LA CARRIERE
C'est la mode aujourd'hui, parmi les beaux esprits du journalisme et de la littérature, de blaguer ce qu'on appelle la carrière.
Voyez ce qui se passe au théâtre ! Toutes les fois qu'on nous y présente un diplomate, on nous en fait, s'il est âgé, un vieil imbécile qui radote ; s'il est jeune, un petit pédant, gonflé de sottise, infatué de son importance, qui ne sait d'autre mérite au monde que de conduire galamment un cotillon.
Ouvrez les journaux, aux rubriques qui ne sont pas sérieuses. C'est, quand on parle des ambassades, une pluie d'épigrammes sur la vanité de ceux qui les composent, sur la frivolité de leur esprit, sur le néant des services qu'ils rendent. 11 semble que l'on ait choisi, pour nous représenter à l'étranger et pour y surveiller la marche de nos affaires, un tas de freluquets incapables, qui ne doivent leur place qu'à la faveur, qui n'ont fait leur chemin que par les femmes.
Cette opinion a fini par s'accréditer dans le public, et il n'est pas sans que quelque chose n'en ait pénétré jusqu'à vous.
Je ne me souviens pas d'avoir donné dans ce travers ; j'ai tant écrit, cependant, et sur tant de sujets, qu'il a pu m'échapper, à moi aussi, quelques plaisanteries faciles sur ce thème. Il m'était familier dès ma jeunesse.
Edmond About, qui, à son retour de l'Ecole d'Athènes, où il avait passé trois ans, se voyait avec déplaisir condamné à solliciter une chaire de professeur en province, avait eu le projet d'entrer au quai d'Orsay,
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pour y faire sa carrière, pour y être de la carrière. C'était une idée qui lui avait poussé à Athènes même, où il avait beaucoup fréquenté à l'ambassade et connu tous les attachés.
Il était jeune alors, et tranchant, comme on l'est aux environs de la vingtième année. Il me parlait avec je ne sais quel mépris de la suffisance et de la nullité de ces apprentis diplomates, qui, disait-il, ne savaient rien de rien, que l'art de faire la révérence et de baiser la main d'une femme.
— Il y a pourtant, ajoutait-il, une besogne à faire dans les ambassades comme partout ailleurs. Il faut des gens pour la faire, et l'on n'en a pas. Un jeune homme instruit, d'esprit ouvert, qui vouura se donner la peine d'étudier, doit nécessairement arriver très vite et très haut dans cette partie. Voilà ma voie.
Cette turlutaine hanta quelques mois la cervelle d'About. Il caressa, durant un semestre, les imaginations les plus folles. Puis, un jour, je le vis parfaitement dépris de son rêve :
— J'y ai renoncé, me dit-il. Pour frayer de plainpied avec ces gens-là, il faut, de toute nécessité, être fils de croisés ou de millionnaires. Us n'ont aucun esprit et se méfient de ceux qui en ont. Je végéterais vingt ans dans un consulat, au bout de l'univers civilisé ; merci bien, j'en ai assez.
Il garda longtemps rancune à la carrière dont il n'avait pas voulu, à moins que ce ne fût elle qui n'avait pas voulu de lui; il ne tarissait pas de moqueries, quand la conversation tombait sur ce sujet.
Vous savez quelle est la force clés impressions de jeunesse, quand l'âge mûr ne vous a forcé de les contrôler par des réflexions ou par une expérience personnelle. J'en étais resté à cette idée sommaire que les ambassades étaient un des derniers vestiges d'un état de choses disparu, qu'on les gardait par respect pour
la tradition et pour la beauté du décor, mais, qu'au fond, elles ne servaient pas à grand' chose, et qu'on pouvait être un diplomate très considéré sans être un grand sire.
Toute la littérature journalistique et théâtrale m'avait confirmé dans cette opinion, et je ne serais pas étonné que vous, monsieur, qui me lisez, ce ne fût, au fond, la vôtre.
Eh bien ! je commence à avoir des doutes.
Vous avez tous lu, dans les journaux, le récit du coup d'audace si brillamment exécuté par le commandant Marchand, de notre drapeau planté à Fachoda et de la déconvenue des Anglais, qui, en arrivant sur ce point du territoire africain, l'avaient trouvé ombragé des trois couleurs. La place était prise.
Notre vieux sang gaulois n'avait fait qu'un tour. Cet exploit d'un soldat héroïque nous avait réconciliés avec nous-mêmes, nous prouvant que nous n'étions pas si dégénérés qu'on voulait bien le dire, que les fils n'étaient pas indignes des pères.
A ce premier moment d'enthousiasme et de joie avait succédé un sentiment d'inquiétude.
Nous nous trouvions en conflit avec les Anglais.
Certes ! notre droit ae premier occupant n était pas contestable, et ils ne songeaient pas à le nier, xdais ils avaient à faire valoir, pour nous redemander ce morceau de terrain, des raisons qui avaient, après tout, une apparence de bon sens et de logique.
On ne pouvait, il est vrai, sans déshonneur, avoir i air de leur céder ; et, d'autre part, s'enfermer et se dresser dans ce droit do premier occupant, c'était la guerre, une guerre effroyable, avec ses incertitudes et ses calamités, entre deux grandes nations également civilisées.
Les négociations s'engagèrent.
Nous avons pu lire les pièces diplomatiques qui en
relatent jour à jour les incidents, puisqu'elles ont été publiées dans les Livres bleu et jaune des deux gouvernements. Je vous avouerai que je ne les ai pas lues sans une admiration mêlée d'effroi, d'un mystérieux effroi. Eh oui, d'effroi ! Je me disais, en suivant ce duel à jeu serré entre les deux diplomates qui représentaient les deux peuples, qu'un seul mot dit à faux ou un seul propos échappé à l'improvisation d'un entretien, pouvait inévitablement déchaîner dans le monde tous les maux d'une épouvantable guerre.
Nous blaguons les diplomates ! Mais, sapristi ! pour rien au monde, je ne voudrais, en circonstance pareille, être à leur place, et encourir de si redoutables responsabilités ! Nous parlons et nous écrivons à la volée, et si nous nous laissons emporter à quelque parole malheureuse, tranchons le mot : si nous disons quelque bêtise, il n'en est que cela, nous secouons les oreilles et repartons de plus belle. Il nous est permis de parler à tort et à travers, même de ce que nous ignorons le r)lus. Tout cela ne tire pas à conséquence.
Ici, diantre ! c'est une autre affaire. Le sort de la patrie est en jeu, et les diplomates qui mènent le débat n'ont pas une faute à commettre.
Oh ! que j'ai admiré la netteté des instructions données par notre ministre des affaires étrangères, M. Delcassé. Comme tout y était dit avec force, avec mesure, avec souplesse, par un homme qui possédait à merveille tout le dossier de l'affaire, qui avait prévu toutes les objections, qui s'était prémuni d'une réponse à faire a toutes, habile à se dérober quand il était serré de trop près et ripostant à une attaque trop directe, et quelque peu brûlante par un mot jailli d'un cœur français : « Ne me demandez pas l'impossible ! »
Et M. de Courcel, avez-vous lu ses rapports 1 Ce sont des modèles de style grave et ferme. Quelle mer-
veilleuse propriété de langue ! Quelle éblouissante clarté ! Jamais un mot de trop, et tout est si clair, si précis qu'un enfant le comprendrait.
Ah ! la voilà, la langue u.plomatique, cette langue où les hommes compétents disent que nous avons été passés maîtres durant deux siècles ! Il paraît que nous la possédons encore ! Il paraît que tous nos vieux ambassadeurs ne sont pas des gâteux, que tous nos jeunes diplomates ne sont pas des sots.
Cela rafraîchit le sang.
Mais, dans ce tohu-bohu de changements ministériels, laissera-t-on M. Delcassé achever son ouvrage 1
1 PROPOS DE RACLXE
On a fêté cette semaine, à Paris, à la Ferté-Milon, à Port-Royal, le bicentenaire de Racine, et, naturellement, on a beaucoup parlé du grand écrivain en l'honneur de qui se faisaient ces manifestations. On en a beaucoup parlé, et l'on en a bien parlé. Je ne sais rien de délicat et d'exquis comme le discours académique qu'a lu Jules Lemaître, sur cet emplacement même de la maison des Granges où le poète avait été élevé. Il a montré, avec d'inexprimables grâces de parole, que Racine fut toute si vie, même à l'époque où il vivait en compagnie de comédiennes, enveloppé et comme imprégné de l'esprit de Port-Royal.
Je regrette bien de n'avoir pu assister à cette cérémonie. Mais je n'ai plus l'âge de ces excursions en bande. Il faut se promener à travers des ruines, et mes pauvres vieilles jambes me refusent le service. Je suis condamné à rester à la maison.
J'ai ma manière à moi de célébrer ces anniversaires : c'est de relire quelqu'une des études qui ont été publiées sur le dieu : celle de Larroumet, par exemple, dans la Collection des grands Ecrivains, de Hachette, qui est un chef-d'œuvre de sage et ingénieuse critique ; ou celle d'Emile Faguet, dans ses Grands Maîtres du dix-septième siècle, qui est toute pleine de vues originales. C'est encore, c'est surtout de prendre, dans ma bibliothèque, une édition rare, qui ajoute au plaisir de la lecture en charmant les yeux par l'élégance typographique du texte et par la splendeur des vastes marges, et de renouveler chez moi l'admiration du poète, en y trouvant, sans les chercher, des sensations nouvelles.
Tandis que Jules Lcmaître prononçait cette délicieuse harangue que le journal devait m' apporter le lendemain, je m'étais, au coin de mon feu, car la grêle et la pluie faisaient rage au dehors, enfoncé dans mon fauteuil de cabinet, et je lisais Athalie. Pourquoi Athalie plutôt que Bérénice ou Phèdre ? Je n'en sais rien, et j'aurais bien envie de répondre : pourquoi Phèdre plutôt qu' Athalie ? J'ai su, hélas ! toutes ces tragédies par cœur ; il m'est à peu près indifférent que le hasard me conduise à l'une plutôt qu'à l'autre. Je suis sûr de trouver, en toutes matières, à réfléchir.
Il me semblait, en regardant cette fois Athalie avec des yeux plus frais, que l'on n'avait peut-être pas insisté sur la prodigieuse évolution qu'elle marque dans le génie dramatique de l'auteur ; sur l'orientation nouvelle qu'il eût, sans aucun doute, donnée au re, s'il eût vécu, ou, plutôt, s'il eût continué de produire; si Athalie n'eût pas été un simple accident dans cette existence vouée désormais au repentir et à la piété.
La tragédie, telle que Racine l'avait faite après Corneille, était purement psychologique. Comme le drame se passait tout entier dans l'âme des personnages, le poète n'avait point à se nréoccuper du milieu, de ce qu'on a, plus tard, appelé la couleur locale. Et le fait est qu'il paraissait n'en avoir nul souci. La mise en scène lui était indifférente. Quand, par hasard, il en indiquait une dans le texte, c'était de façon si vague, qu'on ne prenait pas garde de la traduire aux yeux.
Le pompeux appareil qui suit ici vos pas
N'est point d'un malheureux qui cherche le trépas,
disait Pylade à Oreste, dans ^iidromaque ; et l'on voyait Oreste s'avancer tout seul sur la scène, sans
gardes ni cour. Personne n'en était étonné. A quoi eût servi ce spectacle, puisqu'il ne devait rien ajouter à l'intérêt de l'action, puisqu'il n'eût point fait corps avec elle ? Il n'eût été qu'une superfétation vaine.
Entre Phèdre, qui est de 1777, et Athalie, qui date de 1790, il y eut, pour Kacine, treize années de silence, qui furent des années de recueillement et, peut-être, à son insu, de travail. Faguet suppose que, dans cet intervalle, Racine, laissant suivre à sa pensée une pente inévitable, s'est dit :
« — Jusqu'à ce jour, j'ai fait causer cinq personnages pendant deux heures, dans un salon de douze pieds carrés, entre deux rangées d'hommes du bel air, et l'on a appelé cela une tragédie. C'en était l'âme peut-être ; mais l'âme se manifeste par autre chose que de belles paroles. Les gestes, les mouvements, les groupes ; la décoration vraie, qui dit au spectateur où l'on est et qui exprime déjà les sentiments généraux du peuple chez qui le drame évolue : toute la mise en scène doit concourir à l'effet... »
J'ignore si Racine a fait ces réflexions ; la vérité est pourtant que, revenant au théâtre après une si longue absence, il y apporta un art tout nouveau, qui était l'art même de Shakespeare, qui fut l'art romantique par excellence :
On a souvent cité ce vers :
Et du temple déjà l'aube blanchit le faîte,
et tous les commentateurs vous ont fait remarquer à l'envi que là, contre toutes ses habitudes, contre la tradition de la tragédie psychologique, Racine avait introduit un détail de paysage, un détail de vie prise sur le fait.
Ce qu'ils n'ont pas dit (ou, tout au moins, ne l'ont-ils pas assez dit) c'est que, dans Athalie, le décor est partie intégrante du drame.
Le temple y a son histoire et comme sa vie propre. La mise en scène est indiquée avec un soin minutieux, non seulement par des notes, mais par le texte même, qui en explique le sens et qui en accuse l'effet :
D'un pas majestueux, à côté de ma mère,
Le jeune Eliacin s'avance avec mon frère.
Dans ces voiles, mes sœurs, que portent-ils tous deux?
Quel est ce glaive, enfin, qui marche devant eux?
Toutes les cérémonies dent se compose la vie du temple sont expressément marquées par le poète :
Et nous, dont cette reine impie et meurtrière
A souillé les regards et troublé la prière,
Rentrons, et qu'un sang pur par mes mains épanché,
Lave jusques au marbre où ses pas ont touché.
A partir du troisième acte, toute la tragédie (en demeurant psychologique en son fond) n'est qu'une succession de tableaux : le temple est assiégé ; on vient d'en fermer les portes. Azarias en a fait deux fois le tour. Sur les terrasses, les lévites veillent. Partout, un profond silence. C'est l'heure des résolutions extrêmes. Au milieu de la scène, Joab et Josabeth; autour, les lévites armés ; plus en arrière, jusqu'au fond du théâtre, une foule de jeunes filles, émues, exaltées, attendant et acceptant la mort, martyres toutes prêtes.
A l'acte suivant le glaive sacré, le livre saint, l'huile de l'onction royale, Joad aux genoux de l'enfant-roi qui le relève ; les lévites qui prêtent serment au roi ; le roi qui jure sur le livre de la loi ; entrée de Josabeth, embrassements, pleurs. Est-ce là un spectacle assez varié, assez animé, assez pittoresque 'l
Et le cinquième acte, en ce genre, est le plus beau de tous.
Un silence énorme pèse sur le temple en armes ; on attend l'apparition d'Athalie. Elle arrive, suivie de
ses condottieri ; elle insulte Joad et, brusquement, le fond du théâtre s'ouvre :
Solfiais du dieu vivant, protégez votre roi!
Lie temple entier apparaît en ses profondeurs mystérieuses ; Joad est assis sur son trône ; autour de lui se pressent les lévites ; Abner se tient debout à sa droite, l'épée nue à la main.
Quel admirable dénouement, fait pour les yeux autant que pour l'esprit ! Est-ce que Racine n'avait pas, dans Athalie, ouvert la voie au drame nouveau, à celui que les romantiques allaient tirer de Shakespeare, tout en déclarant, avec une irrévérencieuse gaminerie, que Racine était un pieux ?
Et c'est ainsi que j'ai, l'autre jour, communié en Racine avec Jules Lemaîtrë, Larroumet, Faguet, Brunetière et tous les fidèles de la tragédie classique !