Voir le Journal du 23 juin, p iir'i 470J..< «^ volume
sont abattus sur notre malheureuse agriculture ont, dans ces derniers temps, paralysé toute la bonne volonté des pouvoirs publics en substituant à des plusvalues d'impôt qui allaient toujours en progressant des moins-values d'une fâcheuse persistance.
J'ai la terme conviction que cette crise ne sera que passagère : que le ciel nous gratifie seulement pendant quelques semaines d'une bonne température, et nous verrons bien vite nos finances remonter avec le baromètre. Alors, le jour de l'agriculture viendra, et personne ne songera à lui contester, cette fois, son droit de jouir par privilège du premier dégrèvement possible. Je ne désespère pas de voir déjà le prochain budget lui faire une petite place, bien modeste, sans doute; mais, si peu qu'on fasse, ce sera déjà un commencement et comme un gage d'avenir.
J'ai tort de parler de l'avenir, car nous avons déjà fait un pas dans cette direction.
Il y a quelques jours seulement, la Chambre votait un projet de loi qui abaisse de 3 fr. 50 pour 100 à 20 centimes l'échange des propriétés non bâties : cette loi est excellente et rendra de très grands services à l'agriculture en corrigeant ce que le morcellement excessif de la propriété a de funeste et en permettant de la concentrer comme l'exige souvent une bonne exploitation.
La veille du vote de la loi, je recevais une lettre à ce sujet d'un agriculteur distingué, qui me disait textuellement : <■ Mon expérience m'a appris qu'un hectare de terre d'un seul tenant, cultivé en blé, donne un rendement de 20 hectolitres, alors que, partagé en quatre morceaux, il n'en produit plus que 16. »
C'est l'exacte vérité, et j'en c'onclus qu'il y a là un dégrèvement qu'on aurait tort de dédaigner.
Mais, messieurs, je ne voudrais pas vous laisser sous cette impression que c'est là tout ce qu'on a fait pour l'agriculture; je voudrais vous prouver qu'on a fait bien davantage pour elle depuis six ans et qu'elle occupe la place qu'elle mérite dans le budget de la France. Quand on jette un regard impartial sur le chemin parcouru dans ces dernières années, on est forcé de convenir que jamais, à aucune époque, le cultivateur français n'a été entouré de plus de sympathies et qu'aucun gouvernement ne lui a témoigné plus de sollicitude que le gouvernement républicain.
Il ne suffit pas de le dire, il faut le prouver, et c'est ce que je vais essayer de faire, si vous le permettez, en passant avec vous rapidement en revue toutes les mesures législatives ou administratives qui ont eu en vue l'intérêt de l'agriculture.
Pour procéder avec logique, comme on le devait, dans une matière aussi importante, le gouvernement s'est d'abord attaqué au côté le plus pressant du problème, à celui qu'il s'impose partout dans toutes les branches de l'activité humaine : à l'instruction professionnelle du producteur. Il y avait beaucoup à faire sous ce rapport, car nous étions en retard sur la plupart des pays voisins.
Nous n'avions pas d'enseignement supérieur de l'agriculture. Il avait existé un instant seulement en 1848, quand le gouvernement de l'époque eut l'heureuse idée de créer cet Institut national, qu'on a justement appelé l'école polytechnique de l'agriculture, qui devait donner à la France une pépinière de savants, de professeurs, de régisseurs destinés à rendre d'immenses services à la production agricole.
Malheureusement, le premier soin du gouvernement impérial fut de supprimer cette utile institution. Rien ne fut plus fâcheux, à mon avis, que cette déplorable mesure, et je n'hésite pas à dire que nous l'expions encore aujourd'hui. Elle eut pour principale conséquence de porter en masse la jeunesse éclairée, les enfants de la bourgeoisie vers les professions industrielles, qui leur offraient un enseignement plus relevé, plus scientifique, et de la détourner de l'agriculture, qu'elle s'habitua à considérer comme au-dessous de son intelligence.
Aussi, messieurs, le gouvernement actuel n'a-t-il pas hésité à rétablir l'Institut agronomique dès 1875; aujourd'hui, cette utile institution est en plein fonctionnement ; son personnel, de vingt professeurs, a été recruté parmi l'élite des savants, et plus de cent élèves se pressent à ses cours. Nous envoyons ensuite ces élèves en mission dans les diflerentes parties du monde, d'où ils nous rapportent tous les progrès réalisés et applicables à notre pays.
Il ne sulfisait pas de créer l'enseignement supérieur, il fallait reconstituer l'enseignement secondaire, qui laissait aussi beaucoup à désirer. Il se réduisait à quelques écoles régionales, trop savantes et trop coûteuses pour les fils des petits
cultivateurs, et aux fermes-écoles, dont l'enseignement ne pouvait suffire qu'aux ouvriers agricoles.
Il y avait là une lacune, et elle a été comblée de la façon la plus heureuse par la loi de 1875 qui a institué les écoles pratiques d'agriculture. Ces écoles donnent un enseignement à la fois théorique et pratique, et, ce qui est plus important, le donnent surtout au point de vue des cultures spéciales à la région où se donne l'enseignement. Chaque département peut posséder une école de ce genre : 7 départements en sont déjà pourvus, 6 autres départements sont en instance pour en créer de nouvelles, et je suis bien certain qu'avant quelques années il y en aura presque partout.
Il faut ajouter que ces différentes écoles sont reliées entre elles par un système de bourses qui va de l'école primaire jusqu'à l'Institut lui-même, et qui met ainsi la gratuité de l'instruction à la disposition des enfants de l'agriculture : je ne sache pas de régime plus démocratique que celui-là.
Ce n'est pas tout, et, pour pousser les facilités de l'instruction agricole à leurs dernières limites, l'Etat a tenu à la porter lui-même sur place à ceux qui ne pourraient pas ou ne voudraient pas venir la chercher. C'est dans cette pensée que la loi de 1879 a créé les professeurs départementaux d'agriculture. Ces professeurs sont tenus de faire au moins une conférence par semaine et de se transporter alternativement dans les différents cantons pour instruire les cultivateurs. Ils sont chargés, en outre, de professer dans les écoles normales et de préparer nos jeunes instituteurs à la mission, qui les attend plus tard, d'inculquer aux enfants les notions et le goût des choses de la nature.
54 départements possèdent déjà ces professeurs. Dans trois ans, tous les départements en seront pourvus et l'enseignement de l'agriculture sera obligatoire dans toutes les écoles de France.
Tout cela, n'est-ce rien? Je dis, moi, que c'est une véritable révolution, la plus bienfaisante de toutes. Je sais bien que tout le monde ne veut pas en convenir et je lisais dernièrement avec stupéfaction le discours d'un homme politique qui s'écriait, en parlant de ce que nous avons fait pour l'agriculture : « Tout cela ne met pas un centime dans la poche du cultivateur! »
J'en demande bien pardon à cet adversaire du gouvernement, qui avait sans doute de très bonnes raisons pour parler ainsi. J'affirme, au contraire, qu'à une époque comme la nôtre, où l'agriculture a cessé d'être une routine pour devenir une science, où partout dans le monde elle se- transforme au point de vue scientifique, où la lutte n'est possible pour elle qu'à la condition d'être toujours en avant du progrès, l'instruction du cultivateur est tellement nécessaire qu'elle n'est plus seulement une question de richesse et de fortune, mais bien une question de vie ou de mort pour l'agriculture française!
Mais le gouvernement ne s'est pas borné à ouvrir au cultivateur de larges sources d'instruction, il est venu à son aide sous une forme plus directe et plus positive. Ici le champ est tellement vaste qu'il faut bien que je divise, selon leur nature, leur caractère et leurs résultats, les lois qui ont été faites dans ces dernières années.
Il y a d'abord celles que j'appellerai d'organisation, qui ont eu pour but de constituer la propriété rurale sur ses véritables bases en la mettant en harmonie avec les besoins nouveaux et les progrès de notre époque. Leur ensemble constitue ce qu'on a appelé très justement le code rural, c'est-à-dire la législation particulière de l'agriculture. Depuis un demi-siècle, c'était là l'éternelle et légitime revendication des campagnes ; mais l'œuvre était si compliquée que, malgré toute la bonne volonté des gouvernements, elle n'avait jamais pu aboutir.
La législature actuelle aura, je l'espère, l'honneur de la mener à fin. (jràce au Sénat, qui s'est appliqué à cette tâche avec un grand courage et une infatigable persévérance, nous touchons au terme de cet immense travail. Deux titres ont déjà été promulgués : celui qui est relatif aux clôtures, plantations, droits de passage, et celui qui organise enfin le régime siimportant de nos chemins ruraux. Dans quelques jours, je l'espère, la Chambre votera, après le Sénat, le projet de loi sur les vices rédliibitoircs, qui aura des résultats considérables dans une région d'élevage comme la vôtre. Il mettra fin à ces tracasseries, à ces chantages, à ces procès misérables qui font le désespoir des éleveurs et sont une entrave de chaque instant au libre commerce du bétail.
Avant un an, le code rural, ce grand monument, depuis si longtemps attendu, sera élevé, et l'agriculture jouira enfin du régime propre qui lui convient et auquel elle a droit.
A côté des lois d'organisation, il faut placer les lois que j'appellerai de défense et de protection agricoles. Au premier rang de celles-ci, je trouve d'abord cette loi salutaire sur les épizooties qui aura pour résultats, dans quelques années, de faire disparaître, avec la dernière bête contaminée, le deruier germe de maladie contagieuse. Sans doute, l'application des mesures qu'elle prescrit coûte cher à nos finances : la dépense pour cette année ne s'élèvera pas à moins d'un million. Mais c'est de l'argent bien placé, si l'on considère que nous dispenserons notre malheureuse agriculture du payement d'un tribut annuel qui ne s'élève pas à moins de 25 et 30 millions.
C'est dans le même ordre d'idées que le Sénat vient de voter la loi sur la surveillance des étalons, ([ui est destinée à rendre de si grands services aux éleveurs consciencieux et qui transformera, je n'en doute pas, avant quelques années, toute notre production chevaline.
Si nous avons donné aux régions du Nord la loi contre les épizooties, nous n'avons pas oublié le Midi et nous sommes allés à son secours, sans marchander, quand il a fallu le défendre contre l'invasion du phylloxéra. Grâce aux mesures énergiques qui ont été prises, aux sacrifices que l'Etat s'est imposés, la marche du fléau a pu être enrayée, et j'ai la ferme conviction que le jour n'est pas loin où nous en aurons raison. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous reconstituons nos vignes au fur et à mesure de leur destruction, si bien qu'à l'heure qu'il est nous possédons encore 2 milUons 135,000 hectares de vignes, ce qui est à peu de chose près le chiffre de 1869.
Il est vrai que nous dépensons pour cela plus de douze cent mille francs par an, et que, depuis 1879, nous avons affecté près de sept millions à cette restauration.
Pour être complet sur ce point, il faut bien que je mentionne en passant cette grande loi du gazonnement et du reboisement des montagnes, votée en 1882, qui n'aura pas seulement pour résultat d'augmenter notre capital forestier, mais qui, en fixant et en réglant le cours des torrents, mettra un terme à ces inondations périodiques qui coûtent si cher à la propriété agricole.
Après les lois de défense viennent les grandes lois d'ordre économique qui ont donné à l'agriculture l'outillage nécessaire pour faciliter ses appro'àsionnements, diminuer ses frais généraux et lui ouvrir partout de nouveaux débouchés.
Ici je trouve d'abord la création de ces nombreuses voies ferrées entreprises sur tous les points de la France depuis quelques années. Je ne vais pas jusqu'à dire que tout a été parfait dans ce grand travail et que l'agriculture n'en a pas souffert momentanément par la raréfaction et la cherté de la main-d'œuvre. Cependant, qui oserait contester que ces 8,000 kilomètres de chemins de fer livrés à la circulation lui profitent dans une large mesure ? Qui oserait nier qu'ils ont facilité la vente des produits agricoles, amélioré les exploitations et augmenté la valeur de la propriété foncière ?
Mais ce qui a produit des résultats plus considérables encore, c'est le développement extraordinaire donné à notre réseau vicinal qui peut seul donner aux chemins de fer leur véritable valeur au point de vue agricole. Ici encore, il faut qu'on sache bien tout ce qu'a fait l'Etat depuis dix ans.
Vous n'ignorez pas que la caisse des chemins vicinaux avait reçu sous l'empire une dotation de 200 millions. En 1879, cette dotation a d'abord été portée de 200 à 500 millions; en 1880, une subvention extraordinaire de 80 millions a été accordée à la même caisse à titre de don gratuit. Enfin, en 1883, la dotation a encore été augmentée de 20 millions et la subvention de 13 millions, soit en tout, depuis 1879, plus de 400 millions consacrés à l'achèvement de notre vicinaHté. Qui oserait dire que de pareils sacrifices ont été sans résultats pour l'agriculture?
Puisque je suis au chapitre des travaux publics, je n'ai pas le droit de passer sous silence un ordre particuher de travaux à peine connus et essayés jusqu'à ce jour et qui sont destinés, à mon avis, à opérer dans l'avenir de véritables miracles : je veux parler de ces travaux d'irrigation, de ces canaux d'arrosage qui portent la fertilité dans les plaines les plus arides et qui font de terres sans valeur les plus riches et les plus belles cultures. Pour donnera ce genre de travaux une impulsion nécessaire et marquer leur véritable caractère, ils ont été transportés en 1881 du ministère des travaux publics au ministère de l'agriculture où ils sont à leur vraie place. A l'heure qu'il est, six lignes de ces canaux sont construites ou en cours d'exécution et on peut affirmer qu'elles sont en train de transformer la face des départements qu'elles traversent. La dépense ne sera pas de moins de
27 millions ; elle ira tout entière augmenter la plus-value de notre capital foncier. A tous ces avantages, il faudrait ajouter, si on voulait être complet, celui que la gratuité de l'enseignement primaire a procuré aux budgets de la plupart des communes rurales et que M. de Saint-Pierre, dans son esprit de justice, voulait bien relever lui-même tout à l'heure.
J'en ai fini, messieurs, avec l'énumération générale des principales mesures prises depuis dix ans dans l'intérêt de l'agriculture ; je crois qu'elle vous paraîtra sulfîsante pour établir ce que j'avais affirmé et prouver à tous les hommes de bonne foi qu'on n'a jamais, à aucune époque, travaillé au bien et au progrès de l'agriculture, avec plus de persévérance que le Gouvernement rcpubhcain depuis dix ans.
Mais pour que ma démonstration soit complète et irréfutable, vous me permettrez d'en faire en quelque sorte la contre-épreuve en la tirant du budget même de l'agriculture. J'ai eu la curiosité de faire le relevé comparé de ce budget en 1869 et en 1883, et le résultat de la comparaison a été que le budget actuel est exactement du double de ce qu'il était en 1869. Et je ne comprends dans ces chiffres ni le budget des haras, qui a été augmenté de 3,b72,000 francs, ni celui de l'hydraulique, qui a été augmenté de près de 6 millions.
En résumé le budget particulier de l'agriculture, sans y compter les forêts, dépasse aujourd'hui 20 millions. Faut-il ajouter, pour que la comparaison soit plus saisissante encore, que sous la Restauration ce budget ne s'est jamais élevé à plus de 300,000 francs. Et savez vous à quoi ces 300,000 francs ont été en partie employés une certaine année? Au pavage de la rue de Gourcelles. Voilà les encouragements qu'on donnait à l'agriculture !
Et maintenant, messieurs, il me sera bien permis de conclure et de dire que cette analyse répond éloquemment à ces détracteurs systématiques de notre régime, qui s'en vont répétant que nos budgets ont démesurément augmenté et que la République gaspille l'argent des contribuables. Vous savez maintenant comment on le gaspille : en faisant des chemins de fer, des routes, des canaux, en développant l'instruction générale du pays, en prodiguant Ips encouragements à tout ce qui fait la richesse, la prospérité, la grandeur de la France.
J'en ai fini, et je vous demande pardon d'avoir été si long, mais le sujet en valait la peine.
Ne croyez pas, messieurs, que je tire de ce que je vous ai dit cette conclusion qu'on a assez fait pour l'agriculture et qu'il ne reste plus rien à faire. Je crois, au contraire, que la tâche qui reste à accomplir est immense, aussi immense que le champ même de la production agricole, qui est sans limites. G est en pareille matière surtout qu'on peut dire que rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire. Je vous assure que j'en ai bien le sentiment et que je n'ai nulle envie de m'endormir sur les lauriers de mes honorables prédécesseurs.
J'ai voulu seulement, en établissant devant vous le bilan de la coopération de l'Etat dans l'œuvre de l'agriculture, prouver à nos vaillants cultivateurs qu'ils ne sont pas seuls, qu'on ne les abandonne pas et qu'ils auraient tort de se laisser aller au découragement.
Le découragement n'est jamais bon pour personne, il serait mortel pour l'agriculture. Prenons garde qu'en répétant sans cesse aux cultivateurs que leurs souffrances sont intolérables et que personne ne s'y intéresse, ils ne se laissent aller à l'abattement et ne perdent courage. G'est à un sentiment plus viril qu'il faut faire appel si on veut sortir avec avantage d'une crise dont il dépend de nous d'abréger la durée.
Il y a un autre inconvénient à se lamenter trop haut et trop fort, c'est qu'on aggrave le mal au lieu de le guérir. A force de dire et d'imprimer que l'agriculture se ruine et qu'on s'y ruine, qu'il n'y a plus d'argent à gagner avec la terre et qu'on lui prodigue sa sueur en pure perte, on finit par le persuader à l'opinion pubhque; on met ainsi en fuite le capital, le travail, et on accélère cette émigration vers les villes dont on se plaint avec tant de raison.
Eh bien, messieurs, je n'hésite pas à le dire; rien dans notre situation ne justifie cet excès de désespoir. Sans doute l'agricuUure souffre, comme l'industrie souffre. Mais les causes qui la font souffrir sont passagères, et d'ailleurs, elles ne sont pas générales.
A part nos malheureux départements du Midi entièrement ravagés par le phylloxéra, on peut affirmer que partout il y a des branches de culture qui prospèrent et qui font la fortune du producteur. Oh 1 sans doute, cette fortune ne se
gagne pas aussi vite qu'à la Bourse, mais elle se gagne plus sûrement, et au moins quand on l'a gagnée on la garde.
Demandez-le plutôt à ce beau et riche pays de Normandie qui vient d'étaler devant nous les trésors de sa richesse.
C'est ici vraiment qu'il faut venir si on veut chasser les noires pensées et les sombres pronostics. Aussi, messieurs, et c'est par là que je termine, je dis qu'après avoir contemplé le magnifique spectacle auquel il nous a été donné d'assister aujourd'hui, après avoir vu de nos yeux ce que peuvent l'énergie et l'intelligence du cultivateur, nous n'avons pas le droit de désespérer et que nous pouvons en toute confiance, comme je vous le propose, boire à la prospérité et à l'avenir de l'agriculture française.
Lettre à M. Debonno, président du Comice de Boufarik.
Veuillez m'excuser de ne pas vous avoir écrit encore pour vous remercier de nouveau de toutes vos bontés pour nous lors de notre passage à Boufarik. Mais j'ai été si occupé à mon retour par la nécessité de remettre au courant mes affaires, que je n'ai pu le faire plus tôt.
J'ai été très frappé, pendant mon excursion en Algérie, de l'importance plus considérable encore que je ne le pensais du mouvement viticole qui s'y produit ; j'en ai été heureux pour notre colonie, parce que la vigne est un puissant élément de colonisation; mieux qu'aucune autre culture, elle attire à elle les capitaux et les bras qu'elle peut rémunérer largement.
Malheureusement, tous vos viticulteurs ne me paraissent pas avoir tiré encore de cette belle culture tout ce qu'elle est susceptible de donner, la plupart n'ont pas une confiance suffisante dans la fécondité de la vigne et un petit nombre font des vins de bonne qualité; quelquesuns s'égarent enfin, à mon avis, à la poursuite de la production des vins de luxe qui n'a jamais été dans les pays méridionaux aussi avantageuse que celle des vins communs.
Comme à notre passage à Boufarik vous avez bien voulu me demander de vous faire part de mes impressions sur les moyens qui me paraîtraient de nature à amener quelque amélioration dans votre viticulture, je prends la liberté de vous soumettre ici les idées suivantes :
L'étude attentive à laquelle je me suis livré des conditions dans lesquelles s'effectue la culture de la vigne dans les provinces d'Alger et d'Oran m'a démontré qu'on aurait le plus grand intérêt à s'y rapprocher le plus possible des procédés employés en Languedoc plutôt que de ceux utilisés en Provence et qui sont plus généralememt suivis par les colons. La taille que l'on fait habituellement en ne laissant qu'un petit nombre de bras à chaque souche et à chacun de ces bras un courson à un seul œil franc, entraîne la production d'une grande quantité de rameaux non fructifères que l'on voit paraître sur les vieux bois et jusqu'au pied de la souche; il serait nécessaire pour utilise)* la végétation si puissante de vos vignes de multiplier le nombre des bras et de donner deux yeux francs à chaque courson pour arriver à transformer en fruits l'excès de bois que l'on produit actuellement. Des préjugés existent, je le sais, à ce point de vue, beaucoup de colons redoutent d'épuiser promptement leur vigne en augmentant leur production, mais ces craintes ne sont nullement fondées. Je les ai trouvées autrefois très répandues en Provence et pourtant, lorsque le sys-
tème de taille du Languedoc a pénétré dans cette contrée, les faits son: venus en démontrer l'inanité. M. Faucon, l'inventeur de la submersion récoltait dans ses vignes de Mourvèdre à Graveson (Bouclies-du- Rhône) 40 hectolitres par hectare, alors qu'il suivait les anciens procédés du pays; depuis plus de dix ans qu'il a adopté ceux de l'Hérault, ses rendements moyens dans les mêmes vignes se sont élevés à 150 hectolitres. La production des quelques vignobles traités par les procédés languedociens en Algérie m'a toujours été signalée comme supérieure à celle des autres qui se trouvent dans les mêmes conditions de sols et de développement. Je crois donc qu'il n'y a pas à hésiter et que les hommes de progrès comme vous l'êtes doivent pousser énergiquement dans ce sens.
Au point de vue du choix des cépages, il me semble que sauf quelques erreurs qui tendent à devenir de plus en plus rares, telles que la plantation des Pinots de Bourgogne, des Cabernets de Bordeaux, etc., on est généralement dans une bonne voie. La Carignane, le Mourvèdre ou Espar, le Morrastel tendent à prédominer, et ce sont bien les plants qui me semblent les plus convenables tout à la fois pour votre climat et pour les genres de vins que vous avez intérêt à produire. C'est avec raison que l'on a renoncé à l'Aramon, très impressionnable à l'action du sirocco et qui donne des vins manquant de solidité. L'abandon progressif du Grenache ou Alicante qui produit des vins souvent trop sucrés et dont la couleur manque de persistance est également, je le crois, une bonne chose. Il sera utile, je le pense, de multiplier beaucoup le Petit-Bouschet qui remplacera dans une certaine mesure l'élément de quantité que ne peut vous donner l'Aramon, qui fournira à vos vins des plaines fertiles et fraîches une couleur qui leur manque souvent et à ceux trop sucrés des terres riches de la province d'Oran l'élément aqueux nécessaire pour les ramener au degré glucométrique convenable à de bonnes fermentations.
Un seul point me paraît demander une étude sérieuse, c'est celui de la synonymie des cépages que vous cultivez et au milieu de laquelle, d'après ce que j'ai vu, règne la plus grande confusion, ce qui est particulièrement regrettable dans une période de grande plantation comme celle que vous traversez. Il serait utile qu'un homme compétent allât au moment de la vendange étudier cette question.
En ce qui concerne la préparation des vins, on a à lutter dans toute la partie basse et chaude de l'Algérie où la vendange se fait de très bonne heure, contre les difficultés qui sont la conséquence naturelle du climat et qui expliquent la quantité considérable de mauvais vins que l'on rencontre en Algérie; mais ces difficultés ne sont pas insurmontables ainsi que le démontre le fait que nous avons pu déguster de très bons vins obtenus avec les mêmes cépages que les autres et dans des terres voisines. La seule différence étai't que dans un cas on n'avait pris aucune précaution, et dans l'autre cas on s'était prémuni contre l'influence dangereuse de la température sur les fermentations vinaires. Tout le monde peut donc, c'est ma conviction, faire de bons vins en Algérie, et la mauvaise réputation qui a été faite en France aux vins algériens doit être nécessairement modifiée.
On pourrait, en vue d'améliorer les conditions de la confection des vins, qui me paraît être le point faible dans la tentative si intéressante et si pleine d'avenir qui se poursuit actuellement pour la création
d'un grand vignoble algérien : en premier lieu, demander qu'un homme compétent, connaissant bien l'œnologie des pays méridionaux, oij se pratique la production des vins ae grande consommation, vous fût envoyé pour faire une étude complète des difficultés que vous impose votre climat et des moyens propres à les résoudre. Il trouverait déjà une large part de la besogne faite, grâce aux tentatives couronnées de succès d'un certain nombre de vos viticulteurs, mais il pourrait, en comparant les moyens employés et les résultats obtenus au point de vue technique et économique, fournir des indications générales qui serviraient de règle à tous les vignerons.
En second lieu, il me semblerait utile de faire connaître à notre commerce languedocien, qui s'occupe de la vente des vins communs de grande consommation, vos vins algériens, afin de le faire revenir de la mauvaise impression qu'il a, d'une manière trop générale, sur eux.
Nous pourrions réunir à l'Ecole des échantillons que les divers Comices algériens recueilleraient, ils seraient étudiés au point de vue scientifique dans nos laboratoires, et nous les soumettrions à l'appréciation d'une réunion de négociants notables. M. le président de la Chambre de commerce de Montpellier m'a déjà promis le concours très sympathique de ce corps, et il m'offre de se mettre en relations, dans ce but, avec les Chambres de commerce de Cette, de Béziers et de Nîmes, Les résultats des études qui seraient faites à cette occasion seraient consignés dans un rapport auquel on donnerait la publicité que l'on jugerait utile.
Une exposition de vos vins telle que celle que j'ai l'honneur de vous proposer présenterait l'avantage : 1" de démontrer à notre commerce, qui en doute, que l'on fait de bons vins en Algérie et que, le jour 011 tout le monde prendra les précautions voulues pour cela, notre colonie deviendra pour lui un centre d'approvisionnements des plus précieux; 2° elle signalerait aux viticulteurs de chez vous ceux d'entre eux qui font les types de vins les plus appréciés par le commerce et les pousserait à les imiter dans leurs procédés; 3" enfin, elle rendrait quelque confiance aux vignerons découragés par leurs insuccès en leur montrant que l'on peut réussir à la condition de s'y prendre autrement.
Dans le cas où ce dernier projet vous paraîtrait utile comme à moi, je crois que l'on aurait intérêt à le réaliser immédiatement afin qu'il pût porter ses fruits au moment de la prochaine vendange.
Je vous signalais au commencement de cette lettre un dernier point qui me paraissait prêter à quelques critiques, c'est la tendance un peu trop générale, à mon gré, que j'ai trouvée en Algérie à faire des vins de luxe : sans doute quelques particuliers, qui ne produisent que de petites quantités et qui disposent du temps et des relations nécessaires peuvent y trouver un certain bénéfice, mais ce serait je crois se lancer dans une voie dangereuse que de l'entreprendre sur une grande échelle; en effet, les débouchés de ces produits sont forcément limités par leur nature et par leur prix, tandis que ceux des vins communs de grande consommation, bien préparés, peuvent être considérés comme indéfinis. De plus, les rendements des vignes susceptibles de produire des vins fins sont généralement inférieurs à ceux des vignes qui donnent des vins communs, dans une proportion qui n'est pas en
rapport avec l'excédent du prix des premiers sur celui des derniers.
100 hectolitres à l'hectare à 20 fr. l'hectolitre, soit 2,000 fr.
valent mieux que :
20 hectolitres à 60 fr., soit 1,200 fr.
Telles sont, mon cher monsieur Debonno, les quelques réflexions que m'a suggérées au point de vue viticole mon voyage en Algérie; excusez-moi de les avoir aussi longuement développées; mais je sens si bien l'importance considérable qu'ont dans ce moment pour vous les questions de cet ordre, que je n'ai pas hésité à insister sur ce qui les concernait. Inutile d'ajouter que les viticulteurs algériens peuvent absolument compter sur moi et que je serai heureux toutes les fois qu'il me sera possible de me mettre, ainsi que l'école dont la direction m'est confiée, au service de leurs intérêts.
Veuillez enfin agréer mes remerciements vivement renouvelés, tant en mon nom qu'en celui de mes collègues et de mes élèves, pour votre excellent accueil dont nous conserverons toujours le souvenir et l'expression de ma considération très distinguée.
G. FoEX,
Directeur et professeur de viticulture à l'Ecole nationale d'agriculture de Montpellier,