VI PREFACE
d'alarmer son père qui a l'esprit toujours inquiet, il raconte tout : ce qui est à son détriment comme ce qui est à son avantage. Il ne cache absolument rien de ses sentiments pour ses chefs. Avec eux, il est souvent en délicatesse ; suivant son mot, il se hérisse. Mais avec les familles, point. Il a leur confiance. Son enseignement solide, judicieux, mesuré, très vivant, est unanimement apprécié. Les inspecteurs relèvent dans leurs notes sa toilette qui manque de gravité, ses gilets de couleur voyante, ses cravates vertes, les gants foncés qu'il porte au bal du maire ou du préfet. De sa classe, ils ne trouvent à dire que du bien. Il s'y dévoue.
Ce que sa correspondance découvre, au contraire, presque à chaque ligne, c'est l'impatience des prescriptions mesquines, jalouses, tracassières, qui s'imposaient à la vie du professeur dans sa chaire et hors de sa chaire, l'obligeaient à enregistrer, chaque jour, minute par minute, l'emploi du temps de sa classe, le surveillaient dans ses fréquentations et ses moindres démarches, l'assiégeaient sournoisement dans sa conscience. Les lettres de Sarcey sont ici de l'histoire, histoire amusante, comme lorsqu'il s'agit du port de la barbe, — moustache ou favoris traités en suspects, suivant la latitude — : plus souvent pénible, et qui montre à quelles misères peut être réduite la discipline d'un grand corps, lorsque ceux à qui est échue l'autorité ont perdu le sentiment de la dignité humaine. Que le souvenir de la Pétition de P.-L. Courier pour des villageois quon empêche de danser lui soit
PKEl'ACE VU
moulé à la têle, que la lcllre au Ministre sur la barbe, ingénieuse et piquante encore qu'un peu longue, ait justifié sa disgrâce, il semble bien qu'au fond ce lut son propre sentiment, et il faut lui rendre cette justice qu'il se soumit de la meilleure grâce du monde. Mais les Souvenirs, comme les Lettres, portent la marque de l'irritation profonde où ce régime de déprimante suspicion avait jeté les meilleurs esprits. Sarcey explique ainsi avec raison la défaveur qui, pendant un temps, s'attacha à l'Université et tarif la source du recrutement de l'Ecole Normale. C'est, dit-il avec une gravité pénétrée, la moralité de mon récit.
Nul doute qu'il s'acheminât lui-même vers la rupture. Il proteste pourtant du contraire. Son enseignement était sa vie. Il ne se déplairait même pas à Chaumont, s'il n'avait affaire qu'à ses élèves. Il fût très volontiers resté une année de plus à Lesneven, avec l'abbé, son excellent principal, qu'il respecte et qu'il aime. Dans une de ces expansions d'ambition juvénile où les promesses mutuelles ne coûtent rien, ses camarades lui avaient jadis assuré pour un avenir prochain une chaire en Sorbonne, et il ne se refusait pas à y voir la réalisation de ses rêves. S'y seraitil tenu? J'hésite beaucoup à le croire. Même à des conditions meilleures que celles où l'avaient jeté ses débuts, dans un milieu à souhait, la province ne l'eût pas conservé longtemps. Ses amis ne l'y auraient pas oublié. Son mérite l'en eût fait sortir. Et une fois à Paris... Il n'aurait pas débuté dans la presse peut-être par un
VIII l'fiÉFACE
article au Figaro, sous le nom de Salaué Binet. Mais la plume lui aurait vite démangé au bout des doigts.
Il n'en faut pas moins le reconnaître. Ce n'est qu'au lycée de Grenoble, en 1857. que, tourmenté par (\c< idées de théâtre, de poésie, d'aventure mondaine, il pensa à se frayer ses voies hors de l'Université. Jusque-là. et tant que vécut son pè're, il avait fermé l'oreille à toutes les tentations. Elles, ne lui taisaient point défaut. Lorsqu'il fut envoyé de Chaumont à Lesneven, About lui offrit avec effusion une misère à deux, qui infailliblement devait les mener ensemble à la fortune. Repoussé avec, perte, il ne se méprenait pas sur le caractère de la résistance à laquelle se butaient ses arguments. Au fond, lui disait-il, lu aimes la classe, tu es. tu seras professeur. Et professeur, Sarcey le fut, en effet, toute sa vie. Sorti de l'enseignement proprement dit, il professa le ihéàtre. Ses feuilletons ne lui suffisant pas, il se dressa une chaire à lui, qu'il occupa pendant plus de trente ans. Il fut un des principaux initiateurs des lectures de i'Athé lee et du boulevard des Capucines. Il créa les conférences de la Gaîte et de L'Odéon. 11 s'était fait sa méthode, son mode d'action, son public. Dans les derniers temps, à l'Odéon, sa conférence était devenue une introduction à la pièce qu'on allait représenter. Il excellait à exposer le sujet d'une tragédie classique, à la démonter, à ramener la situation tirée de la fable ou du monde héroïque à une situation fournie par la vie de ton- les jours, suivant une théorie dont il a eu l'intui-