LABOURS ET SEMAILLES DU PRINTEMPS
Les emblavures en froments d'hiver n'ayant pu être terminées partout, j'entends dire de tous côtés qu'il faut se hâter de préparer les terres pour les ensemencer en blé de printemps.
C'est facile à dire, plus difficile à faire ; je puis en parler par expérience, moi dont les chevaux sont restés à l'écurie pour ainsi dire à ne rien faire, sans qu'il m'ait été possible, depuis six semaines, de labourer un seul sillon de terre d'une manière profitable.
D'abord, les blés dits de printemps, dont le plus connu est le blé de Noé, ne viennent pas également bien dans tous les sols. Il leur faut de préférence des terrains légers, et je puis vous assurer que leur culture dans nos terres fortes de la Normandie et du Nord, ne donnera jamais qu'un résultat inférieur à celui obtenu avec une bonne récolte d'avoine toujours moins exigeante sous le rapport de la préparation du fonds.
Dans la Beauce même, où j'ai résidé longtemps, et dont le sol se prête mieux à ce genre de culture, je n'ai jamais vu la faire que d\ine manière restreinte, après une saison trop humide comme celle-ci, ou pour remplacer des emblavures détruites par un hiver rigoureux, parce que le rendement, tout le monde le sait, est presque toujours assez médiocre.
Lorsque je suis arrivé dans ce pays, il y a huit ans, pour y faire de la culture, j'ai voulu essayer du blé de Noé, que j avais fait venir de Chartres et que j'avais semé dans le mois de mars, je crois. Je dois avouer que, comme bien d'autres, j'ai complètement échoué dans des terres bien préparées cependant, et largement fumées.
On dit également qu'il faut sans tarder donner aux terres les façons eonvenables, avant le premier printemps.
Mais, par quels moyens?...
C'est seulement jeudi 14 décembre que je suis parvenu, en doublant mes attelages, à enlever de mes champs les dernières betteraves arrachées depuis un mois et restées sur la terre à moi lié gelées.
Il ne viendrait bien entendu à personne ici, en ce moment, l'idée de tenter de labourer dans les vallées ; car sur nos plateaux, où le sous-
sol est déjà assez difficilement perméable, la charrue la mieux montée fait, de la terre qu'elle retourne, comme un long ruban uni et pour ainsi dire lissé par l'humidité.
Et encore, cette première façon donnée, comment arriver à opérer les suivantes? Comment herser dans cette boue, avant que des haies ne soient venus ressuyer ces terres qu'un travail intempestivemeat fait dans ces conditions rendrait pour longtemps infertiles ?
Sérieusement, je ne vois qu'un moyen d'arriver à assainir un peu nos champs en ce moment, c'est de profiter des éclaircies qui se produisent trop rarement, j'en conviens, pour donnera nos terres un labour ordinaire en même temps qu'un drainage àla fouilleuse qui puisse, dans la mesure du possible, débarrasser les couches arables de leur trop grande humidité.
Mais, comme ces opérations donnent toujours lieu à des frais assez élevés (il faut deux hommes et trois chevaux pour mener une charrue sous-sol), j'ai trouvé un procédé appelé, je crois, à rendre de grands services à la culture de notre région, qui se voit enlever la plus grande partie de ses profits par l'augmentation toujours croissante delà maind'œuvre, et je viens, si vous voulez bien le permettre, monsieur le directeur, le faire connaître à ceux de mes collègues qui se trouvent au nombre des lecteurs de votre excellent Joimial.
Voici, du reste, en quoi consiste ce procédé qui est de la plus grande simplicité et à la portée de toutes les bourses :
A mes charrues normandes ordinaires, mais perfectionnées par mon ami Meulle, constructeur à Folleville (Eure), j'ai fait ajouter, derrière le soc, un long et très fort crochet, dans le genre de ceux des extirpateurs, qui creuse la terre à une profondeur de 10 à 15 centimètres, suivant convenance, au-dessous du labour même, et qui forme un drain bien capable de contribuer puissamment à l'écoulement des eaux de pluie.
Cet appareil, au moyen duquel on peut réaliser une notable économie en simplifiant et en accélérant d'une manière sensible l'ensemble des travaux d'hiver, si entravés souvent par les mauvais temps, ne nécessite qu'un cheval de plus.
Ainsi, avec un homme, trois chevaux et un ^^a/ronwe^ pour conduire le cheval de tête dans les tournants, on arrive à faire un bon travail, presqu aussi parfait qu'avec une simple charrue qui demande toujours un homme et deux chevaux, suivie d'une autre charrue sous-soJ qui exia;e deux hommes et trois chevaux ! ...
Les résultats avantageux que j'obtiens ainsi sont ne toute évidence.
Mais, je le répète, afin d'éviter de grandes déceptions à nos cultivateurs normands et autres, je les engage à ne pas faire, sans se bien renseigner auparavant, des blés tendres de printemps dans leurs terres fortes qui n'arrivent presque jamais à être convenablement ressuyées qu'à la fin de mars, quelquefois plus tard, parce que le rendement de ces froments, j'en ai la certitude, ne sera pas à beaucoup près comparable à celui d'une bonne récolte d'avoine d'été qui exige moins d'engrais et que l'on peut sans inconvénient semer plus tardivement.
Mais, je veux cependant faire cette saison, dans quelques jours, une expérience que l'on m'assure n'avoir pas été tentée encore :
On dit ici et avec raison, je pense, que les blés faits de bonne heure sont toujours les meilleurs ; je le crois comme nos paysans ; mais, je
suis un chercheur par nature assez curieux, el je désire savoir comment nos blés ordinaires de pays, faits à Noël, se comporteront dans notre sol humide.
Il me reste 2 hectolitres de blé chaulé depuis six semaines, sans que j'aie pu trouver un moment favorable pour le semer. 11 me reste aussi un hectare de tprre bien fumée que je n'ai pu emblaver avant 1 hiver.
Je vais tout simplement confier cette semence à cette terre encore fortement détrempée, et, dans quelques mois, je m'engage à faire connaître à ceux de nos lecteurs que cette tentative peut intéresser, le résultat, quel quil soit, que j'aurai obtenu.
J'ai vu quelquefois des froments rester sans germer dans la terre gelée pendant cinq et six semaines, et lever parfaitement bien après la fonte des neiges, comme en Russie, par exemple. Je ne connais pas de raisons capables d'empêcher qu'il en soit ainsi sous notre climat beaucoup plus tempéré. E. Cassé,
Membre de la Société d'agr.culture de l'Eure
I. — Les premiers essais de drainage en France, furent tentés en Seine-et-Marne, par M. du Manoir, propriétaire à Forges, près Montereau, qui en 1 S'^O draina 3 hectares à l'aide d'ouvriers venus d'Angleterre avec l'outillage et les tuyaux nécessaires pour ce travail. Vers 1849, M. le baron de Rothschild entreprit l'assainissement du domaine deFerrières, et depuis cetle époque la pratique du drainage se répandit peu à peu dans notre contrée.
M. Payen, secrétaire perpétuel de la Société centrale d'agriculture, qui reçut en 1850 la mission d'aller étudier le drainage en Angleterie, constate que le drainage « est l'une des plus grandes améliorations « comemporaines et peut-être l'une des plus belles inventions de « l'agriculture.»
« Les elTets du drainage sont merveilleux, dit Léonce de Lavergne'; dans les prairies le foin devient plus abondant et de meilleure qualiié; dans les terres arables les céréales et les racines poussent plus vigoureuses ; il faut moins de semence pour plus de récolte. Le climat lui-même y gagne sensiblement »
En i8/)1, une Commission de 15 membres de notre Société, sous la conduite de M. Viellot, son président, parcourait l'Angleterre et l'Ecosse, et constatait de visu les effets surpi'euants du drainage. A celte époque, dit le rapporteur, 250,000 hectares étaient déjà assainis et le gouvernement anglais avait prêté V50 millions de francs à l'agriculture. Il cite entre autres un propriétaire, lord Northumberland, qui consacrait chaque année 500,000 francs à drainer ses fermes.
En France, le drainage était loin de prendre une extension aussi rapide, malgré les efforts du gouvernement pour le vulgariser. Dans le département de Seine-et-Marne, IHO machines à fabriquer les tuyaux de drainage étaient distribuées gratuitement dans l'espace de cinq années, et l'administration des ponts et chaussées mettait ses agents à la disposition des propriétaires pour faire les études et diriger les travaux.
En 1854, notre Société, an concours de la Ferté, distribuait pour la