‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 17 sur 40 · SARCEY, JEUNE PROFESSEUR · texte numérisé non relu

SARCEY, JEUNE PROFESSEUR

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Ces amusements, ces menus succès ne suffisaient pas à contenter, je ne dis pas l'ambition de Sarcey, car il n'en avait guère, mais son activité d'esprit. Il éprouvait l'impérieux besoin de se répandre au dehors. Sans qu'il s'en doutât lui-même il était devenu journaliste; il l'avait été dès le premier jour, dès le premier billet qu'il dépêchait à sa mère. Cette discipline qu'il s'imposa, pendant vingt années consécutives, de jeter sur le papier ses impressions, ses joies, ses ennuis, ses aventures, le tableau mouvant des choses qui défilaient sous ses yeux, ce travail qui n'était qu'un plaisir constamment renouvelé, fut pour lui la meilleure des écoles. Rien ne l'obligeait à s'y astreindre. Mme Sarcey mère n'était pas très exigeante "; elle se fût contentée de billets plus laconiques. Mais Sarcey ne l'entendait pas ainsi. Il écrivait pour écrire, guidé par un mystérieux instinct, et s'entraînait inconsciemment à la besogne qu'il devait accomplir plus tard, avec tant d'abondance et de bonhomie.

En 1856, son éducation professionnelle est achevée. Il est agréable narrateur et vigoureux polémiste. Il a le don du mouvement et de la vie, soutenu par un naturel bon sens et par une solide culture. 11 est mûr peur la presse. Il n'y entra que timidement, car il se défiait de ses forces. Je ne rééditerai pas l'histoire, très célèbre, de la chronique qu'il confia à About et que ce dernier fit agréer à M. de Villemessaat. lï'Je parut dans le Figaro du 1er novembre 1857 ; elle ?'at'l evait en ces termes :

Je vous écrirai ce qui est, simplement, et sans phrases. C'est la première fois que je touche une plume ; je n'entends rien à cet art, et il y paraîtra. Mais je crois que le vrai interesse toujours par cela seul qu'il est vrai, et j'ai, sur tous les beaux parleurs de Paris qui s'occupent de la province, l'avantage de vivre en province.

Quand on veut du vin de Bordeaux, c'est à Bordeaux qu'il faut le prendre. M. Vijlemain disait qu'il n'y a rien qui aide

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a parler d'un auteur comme de l'avoir lu ; il n'y a rien qui aide à parler de la province comme de' pouvoir signer :

Satané Binet, provincial.

Si l'on examine cette lettre, on remarque que c'est exactement le ton, l'accent, l'allure de celles qu il envoyait à sa mère. Il s'y montre peut-être un peu plus gêné, parce que c'est la première fois qu'il ocr'.t à M. de Yillemessant et que l' importance du personnage lui donne à réfléchir. Et voilà la seule différence. D'épistolier, Sarcey passe chroniqueur, sans aucune peine et presque sans transition. Bientôt il se mettra tout à fait à l'aise et causera avec le public "•omme avec la bonne dame de Dourdan.

Lorsque celle-ci recevait l'épître dominicale cl3 ron cher fils, elle s'en délectait, puis, après l'avcir relue, elle la serrait dans le sac de toile grise qui lui tenait lieu de portefeuille et murmurait, secrètement attendrie :

— Quel brave garçon !

De même, les innombrables amis que Sarcey possédait dans la foule se prenaient à dire, en repliant le journal, où il s'était copieusement épanché :

■ — Quel brave homme !

Et ce fut la principale raison de sa popularité...

Comme j'achevais de mettre en ordre le dernier chapitre du Journal de Sarcey, je reçus une lettre qui me causa, tout ensemble, beaucoup de joie et de surprise. Elle portait un nom qui revient à chaque page de cette correspondance, le nom de P. Jacquinet. Eh ! quoi ! le vieux maître de Sarcey, celui qui corrigeait ses devoirs à l'Ecole et lui apprenait à aimer les belles lettres, M. Jacquinet n'était pas mort ! Je m'enquis de son adresse, et n'eus aucune peine à la découvrir. Je suis allé le voir. Il me semble que je dois à nos lecteurs un récit de ma visite et qu'ils y prendront quelque intérêt, ceux du moins qui ont suivi avec sympathie les confidences du jeune professeur et son aventureuse odyssée.

Avouerai-je que je n'étais pas sans inquiétude en gravissant l'escalier du vénérable universitaire ? je songeais, à part moi :

— Ce bon M. Jacquinet a dans les environs de quatre-vingt-dix ans. Que me dira-t-il? Me dira-t-il quelque chose? La mémoire, à son âge, est bien affaiblie? Vais- je avoir, devant moi, une intelligence à demi éteint .e ? Ce serait là, sans doute, un spectacle affligeant.

Je sonne. On m'introduit dans un salon reluisant, propret, discret, où flotte comme une atmosphère de paix provinciale. Les fauteuils, le canapé, acajou et

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velours vert, datent du règne de Louis-Philippe ou de Charles X. Aux murs, sur le piano, sur la table, un peu partout, des portraits, un ou deux daguerréotypes aux reflets pâlis, des photographies décolorées. Mais à peine ai-je eu le temps d'examiner ces objets. Un bruit de pas résonne dans l'antichambre, le toc toc d'une canne frappant à petits coups le parquet. La porte s'ouvre.

— Monsieur, soyez le bienvenu !

La voix est charmante. Et ce qui m'étonne en elle, c'est son accent de jeunesse. Elle est harmonieuse, flexible, assouplie par le long exercice pédagogique; elle a lu et commenté beaucoup de vers, beaucoup de prose des bons auteurs. Elle est enfin, comme toute la personne de M. Jacquinet, empreinte de douceur et de politesse. Il s'est approché, m'a offert un siège; il a pris place au coin de la cheminée où brûle un feu tranquille et je le puis considérer à loisir.

Son corps menu, enveloppé dans une ample douillette, est doué de cette heureuse maigreur qui décourage les maladies. Il a la barbe et la moustache rasées, à l'ancienne mode; et certainement il ne fut pas parmi les démagogues qui s'insurgèrent contre les ordonnances de M. Fortoul ! Avec son petit bonnet noir, ses cheveux blancs bien peignés, sa cravate académique, son regard amène, son fin sourire, son geste accueillant, la parfaite convenance et le purisme un peu appi'êté de son discours, il évoque l'image de l'honnête homme, au sens où on l'entendait jadis; M. Jacquinet a passionnément aimé la littérature, il la chérit toujours, après l'avoir enseignée.

— Quelle joie m'ont fait éprouver ces lettres de Sarcey ! Quelles impressions elles ont réveillées en moi ! Que de noms disparus ! Que de scènes oubliées !

Je me suis tu. Je l'écoute. Et lentement, comme à l'appel d'une baguette magique, les voiles qui cachent

le passé se soulèvent. Le vieillard m'entraîne à sa suite dans les champs du souvenir.

C'est en 1835 que M. Jacquinet fut admis à l'Ecole normale. A cette époque, elle n'occupait pas le vaste édifice où elle est présentement installée. On l'avait confinée rue de la Harpe, dans les bâtiments du collège du Plessis. Elle était pauvre, étroite, incommoda et tremblait sous la férule de M. Cousin, qui la gouvernait effectivement, quoiqu'elle eût pour directeur M. Guignaut. Mais l'excellent M. Guignant manquait dénergie; il se laissait dominer, se bornant à épan cher sur ses disciples les trésors d'uue parole savante et intarissable.

Ceux-ci y vivaient, cependant, assez heureux. Réveillés à laube, au son de la cloche, ils se ruaient au travail; ils adoraient leurs professeurs, Michelet surtout... Michelet !... Ce nom leur communiquait un frisson d'enthousiasme. Ils se pressaient sur sps pas. Ils buvaient les phrases, qui tombaient de «es lèvres. Et les élèves étrangers à son cours tâchaient d'en attraper quelques bribes à travers la porte et de discerner par le trou de la serrure la silhouette, la tête bouclée, le poétique visage et les yeux de feu du prophète. Pourtant, en 1835, la lutte qu'il était obligé de soutenir contre Cousin lui rendait moins agréable le séjour de l'Ecole. Il s'en éloignait. Un nouveau venu y acquérait près de lui de l'importance. C'était Désiré Nisard.

M. Jacquinet se rappelle les moindres détails de sa première leçon. Elle excitait des préventions et faillit tourner à l'orage. Nisard passait, non sans quelque apparence de raison, pour le plus réactionnaire des critiques. Il s'était signalé à l'attention de ses chefs par le fameux manifeste de la Revue de Paris sur la littérature facile. Il avait consacré deux volumes aux poètes latins de la décadence, qu'il assi-

milait, dans son esprit, aux poètes français contemporains. Or, on était en plein romantisme, au lendemain d'ïïernani. L'école comptait dans ses rangs des « gilets rouges », qui fulminèrent, lorsqu'ils apprirent qu'un barbare allait manquer d'égards à leur idole. Ils jurèrent de l'immoler sur l'autel de Victor Hugo. Le plus violent de tous était Lorquet, qui proférait d'épouvantables menaces. Nisard arriva. Il leur parla de Boileau. Lorquet poussa un sourd grondement. Les autres se bouchèrent les oreilles. Nisard leur dit, de son ton aimable, et sans se départir d'une extrême courtoisie.

— A la prochaine conférence vous ouvrirez une Dreille; à la suivante, vous les ouvrirez toutes leb deux.

Bientôt il conquit son auditoire, et, sauf Lorquet, qui continuait de rugir, il les ramena vis-à-vis de Despréaux, et des écrivains du dix-septième siècle, à des sentiments moins tumultueux; il les apaisa, il s'efforça de leur apprendre le goût, la mesure, l'élégance, de leur faire aimer, selon sa fameuse définition, « la grandeur dans l'ordre, caractère commun des gouvernements bien régies et des écrits durables ».

— Je vous assure, dit M. Jacquinet, qu'il n'était pas aussi <e perruque » que le prétendaient les journaux du boulevard et qu'il ne méritait point les épigrammes de notre terrible Lorquet. Il avait l'intelligence ouverte aux productions nouvelles quand elles ne lui paraissaient pas contraires à la décence et au sens commun. Il tenait Alfred de Musset en haute estime...

Un jour même, en pleine classe, M. Nisard fit l'éloge des Saltimbanques, le vaudeville de Dumersan, qui faisait alors courir tout Paris. Il loua cette pièce, où il croyait retrouver quelques-uns des traits des farces classiques : la gaieté, la franchise et, sous la bouffonnerie du dialogue, un fond de vérité et d'observation.

Ces concessions ne désarmèrent par Lorquet. Elles aggravèrent sa défiance. Il était irréductible.

M. Jacquinet se divertit à me retracer ces choses lointaines, et je partage son amusement. Mais je ne puis lui cacher l'étonnement où me jettent ses révélations sur son ancien camarade Lorquet. Moi aussi, j'ai connu le père Lorquet. Quand je subis l'épreuve du bachot à la Sorbonne, il exerçait l'emploi de secrétaire de la Faculté. Je le vois encore, renfrogné, maussade, un peu bossu, engoncé dans son faux-col et sa cravate de batiste à trente-six tours, enveloppé d'une immense redingote dont les pans lui tombaient sur les talons, le cheveu rare, le nez chaussé de rondes lunettes : il réalisait, au moins en apparence, le type du pédant en us. Il était désagréable et ridicule à souhait et semblait, à ceux qui le jugeaient superficiellement, une caricature de Joseph Prud'homme.

— Oui, oui, reprend M. Jacquinet, je vous accorde que Lorquet n'était pas très reluisant, vers la fin de .sa carrière. Il donnait, au début, les plus magnifiques espérances. Il avait tous les talents; il jouait du piano comme Chopin et Liszt. Et une éloquence, et une imagination, et une verve toujours aiguisée ! Nisard, qui faisait grand cas de lui, quoiqu'ils différassent d'opinion sur les Burgraveëf décida plus tard le ministre à lui confier un cours. Nous nous rendîmes en corps à sa leçon d'ouverture et nous la proclamions d'avance admirable. Elle ne répondit pas à ncs espérances et les suivantes ne se relevèrent point. Lorquet se voua aux fonctions administratives. Comment tant de. dons merveilleux s'étaient-ils anéantis. Ncus ne l'avons jamais su. Il y a, dans nos rangs, quelques exemples de ces naufrages. On est parti pour la gloire, on n'arrive qu'à remplir son devoir obscurément. M. Lorquet demeura un homme très distingué. Peut être avait-il rêvé d'être un °:rand homme.

M. Jacquinet sourit. Et dans son regard, timide et bienveillant, passe comme une ombre de mélancolie.

Voilà ses impressions d'écolier. Comme maître, il en a de plus abondantes. Songez que, de 1842 à 1867, il fut attaché à l'Ecole normale, et qu'il y remplit successivement ia tâche de maître de conférences, puis de directeur des études. Durant trente ans, il y a vu défiler tout ce qui compte dans la France universitaire. Mais aucune période ne fut aussi brillante que celle qui s'éccula entre 1844 et 1848. Les noms illustres y affluent. En 1844 et 1845, c'est Gaston Boissier, JBeulé, Caro, Mézières ; en 1846, Challemel-Lacour ; en 1847, c'est Perraud, J.-J. Weis, Dottain, Assolant; en 1848, About, Taine, Sarcey (l'immortel trio) ; en 1849, c'est Octave Gréard et Prévost-Paradol. Et il y avait, parmi ces jeunes gens, une flamme, une conviction, un rayonnement qui illuminent encore, dès qu'il y pense, M. Jacquinet, et le réchauffent.

— Sarcey, me dit-il, peint au naturel cette génération. Elle était brave. Elle ne redoutait pas la pauvreté et l'acceptait gaiement. Elle était soutenue, jusque dans ses ambitions, par des idées généreuses. Elle avait la foi.

Vous supposez bien que M. Jacquinet ne s'est pas privé de me citer sur ses anciens élèves mille réjouissantes anecdotes. Mais je vous ai si copieusement entretenu de Sarcey que j'ai peur de lasser votre patience. Pourtant il est une historiette qui m'a paru si jolie que je ne veux pas la garder pour moi. Elle est légendaire chez les normaliens de 1848, et M. Gréard me l'avait déjà contée.

Les élèves qui préparaient leur agrégation, avaient coutume, pour se former à l'art de la parole, d'organiser entre eux des sortes de tournois oratoires, et de s'exercer sur n'importe quel sujet. C'était le tour de Sarcey. Il choisit Musset, et, dans son œuvre, le

théâtre, qui déjà l'intéressait vivement. Il improvisa une conférence qui ravit ses camarades et leur causa même un peu de surprise. Non seulement Sarcey analysa son auteur, avec la précision, la logique, la clarté qu'on appréciait en lui, mais il y ajouta des qualités qu'on ne lui connaissait point, de l'émotion, un peu de rêve, et une certaine émotion lyrique qui ravit d'aise l'auditoire et lui valut d'unanimes applaudissements. La causerie achevée, on se rend à table.

On commence à déjeuner. Et l'on constate l'absence du triomphateur. On l'appelle.

— Sarcey?... Où est Sarcey?

Pas de Sarcey... On se lance à sa recherche. Un élève se dévoue et quitte le réfectoire. Au bout de quelques instants il reparaît, donnant les marques de la plus étrange satisfaction.

— Venez vite, s'écrie-t-il. Venez tous !

On se précipite sur ses pas. On enfile les corridors, on arrive dans la cour. Et là...

Quel spectacle, grands Dieux ! Et comment le rendre ? Sarcey, que son discours avait mis en état d'ébullition, s'était couché, nu comme un ver, sous Je robinet de la fontaine et se rafraîchissait à la fois le corps et l'esprit, laissant couler l'onde pure sur sa bedaine naissante, radieux, impudique, s'abandonnant à la douceur de vivre, ainsi qu'aux premiers âges du monde, selon la loi naturelle. On se trouvait au mois de juillet. Il faisait chaud. C'était sa seule excuse. On l'acclama, on le porta en triomphe. Et c'était justice !

— Ce petit fait, dit malicieusement M. Jacquinet, ne mériterait pas d'être rapporté, s'il ne mettait en valeur la double physionomie de Sarcey. Et c'est par là qu'il cesse d'être insignifiant. Il y avait, en mon cher élève, des complications, ou tout au moins des délicatesses que le vulgaire ne soupçonnait point. On le

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jugeait d'après la bonhomie un peu familière et drue de son style. Mais sous cette éccrce, il dissimulait une âme tendre et modeste et un cœur sensible que ses lettres à sa mère nous ont dévoilés. De même le Sarcey qui promenait dans la cour de l'Ecole sa robuste nudité, se doublait du Sarcey qui venait de commenter avec un charme infini les vers et la prose du poète...

On n'a pas plus de grâce, en vérité, et j'assure à M. Jacquinet que son disciple, s'il le pouvait ouïr, serait touché de tant d'indulgence.

— Mais non, je ne suis pas indulgent, je suis juste. Sarcey fut le meilleur écolier que j'aie jamais vu. J.-J. Weiss était indolent, Taine froid et dédaigneux, About éblouissant mais brouillon... Paradol seul réalisait à peu près la perfection. Et encore je préfère la rondeur et la candeur, oui la candeur de Sarcey. Savez-vous qu'il était fort bon latiniste ! Pour les vers latins, il était de second ordre. Mais sa prose latine est forte, savoureuse, colorée. C'est excellent... Je puis, d'ailleurs, vous en donner une preuve.

M. Jacquinet a tiré d'un secrétaire deux ou trois copies, qu'il déploie avec précaution.

— J'ai conservé quelques-uns des devoirs de mes élèves, de ceux qui ont fait leur chemin par le monde, et m'ont donné de l'honneur... Tenez, que vous disais-je? Voici une page latine de Sarcey. Le sujet, d'ailleurs, se prêtait à d'heureux développements : Qœnam in epica Virgiliani carminis compage vel laudentur, vel desiderentur.

Le bon maître commence à parcourir la vieille copie qui dort depuis si longtemps dans le silence de son tiroir... Si recte de Virgiliano opère judicare vo~ lueris... La langue latine, hélas ! ne m'est plus très accessible. Mais je ne me lasse pas de contempler M. Jacquinet. Il tient la fouille entre ses doigts, il la caresse, il l'aime comme une amie quon ne voit

Zoo

pas tous les jours, mais que l'on retrouve 'avec joie, et sa bouche, en modulant le latin, prend une expression voluptueuse. Le Jacquinet de 1849, tel que Sarcey le montre dans ses lettres, m'apparaît soudain, le professeur précis, attentif, amoureux de son métier, épris des belles-lettres et versant cette passion dans les jeunes esprits qu'il a la mission d'éclairer et de former.

Cependant, je remue avec respect et curiosité ces reliques si pieusement gardées. Tout à coup, un cri m'échappe. J'ai mis la main sur deux copies fraternellement rangées côte à côte. Ce sont les compositions françaises remises par Sarcey et Taine, en 1848, lorsqu'ils se présentèrent à l'Ecole normale. C'est M. Jacquinet qui présidait à cette partie de l'examen; il en avait désigné la matière ; il était également chargé de la correction. Sarcey eut la chance d'être classé le premier, Taine ne vint qu'au second rang. Le sujet choisi était mieux approprié aux moyens de Sarcey qu'à ceux de Taine. Il s'agissait de Voltaire. Et vous n'ignorez pas que Voltaire était le pain dont Sarcey, dès son enfance, avait coutume de se nourrir. Donc M. Jacquinet proposait aux candidats l'argument suivant :

Lettre de Voltaire à son ami Cideville. (Voltaire a fui en Angleterre après sa querelle avec le duc do Rohan. Il écrit à Cideville pour lui conter la vie qu'il mène à Londres, les grands hommes chez qui il fréquente, les idées de liberté dont il s'imprègne, etc.).

Il n'y avait pas plusieurs façons de développer ce thème. Tout était dans la forme. Il fallait prouver que 1 on possédait à la fois la connaissance de son pays et celle du voisin. Sarcey s y trouva tout de suite à l'aise. Il ne se borna pas à pasticher la phrase coulante, alerte, limpide du modèle; il imita les petits vers dont Voltaire égayait si volontiers sa corresponde, a

— Monsieur Jacquinet, vous me permettrez bien de copier ce passage?

— Je vous en prie... Ceci est à vous... Disposez-en librement.

Et voici ce que Voltaire écrivait à son ami Cideville.

« ... Mais, mon ami, que je suis sifflé, persécuté, déchiré. je m'en consolerai aisément, si je puis m'en consoler auprès de vous. Les sociétés les plus aimables de l'Angleterre n'onl pu me faire oublier la douceur de votre commerce. J'ai vécu dans l'intimité des plus beaux esprits de Londres, et je regrette encore celle charmante retraite où nous mettions gaiement en pratique la philosophie d'Horace. Il faut aussi avouer que cette philosophie a passé la Manche ; la société de Bolingbroke suit quelque peu les préceptes du poète latin ; c'est un cercle de gens d'esprit qui pensent et parlent sans contrainte et trnilcnt sans prélcnt.ion les plus hautes questions de philosophie. J'y ai passé de douces heures, regrettant de ne pas vous y voir avec moi : c'est là que j'apprenais à devenir libre ; d'autres fois, j'allais au temple où régnent encore les traditions de l'esprit français qu'y apporta Saint-Evremond :

Oui, Cideville, je me plais

A souper sans cérémonie

Au temple, où sans peine on ailie

A la liberté des Anglais

La grâce et l'esprit d'Emilie

Et l'aimable plaisanterie

Des anciens courtisans français.

Sans déraisonner, on raisonne ;

On philosophe avec gaieté ;

Et sur Dieu même (qu'il pardonne

Un peu trop de témérité),

On dit tout haut la vérité;

En buvant ce vin qu'il nous donne

On soupe, on cause en liberté.

Ainsi; dans cet heureux asile, Je passe mes jours sans regret, Et mon bonheur serait complet, S'il ne me manquait Cideville.

» Oui, mon ami, je ne puis vivre plus longtemps loin de vous et loin des amis qui vous ressemblent. J'aime mieux abandonner cette terre de la liberté, ces illustres amitiés, et

même ces soupers d'Horace, pour retrouver ceux qui, seuls, peuvent me rendre la vie douce et agréable. En attendant cet heureux moment, vive et vale. »

A côté de la copie de Sarcey, la copie de Taine est presque sévère. Il y parle un peu moins des mœurs eb un peu plus des philosophes. Déjà la tournure de son esprit l'incline aux graves travaux, et de tous les Anglais, contemporains de Voltaire, c'est Locke qui l'attire de préférence... Avec le consentement de M. Jacquinet, je détache quelques lignes de ce morceau distingué :

« Ne pensez pas que j'aie donné pour cela dans les idées innées de Descartes, ni dans ses tourbillons, ni dans la vision en Dieu du père Malebranche. Je n'ai jamais compris comment un enfant pouvait penser dès le ventre de sa mère, ni comment le Révérend Père voyait tout en Dieu sans y vo [• que lui-même est fou. Mais j'ai trouvé un bonhomme fort sensé, sans prétention, très modeste, philosophe pourtant, et qui s'appelle Locke.

» Primus duas res dissociabiles miscuit, philosophiam et sensum communem.

» Cet homme raisonne comme vous et moi, il est toujours intelligible; il ne parle jamais d'enliléchies, de causes occasionnelles, d'êtres intentionnels. Quand il est à court, il avoue de bonne foi son ignorance. Quant aux idées, il croit que nous les recevons par les sens.

» Tout ceci est incroyable, n'est-ce pas? Mais que voulezvous ? L'Angleterre est un pays de miracles. On y trouve la liberté religieuse, la liberté politique, la liberté d'écrire ; on y hait les pagots, les robins et les cuistres ; les gens d'esprit y sont honorés, les grands y sont affables. Après cela, étonnez-vous qu'il y ait. un philosophe qui n'extravague pas ! »

M. Jacquinet s'attarde à relire ces deux co pies qui lui furent soumises, voilà exactement cinquantecinq ans. Il les juge, il les compare par une sorte de scrupule rétrospectif,qui n'est pas sans grâce.

— Ma foi, dit-il, elles sont aussi bonnes l'une que l'autre...

Jl quitta- l'Ecole pn 1^67, à la, suite d'un incident mé-

JOUÎNAL DE Ji:i S E! "

morable. Sainte-Beuve ayant tenu à la tribune du Sénat un langage hostile au gouvernement impérial, la plupart des élèves qu'animait un ardent esprit républicain crurent devoir lui envoyer une adresse de félicitations. Cela n'eût rien été, si l'un d'eux, futur égyptologuc que je désignerai suffisamment en disant que son nom, fort estimé du public, est devenu glorieux, n'avait eu l'idée de communiquer à la presse le texte de cette lettre. Elle parut. Les élèves se solidarisèrent avec leur camarade imprudent. Le scandale fut énorme. Et M. Jacquinet, dont la responsabilité él ait en jeu, comme directeur des études, demanda son changement.

Là s'arrête son histoire, du moins en ce qui nous touche. Il exerça les plus utiles fonctions et les plus élevées. Il fut recteur de faculté, inspecteur général. Il était à Besançon quand M. Jules Leinaure, jeune maître de conférences, réunissait les éléments de sa thèse sur Dancourt. Il aida aussi, de ses conseils, les débuts d'Emile Faguet. Il ne pouvait faire un pas en province ou à Paris sans y rencontrer quelqu'un de ses anciens disciples. Il est, après M. Wallon, et avec M. Waddington-Kastus, le doyen des professeurs de Normale. L'Ecole est sa véritable famille, l'objet de son culte, le centre de ses pensées; et elle lui a donné, en somme, une innombrable postérité, tous ses pensionnaires, pendant un tiers de siècle, lui ont passé par les mains. M. Jacquinet ne peut s'empêcher d'avoir le cœur remué à cette idée.

— Je ne suis rien, me dit-il, qu'un vieux pédagogue, Mon nom est inconnu de la foule. Je n'ai écrit que des livres qui se rapportent étroitement aux Ira vaux scolaires. Je n'ai eu ici-bas d'autre gloire que celle de mes élèves, elle me suffit l---

Y a-t-il, dans ces paroles, un soupçon d'amertume 1 Te ne l'y ai pas découvert. M. Jacquinet ne regrette

ni les orages de la politique, auxquels il aurait pu se mêler, ni le fracas des réputations bruyantes. Il n'a été, il n'a voulu être qu'un professeur. Il s'endort dans la sérénité de sa tâche accomplie. Je crois qu'autant qu'un homme peut l'être, au milieu des deuils dont est semée la vieillesse, il «».st heureux. Il a près de lui, pour se réconforter aux heures de défaillance, son cher Bossuet... Et ainsi il s'éteint doucement, regardant, de loin et de haut, défiler le train du monde. Et ainsi il réalise le vers consolant de La Fontaine :

Rien ne trouble sa fin. C'est le soir d'un beau jour

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