VI. — Le phylloxéra
Nous avons dit que, dans sa dernière session, la Commission supérieure du phylloxéra avait entendu avec un vif intérêt le rapport présenté par M. Tisserand, directeur de l'agriculture, sur les efforts poursuivis par l'administration, en 1882, dans lalutte contre le phylloxéra. C'est surtout dans la formation dus syndicats de défense et dans les subventions qui lui sont allouées que ces efforts se manifestent. Aussi, nous pensons qu'on lira avec intérêt les détails que donne M. Tisserand sur leur organisation :
Il convient de remarquer que c'est surtout dans les départements où le phylloxéra exerce ses ravages depuis longtemps et où son œuvre de destruction est la plus considérable, que s'accentue le mouvement d'organisation des syndicats ; on sent alors combien il importe de lutter pour sauver ce qui reste du vignoble.
J'ajouterai que l'examen de la liste des départements dans lesquels se constituent ces associations révèle un fait de bon augure et démontre de nouveau le
revirement qui s'est produit dans les esprits des vignerons, si réfractaires autrefois aux efforts faits par l'administration pour les protéger.
En effet, parmi les départements dans lesquels le mouvement des syndicats s'est manifesté avec le plus d'entrain, figurent, cette année, la Côte-d'Or et la Savoie. Or, il est bon de rappeler à ce propos qu'il y a deux ou trois ans, alors que les traitements administratifs étaient exécutés dans ' ces départements, des menaces étaient proférées contre les agents chargés de l'exécution des arrêtés, des procès intentés à l'Etat et les barils de sulfure de carbone étaient défoncés et jetés dans les cours d'eau.
Ces iaits suffisent pour faire l'éloge des traitements entrepris et, en démonttrant que les exemples sont plus utiles que les conseils, prouvent l'utilité de l'incervention de l'Etat qui, dès le début, indiquent aux populations la possibilité de onserver les vignobles.
La section permanente, qui examine avec le plus grand soin tous les syndicats qui lui sont soumis, s'est montrée souvent sévère et n'a proposé d'accorder les subventions de l'Etat que lorsque les encouragements lui ont paru complètement justifiés. C'est ainsi qu'elle a cru devoir rejeter des demandes présentées par des syndicats de submersion, en raison des avantages considérables qu'en avaient retirés leurs membres.
Il lui a semblé que toutes les fois que l'opération était certaine et présentait les garanties d'une large rémunération, l'Etat ne lui devait pas son concours et qu'il devait réserver ses crédits, d'ailleurs limités, pour un emploi mieux justifié.
L'économie que l'administration et la section permanente ont apportée dans l'utilisation des fonds votés par le Parlement pour la défense des vignes phylloxérées ressort de l'examen au montant des subventions accordées. En même temps que le nombre des hectares syndiqués croissait dans les proportions que je viens de vous indiquer, le quantum des subventions accoraées par hectare allait en diminuant. Ainsi, en 1879, la moyenne des subventions par hectare était de 120 fr. 35 ; en 1880, elle n'était que de 76 fr. 46 ; en 1881, de 67 fr. 91, pour tomber, en 1882, à 33 fr. 20.
En terminant ce que j'avais à vous exposer concernant le traitement des vignes par les insecticides, il convient de rappeler le concours que les compagnies de chemins de fer, et notamment la Compagnie de Paris à Lyon et à la Méditerranée, n'ont cessé de donner à l'Etat et aux viticulteurs dans la lutte organisée contre le phylloxéra. Ce n'est que justice de leur adresser en ce moment des remercîments.
Tandis qu'elle encourageait les viticulteurs à défendre leurs vignobles encore débout, l'administration s'efforçait de faciliter aux départements ruinés par le phylloxéra les moyens de reconstituer leurs vignobles détruits.
De nombreuses subventions ont été accordées pour aidera la création et à l'extension de pépinières de vignes américaines et, toutes les fois que l'administration a cru répondre à un désir exprimé par la généralité des viticulteurs d'un département, elle ne leur a pas marchandé ses subventions.
La Section permanente a été animée du même esprit, et les nombreuses autorisations qu'elle a proposé de donner aux arrondissements qui réclamaient la libre importation des cépages étrangers le prouve avec évidence.
Ces autorisations ont élé accordées aux dix-huit arrondissements suivants : Montauban, Gastelsarrazin, Figeac, Brive, Tulle, Poitiers, Givray, Montmorillon, Niort, Garcassonne, Narbonne, Perpignan, Géret, Embrun, Saint-Etienne, Montbrison, Saint-Affrique et Milhau.
L'Ecole de Montpellier a continué ses études et ses recherches ; elle a planté ou semé de nombreux cépages étrangers, venant des différentes parties du monde : vignes de Galifornie, de la Chine, du Japon, de Kaschmyr, etc. ; ces expériences sont encore trop nouvelles pour qu'on puisse en apprécier les résultats. Des essais démultiplication et de greffage sont aussi poursuivis dans cet établissement, vous en trouverez le détail dans le rapport du directeur de cet établissement, publié dans les annexes de ce compte rendu. Gomme les années précédentes, l'Ecole de Montpel'iir procède en ce moment à une large distribution de boutures et contrihde ainsi, dans une forte proportion, à l'œuvre importante qui est poursuivie.
Le fléau a atteint aujourd'hui 51 déparlements. On n'y compte plus que 1,995, 290 hectares de vignes contre 2,41 5, 986 hectares avanti'apparition
du phylloxéra. La superficie des vignes détruites est de 763,799 hectares, et il y a 642,978 hectares envahis qui n'ont pas encore succomhé. L'enquête administrative qui vient d'être laite permet de se rendre compte de la proportion dans laquelle on lutte contre le iléau. Le tableau suivant résume, pour chacun des départements, la situation en 1882 :
vignobles Vignobles Vignobles Vignobles
soumis traités par traités par replantés avec
Déparlements. à la le sulfure les sul- des cépages
submersion. de carbone, focarbonates. américains.
Hectares. Ileciares. Hectares. Hectares.
Ain » ]41
Alpes (liasses-] 36 25 10 ISO
Alpes (Hautes-) » 22 » 6
Alpes-Marilimes ■> 227 21 »
Ardèche 10 101 » 230
Ariège « 9 » „
Aude 978 879 780
Aveyron » 180 » 180
BoJches-du-Rhône 3,291 481 242 478
Charente » 130 79 31
Charente-Inférieure » 12 9 393
Cher » 12 » »
Corrèze » > i »
Corse » 26 1 »
Côte-d'Or » 128 » »
Dordogne » 303 12 21
Drôme 106 128 17 117
Gard 1,625 111 145 2,198
Garonne (Haute-) » 99 »
Gers . 336
Gironde 3,504 2,711 768
Hérault 2,283 3,541 751 10,928
Indre » 10 » >>
Indre-et-Loire » » » >
Isère 7 179' 42 31
Jura » 1 1 »
Landes » 5 » »
Loir-et-Cher » 25 » »
Loire » 50 » »
Loire (Haute-) » 15 » »
Loiret » 40 « »,
Lot » 48 » 26
Lot-et-Garonne » 155 20 300
Lozère » 6 » 1
Puy-de-Dôme » 43 4 "
Pyrénées (Basses-) » 18 » »
Pyrénées (Hautes-) » . 2 » »
Pyrénées-Orientales 30 1,473 111 »
Rhône 1 4,403 A 115
Saône-et-Loire » 243 2 8
Savoie » 8 » »
Savoie (Haute-) » 36 » »
Sèvres (Deux-) 35 3 2 12
Tarn » VoO » 8
Tarn-et-Garonne » 150 2 1
Var 96 210 10 1,206
Vaucluse 541 35 9 626
Veniiée « » » »
Vienne » 91 1 »
Vienne (Haute-) » » » »
Totaux 12,543 17,121 3,033 17,096
On continue à exercer la surveillance la plus active en Algérie pour empêcher l'apparition du fléau dans la colonie. Récemment, nous avons signalé la condamnation sévère prononcée contre un Espagnol qui avait tenté d'introduire des plants d'Espagne. Aujourd'hui nous devons annoncer que, par arrêt de la Cour d'Alger en date du 25 janvier, le sieur Godeberge (Victor-Florent), instituteur public à Lodi, a été condamné à un mois d'emprisonnement et à 50 francs d'amende pour introduction frauduleuse de plants de vignes.
YIL — Les vignes atnéricaines dans VHérault.
M. G. Foex, directeur et professeur de viticulture à l'école nationale
d'agriculture de Montpellier, continue à propager avec ardeur les bonnes méthodes de culture des vignes américaines dans le Midi, en vue de reconstituer les vignobles détruits par le phylloxéra. Sur la demande du Conseil général de l'Hérault, il vient de publier le premier fascicule de conseils aux viticulteurs sur l'emploi des vignes américaines. Ce fascicule comprend ce qui est relatif au choix des cépages, à la meilleure époque pour effectuer les plantations, à la taille et à la conservation des boutures, à la préparation du sol et à la plantation. 11 se termine par deux notes sur l'Othello et le Triumph, et par une étude de M. P. Viala, répétiteur à l'école de Montpellier, sur l'anthracnose. Il sera lu avec profit par les viticulteurs qui se proposent de faire des plantations de cépages américains.
VIII. — Concours agricoles en Angleterre. Les journaux agricoles anglais publient la liste des expositions et concours d'agriculture qui auront lieu en 1883 dans le Royaume-Uni. On n'en compte pas moins de 100, présentant une importance plus grande que la plupart des concours français. C'est la preuve d'une activité agricole considérable, qui peut servir d'exemple aux autres pays. Rappelons à cette occasion que Je concours de la Société royale d'agriculture d'Angleterre se tiendra à York du 16 au 20 juillet, qu'il est international pour les machines agricoles, et que les déclarations des exposants pour cette catégorie doivent être adressées avant le l**" avril au siège de la Société royale, 12, Hanover-Square, à Londres.
4 IX. Sucres et betteraves.
La crise que traverse l'industrie sucrière préoccupe à juste titre les esprits qui s'inquiètent de l'avenir de notre agriculture. Il est certain que la situation est grave, et qu'elle demande un prompt et énergique remède. A plusieurs reprises, nous avons exprimé notre opinion à cet égard. A côté des questions d'ordre général, il en est quelques-unes d'ordfje plus spécial, sur lesquelles on doit aussi appuyer. Nous cite- , rons notamment les différences dans les méthodes appliquées par l'administration pour l'analyse des sucres français et des sucres étrangers en vue d'établir la quotité des droits à payer. Une méthode rigoureuse est appliquée par l'administration des contributions indirectes, tandis qu'une méthode approximative seulement est adoptée par l'administration des douanes. C'est ce que vient de rappeler M. Edouard Robert, dans Fexposé des motifs d'une proposition de loi qu'il a présenté à la Chambre des députés le 17 février. « On sait, dit-il, que la richesse saccharine est la base de la perception de l'impôt sur les sucres et que la richesse est établie par une analyse faite administrativement. Or, il paraît certain que l'analyse des sucres étrangers se fait de manière à procurer aux expéditeurs une remise indirecte de tout ou partie de la taxe d'entrée, tandis que celle des sucres français se fait d'après les seules données de la science, ce qui constitue pour nos fabricants une nouvelle infériorité par rapport aux Allemands. Enfin, l'analyse administrative servant de base pour le calcul de l'impôt et le prix de vente étant réglée d'après les résultats d'une analyse qui est traitée selon d'autres méthodes essentiellement différentes, il arrive chaque jour que nos fabricants payent l'impôt pour des sucres dont ils ne touchent pas le prix. Un pareil état de choses, s'il était plus longtemps toléré, serait la négation môme du principe d'égalité sur lequel repose notre
système d'impôts. » En conséquence, M. Robert a présenté la proposition de loi suivante :
Article premier. — Le droit de douane sur les sucres étrangers est élevé de 3 à 10 francs.
Art. 2. — L'analyse officielle des sucres français et étrangers sera feite d'après les mêmes principes et sous le contrôle du même service. La richesse saccharine qui, d'après cette analyse, sert de base pour le calcul de l'impôt, servira également de hase pour le règlement du prix entre acheteurs et vendeurs. Chacune des parties conserve le droit de recourir à l'expertise légale.
Si nous approuvons le deuxième article de cette proposition, nous ne pouvons nous rallier au premier. Les surtaxes n'ont jamais produit d'effet réellement utile. C'est la réforme complète de notre législation fiscale sur les sucres qui donnera la solution des difficultés actuelles.