.).
4 Moulin, com. Mougon et Thorigné.
•"• Les Hautes et Basses Touches, vill., com. Thorigné. On trouve sur le Rolle : « Daniel Marché, journalier, Marie Marché, servante du baron de Marignv, Daniel Marché dit la Salique et sa famille. »
,! Sans doute la Voie-Basse, hameau, com. Celles, dit autrefois moulin de la Vée.
" La Mouline, vill., com. Celles.
8 A Celles, Pierre Guimbert, journalier et sa famille, Daniel Guimbert, laboureur, 70 ans et sa
famille (loc. cit.). Tout ce passage est considérablement plus détaillé dans le manuscrit de Brème :
« Une Guymard, mère de Jean et Abraham Bertouins, qui sont morts au moulin de la Bessière, et desquels il y a plusieurs enfans vivans à présent.
« Et encore deux autres filles Guimarde, qui furent mariées à Svmon et Daniel Lezay, frères, desquels Lezay sont enfans des Lezay qui ont demeuré à la Couture d'Aigonnay, et ensuistte à Mortefon, près Melle (yceux sont fils de Daniel) ; et de Simon Lezay et de Guymard, sa femme, est dessendue Jeanne Lezay, mère à présent de Jacques Marcusseau, restaurateur des corps humains, gendre de M. Pierre de St-Martin, du Vignault. Elle a aussi d'autres enfans vivans.
« La seconde des filles de Bobert Migault fut mariée à Jean Grégoire, md maréchal audit Praille. De ce mariage sont dessendus les Grégoire dudit Praille et du Brueil, et des fdles, l'une mariée à un Broussard, père de celuy qui est maréchal à Argentière, une autre mariée à Symon Boutineau, père de Boutineau à présent maréchal aud. Praille, une autre, mariée à un Pierre Manteau, père de Pierre Manteau, qui [à] présent demeure à Font Payron.
« La troisième des fdles de Bobert Migault, fut mariée à Jean Marché qui estoit lors maître ...[le mot manque : meunier ?] et demeuroit au moulin de Bonneau, près Mougon; de ce mariage sont des-
sendus quelques uns des Marchés, de Bonneau, et ceux du moulin des Touches estoient leurs proches parens.
<< Deux filles aussi sont sorties de ce mariage, l'une mariée à un Guinbert et l'autre à un Mousset, desquels sont issus les Moussets, de la Mouline près Celle, et Louis Guinbert à présent maréchal au bourg de Vitré, et autres, ausquels appartient le moulin de la Vehée, proche dudit Celle.
« Robert Migault avoit un frère qui estoit son parsonnier en la ferme du Pin, cestuy là n'avoit qu'un fils qui fut s'establir à Souvigné près St- Maixant, et cestuy cy aussy n'eut qu'un seul fils qu'il advansa beaucoup, estant en commodité des bien de ce monde, et ayant changé de Religion, fit studier son dit fils, qui a esté de ma connaissance présidant en l'eslection de Nyort et avoit nom Louis Migault, sr des Fontenelles. Il est mort, il y a dix-huit ou vingt ans.
« Il avoit un fils et trois filles. Le fils est mort sans enfans mâles, il n'a laissé qu'une fille, de façon que le nom de Migault est esteint dans cette branche. L'esnée des filles n'a point esté mariée, estant fort boiteuse ; la seconde a esté mariée à M. Roy, esleu audit Nyort. Il ny a point d'enfans de ce mariage. La troisième est mariée il y a douze ou treize ans. » (On trouve, en effet, dans les minutes du notaire Ligonnière, à Niort, « Marie Migault, delle de la Fontenelle et Renée, sa sœur, delle de la Guérinièrc », 1076, 27 juin).
Daniel Migault \ fils de Robert, vint au monde environ l'an 1563 en ladite maison du Pin. Il épousa en première nopses Jeanne Marché. Sont issus trois enfans mâles et deux filles. L'aîné avoit nom Louis, c'est mon père, et le second Daniel et le troisième Pierre.
Daniel, fils de Daniel a laissé deux enfans, Pierre et Daniel, et une fille nommée Marie 2. Ils ont tout des enfans. Pierre, fils de Daniel, a laissé un fils nommé Pierre, marchand-mercier 3, et Louise, mariée avec Pierre Bonnault4.
i « Mon aïeul », dit le manuscrit de Brème.
- 1677, 11 Juillet. Mariage de Jean Jacob, paroisse de Fressines, laboureur à bras, avec Marye Migault, fille de feu Daniel Migault et de Jeanne Granssac. Témoins Daniel Migault, frère, et Jean Migault, cousin germain de l'épouse. {Reg. de l'Eglise réf. de Mougon. Arch. Deux-Sèvres, B. 35). Elle vivait encore en 1682 (Rolle des nouv. conv.).
■"• Sans doute Pierre Migault, marchand (3 lilles), paroisse La Mothe-St-Héraye, (Rolle des nouv. conv.).
4 1078, 27 mars. Baptême de Jeanne, fille de Pierre Bonnault, tailleur d'habits, et de Louize Migault. Reg. de l'Eglise réf. de Mougon. Arch. Deux-Sèvres, B. 35).
Ils ont des enfans. Les deux filles de Daniel le premier, Jeanne et Marie, furent mariée à Pierre et Jaques Durivault1. Il y a des enfans de l'un et de l'autre à la Brousse d'Azay, près St-Maixant -.
Loris Migault, mon père, fils aîné de Daniel, vint au monde le 8 septembre 1592 au bourg de Praille, et en 1619 fut marié avec Jeanne Durivault, sa première femme, duquel mariage sont issus Jaques Migault, marchand \ qui a demeuré à la Mothe et a vécu 80 ans et mort en 1698 (il n'a point laissé d'enfans), et Pierre Migault, marié avec Susanne Girard, (sont issus Louis et Jaques Migault, Louise, Elisabeth et Madelaine Migault, les uns sont marié à ma sortie de France et les autres non), et une fille nommé Françoise, mariée avec Louis Bouchard, marchand drapier, (sont issus de ce mariage Louis,
1 Jacques Durivault, paroisse de Praillcs, charpentier, 30 ans ; Pierre Durivault, paroisse de Prailles, laboureur, 30 ans {Rolle des nouv. conv.).
- Coin. Azay-le-Brûlé, cant. St-Maixent (Deux- Sèvres).
8 Cf. p. (54.
Pierre, Jean, François et Josué Bouchards a, tous sont mariez).
Du second mariage de Louis, mon père, avec Marie Majaud, n'y a point d'enfans.
De son troisième avec Françoise Ingrand, ma mère, nous avons été trois.
Louis, mon aîné 2, est mort âgé de 17 ans, et une fille, nommée Anne, n'a vécu qu'environ un au, et moy, Jean Migault, fils de Louis et de Françoise Ingrand, suis né le 24 décembre 1644 au lieu des Touches, parroisse de Thorigné en Poictou, où Louis, mon père a demeuré la plus grande partie de sa vie, et y est décédé en 1662, au mois de septembre, âgé de 70 ans.
Jean Migault, âgé de 18 ans, épouse Elisabeth Fourestier, âgée de 19, fille de Jaques Fourestier 3 et de Jeane Mestayer.
Ils s'establirent, dès la première année de
1 Pierre Bouchard, journalier, paroisse de Frcssines, 50 ans et sa famille. (Rolle des nouv. conv.).
- « Il avait eu l'honneur de faire la lecture à l'Eglise de Mougon six à sept fois », ajoute le manuscrit de Brème.
3 Le même manuscrit ajoute : « marchand-maréchal à Ruffigné. Le mariage eut lieu le 14 janvier 1663. »
leur mariage et du vivant de ladite Françoise Ingrand, à Moullé, parroisse de Fressine près de Nyort, et ils y ont demeuré 18 ans. Du mariage de Jean Migault et d'Elisabeth Fourestier sont issus 14 enfans.
§ I. L'aînée, Anne, fille de Jean Migault, née le 19 février 1664 *, a épousé Jaques Bougouin duquel sont issus :
/. Jaques ; 2. Jean.
§ IL Louis, fils de Jean Migault, né le 20 mars 1665 et décédé le premier juin audit an.
§ III. Jeanne, fille de Jean Migault, née le 12 mars 1667, [décédé à Zelle le 12 mars 17ôô, âgée de 88 ans] 2.
§ IV. Jaques, fils de Jean Migault, né le 3
i Anne Migault est marraine à Mougon le 13 mars 1G78. D'après une note de Brème elle serait décédée à Londres.
- Le texte entre crochets est d'une écriture postérieure sur le manuscrit de Paris ou est emprunté aux additions du manuscrit de Brème.
avril 1668 et décédé à Londre le 3 février 1694.
§ V. Gabriel, fils de Jean Migault, né le 22 juin 1669, [décédé à Zelle le 29 mars 1752, près de 83 ans], a épouse Jeane Lafond 1. Sont issus huit enfans :
1. Rachel2, née le [3 juillet 1707], décédé le [21 décembre 1732], a épousé Pierre White, marchand.
Sont issus sept enfans :