X. — Pétition du Comice de Béthune
M. Delory, vice-président du Comice agricole de Béthune (Pas-de- Calais), nous fait parvenir le texte d'une pétition pour laquelle cette association demande l'adhésion de toutes les Sociétés d'ugri;ulture. La question qui y est soulevée est d'un très grand intérêt pour l'agriculture, réserve faite en ce qui concerne plusieurs exagérations et des demandes qui ne peuvent pas obtenir de satisfaction dans le sens indiqué. Voici le texte de la pétition :
« A Messieurs les députés. — Lessoussignés, agriculteurs français, considérant : Que des motifs d'intérêt général, et tout spécialement le soin des intérêts compromis de l'agriculture, ont fait porter à 30 fr. par hectolitre le droit d'entrée des alcools étrangers importés en France;
« Que cette mesure ne produit pas, et ne pourra pas produire les résultats satisfaisants qu'on en attendait, pour deux motifs qui sont : 1" l'entrée en franchise des matières premières étrangères, servant à la distillation, telles que graines, mélasses, etc.; 2° l'entrée en franchise du droit d'alcool jusqu'à 15», des vins étrangers etnotarament des vins espagnols, vinés à grand renfort d'alcools allemands;
« Qu'à l'égard des matières premières de provenance étrangère, il ne serait que juste de les frapper d un dr it d'entrée proportionnel à celui que paient les alcools de même origine, soit 8 fr. les 100 kilog. et que l'exercice permanent, par
la régie, des distilleries industrielles, rendrait la perception de cette taxe aussi facile que peu coûteuse;
« Que par ce moyen, l'eftct de la surtaxe profiterait réellement à l'agriculture française, au lieu de favoriser l'agriculteur américain, dans ses exportations de maïs, ou Tagiiculteur allemand, dans les exportations de mélasses des fabricants de ce pays;
« Qu'à l'égard de l'entrée en franchise des vins étrangers, si le gouvernement français est lié par des traités de commerce dont il ne dépend plus de lui de changer la teneur, il peut tout au moins en faire interpréter les clauses par l'administration de façon à ce que l'entrée en franchise ne soit accordée qu'à des vins naturels exempts de toute addition d'alcool et représentant les produits naturels du sol espagnol et non un mélange d'eau et d'alcool allemand, ce que l'administration des douanes pourrait constater facilement;
« Que depuis l'invasion du phylloxéra, la consommation des vins en France dépassant de beaucoup leur production, si l'importation en franchise des vins étrangers a s'a raison d'être, le sucrage et le vinage en franchise de nos vins français inférieurs produiront les mêmes avantages, sans avoir l'inconvénient de favoriser le cultivateur étranger au détriment de l'agriculteur français : ce ne serait, dans tous les cas, que l'égalité de l'alcool français et de l'alcool étranger, devant le vinage ;
« Qu'un pays agricole, ne pouvant maintenir sa prospérité que par l'exportation des produits de son sol, une prime à l'exportation des sucres et des alcools français équivalente à celle dont jouissent les alcools allemands, rétablirait un juste équilibre entre l'agriculture française et l'agriculture étrangère.
« Yu la situation épouvantable et sans précédent dans laquelle se trouve actuellement l'agriculture française, les soussignés agriculteurs français ont l'honneur de venir demander aux chambres de la manière la plus pressante :
« 1°. — Qu'un droit de 8 fr. les 100 kilog. soit appliqué à toutes les matières premières d'origine étrangère livrées à la distillation en France.
<c 2" — Que l'entrée en franchise des droits d'alcool des vins étrangers ne soit accordée qu à des vins naturels exempts de toute addition d'alcool.
« 3" — Que le sucrage et le vinage soient admis en franchise de droits.
ce 4° — Qu'une prime à l'exportation de 15 fr. par hectolitre d'alcool, et 7 fr. par sac de sucre soit accordée aux produits français exportés.
« 5" — Que, comme mesure complémentaire, destinée à protéger l'industrie agricole et nationale de la distillerie, on fasse cesser la faculté du dédoublage en entrepôt de douanes, qui a pour conséquences de faire profiter les alcools étrangers de la réputation de nos cognacs, au grand détriment du producteur français et sans que rien ne motive une semblable tolérance.
« Les soussignés espèrent que les chambres voudront bien venir en aide à leur situation réellement précaire, en leur donnant le moyen de soutenir la concurrence de-; produits étrangers, au moins à armes égales; la vitalité de l'agriculture française dépend de leur décision. »
L'introduction, sous le nom de vins, de piquettes espagnoles a vivement ému les agriculteurs du Midi ; elle se fait, en efYet, aujourd'hui sur une échelle considérable. Il est certain que jamais il n'est entré dans l'esprit des législateurs de donner une sanction à ce commerce né d'une situation économique qu'une bonne année de vendanges fait disparaître. Quant au sucrage et au vinage avec exemption de droits, ce sont des questions qui doivent être aussi résolues dans un sens favorable aux intérêts de l'agriculture, qui sont également ceux du Trsor public; mais les dispositions fiscales proposées seraient d'une application à peu près impossible.
XL — Concours d'animaux gras de Rouen.
Le concours d'animaux gras organisé à Rouen par la Société centrale d'agriculture de la Sdine-lnférieure a eu lieu les 19 et 20 mars. Ce concours a présenté une réelle importance. Il avait amené Ci- concurrents app;irLenant, pour la plupart, au département; 184 animaux ont été présentés, savoir : 101 tètes de l'espèce bovine, 70 de l'espèce
ovine et 13 de l'espèce porcine. A la distribution des récompenses, M. Forlier, président de la Société d'agriculture, a prononcé un discours qui sera lu avec intérêt par nos lecteurs. En voici le texte :
« Messieurs, il y a quatorze ans, la Société centrale d'agriculture de la Seine- Inftrieure instituait à Rouen son premier concours d'animaux de boucherie ; son succès a été très grand, et ceux qui ont suivi ont également permis d'apprécier les progrès importants qui ont été réalisés dans l'engraissement des bestiaux.
« Il me semble bien dilficilo d'ajouter aux éloges qu'en ont faits mes honorables prédécesseurs; avec autant d'éloaueHCO que d'autorité, ils se sont attachés à iaire ressortir les avantages de ces exhibitions qui mettent en lumière le mérite des exposants et fournissent à tous les éleveurs des renseignements utiles et précieux.
« Je n'aurai donc pas à mettre votre patience à une bien longue épreuve, et je me bornerai à quelques courtes observations sur les motifs qui, la faisant renoncer à sa tentative de l'année dernière, ont déterminé la Société centrale à fixer à nouveau pour la tenue de son concours les lundi et mardi de la semaine sainte. « Les considérations sur lesquelles on s'était appuyé pour demander que tous les concours de boucherie tenus en province précédassent celui de Paris, méritaient certes, et méritent encore aujourd'hui une très sérieuse attention; la possibilité de réunir et comparer entre eux des animaux de races comme de caractères tout à fait différents, primés sur divers points de la li'rance, présente certainement assez d'intérêt pour justifier l'application générale de cette mesure, il ne paraissait pas tout d'abord qu'elle pût rencontrer de difficulté, et le résultat du concours de 1882 était de nature à nous encourager à persévérer dans cette voie. « Nous avons été heureux, en effet, de constater que des moutons, sortis des bergeries de l'un de nos éleveurs les plus distingués, l'honorable M. Rasset, avaient, après deux premiers prix obtenus à Rouen, figuré au concours géuéral de Paris et été jugés dignes de la prime d'honneur.
« Le temps et l'expérience ont cependant révélé des obstacles presque insurmontables; ainsi nous eussions été obligés, cette année, de fixer notre réunion au 15 janvier, c'est-à-dire à une époque oij, sous notre climat, on est fondé à redouter une chute déneige, ou tout au moins des froids très rigoureux; sans la possibilité de chautïer le local de l'exposition, il devenait évident que le concours ne saurait avoir lieu; puis, de leur côté, les cultivateurs soutenaient que le temps leur ferait défaut pour amener leurs bestiaux à un engraissement complet.
« 11 est en outre des usages plus que séculaires qui, s'imposant pour ainsi dire, aussi bien dans les villes que dans les campagnes, semblent défier toute tentative de les modifier ; les marchés fleuris, la promenade et l'exposition des animaux primés rentrent dans cette catégorie. Or, dans notre région, ces marchés se tiennent, depuis un temps immémorial, quelques jours avant ou pendant la semaine sainte, et loin de diminuer, leur nombre s'accroît chaque année. A nulle époijue, et surtout lorsqu'une fête locale ne vient point exciter l'émulation ou provoquer l'amour-propie de la boucherie, on ne pourrait tirer un parti aussi avantageux de ces magnifiques animaux, engraissés avec tant de soin, de peines, et quelquefois aussi d'argent; en tt;m[)S ordinaire, on n'en trouverait pas aussi facilement le débit, à cause de la prodigieuse quantité dégraisse qui, si elle prouve le talent de ceux qui les ont nourris, est loin de flatter le goiàt du consommateur. « A ce propos, et pour terminer, je vous demande, messieurs, la permission de vous exposer une appréciation qui m est toute personnelle.
a II m'est arrivé, dans des expositions de beaux-arts, d'admirer les œuvres de grands peintres qui se sont illustiés en retraçant des scènes champêtres dans lesquelles des animaux occupaient le premier plan; ces sujets, admirablement traites, ne reproduisaient pourtant pas avec une exactitude rigoureuse les bestiaux que nous voyons tous les jours dans nos fermes, ils leurs étaient de beaucoup supérieurs en beauté. Je me demande comment nous pourrions rester indifférents en f xe de chets-d'œuvre tout aussi diificiles à réaliser et dont nous trouvons souvent de nombreux e emples dans les concours aj^ricoles? N'y voyons-nous pas figurer des animaux tellement remarquables de formes et d'engraissement qu'ils touchent la perfection"/ Mais que de patientes recherches, que d études attentives, que desoins persévérants, que de sacrifices même l'éleveur n'a-t-ilpas diis'impo-. ser! Que d'écueils à éviter, que d'essais à renouveler, que de dilficultés de toute sorte à vaincre
CHRONIQUE AGRiaOLE (31 MARS 1833). 489
« lia fallu d'abor.1 donner la préférence à une race, puis choisir les sujets les meilleurs et néanmoins recourir pirfois encore à des croisements judicieux afin de pouvoir élever ou abaisser la taille, grossir ou diminuer certaines parties du corps, en un mot pour les modifier et les façonner pour ainsi dire à sa volonté, ou suivant les besoins; ne pouvons-nous pas considérer comme un véritab'e artiste l'éleveur qui a réalisé ce que le peintre avait idéalisé, et comme celui-ci, n'a-t-il pas le droit à notre admiration et à nos applaudissements?
cv Toutefois, dans les concours de boucherie, la question économique se trouve
Quelque peu sacrifiée à l'art; produire beaucoup de viande économiquement et ans le moins de temps possible est un problème très important, mais ijui n'a pas encore reçu de solution, bien qu'il soit digne de fixer l'attention des cultivateurs.
« Evidemment c'est beaucoup que d'avoir diminué cette énorme charpente osseuse qui fournissait aux bouchers l'occasion de combler leur clientèle de <c réjouissance» ; le service que l'on rendrait à l'agriculture et àla consommation ne serait pas moins grand si, par une alimentation spéciale et raisonnée, on pouvait arriver à produire de la viande de qualité supérieure, mais exempte de cette masse de graisse qui, délaissée ou repoussée par le consommateur, se trouve, en fin de compte, destinée au fondoir. Nos voisins les Anglais peuvent développer l'engraissement de leurs bestiaux jusqu'à l'excès, ils aiment le gras et le mangent avec plaisir. Le goût français est tout autre, aussi nos efforts devraientils tendre à produire prompement et écoiiomiqu3ment la viande recherchée et préférée par la consommation locale.
« J'aurais fini, messieurs, si je ne tenais à exprimer nos sentiments de profonde gratitude à tous ceux qui ont bien voulu nous seconder dans notre tâche, à M. le préfet de la Seine-Inférieure, à iM. le maire de Rouen, dont nous regrettons vivement l'absence, et à la gracieuse intervention desquels nous devons d'avoir pu obtenir d'importantes allocations du gouvernement et de la ville; à la Société des agriculteurs de France, à M. l'inspecteur général de l'agriculture, et à toutes les personnes qui, en honorant cette fête de leur présence, nous apportent un précieux témoignage d'intéièt. d'estime et de sympathie; enfin aux commissaires et aux membres du Jury qui ont, comme toujours, rempli leur mission difficile et délicate avec autant d'indépendance que de dévouement. »
Le prix d'honneur du concours de Rouen a été remporté par M. Jourdois, agriculteur à Gharleval (Eure), pour un bœuf normand cotenlin, pesant 1,010 kilog.