‹ Journal de l'agriculture (volume 2)Chapitre 169 sur 683 · PAR LES TEMPS HUMIDES · texte numérisé non relu

PAR LES TEMPS HUMIDES

Après avoir trouvé dans le Journol de V agriculture quelques indications sommaires sur le procédé Neilson pour le séchage des foins, j'ai été frappé de l'utilité qu'il pourrait avoir pour notre agriculture. En effet, les agriculteurs ont tous remarqué, comme je l'ai remarqué moi-môme, la différence énorme qui existe entre les foins ramassés après un séchage complet et rapide, et les foins qui ont été récoltés dans des conditions moins bonnes ; les premiers ont une couleur verte qui, au lieu de s'atténuer dans les granges, s'accentue chaque jour davantage; les seconds, au contraire, paraissent verts au sortir de la prairie, mais prennent une teinte pâle dès qu'ils sont en magasin et, quand on les remue, ils laissent échapper une poussière malsaine, accompagnée d'une odeur de moisissure. La valeur nutritive de ces fourrages se trouve naturellement proportionnée aux apparences plus ou moins favorables que je signale.

De ces observations on doit conclure que, pour avoir du foin vert et nourrissant, il faudrait toujours le sécher rapidement, et le rentrer absolument sec.

Mais les années où le temps reste au beau fixe sont rares, et même ces années-là, il est impossible d'espérer qu'une récolte entière puisse se faire sans changement de température ; il y a donc lieu d'admettre que nous devons toujours compter sur certaines intempéries dont les proportions sont plus ou moins grandes suivant les saisons. De plus le foin, pour arriver à un état de siccité complet, doit rester au minimum trois jours sur la prairie; pendant ce séjour il est étalé puis ramassé chaque soir, les parties qui touchent le sol sont imprégnées chaque nuit par l'humidité, et les parties qui sont en couverture reçoivent la pluie ou la rosée; si l'on calcule la surface totale soumise à ces funestes influences, et si l'on considère que chaque jour cette surface est renouvelée par le fait de l'épandage et du nouveau ramassage, on comprendra que la masse presque entière du foin arrive à en être affectée; que sera-ce alors si la température prolonge pendant huit ou quinze jours le séjour du foin sur la prairie?

Pendant ces délais une main-d'œuvre ruineuse devient nécessaire, et presque toujours le dernier résultat est l'emmagasinage d'un foin non seulement déjà détérioré, mais rentré dans des conditions de siccité absolument insuffisantes.

Le procédé Neilson, en permettant de sécher le foin récolté à demi sec, offre donc, s'il est pratique, les plus grands avantages.

Le principe formulé par l'inventeur est de laisser le foin étalé sur la prairie pendant un jour ou deux; puis de l'entasser dans des meules couvertes où le séchage se termine à l'aide d'un ventilateur; ce ventilateur fonctionne par aspiration et non par refoulement.

A mesure que le vide se fait dans la chambre intérieure de la meule, ce vide est comblé par l'air ambiant, qui se précipite du dehors au dedans en traversant la masse entière et en rafraîchissant tout ce qui se trouve sur son passage.

Yoiei In description de mes premiers essais. Ces essais ne sont encore

qu'une étude absolument insuffisante, mais ils peuvent être utiles pour servir de base à de nouvelles expériences.

Sous un vaste hangar servant de magasin à fourrage, j'ai placé une locomobile à vapeur et un ventilateur ; ce ventilateur communique par un tuyau de tôle avec une petite chambre de distribution construite en béton, de laquelle partent d'autres tuyaux se dirigeant chacun vers le centre d'une des meules à sécher; sur ce point une nouvelle chambre en béton est construite et communi(|ue avec celle qui sera ménagée dans le foin; chaque chambre a une ouverture de 0'".30 carrés; tous les tuyaux sont remblayés enterre, et les joints sont faits simplement avec des bourrelets de terre glaise; au moment de construire la meule, on place une caisse de bois sur l'orifice de la chambre bétonnée, et à mesure que la meule s'élève on retire cette caisse jusqu'à ce que l'on dépasse le milieu de la hauteur que l'on veut lui donner ; à ce moment on supprime la caisse, on place quelques morceaux de bois sur le trou pour empêcher le foin de tomber dans la chambre intérieure qui doit rester vide, et on termine la meule comme à l'ordinaire.

Cette édification achevée, on enfonce dans le foin un tube en fer blanc ou autre métal et on le fait pénétrer jusque près du centre; ce tube reçoit ensuite un thermomètre qui devient le guide de toutes les opérations.

Aussitôt que la température atteint 30 ou 40 degrés centigrades, on met le ventilateur en marche, et on le laisse fonctionner jusqu'à ce que la température descende à 15 ou 20*"; on arrête alors la machine, et on attend que le thermomètre indique une nouvelle élévation de température.

Si l'on a plusieurs meules en communication avec le même ventilateur, il est facile de régler le soufflage de chacune d'elles; pour cela on ouvre la chambre de distribution, qui est couverte par une simple planche mastiquée, et on tamponne la naissance des tuyaux que l'on ne veut pas faire fonctionner.

Mes expériences ont porté cette année sur six meules seulement ; je tiens à votre disposition le journal de chaque opération, dont voici le résumé.

La première meule a été construite le 6 juin avec du foin demi-sec; du 8 au 15 du mois, c'est-à-dire pendant sept jours, le foin a été soufflé tous les jours, à l'exception du dimanche; chaque jour la durée du soufflage a été d'environ deux heures ; la température s'est élevée à 25 et 35 degrés centigrades avant le soufflage, et elle a été ramenée par le ventilateur à 20°. Croyant l'opération terminée, j'ai démoli cette première meule, et j'ai trouvé à l'intérieur des endroits où le thermomètre marquait 32° ; de plus, le foin laissait échapper de la poussière et il était facile de constater que le séchage était insuffisant et inachevé.

La seconde meule construite le 8 juin, a été faite avec du foin coupé et chargé par une pluie battante ; c'était une expérience fantaisiste ; elle a eu pour seul résultat de prouver que le ventilateur peut mainnir à une température de 20° les fourrages les plus mouillés. Au bout de six jours j'ai interrompu cette expérience qui aurait pu se prolonger longtemps, et qui absorbait le local dont j'avais besoin pour des études plus pratiques.

La troisième meule a été construite le 17 juin et rafraîchie jusqu'au

29, c'est-à-dire pendant douze jours ; la température est montée sur certains points jusqu'àôG" pendant que sur d'autres elle restait à 20°. J'ai constaté alors que le courant d'air s'établissait d'une façon irrégulière, et que cela devait tenir à ce que la meule était formée avec du foin de prairie dans le fond, pendant que le sommet ne contenait que du foin de trèfle; ce dernier fourrage se tassant par sa nature moins que l'autre, le courant d'air frais s'est établi là où la résistance était moins grande et le foin de prairie n'a reçu que peu ou point de rafraîchissement; quoi qu'il en soit, l'opération était mauvaise.

La quatrième meule a été construite, le 22 juin, avec du foin demisec, et rafraîchie jusqu'au 5 août, soit pendant 44 jours; durant ce laps de temps le thermomètre est monté jusqu'à 40 degrés, et a été ramené par le soufflage à 20 ou 25 ; mais il y a eu des jours nombreux où la chaleur est restée au-dessous de la cote qui nécessite le rafraîchissement ; aussi sur 44 jours de séchage, les appareils sont restés sans fonctionner pendant 1 8 jours.

Une remarque très curieuse et fort importante a été faite : c'est que pendant le rafraîchissement il y a des moments où le thermomètre monte tout à coup de plusieurs degrés; d'après l'avis d'un savant ingénieur, cette élévation de température tient à une combustion qui s'établit chimiquement au moment où l'air extérieur vient se combiner avec le gaz que contient la chambre intérieure.

Le même phénomène a été constaté sur la meule n° 5.

La meule dont nous nous occupons, est restée en l'état jusqu'au mois de janvier ; quand elle a été ouverte, on a trouvé le foin dans de bonnes conditions ; l'opération avait donc été beaucoup mieux conduite que les précédentes.

La cinquième meule a été construite avec du foin demi-sec, et surveillée du 13 juillet au 29, soit pendant 16 jours; le rafraîchissement n'a été opéré que onze fois.

Cette meule était composée pour partie de bon foin et pour partie de foin avarié ; l'un et Tautre ont été séchés, mais en gardant la différence de qualité qu'ils avaient en entrant au magasin; ce foin n'est pas arrivé par le traitement Neilson à une qualité supérieure, mais il s'est bien consommé; tandis qu'il aurait été probablement perdu, vu l'état de la température, s'il était resté dehors.

Nous constatons sur le sommet de quelques chambres, une partie de foin moisie; cette particularité doit être notée et étudiée.

La sixième meule construite avec du foin qui ne paraissait cependant pas sec, n'est jamais arrivée à une température qui motivât le rafraîchissement; elle a été soufflée seulement deux fois; et par suite aucune observation intéressante n'a pu être relevée.

Comme conclusion à tirer de ces premières expériences, voici celle que je formule :

Les meules traitées par la méthode Neilson n'ont pas fourni un foin de qualité supérieure, mais elles ont fourni un foin qui a été consommé convenablement. Donc le principe de séchage préconisé par M. Neilson doit être vrai, et sera probablement employé avec succès le jour où son application aura été suffisamment étudiée.

L'expérience faite sur du foin complètement mouillé, a démontré qu'il est possible, à l'aide du ventilateur aspirant, de mainteair, à une température de 20 degrés, du foin entassé dans des conditions

d'humidité les plus extrêmes ; il est toutefois probable^ comme le dit M. Neilson, qu'une opération de ce genre ne présentera pas d'avantage au point de vue pratique.

Les observations relevées sur mon journal ont permis de constater dans mon installation plusieurs côtés défectueux; les voici : au lieu de tuyaux de 1 5 cent, de diamètre, il faudrait, je crois, employer des tuyaux de 25 ou 30 centimètres ; le ventilateur n'a marché qu'à mille tours par minute, il devrait marcher à deux mille tours au moins, et peut-être même dépasser cette vitesse; en effet, en augmentant le débit des tuyaux, et en précipitant le départ de l'air cîiaud aspiré parle ventilateur, on doit augmenter la rapidité du courant d'air froid appelé à traverser le foin, cette augmentation du courant d'air froid éteindra probablement en peu d'instants la combustion constatée pendant la marche du ventilateur, et sans doute elle empêchera la moisissure remarquée autour des chambres intérieures ; dans tous les cas, elle , abrégera le rafraîchissement et diminuera la durée du temps où la force motrice est employée.. >

Je ne parle pas de la nécessité d'établir des registres à la place de mes tempons provisoires, lesquels seraient très gênants pour une marche régulière.

Sous le rapport du prix de revient, le séchage Neilson est, comme on l'a vu tout à l'heure, très peu coûteux; il comporte seulement l'installation de quelques tuyaux, l'emploi d'un ventilateur bon marché, et une force motrice dont toutes les grandes fermes disposent sous une .forme ou sous une autre. Si donc, comme l'affirnient les Anglais, chaque rafraîchissement peut être obtenu en moins d'une heure, le service d'un magasin à fourrages, même considérable, se réaliserait avec une très faible dépense.

La grande difficulté à vaincre est tout entière dans la surveillance et la direction des opérations; M. Neilson la signale énergiquement; et vous voyez, par le journal de mes premières expériences, combien la marche de chaque opération a été variable. Je crois donc. Messieurs, que dans l'état oia se trouve l'étude de la découverte faite par M. Neilson, il y aurait lieu pour nous de nommer une commission qui en examinerait les détails, et provoquerait de nouvelles expériences.

Cette commission réunirait, soit en Angleterre, soit en France, tous les renseignements qui peuvent nous éclairer, et elle serait probablement en mesure de faire, avant la fin de la saison, un rapport des plus intéressants. Marquis de Poncins,

membre de la Société nationale d'agriculture.

La production laitière est devenue, depuis quelques années, une des principales préoccupations d'un grand nombre d'agriculteurs français. Augmenter le rendement de la laiterie, en accroître la qualité, tels sont les deux buts que l'on cherche principalement à atteindre. Les exemples donnés par les pays septentrionaux, notamment par le Danemark, sont étudiés, et l'on se demande sil ne conviendrait pas d'en importeries pratiques chez nous. Ces praticpies se résument en deux caractères principaux : accélération du travail, propreté méticuleuse dans toutes les opérations. Pour obtenir ce

double résultat, un matériel approprié a été construit; la description en a déjà été donnée à nos lecteurs, notamment par M. Pouriau et par M. de La Tréhonnais, à l'occasion des concours de laiterie ouverts

tant en Allemagne qu'en Angleterre. Mais jusqu'ici aucune application complète n'en avait été faite en France.

Aujourd'hui la laiterie danoise existe dans notre pays ; chacun peut la visiter et faire à nouveau l'excursion agréable et instructive que nous avons faite le 23 janvier, en compagnie de M. Barrai, et que nous allons raconter rapidement à ceux de nos lecteurs qui voudront bien nous suivre.

Nous quittons à Gisors la ligne du chemin de fer de Paris àDieppe;nousytrouvonsune voiture qui doit nous mener à destination. Après avoir traversé la pittoresque capitale du Vexin français, nous suivons la route qui mène à Vesly. La distance est courte, 1 0 kilomètres à peine, et les amateurs de chevaux de course peuvent visiter, en passant, le célèbre haras de Dangu. Dans les bâtiments d'une ancienne abbaye, est installée à Vesly la ferme de M. Baquet, but de notre voyage.

Les terres de la ferme ont une étendue de 90 hectares environ ; elles sont cultivées avec beaucoup de soin. Après une visite rapide aux étables qui renferment une trentaine de vaches normandes, nous arrivons àla laiterie. Celleci comprend deux salles : la première consacrée à l'écrémage du lait, la deuxième à la fabrication du beurre. Avant de faire l'installation, M. Baquet a voulu aller en Danemark visiter les

laiteries du pays, afm.de se rendre compte de toutes les conditions du travail; il a pu y prendre les modèles les plus parfaits pour toutes les parties de la fabrication du beurre. Disons, en outre, une fois pour toutes, que les appareils lui ont été fournis par la maison Pilter qui, en France, représente les fabricants danois.

L'écrémage se fait au moyen de l'écrémeuse de Laval, mue par une machine à vapeur locomobile qui met également en mouvement la baratte et un moulin à farine. La vapeur de la machine sert, en outre, à chauffer l'eau de lavage des vases, ainsi que la fromagerie. La des-

Fig. 23. — Baratte danoise.

Fig. 24. — Auge à beurre.

LA I,AITERIE DANOISE DE VESLY.

cription de l'écrémeuse centrifiicje de Laval a été donnée plusieurs fois dans nos colonnes, et récemment encore par M. de la Trélionnais ; nous n'y reviendrons pas. Nous dirons seulementquel'on compte aujourd'hui environ 140 appareils de ce système dans les exploitations françaises.

Fig. 25. — Malaxeur rotatif.

Celui qui fonctionne chez M. Baquet, écréme environ 250 litres à l'heure; c'est dire que le lait de son étable n'est pas en quantité suffisante pour le travail de l'appareil; aussi il en achète à ses voisins,

Fiff. 2G. — Petit malaxeur rotatif.

de telle sorte qu'il peut avoir à sa disposition environ 800 litres de lait par jour. Il paye 14 centimes le litre en hiver, et 12 centimes en été. Le rendement moyen est de 12 à 15 pour 100 de crème; on peut d'ailleurs augmenter ou diminuer cette proportion, suivant la vitesse de rotation. L'important est de ne pas laisser de crème dans le lait; qu'il y ait du lait dans la crème, cela ne présente aucun inconvénient. La crème est reçue, au sortir de l'écrémeuse, dans des vases qui sont portés à la cave où ils passent vin^t-quatre heures. Quant

au lait écrémé, il tombe dans un grand bassin en bois d'où un système du tuyautage le conduit à la fromagerie.

• L'écréinage mécanique présente de très grands avantages ; il fait disparaître tout l'ancien matériel de vases à écrémer qui prennit beaucoup de place; il fait disparaître aussi tous les dangers d'accidents entre le moment de la traite et la montée de la crème. Aussi s'est-il propagé rapidement en Danemark, oii il se substitue d'une manière presque générale à l'écrémage par le système du refroidissement d'après le procédé Schwarz.

La salle de fabrication du beurre, chez M. Baquet, est d'une grande simplicité ; elle comprend cinq appareils, la baratte, une auge, une table en bois, un malaxeur et un moule à beurre.

La baratte danoise (jQg. 23) affecte la forme d'un tronc de cône; elle est munie d'un couvercle à travers lequel passe un axe tournant muni de palettes. C'est par ces palettes que la crème est battue pour être transformée en beurre. Les barattes petit modèle peuvent être mues à bras. Chez M. Baquet, le mouvement est donné par la machine à vapeur. La baratte est posée, vers son milieu, sur deux tourillons sur lesquels elle peut basculer. Celle qui est installée à Vesly a une dimension de 140 litres; la crème est versée dans la baratte, à la température de 14 à 16 degrés; par les temps froids, un poêle permet de donner cette température. Le barattage dure environ 45 minutes. On surveille l'opération en soulevant légèrement le couvercle.

Dès que le barattage est achevé, on injecte un peu de petit-lait sur les parois de la baratte, pour faire tomber les petits morceaux de beurre qui s'y sont attachés; puis, en faisant basculer la baratte, on fait tomber le beurre dans un tamis placé au-dessus d'un seau. Avec le tamis, on porte le beurre dans une auge (fig. 24), où l'opération doit se continuer. D'après la méthode généralement adoptée en France, le beurre sorti de la baratte est lavé à grande eau;, la méthode danoise, au contraire, exclut complètement l'eau de tout le travail. Quel est le meilleur des deux procédés ? Des expériences bien faites pourront seules décider la question. Quoi qu'il en soit, Tauge dans laquelle on jette le beurre est une auge allongée en bois de hêtre, dont le fond est muni d'une ouverture pour la sortie du petit-lait. C'est là que se fait le premier égoultage. Mais le contact des mains de la fermière est absolument proscrit. Dans l'auge, elle pétrit le beurre à l'aide de deux spatules en buis légèrement cannelées, et elle en fait des boules de la grosseur des deux poings environ, qu'elle aligne sur une table placée près de l'auge. Cette table est munie de rebords afin d'empêcher toute chute des boules. Là, le beurre se raffermit avant de passer au malaxeur. Lorsque le beurre est suffisamment raffermi, ce qui ne demande généralement que quelques minutes, on réunit plusieurs petites boules pour en faire des mottes de 2 ou 3 kilog.

Le malaxeur sur lequel sont portée ces mottes consiste (fig. 25) en une table circulaire en hêtre, tournant sur son axe sous l'action d'une manivelle qui engrène une couronne dentée fixée sur la circonférence de la table. Cette manivelle agit en même temps sur un levier à ailettes fixé sur la table. Pendant qu'une servante tourne la mani elles la fermière jette une motte de beurre sur la table; cette motte, sou, l'action des ailettes est comprimée et aplatie, en même temps que le petit-lait sort et tombe, par une gouttière, dans un seau placé sous la

table. On fait ainsi passer la motte une vingtaine de fois jusqu'à ce qu'il ne sorte plus de petit-lait; en frappant sur le beurre avec les spatules en buis, on constate qu'il n'y a plus trace de petit-lait.

Le travail est achevé, et il n'y a plus qu'à metttre le beurre en moule pour faire la motte qui en sort enveloppée de la mousseline protectrice.

Il y a différents modèles de malaxeurs; nous citerons notamment le petit modèle de malaxeur circulaire (ûg. 26), et le malaxeur rectangulaire (fig. 27), où la table est fixe.

Le petit-lait qui sort de la baratte, sert, comme celui qui sort du beurre, à la nourriture des pores. M. Baquet entretient une porcherie de 40 porcs environ, de race normande; il les achète pesant 50 kilog., et il les revend quand ils ont atteint le poids de 120 kilog. Avec le petit-lait, qui serait une nourriture insuffisante, il leur donne de la tarine qu'il prépare avec un moulin qu'actionne sa machine à vapeur.

La deuxième annexe de la laiterie est la fromaçjerie. Avec le lait écrémé, M. Baquet fait des fromages far-on Mont-d'Or. Le lait, aussitôt

Fig. 27- — Malaxeur rectangulaire.

écrémé, est mis en présure; le caillé est immédiatement moulé, et après salaison, le fromage est porté au séchoir, où il reste environ un mois. Il faut 2 litres et demi à 3 litres de lait écrémé pour faire un fromage pesant 260 grammes. Les fromages sont vendus à la halle de Paris, de 25 à 30 fr. le cent en hiver, mais beaucoup moins cher en été.

Quel est le résultat de l'entreprise? Avec les données que nous avons résumées, il est facile de le calculer. L'ensemble des appareils de la laiterie coûte 2,000 fr. environ; il y a, en outre, les frais d'installation qui peuvent être plus ou moins élevés, suivant les circonstances. M. Baquet vend son beurre à Paris, avec une prime de 20 à 25 pour I 00 sur tous les beurres du pays; les prix qu'il atteint sont de 4 fr. 50 à 4 fr. 90 par kilog. en hiver; il ne compte pas sur plus de 3 fr. en été. Ses voisins trouvent plus avantageux de lui vendre le lait de leurs vaches aux prix que nous avons indiqués, que de faire et de vendre leur beurre. L'opération est donc bonne, et M. Baquet a eu raison d'inscrire, dans sa laiterie, ces deux dates qui seront mémorables pour lui : « Ecrémeuse centrifuge, 18 janvier 1880; — beurre da.iois, 17 octobre 1882 ».

Mais, pour qu'une semblable opération réussisse, il faut qu'elle travaille de grandes quantités de lait. L'association permet de résoudre cette difficulté. C'est d'ailleurs ce qui se pratiijue en Danemark où les petits cultivateurs qui n'ont pas assez de lait pour une ecrémeuse cen-

trifuge, s'associent pour faire leur beurre en commun. La fromagerie nous a donné de nombreux exemples de succès par les associations dans les fruitières de la Franche-Comté, des Alpes et plus récemment des Pyrénées. L'association pour la fabrication du beurre donnera certainement des résultats aussi heureux.

Dans tous les cas, le fait aujourd'hui constant, c'est que les Danois, avec des pâturages qui ne valent pas les nôtres, vendent plus cher leurs produits, il est certain, en outre, que si l'on peut se passer d'eau dans la fabrication du beurre, et tout prouve qu'il peut en être ainsi, cela sera un grand avantage pour les régions dans lesquelles l'eau manque ou est de mauvaise qualité. Sans rien préjuger, on peut dire dès aujourd'hui, que l'écrémage et le malaxage mécaniques sont deux progrès qui s'imposeront à tous les producteurs de beurre.

Henry Sagnier.

Il existe des tantes, des oncles à succession, nous savons tous cela; mais, ce qu'on ignore assez généralement, c'est qu'il existe aussi une plante à succession, et cette plante, c'est la vigne.

Le paysan, si attentif aux choses de la terre, en a fait le premier la remarque. Chaque fois qu'il énumère les qualités du précieux arbuste auquel nous devons le vin, il ne manque jamais d'ajouter : «Et puis la vigne fait hériter» ; voular.t dire par là que, lorsqu'un vignoble est en pleine production, l'afflux d'argent qui en découle est si ;fort que, pour l'heureux propriétaire, c'est véritablement comme 3'il héritait.

Et, en effet, 100 hectares complantés en vignes, qui rapportent cent, deux cent mille francs l'an (cela se voit), n'est-ce pas là une rentrée qui ressemble plus au produit d'une succession qu'au produit d'une pièce de terre?

Ah! la vigne est l'enrichisseur par excellence ! Le docteur Guyot, de si sympathique mémoire, qui nous l'a tant et tant répété, que ne dirait-il pas aujourd'hui, où le prix du vin est quasiment le triple de ce qu'il était de son temps ?

Aussi, voyez quel appauvrissement dans une famille de possesseurs de vignes, quand, sous les puUulations d'un invisible insecte, ces vignes se mettent à disparaître ! C'est, de tout point, comparable à ce qui a lieu dans la maison d'un avocat en renom, d'un médecin en vogue, quand ce médecin, cet avocat, dont le travail était la source des plus gros revenus, viennent à mourir. La veuve, les orphelins tombent, en un jour, de l'opulence brillante dans la misère noire ; ainsi fait la vigne à l'égard de ses détenteurs, quand elle périt.

Le désastre, par bonheur, en ce qui a trait à la vigne, n'est pas irréparable. La vigne peut sortir de son tombeau; elle peut revivre I La submersion, les insecticides, le greffage opèrent à l'envi ce miracle. Quand on a trois instruments de salut en mains, on n'est pas trop à plaindre. Reste seulement l'embarras du choix ; et c'est bien quelque chose en si grosse aventure.

Quant à moi, si me citer m'est permis, mon choix est fait : je suis pour le greffage sur plants résistants, et voici mes raisons :

r Des trois moyens de salut, le greffage est le moins dispendieux. On peut commencer avec un franc, on peut commencer avec rien, en acceptant, d'un ami ou d'un voisin, le premier porte-greffe;

2° Le greffage me paraît compter moins d'insuccès que la submersion et que les insecticides;

3" Des trois traitements, le greffage est le seul qui augmente la fructilicalion : la submersion, en provoquant la coulure, les insecticides par leur action délétère, tendraient plutôt à la restreindre ;

4° Le greffage est le seul traitement qu'on ait à n'appliquer qu'une fois en la vie du vignoble et du vigneron.

Les opposants au greffage ne manquent pas d'alléguer que cette opération, pour être adoptée en toute sécurité, aurait besoin de là sanction du temps. Mais la submersion, les insecticides, n'auraient-ils pas besoin de cette même sanction? Qui saurait nous dire l'effet qu'aura produit, dans vingt ans, sur nos vignobles, le régime continué des gaz toxiques et de l'hydrothérapie? Ces deux médications ne violentent-elles pas la nature? Quant au greffage, c'est la plus naturelle des opérations, puisque le végétal agit là sur lui-même. Le greffage est une opération moins critique même que la transplantation ; toutes les plantes s'accommodant d'être greffées, et beaucoup ne s'accommodant pas d'être replantées.

Une seule considération, dans le principe, a pu détourner de recourir au greffage, c'est la difficulté de le pratiquer sur la vigne, à cause du filandreux des écorces et de l'exubérance des sucs séveux, qui tendent à noyer le greffon. Mais, aujourd'hui, grâce à un apprentissage obstiné, et à un assortiment d'outils ad hoc, on n'a guère plus de mal à enter la vigne qu'à enter le cognassier.

C'est là une heureuse conquête, une conquête justifiant le proverbe : à quelque chose malheur est bon ; car la vigne qui, de toutes les plantes ligneuses, avait été la seule jusqu'ici à ne pas bénéficier de la greffe, va, rentrant dans le concert de tous les arbres à fruits, profiler, avec eux, et comme eux de cette transfusion d'une sève dans l'autre, qui ajoute à la beauté et à la bonté des produits. Si bien que si, par impossible, disparaissait le phylloxéra, un viticulteur, soigneux de ses intérêts, devrait encore recourir au greffage pour le greffage lui-même, c'est-à-dire pour l'amélioration de ses souches et de leurs vinées.

Da la greffe, de la façon de greffer, on a beaucoup discouru, trop, peut-être. Je me garderai d'ajouter à ce trop-plein. Surlier deux scions, incisés en sens contraire, voilà toute la greffe et toutes les greffes. Pourtant, qu'il me soit permis de risquer un conseil, lequel, je crois, n'a pas été donné : ce serait de ne faire procéder au greffage rien que par des femmes.

Pour ce délicat assemblage, la main gourde du paysan ne vaudra jamais celle plus déliée de sa femme ou de sa fille. Il y a, dans tout greff'age, une ligature qu'un manouvrier ne saurait mener à bien. La femme a, plus que l'homme, le goût de soigner son ouvrage, de le réussir, de le parer. Pourvu qu'elle soit jeune (car il y faut des yeux), c'est plaisir de lui voir enchâsser une languette, rapprocher deux écorces, les faire s'affleurer. Elle y va comme après un ourlet.

La paysanne fait mieux que le paysan, et elle fait plus vite : ne laissons donc s'asseoir que des femmes autour de la table où l'on greffe.

Comme porte-greffe, le Riparia s'impose. De tous les cépages, venus à travers l'Atlantique, à notre aide, voilà le vrai sauveteur. Pour la soli-

dite, nul plant n'égaie ce sauvageon, toujours prêt à bien faire, et qui, avec de la santé à revendre, verdoie au milieu de nos vignobles en proie aux maladies et à la mort.

Les cépages américains sont, à vrai dire, tous résistants, plus ou moins, même le Concord, même l'Isabelle; mais, pas plus que nos cépages indigènes, ils ne s'aiment dans tous les sols. Combien de plants exotiques, qu'on dit avoir succombé sous la piqûre de l'insecte, n'ont succombé en réalité qu'à la nature du terrain. Nous agissons nécessairement en empiriques à l'égard de ces plants nouveaux, ne connaissant encore ni la taille qui serait à leur avantage, ni le sol qui serait à leur convenance.

Donc, qu'on ne se décourage pas en présence de quelques défaillances mal interprétées, qu'on ne se décourage pas surtout en ce qui est du Clinton. Le Riparia excepté, c'est au Clinton que je donnerais la première place, en mon terrain, bien entendu. Il m'a donné cette année un vin riche en couleur et en chair, et, à ma grande surprise, foxé à peine, autant dire pas foxé du tout. Evidemment le goût chafouin, chez le Clinton, doit dépendre pour beaucoup de l'habitat. Tel sol, tel vin. Cultivez un Cabernet dans les plaines du Bazadais, vous obtiendrez un gros vin entaché d'un affreux goût de terroir; cultivez ce même Cabernet dans les Graves du Médoc, et rien n'approchera du suave arôme, du bouquet de son clairet.

Le Clinton est à essayer. Il existe, dans le Jardin de botanique de la ville de Bordeaux, un pied de Clinton porteur d'un écriteau ainsi conçu : Aux prises avec le phylloxéra depuis 1875, ce qui n'empêche pas ledit Clinton de se porter fort bien, à preuve que cette année il émerveillait, les promeneurs avec les 635 raisins suspendus à ses pampres. 635 raisins sur une seule souche !

Le Clinton est à essayer, non point dans les crus à vins fins, mais dans les régions où l'on n'a pas à compter avec la qualité, et où l'abondance est la seule loi !

L'abondance, mot magique et presque dérisoire en ces temps de viticulture souffrante. L'abondance, n'est-ce pas le vœu qui ressort de cette triste série d'automnes sans vendanges, qui, nous mettant sans revenus, ne nous laisse que la satisfaction de nous dire : ruinés le plus honnêtement du monde.

Tous les ruinés ne sauraient en dire autant.

Soyons donc sans abattement, puisque, en cette infortune, nous sommes sans reproches. Travaillons avec entrain à nous remettre de ce iîjrand revers. L'importance de l'entreprise doit nous refaire le cœur. Disons-nous bien que nos vignes peuvent renaître plus productives que devant. On rebâtit toujours plus belle la maison écroulée. L'oïdium, en doublant le prix des vins, nous a fait du bien, le phylloxéra nous en fera davantage, parce qu'il frappe bien plus fort. Craindrionsnous de trop attendre de la plante qui fait hériter, qui fait liériler tous les ans : bien supérieure en cela aux tantes, aux oncles des familles, qui, quelque bon vouloir qu'ils y mettent, ne sauraient faire s'ouvrir leur succession qu'une fois en leur vie.

Et, admirable compensation ! la vigne semble faite exprès pour donner à hériter à la trop nombreuse catégorie des personnes qui se voient dénuées de tous collatéraux en perspective successible.

J'insiste sur cette propriété alléchante, faire hériter; car il faut

redonner courage; il faut redonner courage, il y va du salut de plusieurs, comme de l'intérêt de tous.

Ah! dans dix, vingt ans d'ici, quelle ère de prçspérité nouvelle pour notre viticulture, quand la France, s'étant recouverte de tous ses vignobles, se trouvera en présence de besoins commerciaux déjà bien grands, mais qui alors seront indéfinis !

Cour.)ge donc, et utilisons cet antique greffage, qui fut d'abord pratiqué pour l'amélioration des végétaux, et qui va l'être pour leur conservation. Que la vigne guérisse par la vigne, comme un bon organisme guérit avec les seules ressources de sa vitalité propre.

Honoré Sclafeu,

à Sallebœuf (Gironde).

^ II. Culture nouvelle en hiver sur fenêtres. — Je prendrai quelques exemples que j'ai sous les yeux, en entrant dans des détails minutieux; car ces faits, que je sache, n'ont pas encore été observés.

Ainsi le rosier dont j'ai parlé dans le n" du 23 septembre du Journal de l'agriculture, page 498, est un hybride remontant qui appartient à la variété Souvenir de Romain Desprez. Rempoté après floraison, fin juillet, en sable et mousse fertilisée, je l'ai retrouvé au 15 septembre, après un voyage, couvert de nouveaux boutons. Mis sans terre le 20 octobre et placé sur une fenêtre au nord-est, lorsque la première rose allait s'ouvrir, il était, à la fin de décembre, encore en floraison. La première rose a duré plus de cinq semaines — c'est ce que je n'ai jamais vu dans ma pratique horticole, — et dans une beauté qui aurait plutôt surpassé la floraison d'été que j'ai essayé de décrire. J'ajoute que la défloraison s'est, faite comme en juillet, les pétales tombant après la fécondation dans un état d'intégrité parfaite.

Combien l'air pur et constamment renouvelé est nécessaire aux plantes, ce même rosier m'en a donné une preuve. Ayant eu besoin de le rentrer dans unepièce pourle faire servir à unedécoration florale, deux boutons qui ouvrirent sous cette influence ne durèrent pas plus de douze jours; et pourtant ils étaient aussi bien conformés que le premier qui dura en fleur plus de cinq semaines. Depuis, j'ai remis le rosier a l'air sur la fenêtre, et les autres boutons ont ouvert successivement et duré jusqu'à la fin de décembre. Une seconde floraison d'automne qui se maintient plus de deux mois chez un hybride remontant de deux ans à peine, que peut-on demander de plus ! On sait que les hybrides remontants sous notre climat n'ont qu'une très belle floraison en juin et juillet; celle d'automne, à quelques exceptions près, est rare et assez pauvre — ceci en culture ordinaire — car depuis que j'applique la mousse fertilisée en couverture à ces rosiers en pleine terre, ils fleurissent pour aiasi dire constamment. J'ai pu cueillir encore le 12 décembre, en pleine gelée, un gros bouquet de roses presque ouvertes, laissant quantité déboutons qui, dès que la température s'adoucit, s'éclairent de la velléité de fleurir. Les rosiers thé qui fleurissent abondamment à i'arrière-saison sont naturellement indiqués pour cette culture sur fenêtre. Il y aurait à essayer les variétés florifères. L'horticulture française a tellement enrichi le "enrc rosier qu'il peut, avec ce procédé, réjouir presque toute l'année ceux qui n'ont point de jardin pour le cultiver.

Quelques détails complémentaires marqueront davantage encore la durée en cette saison hivernale de la floraison sur fenêtres des plantes sans terre, La plaque de mousse où se trouve le rosier dont je viens de parler en contient deux autres, dont l'un appartenant à la variété la France m'a donné en novembre des plus belles roses que j 'aie vues de cette variété, et dont un autre de coloration pourpre noir en gros boutons prêts à s'ouvrir ne fleurira qu'en janvier. Voilà donc un petit groupe de trois rosiers dont la floraison successive aura duré plus de trois mois! Ils sont accompagnés, toujours dans la même plaque de mousse, de deux géraniums blanc et rouge, qui, mis sans terre en octobre en pleine floraison, la maintiennent même en janvier avec une incroyable persistance. Et cependant ces géraniums avaient déjà fleuri sans terre tout l'été. Rempotés ensuite en sable et mousse fertilisée, ils semblent y avoir puisé pour cet automne la plus pure et la plus durable floraison que j'aie encore constatée dans un géranium. Ce n'est point un fait isolé, car il en est de même de quatre autres géraniums de variétés différentes réunis en contraste de couleurs dans une même plaque de mousse. Depuis deux mois et plus qu'elles ont été mises sans terre, il semble que ces plantes soient arrêtées dans l'état qu'on voudrait tant fixer pour la fraîcheur du feuillage et le premier épanouissement des fleurs, réalisant ce vœu de Gœthe devant de belles fleurs : « Comme je souhaiterais d'enchaîner le bonheur dont mes yeux sont éblouis ! »

Cette sorte d'engourdissement, par l'égalisation d'une température basse (en moyenne de 0 à -|- 5), de plantes dans une floraison quasi printanière est un des phénomènes les plus curieux qu'on puisse observer. J'avoue que je n'en puis lasser mes yeux. On dirait que le temps ne marche plus pour ces plantes. Les mêmes corolles ouvertes il y a deux mois sont toujours aussi fraîches et aussi intenses de coloration, et les boutons raides et gonflés prêts à s'ouvrir paraissent pouvoir attendre indéfiniment sans se flétrir qu'il leur vienne un peu plus de chaleur pour se dilater.

Mais cette immobilisation n'est qu'apparente. Les fonctions s'opèrent régulières et normales, bien que la circulation de la sève soit considérablement ralentie. Les feuilles, d'un vert gai, s'étalent avides à la lumière diffuse et, à y bien regarder, de jeunes ont poussé pour suppléer à de plus anciennes, à mesure que les racines ont percé la plaque de mousse.

A quel point ces plantes restent impressionnables, bien que leur développement paraisse insensible, je puis mieux l'observer dans des anémones de Caen groupées sur la même fenêtre. Semées en juin, elles ont été repiquées en août, en pleine terre avec mousse fertilisée. On ne sait pas assez combien les anémones ainsi cultivées sont précieuses en hiver. Pour peu que les premières gelées ne soient pas trop intenses et trop durables, les hampes florales poussent aussitôt qu'il y a quelque intermittence dans l'abaissement de température. Et comme les fleurs, en s'ouvrant au jardin, se flétriraient par les intempéries, on les relève dès que la coloration des fleurs est suffisamment marquée. On lave les racines avec soin, sans offenser les radicelles, et on les groupe par 6 ou 8 assorties de couleurs dans une même plaque de mousse ou dans une assiette, en étendant les racines dans un peu de mousse fertilisée.

Tant que les anémones demeurent sur les rebords extérieurs des fenêtres, si la température est basse, elles restent dix ou quinze jours sans s'ouvrir, comme enveloppées dans leur beauté discrète et ne marquant qu'un insensible progrès dans la véi2;étation. Mais à peine veut-on, tant ce mystère attire, les rentrer pour les dessiner ou les peindre à la lampe qu'elles s'ouvrent toutes grandes. Ou bien il suffit que le thermomètre tende à monter au-dessus de 5 ou 6 degrés pour que, même au nord sans soleil, elles s'entrouvrent un peu, mais à peine baisse-t-il ou la nuit vient-elle qu'elles se rencapuchonnent. Si, par un des rares jours de décembre oii le soleil brille sous notre climat brumeux, on les transporte sur une fenêtre au midi, il importe que la motte de mousse soit bien humectée pour compenser l'évaporation qui a lieu. L'action directe des rayons solaires est tellement énergique sur les plantes sans terre, qu'une lumière diffuse est préférable, même dans le nord, même en hiver. Les hellébores, aux racines fibreuses, dures, volumineuses, aux feuilles glabres, un peu coriaces, supportent bien le soleil.

Le développement de ces anémones, bien qu'excessivement lent, n'est pas moins incessant. Depuis un mois qu'elles sont sur ma fenêtre, je constate que les corolles ont grandi du double, que les hampes se sont également allongées et ont grossi.

Il importe que les plantes, surtout les délicates, soient soustraites à l'humidité du sol. Ce que j'obtiens sur le rebord d'une fenêtre au premier étage, je l'obtiendrais moins au rez-de-chaussée et sans doute pas du tout au niveau du sol. J'ai éprouvé que les gelées blanclies, désastreuses pour les plantes sur terre, se font à peine sentir à une hauteur de 5 ou G mètres dans une situation un peu abritée par le renfoncement d'une croisée. Ainsi j'y ai laissé des géraniums, des cyclamens de Perse, lorsque le thermomètre marquait un degré Réaumur au-dessous de zéro. Ces plantes n'ont accusé aucune souffrance, aucune altération ultérieure dans la beauté de leur floraison. Pourtant chez les anémones, les hampes florales s'inclinaient, les feuilles se crispaient et prenaient une teinte sale; mais, reportées dans une chambre froide, elles sont revenues également. La rose supporte impunément une plus froide température. Sur une fenêtre au rez-dechaussée au nord, après une nuit qu'il avait gelé à glace, une rose presque à son plein épanouissement était absolument intacte, bien que la motte de mousse fût entièrement gelée. Qaoi qu'il en soit, je ne conseillerais pas de laisser les plantes sur fenêtre alors que le thermomètre est au-dessous de zéro. Les fleurs, sans paraître tout d'abord en souffrir, pourraient moins durer.

Ces expériences sont d'autant plus susceptibles de généralisation que je leur ai laissé un caractère particulier au lieu que j'habite, un des plus froids de la Normandie, à cause des courants d'air de deux vallées s'ouvrant au nord et au nord-ouest et par la situation près du confluent de trois cours d'eau. Ce que j'obtiens dans ces conditions défavorables par les brumes et les humidités froides, que craignent surtout les plantes en hiver, on l'obtiendra vraisemblablement dans tout le nord de la France. Mais en allant vers le sud et vers l'ouest où la température est moins variable dans ses écarts, la flore des plantes à cultiver sur fenêtre serait considérablement étendue.

J'ai pris à dessein comme exemples topiques, pour la culture sur

fenêtre, trois plantes qui réussissent mal en appartement. Il y ea aurait nombre d'autres. Les plantes hivernales, hellébores, tussilage odorant, anémones hépatiques, cultivés ainsi, ont une durée pour ainsi dire indéfinie, de trois mois environ, et je ne crois pas qu'aucune planto d'été surpasse les roses de Noël en mousse sur fenêtre, pour l'abondance et l'éclat de la floraison. Il en est de même des plantes printanières, primevères, violettes, pensées, saxifrage de Sibérie, etc., etc. Seulement, pour qu'elles fleurissent sur fenêtre tout l'hiver, il faut que leur floraison soit déjà lancée à l'air libre lorsqu'on les met sans terre, c'est-à-dire (jue la première fleur commence à ouvrir.

Et quand dès maintenant en janvier, un peu plus tôt sans doute que d'ordinaire, parTelTet de la température humide et relativement douce de l'hiver jusqu'à présent, on voit blanchir et s'allonger les boutons des perce-neiges, pointer les crocus, les premières jacinthes, pousser en aigrettes, puis s'étaler vivement, les feuilles des anémones fulgens, il est évident que le problème des plus modestes fenêtres fleuries tout l'hiver est résolu \

Il suffira pour passer les grands froids, sils viennent, de rentrer ces plantes dans une chambre éclairée mais où la température audessus de zéro soit aussi peu élevée que possible, et, chaque fois qu'il ne gèlera pas, de les remettre à l'air sur les fenêtres, au sud ou au sud-ouest, bien entendu, dès qu'à l'approche du printemps souffleront les vents de nord et d'est.

[La suite prochainement). Alfred Dumesnil.

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