‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 16 sur 40 · KM E N A L DE J K U NESSE · texte numérisé non relu

KM E N A L DE J K U NESSE

Trois jours après, deux de mes gaillards ouvraient la campagne, puis un troisième, un quatrième. Je vis bien vite que, si je laissais les clioses aller, j'étais débordé. On ne faisait pas de bruit encore, mais je sentais qu'on n'en était pas loin. J'allai droit au proviseur, et lui contai mon embarras :

— Je vous avais fait prévenir, me dit-il en souriant, mais il a fallu que l'expérience vous intruisît. Votre système est détestable ici. On ne tient les élèves que par la peur. Donnez peu de gros pensums, mais donnez-en tous les jours.

Je fis aussitôt volte-face ; à la classe suivante, un méchant gamin partait au cachot ; il y est resté cinq jours, au pain et à l'eau, dans une chambre humide et sans feu, avec des carreaux cassés, avant de vouloir faire un pensum insignifiant. Et c'est un boursier. Cela te donne une idée de cet entêtement montagnard. Pour les autres, j'en mets régulièrement un ou ïïeux au piquet, toute la classe; un ou deux autres y sont toute l'étude et toute la récréation.

Aujourd'hui dimanche, j'en ai quatre en retenue, toute la journée. Je suis devenu sombre, froid, ne passant pas un signe de tête, et l'on entendrait une mouche voler dans la classe. Il parait qu'il faudra trois mois de ce régime avant que je sois maître de faire chez moi tout ce qu'il me plaira.

Voilà un Sarcey que nous ne connaissions guère, un Sarcey qui ne rit plus, un Sarcey qui terrifie les jeunes Rhuténois et les condamne à coucher sur la paille humide. Est-ce là notre Sarcey 1 Un triste événement contribue à entretenir en lui cette morose humeur. Il apprend que. son père, dépossédé de la charge de greffier dont il était titulaire depuis plus du vingt ans, est totalement ruine.

Novembre L853

Je reçois à l'instant ta lettre chi dimanche 23. .T'avoue que j"ai été tout étourdi de ce nouveau coup de la fortune. Il est difficile de voir un malheur plus cruel et plus immérité. J'ai vu, par ie chagrin que j'éprouve, combien on est fort contre ses propres disgrâces, et faible contre les disgrâces des gens qu'on aime. Que veux-tu que je te dise ? Il faut prendre courage, il faut se serrer contre les autres. Tant que nous serons tous les quatre sur terre, nous aimant, et nous aidant, il n'y aura que demi-mal. Tu te souviens d'un vieux proverbe : « Plaie d'argent n'est pas mortelle ! » et, quant à l'honneur, quoi que tu dises, je crois que nous pouvons encore répéter le mot de François Ier. L'honneur est d'abord l'estime qu'on a de soi-même, puis l'estime qu'en ont les autres. Ni l'une ni l'autre n'est entamée. Noua pouvons encore mépriser les fripons heureux, et mon père, en tombant, emporte la sympathie de tous ceux oui l'ont connu. Ce n'est qu'une perte d'argent; il est vrai que celle-là est terrible. La position n'était déjà pas belle auparavant; que doit-elle être aujourd'hui?

Et pour consoler sa mère, et lui donner du courage, il lui envoie de meilleures nouvelles de Rodez :

Je pourrais te dire qu'ici, tout va bien. Je suis au mieux avec le proviseur qui, je le sais de bonne source, a pour moi une estime toute particulière ; au mieux avec sa femme, une Parisienne pur-sang, qui s'ennuie à périr dans Rodez, et est enchantée qu'on aille faire avec elle un bout de conversation et un peu d'esprit.

Sareey a mille sujets de peine. Mais un sourire de

jolie femme suffit à les lui faire oublier; Et déjà, obéissant à son penchant naturel, il redevient optimiste. Cependant, la vie que l'on mène en la cité rhuténoise n'est pas très divertissante. Entre deux visites à l'aimable <■<■ proviseuse », Sarcey dévore les journaux. C'est sa principale distraction.

23 mars 1854

Je lis les Débats, qui me coûtent dix sous par mois. Il est vrai que nous n'avons pas les nouvelles dans leur primeur; mais un jour plus tôt, un jour plus tard, c'est beaucoup à Paris, ce n'est rien à Rodez. Je trouve le Siècle chez un collègue, et je suis assez exactement le Charivari. C'est oe dernier journal qui exprime le mieux mes convictions politiques. Aussi deviens- je grand politiqueur. Il est rare qu'à notre table, l'un de nous ne remanie pas la carte de l'Europe, entre la pomme et le fromage. Le fromage est excellent, c'est du roquefort.

Parfois, le dimanche, un rentier de la ville, ou quelque gros fonctionnaire donne ta danser. Et Sai , qui est devenu très agile, valseur, n'a garde de manquer à ces réunions.

Mars 1854

Notre hiver a eu ses plaisirs, plaisirs rares, mais on prend ce qu'on a. Il y a eu un bal chaque dimanche, et c'est beaxicoup à Rodez, où les jeunes filles ne vont point au bal, où les jeunes femmes sont rares, et se croient obligées d'avoir une toilette nouvelle à chaque bal.

Voyez pourtant ce que peut l'habitude ! je connais assez particulièrement une dame d'infiniment d'esprit of de raison, qui a une fille de dix-huit ans .: jolie. Elle se plaignait a moi que les jeunes

ftlles n'allassent point au bal; je lui dis qu'il y avait un moyen bien simple de détruire cette absurde coutume, c'était de donner la première l'exemple, qu'elle était femme de tête, et que cet exemple serait suivi. Elle branla la tête et me dit qu'il fallait bien faire comme tout le monde.

— Et si tout le monde fait comme vous ?

— Oui, mais tout le monde ne fera pas comme moi, et l'on me jettera la pierre.

Au fond, cette dame a raison ; c'est qu'ici il y a une Société de la Vierge, comme il y a des pénitents noirs, gris, blancs, et que toute jeune fille qui danse est rayée de la confrérie.

Tour à tcur M. le maire, M. le Trésorier attirent chez eux le jeune professeur, dont ils apprécient le caractère enjoué et la rondeur communicative. Mais voilà que Sarcey, par une fatale étourderie. compromet sa réputation naissante.

Il faut que je te conte ma dernière mésaventure. J'étais invité chez M. le Trésorier qui est un gros personnage. Un de mes collègues qui se rendait au me presse de l'accompagner. Ne voulant pas le faire attendre, j'emporte par mégarde des gants de couleur, au lieu des gants blancs que j'avais préparés. Et quand je m'aperçus de ma méprise, il était trop tard pour la réparer. J'étais déjà dans le salon.

— Ek quoi, me dit mon ami, y pensez-vous ? Tous les regards de toutes ces dames étaient fixés

sur mes mains. J'en avais une sueur froide dans le dos. Je m'en suis tiré comme j'ai pu et j'ai fait bonne contenance. Mais le scandale est énorme, et Rodez en cause depuis huit jours,

Je suis déshonoré.,.

IG

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Le coupable n'a qu'un moyen de se relever dans l'opinion : c'est de montrer beaucoup d'humilité et de fréquenter en des lieux édifiants. Il se décide à aller au sermon :

Le carême, ici comme partout, a coupé court à toutes les fêtes. Nous n'avons d'autre récréation qîfe deux capucins qui prêclient aussi bien l'un que l'autre. J'y suis allé une fois. J'en reviens toujours à mon refrain : si l'un de nous, quel qu'il soit, se mêlait de prêcher, il s'en tirerait bien mieux que tous ces gens-là. Ces capucins font pourtant beaucoup de conversions: ils confessent toute la ville, et il ne serait pas prudent d'en dire du mal. On appelle cela une mission.

C'est la seconde depuis le commencement de l'année: nous avons eu, vers le mois de janvier, un jésuite, qui a eu aussi un succès énorme. C'est lui qui a prêché contre un certain bal de souscription que le maire avait pris sous son patronage. Le jésuite a défendu aux pénitentes d'y aller : le maire a forcé les maris d'y amener leurs femmes. Force est restée à la loi. Le bal a été nombreux et gai; il n'y a eu que les dames de la Société de Saint-Vincent-de Paul qui s'en soient abstenues. Il coûtait 20 francs d'entrée, au profit des pauvres. J'y étais, et j'ai eu la chance de regagner mes 20 francs à l'écarté.

Et c'est ainsi, qu'à Rodez, les mois s'écoulent...

Un scir, grande rumeur dans la ville. L'illustre perruquier-poète Jasmin, la gloire du Languedoc, l'émule de Mistral... que dis-je !... le rival de Lamartine, fait annoncer par les hérauts qui le précèdent ru :; uira de ses vers, le lendemain, au théâtre. Vous pinsez bien que Sarcey s'empresse de se rendre à cette

idmonie.

Xous avons eu Jasmin. Tu ignores peut-être ce qu'est Jasmin. C'est un perruquier qui, un beau jour, s'est réveillé poète. Il a fait des vers patois; on dit qu'ils sont fort jolis; et l'Académie française, qui comprend sans doute fort bien le patois, a couronné ses poésies l'année dernière.

Dans le Midi, c'est un enthousiasme : Jasmin est le poète national. On ne le lit pas, mais il s'en va de ville en ville, lisant ses pièces, et il y a toujours à ses séances une foule immense. Il faut tout dire : le bénéfice est pour les pauvres, il ne touche que ses frais de voyage, et la gloire. La tête lui a tourné d'applaudissements; il a une fatuité naïve qui amuse dix minutes, et devient bien vite insupportable.

J'ai eu le plaisir de m'ennuyer, l'autre jour, avec tout Rodez, pour mes quarante sous. Il nous a lu à peu près trois ou quatre mille vers, peut-être davantage. Yois-tu M. de Lamartine lisant Jocelyn dans une séance ? Il y avait des intermèdes de musique.

— Taisez-vous, dit-il aux musiciens, on vous entendra un autre jour; je m'en vais lire un petit morceau.

On l'applaudit à un passage :

- C'est beau, cela, dit-il; eh bien! vous allez voir, ça va être encore bien plus beau tout à l'heure.

On admire beaucoup sa déclamation, je la trouve déplorable. Il a le grand geste des hommes du Midi, il rit aux éclats, il pleure et s'essuie les yeux, il se jette à genoux, il joue sa poésie des pieds, des mains, de tout le corps. Il peut se faire qu'une déclamation pareille aille aux natures mobiles et passionnées du Midi, mais elle est en complet désaccord avec ses vers, qui sont tendres et doux. J'en connaissais une pièce, que j'avais étudiée la veille

avec une traduction; il est difficile de dénaturer avec plus d'inintelligence la physionomie d'un morceau. La sienne est très expressive, quand il s'anime; au repos, elle a la distinction d'un garçon coiffeur.

Il était au bal chez le receveur; il y a été insupportable, de l'aveu même de ses plus chauds admirateurs, ne parlant que de lui, se comparant à Homère, racontant ses triomphes obtenus, parlant de sa muse, etc. Il semble qu'on ait fait pour lui le fameux vers :

Poète et Gascon, il aura du bâton.

Deux jours après lui arrivait à Rodez un pauvre jeune homme, l'œil intelligent et l'habit râpé, premier prix de violon au Conservatoire, qui a voulu donner un concert. La soirée de Jasmin a donné la somme, énorme pour Rodez, de 1.200 francs. Nous n'étions pas cent au concert de ce malheureux ai tiste, qui avait pourtant un admirable archet. Toutes ces dames, dont pas une n'entend un mot de patois, se pâmaient aux vers du perruquier : elles étaient douze bien comptées au concert.

La vogue ! la vogue !

Jasmin a eu les honneurs d'un article et d'un portrait dans la Revue dos Deux-Mondes, tous deux flattés, et de quelques plaisanteries, assez vraies, dans le Charivari.

Jasmin s'éloigna pour courir à de nouveaux triom plies, et la ville retomba dans sa torpeur. Sarcey se remet d' arrache-pied au travail et prépare son agrégation. <( Il est dur, à mon âge, de faire encore des » dissertations latines et des vers latins. Mais j'ai » plus à me plaindre de moi-même que du sort. Pour- » quoi n'ai-je pas réussi la première fois ? Le hasard )) ne m'a guère favorisé, mais j'aurais dû corriger les

» erreurs du hasard. » Il finit par s'intéresser à ces études sévères.

Ma chère mère,

Je ne m'ennuie pas. Il est triste que tu n'en puisses pas dire autant. Au fond de toute chose, on retrouve le mot de Candide : II faut cultiver son jardin. Espérons encore que la Providence t'en enverra un, et je souhaite qu'il soit toujours fleuri.

En cultivant son jardin (c'est là le dernier mot de sa philosophie) il se divertit à observer les mœurs provinciales.

Nous faisons de fort belles processions tous les dimanches. Toutes les femmes en grande toilette vont se promener derrière une châsse, qui fait tomber la pluie ou luire le soleil, selon les besoins du département; mais la châsse qui a déjà eu tant de peine à nous amener un peu de pluie en mai, en a plus encore à la faire cesser en juillet. Les pénitents blancs sont pourtant d'un bien bel effet.

Les avocats de ce pays sont assez tristes. J'ai eu deux fois la curiosité d'aller aux assises. Il n'y avait malheureusement pas de procès Fualdès. Deux notaires avaient fait un faux : le plus célèbre avocat de Montpellier est venu les défendre et les a sauvés en achetant le jury. Le plus célèbre avocat de Montpellier vaut ceux de Rodez. Dans toute l'affaire, il n'y a eu qu'une chose bien dite, c'est ly résumé du président. Il était simple, de bon goût, et n'avait que le tort d'être un vrai réquisitoire contre les accusés.

Ce sont là mes plaisirs. . . Tu me répondras, comme dans Racine :

Eh ! quoi ! Vous n'avez pas de passe-temps plus doux ?

Mon Dieu, non. Le temps passe, je ne saurais dire comment, avec une effrayante rapidité. La classe me prend une assez bonne partie de mes heures, l'agrégation m'occupe le reste. J'ai laissé tomber mes relations avec toute la ville. Je n'en ai conservé qu'avec la femme du maire; elle est infiniment aimable, a de l'esprit, du goût, et est Parisienne. Si je suis renvoyé ici l'année prochaine, ce sera la plus agréable de mes distractions. Elle me doit présenter dans la société aristocratique de l'endroit : elle-même est aristocrate, et passe pour fi ère. Cela m'a fait un très bon renom d'être reçu presque intimement chez elle.

Avant les vacances, eut lieu la visite annuelle des inspecteurs. Les élèves de Sarcey restèrent 'muets comme des carpes. M. l'inspecteur général 'daigna néanmoins manifester son contentement :

Il me prit à part et me dit que la quatrième n'était pas mon fait, qu'il demanderait pour moi une classe plus élevée. Ce compliment était moitié figue, moitié raisin, car il me laissait clairement entendre qire je m'étais assez mal acquitté des fonctions dont on m'avait chargé. Du reste, il m'a témoigné une bienveillance extrême, et à laquelle je ne m'attendais guère, car je ne le connais pas. Il m'a parlé de mon affaire de Chaumont et de ma lettre, m'a dit qu'il était très fâché qu'on eût transformé une peccadille (c'est son expression) en affaire d'Etat, et m'a engagé à être plus circonspect à l'avenir.

J'ai écouté de toutes mes oreilles et ai dormi sur l'une et sur l'autre. Toutes les notes, bonnes ou mauvaises, disparaîtront dans le succès ou l'échec que me réserve l'agrégation. J'ai, à ce qu'il me semble, quatre-vingt-dix-huit chances sur cent

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pour être reçu, mais j'en avais quatre-vingt-dixneuf il y a deux ans.

Le naïf Sarcey avait tort de compter sur la mansuétude de M. l'inspecteur général. Elle n'était qu'apparente. Plus tard, lorsqu'on lui communiqua son dossier, rue de Grenelle, il fut amèrement déçu. Il y découvrit les notes de ses chefs. L'une d'elles était ainsi rédigée : (octobre 1853).

« Ce jeune homme nous est arrivé avec toute sa ce barbe de Chaumont. Sur mon observation que « c'était une tenue interdite par une circulaire minis- <( térielle, il a prétendu que M. le Recteur du Morbihan <( ne lui en avait jamais parlé. Je l'engageai néan- « moins à ne pas faire sa visite au Recteur de l'Avey- « ron avant de s'être privé de cet ornement qui, du « reste, lui va à merveille. Deux jours après il se pré- . sentait à l'hôtel de l'Académie dans la même tenue, « redingote, chemise de couleur, et barbe complète.

ce ...Il faut que M. Sarcey se résigne, pour que ses « collègues ne soient pas tentés de l'imiter, comme « avait déjà essayé de faire un maître répétiteur qui (( vient de m'envoyer sa démission à la suite de l'ordre « qu'il a reçu de couper ses moustaches. »

Le lendemain, nouvelle lettre :

« A la suite d'un nouvel entretien avec M. Sarcey, h ce jeune professeur m'a promis de s'exécuter très proie chainement pour la fauehaison de sa barbe : peut- « être aujourd'hui. »

Et il était question « de tenir compte à M. Sarcey « du grand sacrifice auquel il est résigné. »

Enfin, en 1851, c'est M. l'Inspecteur Général luimême qui donne son sentiment sur Sarcey ; il enregistre d'abord quelques plaintes sur la « tenue de la classe >>.

« Le professeur, extrêmement myope, reste debout « devant ses élèves. La familiarité qui naît de ce rap- « prochement s'accroît encore par les habitudes cau- <( seuses de M. Sarcey. Il semble craindre de paraître (( pédant s'il leur montrait de la gravité et tenait ses « élèves à distance... Dans les corrections et expli- <( cations il n'impose pas son jugement avec fermeté « et précision : elles ressemblent plutôt à de la cau- « série qu'à un enseignement dogmatique; et puis ce « sont des digressions sans fin, qui peuvent amuser « les élèves, mais sans grand profit pour leur instruc- « tion. »

Autre grief :

« M. Sarcey spirituel et trop abondant causeur, « aimant le monde et les plaisirs, a laissé échapper « quelques légèretés plus ou moins piquantes clans de « petites réunions. Il a fait quelques maladresses aux « soirées de la Recette générale et de la Préfecture. »

L'histoire des gants avait cheminé jusqu'aux oreilles de M. l'inspecteur. Sarcey en était peur ses frais d'amabilité et de zèle. Soyez donc homme du monde !

A Grenoble. — L'hôte de Sarcey. — Un capitaine de la Grande armée. — La villes le monde, aimable caractère des habitants. — Vie de plaisir. — Le bal du recteur. — Sarcey joue la comédie. — Profession de foi ; il restera vieux garçon.

Ncus arrivons au terme de l'odyssée de Sarcey. Son séjour à Grenoble marque pour lui la fin de la vie provinciale. C'est dans cette ville qu'il prélude à ses travaux futurs et qu'il achève de s'y préparer.

Quand il y débarqua, au mois de septembre 1854, un heureux changement modifiait ses conditions d'existence. Il avait subi, avec succès, les examens d'agrégation. Il en éprouvait une joie qui rayonnait sur les gens et les choses. S'il eût été pessimiste, il se fût trouvé radicalement guéri. Mais vous savez que le pessimisme était son moindre défaut. Il était donc disposé à découvrir mille grâces à la capitale du Dauphiné. Elle lui semble en effet fort avenante. <c Les i) rues sont larges, pavées de cette pierre plate, chère » aux Parisiens. Je crois même qu'il y a des trottoirs, » et la nuit des becs de gaz. On voit passer de jolies » filles. Et cela réjouit les yeux. » Cela est agréable. Et cela se paye. Sarcey se met en quête d'un lcgement. Ils coûtent beaucoup plus cher qu'à Rodez. Pour trente francs, on lui propose des gîtes infâmes. Cependant sa bonne étoile le conduit chez un propriétaire original et accommodant.

Cet homme — une bonne physionomie de vieux soldât — m'en détaillait tous les avantages. Il me

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demandait trente-cinq francs et se rabattait à trente. Tout en causant, je dis à Lalande, mon collègue :

— C'est pourtant dommage de ne pas prendre cette chambre, car elle est à deux minutes du lycée.

— Est-ce que tous êtes professeur? me dit mon homme.

Et sur ma réponse affirmative :

- — ■ Ah ! alors, cela est bien différent, me dit-il, ce ne sera que vingt-cinq francs.

Je restai un peu étonné, mais il m'expliqua qu'il avait loué cet appartement à des officiers, mais que ces messieurs faisaient le diable chez lui, et qu'il avait résolu de ne plus louer qu'à des gens tranquilles par état. Il m'avertit que j'aurais mon congé, le jour où une femme passerait le seuil de la maison. La nuit même, j'ai eu la raison de cette pudeur si efïarouchable : une cloison me sépare de son appartement, je l'entends remuer dans son lit, et à côté de lui, dans un cabinet, couche sa fille, âgée de douze à treize ans.

Voilà Sarcey qui s'installe. Et bientôt il est de la maison. Le vieux grenadier qui a couru l'Europe, sac au dos, s'attache au jeune professeur, le choie, le dorlote. Ce sont deux amis inséparables.

Mon bonhomme de propriétaire, quand j'ai besoin de quelque chose, court toute la ville pour m'économiser deux sous. C'est lui qui m'achète mon huile, qui me fait mon feu, et vient de temps en temps veiller à ce qu'il ne brûle pas trop. Je m'en vais, le laissant flamber; je rentre et le retrouve couvert de cendres. Ces attentions excéderaient tout homme qui aimerait les détails et les petits soins; mais pour moi, cela me va comme un gant, c'est un proprié-

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taire fait pour moi. 11 est devenu l'ami du soldat qui fait ma chambre, et lui commande les évolutions, comme un vieux capitaine à un vieux troupier. Rien n'est plus drôle que de les voir à eux deux faire ma chambre. Je m'imagine toujours entendre :

— Portez... balais! Présentez... serviette!

Du reste, je n'ai jamais eu de chambre si bien brossée, d'habits si bien époussetés, de bureau si bien rangé; c'est une bénédiction.

Ajoute que ce brave homme est la crème des hommes. Il m'aime de tout son cœur, et parle de moi et de mes vertus à tous ceux qu'il rencontre. Il n'a qu'un défaut, c'est celui de conter longuement. Mais j'en suis quitte pour ne pas l'écouter. Il a commencé à Wagrani; a fait la campagne de llussie, et s'est retiré en 1815, capitaine. Il n'a point de retraite et ne touche que sa croix d'honneur. Il ne savait pas lire quand il s'est engagé à dix-neuf ans, et il s'est fait lui-même.

Tous ces vieux soldats de l'Empire étaient de fiers lapins, qui avaient bien des ressources dans l'esprit, j'en parle avec plaisir, parce que c'est une figure curieuse, et je suis enchanté d'être tombé là.

Oui, sans deute, le père Bouchard est un peu longuet, lorsqu'il narre ses campagnes ou céièbre la gloire de son empereur. Mais que de compensations ! Il est la providence de son locataire. Et il a tous les talents. C'est un type de Charlet.

Comme tous les soldats de l'Empire, il est serrurier, tourneur, tailleur, menuisier, il lève des plans et dresse des cartes, et se fait sa cuisine lui-même. Il a dans de vastes placards un magasin de brie-

à-braCj fort bien meublé; mais il ne se sert jamais des meubles de peur de les user. Il y a nuit jours, je me plains devant lui que la bougie me tire les yeux. ^

— Voulez-vous une lampe me dit-il?

Et de son pas trottinant, il va ouvrir une armoire, et en tire une lampe modérateur petit calibre d'une douzaine de francs, puis une autre fort belle, avec dorures, ciselures, qui a dû lui coûter une trentaine de francs. Il me donne la seconde et serre précieusement l'autre. Il a pour lui un bout de verre plein d'huile, posé sur un chandelier et coiffé d'un lumignon.

— Pourquoi ne prenez-vous pas cette lampe, lui dis- je ?

— ■ Mon père, s'écrie la jeune fille qui était là, mon père n'a jamais voulu; croiriez-vous qu'il préfère ce vieil ustensile, et que je n'ai jamais pu obtenir qu'on allumât une de ces deux lampes ?

Je l'obtins aisément, et le soir ce fut une fête dans la maison qui n'avait jamais été si bien éclairée.

L'autre jour, j'ai eu envie de prendre une tasse de thé. Mon bonhomme, sans dire un mot, va à son armoire et l'ouvrant :

— Aimeriez-vous mieux une théière de porcelaine ou une de métal ?

Et il me montre les deux. (Note qu'il ne prend jamais de thé). Je choisis celle de métal : je craignais de casser l'autre.

— Il vous faut une cuillère ajoute-t-il.

Il en tire une d'argent d'un tiroir. (Note qu'il mange dans le maillechort)... Passons aux tasses : du fond de son inépuisable placard, il aveint une tasse flamboyante sur une soucoupe peinte, le tout couvert de poussière. Il prend le matin son café au lait dans une vieille soupière ébréchée.

Il a des économies de deux liards et je sais qu'à un moment donné il jette l'argent par la fenêtre. Il a vu de la très haute société, à Paris, où j'ai appris qu'il a résidé; et il s'enferme aujourd'hui dans un petit cercle de vieilles culottes de peau. Il a été suppléant du juge de paix et a refusé de l'être parce qu'on l'envoyait trop loin. C'est le composé le plus étrange des éléments les plus disparates. Il est inexplicable. Je voudrais l'envoyer à un chimiste dans un bocal, pour l'analyser et en rendre compte. Bonhomme du reste, qui m'est très commode.

Cette année s'annonce fort bien. Le. bonheur domestique de Sarcey est assuré. D'autres encore l'attendent.

Il ne tarit pas de louanges sur les indigènes : « Le « proverbe dit : « Dauphinois, fin, faux, courtois». Je « ne sais si le Dauphinois est faux, mais pour la (( finesse et la courtoisie, elles se révèlent chez tous. » Et dès l'âge le plus tendre, ces qualités apparaissent. Les écoliers de Grenoble ont de la politesse et du charme. Sarcey y est d'autant plus sensible que, jusqu'alors, il n'a pas été gâté. Il couvre de fleurs ses trente-deux élèves.

Nous connaissons bien vite le caractère général d'un pays par les élèves qu'il nous donne. Tous ici ont des manières charmantes, et il est inutile de s'occuper de la discipline. Le dernier argument que j'emploie avec eux, c'est que déranger la classe n'est pas de bonne compagnie. Le plus intelligent de tous porte un grand nom, connu à Grenoble, mais, par malheur, son père vient de faire une faillite de trois millions. Toute la ville y est comprise. Ce qui est admirable (est-ce politesse chez les habitants, est-ce probité reconnue chez le banquier), c'est que tout le monde plaint ce monsieur, et personne ne l'ac-

cuse. J'ai entendu un homme qui avait quarante mille francs placés chez lui, répondre de M. M... corps pour corps. La liquidation a commencé il y a deux mois. Elle est conduite par le failli même. Les créanciers espèrent 80 %, beaucoup même assurent que le capital sera remboursé. On dit que la ville sera triste cette année, parce que les familles riches avaient presque toutes leurs fonds chez M. M... Voilà son fils pauvre : c'est un grand bonheur pour lui. Il fera son chemin lui-même, peutêtre n'eût-il été qu'un imbécile.

A peine a-t-il quitté ces jeunes gens qu'il se retrouve à table avec des collègues dont le commerce est fort agréable. « On cause sans discussion sérieuse et sans grosses plaisanteries. Une jeune fille de quinze ans pourrait, à la rigueur, dîner avec nous. » Il n'y a qu'une ombre à cet aimable tableau. C'est le proviseur, qui est affligé d'une humeur tatillonne. « Ce triple crétin a la manie de venir dans nos classes faire des discours aux élèves. » Si le proviseur est médiocre, en revanche le recteur est délicieux. Il porte un nom illustre; il s'appelle Nisard. Il a beaucoup d'esprit. Il en a presque trop pour les fonctions qu'il exerce, du moins un esprit trop frondeur, trop indépendant.

Notre recteuiyp'est décidé à donner un bal : c'est pour samedi prochain. Nous y trouverons toute la ville. Nous aurions aimé qu'il donnât dans l'hiver quelques soirées intimes et universitaires, et qu'il n'y eût pas de grand bal. Mais rien ne l'ennuie plus que de recevoir : c'est l'homme de la nature. L'Université a déjà été réunie trois fois chez des collègues; il y vient volontiers, sa femme plus volontiers encore; mais il ne nous réunit jamais : cela lui donnerait la peine de nous inviter. Croirais-tu bien

qu'il n'a pas fait une seule visite en ville, et qu'il a fallu que sa femme envoyât des cartes de lui ?

Nous qui le savons le meilleur des hommes, et homme d'infiniment d'esprit, cela nous est indifférent; mais les habitudes de province en sont choquées. Il a conservé le parler libre de Paris, et du professeur : ce langage parfois léger étonne beaucoup les magistrats. Il se moque parfaitement de l'administration, du ministre et du rôle qu'il joue, et le fait sentir aux autres. Les gens graves de ce pays ne le lui pardonnent pas. Il a un inspecteur ridicule, il s'en moque avec esprit; un proviseur niais, il le traite du haut en bas; un censeur taquin, il l'a surnommé Ardélio; nous rions, nous autres; mais je ne puis croire qu'il reste ici l'année prochaine. Il a trop de verve pour être administrateur. Etant admise la grande classification que tu connais : les farceurs, les jobards; les jobards qui font les farceurs, les farceurs qui font les jobards; c'est un farceur qui ne veut pas se résoudre à faire le jobard.

Du reste, je ne le troquerais contre aucun autre: il est incapable de nuire à qui que ce soit, c'est tout ce qu'on peut demander à un supérieur. Ajoute qu'il ne va jamais à la messe, et cause devant des magistrats qui ne croient à rien du tout, en homme qui ne croit pas à grand'chose : tu vois bien qu'il n'était pas fait pour être recteur.

Sarcey se rend au bal du recteur. Il n'y aperçoit que des habits noirs et pas une seule robe. M. Nisard s'étonne, interroge chaque professeur : — Est-ce que madame... est souffrante 1 L'un d'eux lui dit simplement que sa femme n'ayant pas été conviée, il ne l'a pas amenée. Là-uessus, explication... Et de rire...

On rit énormément à Grenoble. On danse. On va au

théâtre. On cultive le whist. On organise ues concerts. On joue des charades. Et Sarcey est de toutes les fêtes. Il s'abandonne au tcurbillon qui l'emporte.

Croirais-tu bien que nous allons peut-être monter une comédie ? On, en parle dans une société de jeunes femmes où. je vais fort régulièrement. Je pousse à la roue, sans espérer que jamais ce projet réussisse. Il y a trop d'empêchements et de toutes sortes et je crois que les premiers de tous, ce sont les maris, qui ne verraient point avec plaisir cette sorte de récréation. Mais je ne désespère de rien. J'ai déjà proposé la pièce, distribué les rôles; chacun a pris le sien, mais conditionnellement, si le voisin ne se dédisait pas. Ce sera le diable, quand il faudra mettre tout le monde d'accord. Tout ce tracas me divertit, et comme dit Labranche, cela me détourne de mal faire.

Par bonheur, notre recteur approuve tout ce qui fait plaisir. Il est de plus en plus aimable et de moins en moins recteur.

Ici, Mme Sarcey s'alarme. Elle tremble pour la vertu de son fils. Elle recloute les périls auxquels l'expose une vie si dissipée et ne peut se tenir de lui en faire l'observation. Les mères ont, pour flairer les dangers de cette sorte, un instinct infaillible. Si elle savait !... Mais elle ne sait pas. Et Francisque lui peint sous un jour avantageux le monde cù il a l'honneur d'être reçu :

Je n'ai pu m'empêcher de sourire à l'endroit de ta lettre, où il s'agit de femmes suspectes. Sais-tu bien que par le rang et la fortune, c'est, non pas précisément la première société de Grenoble : les magistrats y tiennent le haut bout, mais la seconde certainement. Eassure-toi du reste, notre comédie est tombée dans l'eau, notre première actrice

ayant refusé un rôle qui lui paraissait trop long; d'ailleurs, il restait trop peu de temps pour jouer avant la semaine sainte, et deux de nos acteurs partaient à Pâques.

En revanche, nous préparons une grande pantomime en quatre actes. Je joue le rôle de Cassandre, et je le joue fort mal, ayant une des physionomies les moins expressives qui se puissent trouver. Nous avons une fort jolie Colomb ine; et Mme Cassandre est une des plus aimables femmes de ce pays. Un avoué joue Pierrot de la façon la plus drolatique; deux jeunes gens de la ville ont pris Arlequin et Polichinelle. Un de ces jeunes gens a écrit un scénario, bête comme chou, mais assez plaisant, sur lequel nous brodons ce qui nous passe par la tête. Tu penses si cela est mauvais, mais nous en rions de tout notre cœur; et d'ailleurs nous choisissons bien notre auditoire ou plutôt notre spectatoire. Nous avons déjà fait deux répétitions : nous en ferons trois, et jeudi nous jouerons notre affaire. J'ai un costume ébouriffant.

Nous dansons encore mercredi en petit comité chez notre recteur. Tu sauras qu'à Grenoble, c'est toute la semaine la mi-carême; les soirées vont leur train comme à l'ordinaire. Je ne crois pas qu'il y ail, de pays où la liberté soit plus grande. On n'y est justiciable que du cancan, mais le cancan n'épargne rien. Les gens de ce pays ont la langue diablement affilée : ils sont bien fins.

Pour achever d'édifier Mmc Sarcey. Francisque lui vante sa classe, qui est la meilleure du lycée. Et s'il ne lui parle pas de toutes les amies qu'il a dans la ville, ti lui présente du moins la plus vénérable, Mme de Ventavon, qui le favorise de ses excellents conseils.

Si mon bonheur, comme tu me l'assures, fait tout le tien, je puis te dire qu'en ce moment, je suis le plus heureux des hommes, bien qu'accablé d'une besogne fastidieuse. Je suis fêté et recherché de tout le monde, et comme j'ai envie de connaître toute la société de Grenoble, je m'abandonne à cet empressement. Je n'ai point de succès, dans le sens où peut l'entendre Edmond ; mais tous ceux avec qui je suis en relation m'accueillent de la façon la plus aimable, quelques-uns même avec affection.

La mère d'un de mes élèves, Mme de Ventavon, femme d'un certain âge, l'âge que l'on commence à ne plus avouer, me témoigne une amitié inconcevable. Il est dommage qu'elle ait peu de considération dans la ville. Son mari l'a épousée par amour : elle était gantière; et bien qu'elle ait vu beaucoup de monde (son mari est le premier avocat de Grenoble, et de grande famille), elle a toujours conservé quelque chose de son ancien état. Elle n'en a pas moins beaucoup de bon sens et cette sagacité particulière aux femmes.

— Combien gagnez-vous, me disait-elle ?

Je lui indique mes appointements.

— Vous êtes un sot, reprend-elle très vivement. Vous êtes jeune; faites votre droit ici, en même temps que votre classe. A part mon mari et mon beau-frère, tous les avocats de ce pays sont à peu près nuls. Vous gagnerez dix mille francs dans cinq ans d'ici ; dans dix ans, vous aurez la première étude de la ville, dans quinze, si les circonstances sont changées, vous serez un homme politique. Soyez sûr qu'avec tout votre talent de parole, etc., etc.. vous ne ferez jamais rien dans votre boutique. Le moindre cuistre vous passera sur le corps.

Je vais la voir; j'ai quelque plaisir à causer avec elle, bien qu'elle ait peu d'instruction, et qu'elle affecte les manières de grande dame, sans les attraper. Elle a conservé, de son ancien état, une certaine allure vive de langage qui est fort amusante; de plus, elle connaît toute la ville, et me donne des renseignements précieux sur les maisons où je puis aller.

Elle connaît fort bien une dame T. . ., femme d'un professeur de droit, très piquante gaillarde qui a, je crois, fait parler d'elle. Elle a d'ailleurs un esprit de tous les diables.

■ — Présentez-moi chez elle, lui dis-je. - Vous! i>;is le moins du monde; vous êtes trop facile à compromettre. Au bout de quinze jours, elle aura tant parlé de vous dans Grenoble qu'on vous la donnera pour maîtresse. Yous avez des manières si vives que vous le laisserez croire, et vous vous ferez une affaire. Allez-y si vous voulez, mais je ne vous présenterai pas.

Son mari est un homme de talent, dit-on, mais je le vois peu, il est surchargé d'affaires.

J'ai dîné l'autre jour chez M. Duport-Laviletie, premier président de chambre, un des personnag-es les plus riches et les mieux posés du pays. J'étais seul de mon âge, au milieu de dix-neuf conseillers, tous gens graves, à qui j'ai successivement été présenté. La maison n'est point divertissante; mais c'est un honneur d'y être admis, et cela pose très bien.

Du reste, un vrai dîner de province. Des myriade-; de plats se succédant avec une majestueuse lenteur et des vins à enivrer un régiment, du vieux ehambertin qui était excellent, et quantité d'autres que je niai pas goûtés. Te craignais qu'en aussj solennelle compagnie, le vin ne me déliât la langue.

Sarcey est donc en passe de devenir un homme sérieux. Le barreau le sollicite, ou la politique, ou le service de l'Etat. Des jeunes filles, richement dotées, lui font des yeux doux. Mais il n'est pas pressé de renoncer aux charmes du célibat. Il jure de mourir vieux garçon. Il s'en explique dans le billet suivant adressé à l'une de ses pai'entes, et que son cousin M. Louis Roy, a bien voulu me communique/. Mme Roy le conviait aux noces de sa fille, qui épousait un membre de l'Université :

Oui, parbleu! je viendrai... Je sais bien que ta fille ne croit plus à mes promesses; mais je jure par le Styx, ce qui est le serment le plus terrible pour un professeur.

Ta fille entre donc dans l'Université; tant mieux, l'Université a besoin de jolies filles; il y a tant de vieux singes ! Il lui faut des esprits aimables ; on y rencontre tant de pédants désagréables et bêtes.

-Je lui souhaite une cascade de petites universitaires. Mais entendons-nous: qu'elle fasse souche de professeurs, bien; les professeurs sont de bons drilles. Si elle s'avise de nous donner le moindre bout de proviseur, de censeur, d'inspecteur, de recteur, ou même de ministre, je lui flanque ma malédiction. Je les reconnaîtrai bien tout de suite; toute cette race d'administrateurs est faite sur un même patron: ils ont le nez haut, le cri aigre, l'œil oblique, L'air important et sot; ils naissent avec une cravate blanche autour du cou. Je la lui serrerai, sa cravate, au petit drôle !

Je resterai le vieux garçon de la famille; je serai lOncie traditionnel, le coffre-fort donné par la nature. Mais je plains mes neveux; si jamais ils n'ont d'autre coffre où puiser, je les engage à se pourvoir par avance d'un oncle plus meublant. Je 6uis né

gueux et j'achèverai de mûrir, comme les nèfles, sur la paille. Je suis fâché de n'avoir pas appris plus tôt le métier de millionnaire; mais il fallait une première mise de fonds qui m'a toujours manqué. On n'est pas parfait.

Il n'y a de parfait que les maris de la lune de miel. Sont-ils heureux, ces coquins !

Pauci quos Jupiter œquus amavit, comme dit Ovide. Ison, c'est Virgile qui dit cela.

J'aime à croire que M. (comment s'appelle-t-il donc ?) sera de ces pauci-lk.

Serre-lui la main de ma part et embrasse pour moi ta fille, tandis qu'on en a encore le droit.

Le plus piquant, c'est que M. Louis Roy, à qui je dois cette curieuse lettre, est lui-même un fonctionnaire très distingué. Il est censeur du lycée Louis-le- Grand. Sarcey revint plus tard, envers l'administration, à des sentiments moins inhumains.

Mais en 1857 ou 185S, il se montre intraitable. Il repousse les occasiens qui s'orïrent u arranger sa vie, de l'appuyer sur un solide étauussement. Son destin le dirige, à son insu, dans d'autres voies. Tout le temps que n'absorbe point sa besogne pédagogique ou ses devoirs mondains, il le consacre à des travaux littéraires, généralement légers. Il écrit des vaudevilles, des articles de gazettes, il collabore à la Revue des Alpes, il rime des vers galants, dans le goût de Voltaire, et les dédie aux dames aimables qu'il accompagne, le dimanche, jusqu'à la Grande-Chartreuse.

Je vous révélerai quelques-uns de ces essais, et tâcherai de vous en center l'histoire.

Ce sera l'objet de notve dernier chapitre.

26';! ,ln I ' H STAL DE JE l' N ESSE

Souvenir d'un voyage à Grenoble. — Sarcey alpiniste. — Vers amoureux. — Le roman de Clarisse. — Premier essai de théâtre : Bonjour, mon oncle, opérette. — Rêves de gloire. — La Bévue des Alpes. — Débuts de Satané Binet, chroniqueur. — Conclusion.

Il faut d'abord vous dire comment, il y a quelques années, j'eus l'occasion d'accompagner mon excellent maître dans une excursion qu'il fit à Grenoble. Ces voyages me causaient une grande joie. A Paris, chacun tire de son côté; le surmenage de la vie intellectuelle ne laisse pas le temps de deviser, ni de rêver. Mais les longs trajets en chemin de fer sont favorables aux épanchements. Tous deux assis dans notre wagon, nous échangions des impressions et des confidences. Je l'interrogeais avidement. Il me livrait ses souvenirs auxquels sa fine bonhomie, sa cordiale rondeur communiquaient un charme si personnel.

Je le vois encore... je l'entends... Roulé clans ses couvertures, le chef coiffé d'un petit bonnet de scie, l'œil malin sous ses lunettes et la bouche épanouie, il ne tarissait pas... Les historiettes, les anecdotes, relevées çà et là d'un conseil de morale ou de philosophie pratique, coulaient de ses lèvres et, par moment, son ventre indulgent frémissait sous l'impulsion d'un accès de rire communicatif. Il me" contait les aventures de sa vie de professeur, ses démêlés avec le ministre, ses relations avec les gens de province espérances de gloire, ses premiers travaux et ses exploits d' « alpiniste ». Car il fut alpiniste en sa jeu-

JOTEXAL DE JEUNESSE ~00

i:cssc ou tout au mcins marcheur intrépide, l'alpinisme n'ayant pas encore été inventé.

« — Je me rappellerai toute ma vie, disait-il, la première partie que nous fîmes, quelques collègues et moi. J'étais arrivé presque de la veille à Grenoble, où ils professaient déjà tous depuis deux ou trois ans. J'avais en ce temps-là l'impertinente fatuité de la vingt-cinquième année. J'étais pénétré du sentiment de ma force, qui ne laissait pas d'être grande et d'éclater clans la robustesse de men corps et de ma physionomie. Je m'abandonnai à quelques vantardises incongrues sur la façon dent j'abattrais les kilomètres en pays de montagne comme en plaine.

« Je ne me doutais pas que la montagne exigeait de ses amants un entraînement particulier. Mes ccllègues me regardaient du coin de l'œil et souriaient. Ils me proposèrent pour le dimanche suivant une ascension, qu'ils m'assurèrent être une des plus faciles. J'acceptai avec enthousiasme. Je t'assure qu'en ce temps-là j'étais invincible.

<( Nous partîmes à pied, un dimanche matin, à cinq heures, portant nos provisions avec nous. Oh ! tout alla bien, tant que nous fûmes en rase campagne. Je savais tous les refrains de Bérangr'r, et je les chantais à perdre haleine, suivi de mes camarades qui se ménageaient — les traîtres — en prévision des fatigues futures. Les premiers mouvements de terrain ne firent qu'exciter nia verve gouailleuse. Je marchais, comme le mulet de la fable, d'un pas relevé, et faisant sonner ma sonnette. Je récitais des vers, je blaguais...

<( Les pentes commencèrent à devenir rudes. Nous arrivâmes à une route qui s'élevait en longs lacets jusqu'à la. cime où nous projetions d'arriver. Un de ces messieurs parla de couper au plus court et de monter tout droit par un chemin de traverse. Un autre me aaentra du geste:

« — Sarcey ne pourrait pas, dit-il.

(( — Gemment, je ne pourrais pas, m'écriai-je, dans une révolte d'amour-propre.

<< Et j'enfilai le sentier.

a As-tu jamais (continuait mon maître) gravi sans entraînement préalable une montagne à pic 1 II n'y a force musculaire qui tienne, ni énergie morale. Bientôt le souffle manque, les jambes défaillent ; il n'y a plu.-- moyen d'avancer; il semble que le corps tout entier soit de coton ; et c'est là que j'ai compris le sens de ce mot du pays : « les jambes cotonnent ». Je fus assez longtemps soutenu par l'orgueil ; mais il fallut se rendre. Je tombai contre terre.

« — Continuez, dis-je d'une voix faible ; moi je n'en puis plus ; vous me prendrez en redescendant.

« Ils se mirent tous à rire. Ils avaient passé par là. Ils me laissèrent reposer un instant, me remirent sur mes pieds, m'aidèrent à franchir les passes les plus difficiles, ralentirent leur pas pour le régler sur ma marche essoufflée et intermittente, et me hissèrent enfin à la crête du mont, d'eù nous découvrions un magnifique paysage, et nous arrosâmes les victuailles empilées dans nos carnassières de l'eau la plus fraîche et la plus délicieuse qui se pût boire.

<( Ah ! les charmants souvenirs !... Cette promenade fut suivie de beaucoup d'autres, qui ne furent pas moins gaies. Je dois pourtant à la vérité de reconnaître que je n'eus jamais le pied montagnard. Moi qui, en plaine, avais une incroyable résistance, je tombais de fatigue dès qu'il s'agissait de monter. J'avais l'haleine courte et la respiration me manquait ; j'étais contraint de m' arrêter et parfois même de m'é tendre sur l'herbe afin de reprendre du courage et des forces. »

Tels étaient les récits, dont le bon Sarcey me régalait en chemin de fer, tandis que nous nous acheminions vers Grenoble.

JOmXAL DE JEUNESSE '^{JO

Il n'avait pas eu le loisir, depuis trente ans, d'y retourner, et il était curieux de se retrouver dans cette ville où il avait coulé des heures heureuses. Il y avait laissé quelques amis et sans doute aussi quelques amies. Nous avons vu qu'il était gai, ardent au plaisir, valseur intrépide. Quand, peur se délasser des belles-lettres, il se rendait à pied, sac au dos, bâton en main, jusqu'à la Grande-Chartreuse, il en rapportait aux dames de la société des bouquets de fleurs alpestres, enveloppées dans des madrigaux. Elles accueillaient avec une égale faveur les vers et les pâquerettes.

• — Oui, me disait-il encore, j'ai mille raisons d'aimer ce pays. J'y ai vécu par l'esprit et par le cœur. De toutes façons, il m'a été profitable.

Ncus y fûmes reçus avec sympathie. Dès que la nouvelle se répandit que Sarcey était descendu à l'hôtel Monnet, la cité fut en rumeur. La porte du critique fut assiégée. Les professeurs de la Faralte vinrent lui présenter leurs hommages, et, dans le nombre, il reconnut d'anciens camarades qui avaient continué de vieillir paisiblement au bord de l'Isère, tandis qu'il était allé chercher la gloire a Paris. Le jeur de son arrivée, une lettre lui fut remise qui iontenait ces mots :

« M. et Mme X... prient M. Sarcey de leur faire l'honneur de- venir dîner chez eux. On yarlera du pa$$é... »

Il retourna cette invitation entre ses doigts :

— Du diable si je sais ce que cela signifie : Ces noms ne me rappellent rien !

Nous fûmes exacts au rendez-vous. Nous pénétrâmes dans une maison close et discrète, où flottaient des odeurs de lessive et de pommes mûres. Le salon était •meublé de fauteuils Empire que recouvraient des housses immaculées. Sur la cheminée en faux marbre, une pendule d'albâtre sonnait les heures. Un lustre de

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bronze, veuf de ses bougies, se reflétait dans la glace du trumeau. A notre approche, une uouairière se leva et nous souhaita la bienvenue. Ses cheveux, lissés à la vierge, grisonnaient ; mais un air de finesse et de distinction, répandu sur ses traits, montrait qu'elle avait été jolie.

— Vcus ne me remettez pas, monsieur Sarcey 1 Le cher oncle la dévisageait, partagé entre le désir

d'être poli et la crainte de commettre une bévue.

— Je suis Hcrtense... la petite Hortense... qui vous versait des tasses de thé, pendant que vous jouiez au whist avec papa et maman.

Sarcey poussa un cri. Il saisit dans ses bras l'aimable femme et lui déposa sur les joues deux baisers sonores. Xon certes, il n'avait pas oublié ces bonnes parties, ni les tasses de thé, ni les galettes que la gentille Hortense lui servait avec des mines si engageantes.

— Eh ! quoi, Hcrtense, c'était vous. Mais vous étiez une enfant. Vous aviez quinze ans à peine !

Durant le souper, il ne fut pas question d'autre chose. Sarcey avait fait danser Hortense. Il l'avait conduite à la promenade. Et, pour le jour de sa fête, il lui avait écrit un sonnet.

— Car vous étiez pcète-. Vous composiez des sonnets et des chansons. En faites-vous toujours, monsieur Sarcey ?

Il soupira :

— Hélas ! ma bonne Hortense, je suis voué à la prose. Si je m'amusais à rimer, on se gausserait de moi. Je suis trep gros, maintenant.

Longtemps on continua de la sorte à discourir. Sarcey montra que, s"il n'entretenait plus de commerce avec la Muse, il n'avait rien perdu de sa bellâ humeur. Il fut exquis. Hortense s'attendrit à l'écouter. Us se séparèrent ravis l'un de l'autre.

J'avais oublié cet entretien quand une triste . i -

constance me le remit en mémoire. Quelques jours après la mort de mon maître,, je m'occupais pieusement à recueillir les dernières lignes que sa plume avait tracées, reliques que je voulais conserver dévotement. J'aperçus au fond d'un tiroir un petit paquet noué d'un ruban décoloré. Il portait ces mots : « Vers écrits à Grenoble ». Je l'ouvris et j'y découvris en effet quelques morceaux et fragments de poèmes ayant trait aux événements de son séjour dans la capitale du Dauphiné. Ce sont des chansons, des descriptions, des pièces aimables. Sarcey y est tcut à la fois badin et sentimental ; il sait le langage à tenir aux femmes pour les toucher. Et nous comprenons le succès qu'il obtint en 1857, dans les salons grenoblois.

Grenoble était si loin de Paris, de ma mère, De mes amis, de tout ce que j'aimais... « Non ! m'écriai-je en jurant, non, jamais Je ne pourrai partir!... » Et, de colère, Froissant ma feuille et Fortoul sous mes doigts, Je les jetai, de compagnie, à terre, Et les aurais, en ce moment, je crois, Jetés tous deux au nez du ministère, Au nez sacré de Xapoléon Trois...

Suivent des madrigaux qui. devaient être agréables, dans la fleur de leur nouveauté, et plaire aux dames qui les avaient inspirés, mais qui nous paraissent assez faibles.

Ah! je le sais trop bien, cette mélancolie

Où votre âme se plonge et reste ensevelie^

C'est l'ennui d'un cœur vide et d'un amour trompé.

I, homme, de mille soins tout le jour occupé,

N'abandonne à l'amour qu'une part de sa vie.

Au fond Sarcey n'était pas très langoureux. Je trouvai aussi, dans ce même paquet des essais, des canevas, des projets d'articles. Il chérissait par-dessus tout la littérature. Déjà il aimait le théâtre, il sui-

vait assidûment les représentations d'opéra-comique et de drame qui se donnaient dans la ville ; parfois il en rendait compte, la Revue des Alpes lui ayant gracieusement ouvert ses colonnes. Il n'avait plus d'examens à préparer ; il songeait bien à quelque vague thèse de doctorat, mais le journalisme l'attirait plus vivement que les graves travaux pédagogiques. Les premiers succès d'About à Paris lui tournaient un peu la tête. Sans lui en rien dire, il s'exerçait à manier la plume du polémiste. Quand il avait fait sa classe ■ — et il la faisait en conscience — il se croyait quitte envers l'Université. Il brechait des chroniques qui, par leur fringante allure, ne laissaient pas d'offenser ses chefs. Nous trouvons, la trace de cette inquiétude dans une note jointe à son dossier. L'un d'eux signale certains articles publiés sous le pseudonyme de Jean et par lesquels « M. Sarcey a compromis le lycée de Grenoble auprès du clergé et des familles ». Ces mêmes articles motivaient encore la remarque suivante : « M. S... a pris tout de suite et a conservé, malgré » observations et conseils, un ton d'une liberté peu » conciliable avec sa position de professeur de philo- » sophie. Une ou deux fois la liberté a été jusqu'au » débraillé. M. S... a le goût, un peu étrange aujour- » d'iiui, de montrer une admiration sans réserve pour » les doctrines de Voltaire. »

Sur quel article portait la censure de M. l'inspecteur général 1 J'imagine qu'elle ne visait pas seulement les lignes imprimées, mais celles qui couraient sous le manteau. Sarcey s'était diverti à rimer un poème en quatre chants, imité des satires de Voltaire et dans lequel il mettait en scène, d'une façon fort irrévérencieuse, le pape et l'empereur. Je n'insiste pas sur ces péchés de jeunesse, dont il eût fallu sourire et qui ne méritaient pas d'exciter tant de colère. Mais le tiroir où ils dormaient d'un pesant sommeil

renfermait un mince cahier qui m'arracha, quand je l'ouvris, un cri de surprise. J'y lus ces mots :

Bonjour, mon Oncle !

Opérette en un acte.

Je ne résistai pas à la tentation, et me plongeai clans ce petit ouvrage...

Nous savons que Sarcey prenait part aux représentations organisées dans les salons grenoblois. Quand on commence à jouer des pièces, on est bien près d'en écrire. Lors donc qu'il rentrait sous le toit de l'excellent M. .Bouchard, son hôte, et que, n'ayant plus de copies à corriger, il rêvassait devant l'âtre, des idées de cemédies devaient lui passer par la cervelle. Il avait l'esprit bourré de réminiscences; et la forme théâ- 1 raie l'avait de tout temps charmé. Lorsqu'il était enfant, sen père lui lisait des scènes de Regnard; plus tard il apprit par cœur Corneille, Racine, Molière et Beaumarchais ; il avait un faible pour ces deux derniers auteurs, en qui il retrouvait le bon sens, la verve épanouie, l'irrévérence, la sève gauloise, c'est-à-dire quelques traits de son propre caractère. Oui, — avec Voltaire — Beaumarchais et Molière étaient ses dieux. Je ne vous citerai que de courts passages de Bonjour, mon Oncle ! mais vous y respire rez l'atmosphère des grandes farces classiques. Vous y reconnaîtrez Bartholo sous le nom de Quiquengrcgne, Almaviva, sous celui de Manoel « jeune peintre entreprenant et mauvais sujet », et sous ceux de la servante Gervaise, de Cascaret et du sire de Balandras, vous saluerez de vieux amis, l'impertinente Dorine, le naïf Alain de l'Ecole des Femmes, et l'orgueilleux M. de Sottenville. Il ne prend même pas la peine de moderniser son ingénue, il l'appelle Isabelle, comme il pourrait l'appeler Agnès ou Rosine Donc, le bonhomme Quiquengrogne a rêvé d'unir sa

fille au sire de Balandras; et il chasse de chez lui son coquin de neveu, dent il redoute la trop galante humeur.

Quiquengrogni , il parte des bouteilles. — Voici d'un petit vin blanc dont le sire de Balandras, Ion fiancé, ma Allé, me dira des nouvelles. Teul est-il prêt, Gervaiseî votre pot? les marrons? la pâte des crêpes ?

Gervatse. — Oui, monsieur.

Qi [quengrogne. — Mes vieilles jambes dansent sous moi de contentement; je veux qu'on îoil gai, el qu'où s'amuse. C'esl aujourd'hui Je premier janvier, et, je te donne un mari pour tes étrennes.

Gervaise. — Un joli cadeau que vous lui faites le !

Quiquengrogne. — Taisez-vous: c'est la seule [ois qu'elle en recevra un pareil. Le sire de Balandras a le plus beau nom de Carpentras ; j'ai quelque fortune que j'ai loyal gagnée en vendant mon drap le plus cher que je pouvais : tu seras madame de Balandras; es-tu contente.'

Isabelle, soupirant. — Oui, papa.

Gervaise. l'imitant. — Oui, papa. (bas, Ayez donc un peu plus de cœur que cela, mademoiselle, (haut, à Quiquengrogne) Non, monsieur, elle n'est pas contente.

Quiquengrogne. — Taisez-vous. C'est ce qu'il faut toujours vous dire.

Gervaise. — Votre sire de Balandras esl un sot.

Quiquengrogne. — Ce sont les meilleurs maris !

Gervaise. — Un coureur, un libertin ; j'en sais quelque chose...

Quiquengrogne. — El qu'en sais-tu ?

Gervaise. — Je sais... ce que je sais; et votre fille en aime un autre, son cousin, Manoel.

Quiquengrogne, furieux. — Ne me parle jamais de ce mauvais drôle ! un vaurien qui n'a pas d'état !

Isabelle. — Il est peintre, mon p<

Quiquengrogne. — Un joli métier! passe encore si c'était pemtie en bâtiments, un mange-tout qui m'emprunte sans cesse de l'argent...

Gervaise. — Vous ne lui en prêtez jamais.

Quiquengrogne. — Parbleu ! il ne manquerai! plus [u cela ! il est toujours fourré chez moi et je ne puis pas tir avec ma fille san : s. Aujour-

d'hui même, il est venu dix fois ici ; oncle : je vous la souhaite bonne et heureuse. — Eh ! va-t'en

ii tous les diables ! (carillon de l'horloge, huit heures son- Huit heures ! le sire de Balandras est en retard pour le soupei lun coup à la porte; on frappe, c'est lui— qui va la ?

i .! grosse voix en dehors. — Le sire de Balandras. Quiquengrogne. — Entrez donc ! jll salue très bas.) MANUEL, entre vivement. — (Bas à sa cousine.) J'ai à paxler.(Haut à son oncle.; Bonjour, mon oncle, je vous ouhaite bonne et heureuse. (Il va pour V embrasser.) Quiquengrogne. — Ah ! ça ! c'est encore toi ! Manoel. — Eh oui ! c'est moi. Bonjour, ma cousine, je la souhaite lionne et heureuse (Il l'embrasse, son oncle le tire.) Bonjour Gervaise, je te la souhaite bonne et heutournant vers le public.) Bonjour, messieurs, je vous la souhaite...

Quiquengrogne. — Voudrais-tu me dire ce que tu viens Taire ici ?

Manoel. — Parfaitement, mon oncle. Le plus beau privi lège des oncles, depuis qu'il y a des neveux dans le monde, a été de leur donner des étrennes. Je1 viens chercher les

Gervaise. — Ah ! ça, c'est juste, monsieur. Il faut que vi ius lui donniez quelque chose.

Qi [Qi i vgrogne. — Eh bien ! mon neveu, je te donne le eil de t'en aller au plus vile, si tu ne veux pas que je le donne une votée de coups de canne.

! roEL. — Ainsi, vous me chassez, mon oncle. Qciquengrooxe. — Non, je te mets simplement à la porte. Manoel. — Allons, adieu, mon oncle (Il baise la main de sa cousine;, adieu, ma cousine lit l'embrasse). Adieu Gervaise Même \eu). Adieu, messieurs (Même jeu).

Quiqi i grogne. — C'est bon, adieu, adieu... Nous en voilà débarra Manoel, qui a remonté le théâtre, redescend vivement, — n ? mon oncle, j'ai encore une proposition à vous faire. Qi n 'il rGROGî' i'.. lù\ e sa canne. Manoel. ■ Frappe, mon oncle, mais rénale. Isabelle. — Ecoutez, mon père, Quiquengrogne. — J'écoute, mais dépêche-toi. Manoel. — Je vois sur cette table trois couverts et plusieurs bouteilles d'un vin qui n'est pas méchant, — car vous n i'in ni , oncle, '-'est une justice a vous rendre, — '1 '■ toute la chambre une odeur de marrons gril-

ii : >:: 1 nneur à G - n'avez pas c'nc'b're

414 JOIKNAL DE JEUNESSE

soupe, ni moi non plus. Vous devez avoir grand appétit, et je ne vous cache pas que je meurs de faim : je vous invite à dîner avec moi, mon bon oncle, sans cérémonie.

Quiquengrogne. — Il faut avouer que tu es un impudent drôle.

Manoel. — Vous me refusez ! Eh ! bien, j'y ferai moins de façons que vous ; j'accepte votre aimable invitation. A table !

Quiquengrogne, [urieux. — Mon neveu, (il étend le bras du côté de In porte/ comprends-tu?

Manoel. — Parfaitement, vous êtes bref, mais clair. Allons ! adieu' mon oncle {même jeu nue tout à l'heure, main beaucoup plus rapide), adieu ma cousine (même jeu}. Adieu, Gervaise ! (il remonte le théâtre). Ah ! j'oubliais (il redescend vivement!.

Quiq'.j exgrûgxe. — •,..;',/ a-l-i. encore?

Manoei.. — Un instant, mon oncle. (Il [ouille dans sa poche et en tire un gant, il le met). J'ai à vous faire une dernière communication, qui est de la plus haute importance. Gervaise ! Approche des sièges (il met son chapeau entre ses genoux. — D'un air solennel;. Mon oncle, j'ai vingt-quatre ans, je suis peintre, je gagnerai un jour beaucoup d'argent ; j'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle Isabelle, votre fille, ici présente, qui m'a déjà donné son çonsenlettient.

Quiquengrogne (Il se lève transporté et la canne haute). — Déguerpiras-tu ? bandit, gredin, scélérat !

Maxoel, se sauvant. — Adieu, mon oncle ; adieu, ma cousine. (Il ouvre la porte.) Adieu, Gervaise.

Quiquengrogne, lui ferme la porte sur le nez, il court ouvrir la croisée qui donne sur la rue, il crie: Je te casserai ma canne sur les épaules, entends-tu? Tu ne mourras que de ma main.

Manoel, dans le lointain. — Adieu, mon bon on

Je vous fais grâce du reste. Ce pendard de Manoel a du vif-argent dans les veines. On le chasse par la porte, il rentre par la fenêtre. Il dupe Quiquengrogne, il berne le sire de Balandras, il rosse le valet, il cajole la suivante et, finalement, il épouse sa cousine. Ainsi s'achève la comeeue, ainsi se termine l'opérette de Sarcey, opérette sans musique, et qui, apparemment, ne fut iamais représentée.

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