V. — Le phylloxéra
Dans sa séance du 10 mars, le Sénat a adopté, après en avoir voté l'urgence, le projet de loi sur les mesures à pr^n Ire contre l invasion et la propagation du phylloxéra en Algérie. Le texte de ce projet a été
adopté à l'unanimité, après quelques observations intéressantes échancjées entre M. Gaston Bazille, le rapporteur de M. Parent, et M. Mcline, ministre de l'agriculture, sur la manière dont sera interprétée la défense de pénétrer dans le périmètre des lieux infectés. I.e projet de loi a été immmédiatement transmis à la Chambre des députés, qui l'a adopté dans sa séance du 13 mars.
Le Messager agricole du Midi annonce, dans les termas suivants, la création d'une nouvelle vigne d'expérience dans les environs de Montpellier :
ce Nous avons une bonne uouvelle à donner à nos lecteurs : M. le ministre de l'agriculture a bien voulu confier à la Commission départementale de l'Hérault pour l'étude du phylloxéra le soin de créer une vigne expérimentale dans des terrains de coteau, afin de voir comment s'y comporteraient les principaux plants américains qui doivent servir à la recon>titution de nos vignobles. La Commission a déjà fait choix d'une terre d'un hectare qui avait été préparée par le propriétaire pour être plantée cette année môme, et elle est eu train de procéder à la plantation de la plus grande partie de cette terre. Les cépages reconnus les plus résistants parmi les producteurs et les porte-greffes entreront pour la plus grande part dans la composition de cette vigne d'étude, mais on fera également une place pour les cépagds nouveaux obtenus par les semis et par les hybridations. Les sommes qui seront mises à la disposition de la Commission pir le ministère de l'agriculture permettront de faire de cette vigne une vigne modèle, qui fournira à tous les vignerons des sujets d'étude des plus intéressants. Nous devons remercier le gouvernement de cette nouvelle preuve d'intérêt qu'il donne à nos populations ; les vignes américaines, autrefois dédaignées et pour lesquelles on préparait des projets de loi d'expulsion et de bannissement, reçoivent aujourd'hui leurs grandes lettres de naturalisation, et elles jouiront désormais des mêmes droits et des mêmes faveurs que nos vignes françaises. »
M, Culeron vient de faire connaître à l'Académie des sciences les résultats de lemploi pratique du sulfocarbonate de potassium contre le phylloxéra, auquel il a eu recours, depuis plus de cinq ans, dans le midi de bi France. Le système qu'ilpréconise consiste à taire, au pied de chaque cep, une cuvette pour contenir la solution toxique, sans mettre les premières racines à découvert; à opérer de novembre en avril, en employant de 90 à 100 grammes de sulfocarbonate par souche (70 grammes pour les jeunes vignes), sans a|0uter d'eau pura après la dissolution sulfocarbonatée. Dans les traitements de juillet et d'août, il conseille de réduire d'un tiers le sulfocarbonate, et enfin, pour les taches découvertes en été, de faire deux traitements à huit ou dix jours de distance et à dose réduite d'un tiers, le second étant destiné à faire périr les insectes provenant des œufs épargnés par le premier traitement.
Nous recevons la note suivante sur les réunions qui viennent d'avoir lieu à Montpellier :
« L'école d agriculture de Montpellier ne s'occupe pas seulement des que.stions générales qui intéressent l'exploitation du sol; c'est encore une école spéciale de viticulture. La Société centrale d'agriculture de l'Hérault ne pouvait trouver de meilleur endroit pour l'organisation des réunions viticoles qu elle reprend avec profit chaque année. Les dernières viennent de s'y tenir avec un plein succès, les 5, 6, et 7 mars dernier Leur but avait été indiqué avec précision daps le programme qui en avait été arrêté. On avait eu soin d'en bannir les discussions générales sur lesquelles il avait semblé inutile d'insister en ce moment, après tous les Co igrès qui se sont succédé, pour se borner à l'examen des laiis acquis à la pratique. Le plan adopté a été suivi dans toute sa rigueur. Sous la présidence de M. L. Yialbi^ rassemblée réunie dans le grand amphithéâtre de l'école, qui
s'e'-t trouvé beaucoup trop petit pour la circonstance, a étudié successivement toutes les qviestions qui lui ont été soumises. Sur chaque point spécial, les assistants ont été excités à dire ce qu'ils avaient vu et observé; les réponses ont éié nombreuses; il n'y a pas eu un seul discours, et le public n'a pas moins suivi toutes les séances avec la plus grande assiduité sans manifester le moindi»e signe de fatigue. On a procédé ainsi à une enquête complète et minutieuse qui portera ses fruits.
« Les propriétaires de l'Hérault étaient nombreux, et les départements étrangers avaient égalemeni envoyé, à Montpellier, beaucoup de leurs représentants. Mme Ponsol et M. Piola s'y étaient rendus de la Gironde; Mme la duchesse de Fitz-Jaraes, du Gard; MM. Viiicey et Gaillard, du Rhône; M. Goste, de l'Aude; M. Reich, des Bouches-du-Rhône ; M, Dupuy-Montbrun, du Tarn; M. P. du Mortillet, de Pau, etc., etc. Les hommes du métier, les ouvriers vignerons s'y trouvaient aussi en grande masse, et ils ont pris une part active ar.x travaux.
« Les vignes américaines ont eu les honneurs de la réunion; c'est de leur situation et de leur avenir qu'on s'est principalement occupé. Il ne pouvait en être autrement dans un milieu où nos vieilles plantations françaises ont complètement disparu. Des cépages qui ont été introduits depuis ces derniè es années, ceux qui ont définitivement confirmé leur valeur sont le Jacquez, comme plant de production directe ; les Riparias, les Rupestris et l'York-Madeira comme porte-greffes. Les avis qui sont à peu près unanimes p(?ur constater le uiérite de ces variétés sont au contraire assez partagés au sujet du Taylor, du Clinton, de l'Heibemont, de rOporto, du Guningham et de beaucoup d'autres espèces dont la réussite dépend de certaines conditions que l'on ne trouve pas réunies dans les circonstances oriinaires. L'opinion s'est montrée bien plus indécise encore à l'égard de rOthello qui a profité d'une vogue exagérée; ses boutures ont atteint, en 1882 et 1883, des prix qu'on aurait peine à croire, et cependant sa résistance n'est rien moins que sérieusement constatée.
« La gretie se vulgarise; ce n'est plus que dans ses détails qu'elle demande les perfectionnements. Son apprentissage exige un peu d'attention, mais il n'est ni long, ni difficile. Quelques opérateurs exécutent la fente anglaise, d'autres donnent la préférence à la fente entière ou à la fente simple, suivant la grosseur des sujets ; l'un ou l'autre de ces systèmes peut être plus avantageux, mais tous réussissent.
ce Trois séances des réunions ont été réservées à l'étude des insecticides et les irrigations d'été. Les propriétaires de Montpellier ne pouvaient qu'écouter, ils ont appris avec plaisir que le sulfure de carbone donnait d'excellents résultats dans la Gironde et dans le Beaujolais ; ils auraient voulu avoir des renseignements plus complets sur le sulfocarbonate de potassium et les arrosages, mais ils savent maintenant que les moyens de défense se perfectionnent, et c'est une indication dont ils tiendront un bon compte.
« L'école d'agriculture a eu sa part des succès des réunions de la Société de l'Hérault; ses anciens élèves qui tit^nnent déjà une place importante dans le monde des cultivateurs, ont apporté de sérieux éléments aux discussions qui ont eu lieu. Avant de se quitter, ils ont vou'u se réunir dans un banquet amical; les anciens élèves des autres écoles se sont joints à eux, et des relations aussi utiles (fu'agréables se sont ainsi déveloopées au profit des uns et des autres. C'est un des avantages spéciaux, qu'il nous semble bon de signaler, de ces grandes réunions que d'en provoquer d'autres, plus limitées, qui ont aussi leur importance.
'< L'école d'agriculture de Montpellier ne néglige rien du reste pour rester en communication directe avec les agriculteurs. Son influence m peut s'accroître ([u'au contact des cultivateurs; ses excursions tendent à l'assurer. Après avoir visité le Midi, elle organise en ce moment une course plus éloignée en Algérie; ses élèves en rapporteront certainement d'utiles renseignements. »
On trouvei^a plus loin dans ce numéro (page 428) un premier article spécial sur les questions agitées dans les réunions viticoles de l'école de Montpellier.
VIL — L'ensilage des fourrages verts.
La conservation des fourrages à l'état vert, et particulièrement du maïs-lourrage, est une méthode adoptée aujourd'hui dans un grand
nombre d'exploitations rurales, en France et dans beaucoup de pays étrangers. Les faits qui se sont produits partout pendant les dernières années, et notamment ceux qui ont été mis en lumière par 1 enquête de la Société des agriculteurs de France, ont démontré qu'il n'y a qu'un moyen de réussir à coup sûr, c'est de suivre les prescriptions que M. Goffart a données il y a bientôt dix ans. Si l'on s'ea écarte, on perd une partie de la récolte ensilée, partie plus ou moins grande suivant la saison et suivant la nature des fourrages. Mais si l'on obéit fidèlement aux règles indiquées, on retire des silos la quantité de fourrage qu'on y a mise, dans un état de conservation absolue. La forme, les dimensions, la nature des silos peuvent varier suivant les ressources du cultivateur et suivant les circonstances dans lesquelles il se trouve placé; mais ce qui est essentiel, c'est que la récolte mise en silo soit comprimée par un poids suffisant pour chasser progressivement l'air qu'elle renferme. Nous n'insisterons pas autrement, renvoyant nos lecteurs à l'excellent traité que M. Goffart a publié à la librairie de G. Masson. *
Si la pratique de l'ensilage a trouvé de nombreux adhérents dans notre pays, si elle a permis d'élever, dans beaucoup de fermes, une plus grande proportion de bétail, double profit pour les cultivateurs au point de vue des produits directs de ces animaux et de leur fumier, le bruit légitime qui s'est fait de 1873 à 1876 autour de cette heureuse invention, s'est apaisé; c'est dans un véritable calme qu'elle gagne de plus en plus du terrain, comme toutes les pratiques profitables, une fois qu'ellesont fait leurs preuves. Citons aussi l'Angleterre, 011 la méthode Goffart a trouvé de nombreux adeptes, ainsi que noua en trouvions récemment la preuve dans une intéressante brochure que M. Thomas Christy vient de publier à Londres sur ce sujet.
En Amérique, les choses ne se passent pas de la même manière. Les agriculteurs américains mettent une grande expansion dans l'expression de leurs sentiments et nous nous garderons bien de les en blâmer, lorsque ces sentiments s'adressent à un agriculteur français, et que leur manifestation a pour but de faire ressortir le service qu'il a rendu aux cultivateurs de tous les pays. Ainsi que nos lecteurs le savent, deux congrès d'ensileurs ont eu lieu à New- York, en janvier 1882 et en janvier 1883. Le compte rendu de cette dernière réunion a récemment paru dans nos colonnes. Elle s'est terminée par la résolution suivante qui doit être reproduite textuellement : « Le congrès des fermiers pratiquant l'ensilage, réuni à New York le 25 janvier 1883, tient à exprimer à M. Auguste Goffart, de France, son appréciation sur la grande valeur du système de l'ensilage dont on lui doit la découverte et la vulgarisation. Jl recommande aux fermiers des Etats-Unis son adoption universelle, comme la meilleure méthode de conservation des récoltes fourragères. » Tous les agriculteurs français seront heureux de cet hommage rendu à l'un des leurs ; la consécration de cette découverte, universellement admise dans les deux mondes, est un nouveau fleuron pour la couronne de la France agricole. C'est la juste récompense de vingt années de recherches ininterrompues, du désintéressement et du dévouement avec lesquels M. Goffart, dès qu'il a été certain du succès, a voulu propager la méthode qui pourra recevoir encore des applications nouvelles, mais dont le principe lui appartient tout entier.