‹ Journal de l'agriculture (volume 2)Chapitre 650 sur 683 · LES PROJETS DE LOGEMENTS A BON MARCHÉ · texte numérisé non relu

LES PROJETS DE LOGEMENTS A BON MARCHÉ

Les projets proposés au gouvernement et ceux qu'on lui attribue pour favoriser l'abaissement des loyers sont connus depuis quelque temps déjà, au moins dans leurs points essentiels, etj'ai été étonné de ne voir nulle part envisager les rapports très sérieux qu'ils ont avec la situation de l'agriculture. Je crois donc utile d'appeler l'attention de vos lecteurs sur cette question, qui me paraît d'une extrême gravité.

Je laisse de côté, bien entendu, ce qui, dans ces projets, peut avoir des conséquences politiques ou économiques pour me renfermer dans mon point de vue d'agriculteur. Tout le monde sait que la principale cause du malaise dont nous souffrons est la rareté de la main-d'œuvre. Il n'est pas une enquête agricole qui n'ait enregistré des doléances générales sur ce sujet, et la dépopulation des campagnes est, pour tout le monde, une cause de graves préoccupations.

Est-il donc rien de plus étrange, après tant de discussions, de rapports et de discours, que devoir le gouvernement chercher des moyens d'aggraver cette plaie en offrant aux ouvriers des villes des primes de logement ? Quel moyen plus efficace de les attirer en plus grand nombre dans les cités oii ils trouvent déjà tant d'avantages que les campagnes ne peuvent leur procurer !

Eh qui fera les frais de ce privilège si contraire à nos mœurs et à notre état social? Ce sera ïimpôt, l'impôt que les cultivateurs ont tant de peine à acquitter. Ce sont eux qui contribueront ainsi à accélérer leur propre ruine. Quelle amère ironie, après les espérances de dégrèvements qu'on faisait luire à nos yeux et dont nous avions un si pressant besoin ! Qu elle ironie aussi dans le choix du Crédit Foncier, autrefois institué spécialement pour aider la propriété rurale et devenant l'intermédiaire d'une mesure qui lui est si directement contraire! Je ne blâme pas les administrateurs de cette Société ; ils font une affaire et emploient de leur mieux les capitaux de leurs bailleurs de fonds. Je trouverais encore fort naturel que les villes fissent les frais d'une pareille largesse ; elles sont libres de dépenser leur argent bien ou mal. Mais je ne puis admettre que le gouvernement oublie ainsi qu'il est autre chose qu'un simple conseil municipal et que c'est la France toute entière qu'il va faire contribuer de ses deniers à augmenter un des maux qui la rongent. Je ne crois pas que, si l'on consultait sur cette question les sociétés agricoles, il s'en trouverait une seule pour approuver les mesures proposées.

On dira peut-être que les projets en question ne font pas de distinction entre les villes et les campagnes, et que celles-ci seront libres d'en profiter comme celles-là. Je ne sais ce que peut valoir cet argument en théorie. Mais, en pratique, je sais que les communes rurales ne seront pas en mesure d'user de cette largesse faite à leurs dépens, et tous les hommes de bon sens et de bonne foi savent bien que ce n'est pas pour elles que se font les lois de ce genre. Je n'y puis donc voir qu'une faveur aux ouvriers des villes et un puissant moyen de nous enlever les bras qui nous restent.

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