‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 39 sur 40 · LA FETE DE JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

LA FETE DE JEANNE D'ARC

Le S mai prochain, il sera célébré, clans tous les établissements d'enseignement secondaire et primaire de l'Académie de Paris, une fête scolaire en l'honneur de Jeanne d'Arc. L'Université a voulu prendre l'avance et donner l'exemple. Ce n'est pas encore cette année, ni probablement l'année prochaine, que sera définitivement instituée la grande fête nationale, qui fera de Jeanne d'Arc la sainte de la patrie.

Oh ! quïl faut de temps en France, et de peines, et de soins pour faire triompher une cause juste ! Que dis-je 1 pour mener à bien la plus humble réforme ! Il semblait pourtant que ce ne fût pas une si grosse affaire que d'obtenir du Corps législatif et du Sénat qu'ils attribuent à la vierge de Vaucouleurs un jour où elle serait, publiquement honorée; où la nation tout entière lui rendrait grâce de l'ennemi chassé du royaume, de la France reconquise, de l'idée de patrie s'imposant enfin à tous les esprits. Tout le monde pa-| raissait être d'accord, et personne n'eût jamais cru que la proposition dût soulever le moindre dissentiment.

Après Mgr Dupanloup, qui avait si passionnément ému l'opinion publique, en prononçant en pleine ca-: thédrale des panégyriques de Jeanne d'Arc dont le retentissement avait été immense, après les nombreux historiens, sans parler du plus grand de tous, Michel let, le merveilleux évocateur, qui avaient rendu à cette grande figure sa beauté native, il s'était présenté, pour lancer à la foule le nom de Jeanne d'Arc, un homme qui s'était pris pour elle d'une chaude admiration et d'une sympathie tendre, notre ami Joseph Fabre.

Je ne puis mieux le caractériser qu'en empruntant son portrait au rapport que M. Evellin, inspecteur d'académie, vient d'adresser à M. le vice-rectcur Gréard, sur le projet de la fête scolaire qui sera célébrée le 8 mai :

<( Jamais noble mission n'avait rencontré, pour la mener à bien, âme plus haute. Orateur autant que philosophe, M. Joseph Fabre appartenait à l'élite de l'Université, et, dans cette élite même, il s'était distingué de tout temps par une flamme d'ardeur généreuse, par une soif de justice, par un besoin pasfsionné de dévouement, que faisait valoir encore, avec une parole chaleureuse, un don d'entraînante sympathie. »

A ces qualités que loue M. Evellin, il faut en ajouter une autre dont il ne parle point et qui prime toutes les autres : c'est la ténacité. M. Joseph Fabre, qui est un fils de la rucle Auvergne, en a la lente et dure persévérance. Je l'ai quelquefois, par manière cre badinage, comparé à ces molosses des montagnes, qui ne lâchent jamais, même sous un orage de coups, le morceau qu'ils ont entre les dents. Il va, comme tous ses <■< unpatriotes, avec une robuste obstination, jusqu'au bout de la besogne commencée. On dit que les Bretons, quand ils n'ont point de marteau, pour enfoncer le clou qu'ils veulent planter dans la muraille, cognent avec leur front. Les Auvergnats ne doivent rien aux Bretons.

C'est en 1881 que Joseph Fabre arriva au Corps législatif; il ne s'était dirigé vers la députation, il n'avait tenu à être nommé, que pour conquérir le droit de poser sa motion en faveur de Jeanne d'Arc. La fête de Jeanne d'Arc avait été sa plate-forme. Depuis dix ans, il s'en allait dans toute la contrée répandant la bonne nouvelle de la patrie unifiée sous ce patro-

nage, faisant conférences sur conférences, éclairant les esprits, échauffant les âmes.

Ah ! la puissance, l'irrésistible puissance d'une conviction sincère et émue ! Joseph Fabre n'était pas un faiseur de phrases; il croyait profondément, ardemment; et 1? Auvergne s'était allumée tout entière à la flamme de sa foi.

Il fut donc nommé, et il put croire qu'il touchait au but, qu'il allait avoir accompli le vœu de sa vie, qu'il ne lui restait plus qu'à prononcer, comme le vieux Siméon, son m manus. Le fait est que le 30 juin 1884, deux cent cinquante-deux de ses collègues, convertis par lui l'un après l'autre, répondaient à son initiative et approuvaient de leurs signatures le projet d'une fête nationale de Jeanne d'Arc.

Le nombre des signataires, autant que la valeur des considérants, eût sans doute entraîné la majorité des suffrages, si la discussion publique avait eu lieu. Mais la législation approchait de son terme. Jamais la proposition ne put venir à l'ordre du jour. Le fruit de tant d'efforts était perdu.

Et savez-vous combien s'écoula de temps entre le premier projet et une seconde tentative? Dix années! Il n'en fallut pas davantage pour prendre Troie.

Et notez que Troie n'est pas encore prise, j'entends par là que la fête n'est pas encore votée. Joseph Fabre s'était fait élire sénateur, et avec l'esprit de suite du philosophe, l'entêtement de 1 Auvergnat, l'ardeur intrépide de l'apôtre, il avait entrepris la conquête de ses nouveaux collègues.

Un projet de loi relatif à l'institution de la fête, qu'il appelait avec raison la fête des patriotes, reçut, grâce à lui, la signature de cent vingt-huit sénateurs, fut présenté à la haute Assemblée et adopté par elle le S juin 1894.

(( Nos pères de 89, disait M. Joseph Fabre, au nom

de la commission chargée d'examiner le projet, voyaient dans les fêtes civiques une pièce essentielle de l'organisme républicain, un ressort puissant de l'éducation nationale. Quelle fête plus indiquée que la fête de Jeanne d'Arc, trait d'union entre la France ancienne et la France nouvelle. »

Et ailleurs :

« Il y a eu en France une chose grande entre toutes : la Révolution; et une personnalité grande entre toutes: Jeanne d'Arc. La Révolution a sa fête, que Jeanne d'Arc ait la sienne. »

Ailleurs encore :

« Le moment n'est-il pas opportun pour opposer cette grande mémoire aux déclarations dangereuses de ces pontifes du cosmopolitisme, qui voudraient nous persuader qu'il ne nous reste pas même la seule religion qui ne comporte pas d'athée : la religion ue la patrie. »

Le 18 juin 1894, la proposition de loi adoptée par le Sénat, à la suite d'un très éloquent plaidoyer de Joseph Fabre et d'un magistral discours politique du président du conseil, M. Charles Dupuy, fut transmise, selon l'usage, à la Chambre des députés.

Elle y dort encore d'un profond sommeil. Elle n'y a été l'objet d'aucune étude. Voici venir l'heure où la Chambre va se séparer. Une Chambre nouvelle va venir. Ce sera tout un travail à recommencer. Nos pères, qui avaient des métaphores classiques pour toutes les circonstances de la vie, auraient parlé de la toile de Pénélope.

L'académie de Paris a donc bien fait de prendre les devants et d'instituer une fête scolaire! avant que pût être décrétée la Fête nationale.

A vrai dire, l'idée d'une fête universitaire n'était pas nouvelle. Il y a un peu plus de sept ans, le 29 juillet 1890, le Conseil supérieur de l'instruction publique

avait adopté une proposition ainsi conçue : « Est déclarée jour de fête, pour tous les établissements d'instruction publique, le 8 mai de chaque année, jour anniversaire de. la délivrance d'Orléans. » La fête fut célébrée en 1891 et tomba vite en désuétude. Les esprits étaient moins bien préparés qu'ils ne sont aujourd'hui.

Que sera cette fête, cette année ?

Je n'en sais rien et ne m'en rends pas très bien compte, M. Evellin fait des propositions qui me paraissent fort sensées. La messe le matin; car il n'est pas de ceux qui ne veulent point que le clergé soit associé aux honneui*s rendus à celle que la papauté ne tardera pas à déclarer sainte. Puis, dans l'après-midi, des lectures ou des conférences sur l'histoire de Jeanne d'Arc; un peu de musique, encore; la musique ne gâte jamais rien. Et le soir, moi, qui suis un homme de théâtre, je souhaiterais que l'on pût mener les enfants voir une pièce qui aurait trait à 1 héroïne de la fête, par exemple le beau drame que Joseph Fabre a tiré de son histoire et de sa légende.

On va essayer, cette année. Nous verrons bien ce que donneront ces tentatives. Mais j'espère bien que Joseph Fabre, l'infatigable Fabre, réussira, et qu'un jour nous verrons toute la France communier dans une même pensée de reconnaissance et d'amour pour l'héroïne qui fit de nous un peuple.

Ce jour-là, il y aura un grand élan.

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