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Journal de jeunesse de Francisque Sarcey (1839-1857)

Nous Voulez bien me demander si le Journal de Sarcey ne me suggère aucun souvenir, si, à titre de contemporain d'Ecole Normale et d'ami, je n'ai rien à vous apporter en témoignage. Vous le savez : des la publication des premières Lettres, comme vous paraissiez craindre de trouver le lecteur un peu froid et que vous vous engagiez à abréger, je vous écrivais : surtout n'abrégez pas. Le succès a justifié ma confiance. L'Université n'a pas été seule à s'intéresser à vos Extraits, que j'aurais voulus plus nombreux encore et plus complets; le grand public y a pris goût.

Ce sont, en effet, de vrais petits Mémoires, ces Lettres, qui nous introduisent, d'abord au cœur de l'Ecole Normale, durant une période, — 1848 à 1851, — comme elle n'en a pas connu

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beaucoup de pareilles, et qui nous font ensuite assister aux répercussions du coup d'Etat de Décembre sur l'Université de province. Elles ont même sur la plupart des Mémoires cet avantage, que, rédigées au jour le jour, au courant de la plume, sous le coup des événements, pour l'intimité de la famille, elles étaient étrangères à toute pensée de publicité, présente ou future. Il est si difficile, quand on écrit pour tout le monde et à distance des choses, de les rendre avec une pleine indépendance, une pleine sécurité d'exactitude ! Peut-on jamais être sûr de retrouver la simple vision des faits que l'on rappelle, l'impression vraie des sentiments que l'on exprime ? La vie, dans son cours, accumule les alluvions, use les arêtes, estompe les contours. On a beau taire effort pour rétablir la perspective : les plans se rapprochent et se confondent. L'imagination se substitue au souvenir, le jugement acquis par l'expérience à l'émotion première. Ce travail de l'esprit sur lui-même peut être inconscient; mais je crois bien que personne n'y échappe.

Voyez plutôt Sarcey lui-même. En 1885, c'està-dire trente-cinq ans après qu'il écrivait à sa mère ces Lettres, où il n'y a pas une fausse note, j'entends une note à effet, rien qui sorte de la confidence familiale, il entreprend de publier des Souvenirs de ieuuesse. Et ils sont bien jolis aussi, ces Souvenirs ! On peut les lire à côté des Lettres; le souci de la vérité y est admirable. Point d'amplification factice, ni d'ornement d'emprunt. Sarcey ne surfait rien ni personne, et lui-même moins que personne. Cependant, quoi

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qu'il fasse, ce n'est plus la pure sève de la vingtième année. L'auteur se manifeste par des observations de moraliste, qui complètent le récit, heureusement, je le veux bien, mais qui, sans altérer le fond des idées, en dénaturent un peu le caractère. C'est la verve réfléchie, si je puis dire, d'un homme de cinquante ans, dont les souvenirs et les pensées se pénètrent. Quelle différence avec la verve des Lettres, toute aux choses qu'elle peint sans prétention à peindre, raisonneuse sans affectation de raison, primesautière, en un mot, et se livrant avec un entier abandon ! Comme on sent qu'elle n'a pas même besoin d'être sollicitée, provoquée, tenue en haleine par une réponse, qu'elle jaillit de la source toujours pleine et s'épanche au soleil, gaîment, pour le plaisir ! Quelle rondeur de ton, quelle franchise d'accent ! Le futur écrivain y est en germe, mieux qu'en germe, avec sa façon copieuse, son style étoffé et dru, ses procédés de dialogue et de mise en scène, sa candeur, sa probité. Non, encore une fois, je ne voudrais point paraître déprécier l'intérêt des Souvenirs. Ils sont là, sur un rayon de ma bibliothèque de réserve, toujours à portée de la main, pour les moments où l'on éprouve le besoin de revoir les maîtres et les camarades de sa jeunesse. Mais les Lettres, — est-ce l'effet de l'inattendu? — • j'y trouve le charme unique de ces documents de famille, portrait, dessin, photographie, dont on n'avait qu'une vague souvenance, et qui, tout d'un coup, remis en lumière, vous rendent, dans sa vivante expression, une physionomie aimée.

IV P&KFACE

Dans h e< rrespondànee datée de Chaumont et de Rodez (1851 à 1853), il y a bien des tristesses viriles. Elle reflète exactement l'état d'âme de H iiivei-ilc. à celte heure de Crise. A vinçt ans, on ne recherche point les causes lointaines et profondes des Dix-huit Brumaire; on ne se demande pas dans quelle mesure l'opinion publique, déconcertée parles événements, incertaine «lu présent, inquiète de l'avenir, est responsable des coups de force qui provoquent les révolutions et des affaissements qui les l'ont réussir. On se révolte, et il faut qu'il en soit ainsi pour que la conscience de l'humanité maintienne ses droits.

Mais si, parmi les Normaliens, qui étaient alors à l'Ecole ou qui venaient d'en sortir, le sentiment était unanime contre le Deux Décembre, les conséquences n'en apparaissaient pas à tous sous le même jour. Les uns, les purs réfractaires. comme Prévosl-Paradol, qui dès ce moment appartenait à la politique, refusaient toute soumission et s'offraient à la résistance : les autres, et c'était le grand nombre, raisonnant avec Taine, courbaient la tête. Par la voix du suffrage universel, le pays s'était prononcé pour l'Empire : que faire contre la volonté nationale ? De condition médiocre pour la plupart, de fortune moindre encore, les Normaliens avaient, pour ainsi dire, placé toutes les chances de leur vie sur le concours qui leur avait ouvert les portes de l'Ecole. Allaient-ils renoncer au béné-

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fice d'un travail soutenu pendant de longues années et priver leurs familles du fruit de tant de sacrifices? N'avaient-ils pas à tenir compte de cet autre devoir, qui, sans s'imposer d'aussi haut, ne laissait pas d'avoir sa moralité? N'étaitce pas enfin à la jeunesse libérale qu'il appartenait de maintenir dans l'éducation nationale les principes qui, pour avoir été violés, n'en conservaient pas moins leur autorité éternelle ?

Ce sont ces réflexions qui traversent les lettres de Sarcey et auxquelles se joint la voix de son père, qu'on croit entendre lui rappeler les promesses de sa carrière commencée et la sécurité de la pension de retraite qui en était le terme. On se résignait donc à l'événement accompli, cl on s'y résignait avec sincérité. Sarcey, qui ne cherche pas à s'en faire accroire, l'atteste avec beaucoup d'autres. De tout temps, l'Université a porté dans l'observance de ses obligations professionnelles un sentiment ferme et délicat. Les exceptions qu'on invoque, lorsqu'on veut la mettre en cause, confirment, parleur \ io lence même et. leur singularité, l'excellence de ses vertus coutumières. Mais plus elle se lie elle-même dans ses devoirs envers la jeunesse, moins elle supporte d'être liée dans son for intérieur et sa légitime indépendance. Et c'est en quoi le régime inauguré par le coup d'Etat froissa tant de consciences droites et de généreux talents.

Certes Sarcey ne se fait pas faute de confidences. 11 écrit pour lui-même presque autant que pour ses parents. Il aime à écrire. Au risque

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