X. — Annales agronomiques
Le W fascicule pour 1882 des Annales agronomiques publiées par M. Dehérain, sous les auspices du ministère de l'agriculture, vient de paraître. 11 renferme un mémoire de M. Renouard sur les plantes textiles de l'Algérie, une étude de M. Boitel sur les prairies et plantes adventices de la Suisse et de l'est de la France, des notes de M. Schmitt sur les falsifications du beurre et les moyens de les reconnaître, un mémoire de M. Grandvoinnet sur le travail moteur dépensé dans le labour. Parmi les traductions de travaux publiés à l'étranger, nous citerons une note sur l'emploi de la tourbe comme litière, par M. Birnbaum, et une étude de M. Phillips sur Faction des poisons sur les plantes. — A partir de 1883, les Annales agronomiques paraissent par cahiers mensuels d'environ 50 pages.
XL — Les vignes américaines.
Nous avons publié récemment une note de M. Destremx, sur un exemple de succès de la culture des vignes américaines, par un petit vigneron Notre excellent correspondant nous transmet aujourd'hui des détails sur un autre vigneron; celui-ci est du département de l'Ardèche :
Alais, 12 janvier 1883.
« Je VOUS remercie de l'insertion de mon article sur M. Vernet, de Massillargues, et je profite de cette lettre pour vous donner le résultat qui a été atteint par un autre vigneron de l'Ardèche, qui a été médaillé à Aubenas, M. Poudevigne, propriétaire aux Vernades, et sur lequel je vous ai envoyé en temps et lieu, deux articles que j'avais publiés sur son vignoble.
a II avait obtenu, il y a trois ans, 51 kilog. de raisins par pied de treilles de clintons de trois feuilles, et 23 kilog. sur des demi-treilles, résultat constaté, et pour lequel il a été récompensé par la Société d'agriculture de l'Ardèche.
a Mais cette année, il a obtenu 2 3 kilog. de magnifi.jues raisins par demi . treilles de trois feuilles, et 45 kilog. pour les Jacquez à la quatrième feuille. — La souche maximum a donné 70 kilog.
« Il a encavé 220 hectolitres de très bon vin avec 500 pieds de Jacquez, 70 clintons et 400 chatus greffés sur clintons.
a Je me suis empressé, dès ma visite, d'envoyer un photographe afin de pouvoir vous donner une idée d'un pareil rendement. Malheureusement, le photographe n'a pu aller chez M. Poudevigne avant la vendange, et aujourd'hui, je me vois obligé de fournir des chiffres auxquels on ne voudra pas croire, et qui cependant ont été le résultat d'une rigoureuse opération de pesage.
« Voilà un exemple, donné par un simple vigneron, de ce qu'on peut faire avec du travail, de l'intelligence et des plants américains, M. Poudevigne est à l'Ardèche ce que M. A'ernet est au Gard.
« Veuillez agréer, etc., E. Destremx,
Ancien député » .
Sur la même question de la reconstitution des vignes détruites, un viticulteur distingué du Gard, M. Albert Gourdin, a adressé récemment à M. le ministre de l'agriculture, un rapport qui renferme des détails intéressants sur les résultats obtenus. Voici le texte de cette note :
« Monsieur le ministre, votre sollicitude pour les intérêts agricoles qui vous sont confiés, vous a amené dernièrement à visiter les pays ravagés par le phylloxéra.
« Vous avez pu par vous-même constater le mal et être témoin des efforts aux
quels se livrent les agriculteurs de la région méridionale pour reconstituer leurs vignobles détruits. Vous avez vu, dans les environs de Nîmes et ailleurs, d'importantes plantations de cépages américains, et vous avez visité les plantations faites dans les sables d'Aigues-Mortes et les rives du Rhône, sur lesquelles se pratique la submersion des vignes. J'ai vivement regretté que notre région des Gévennes ne fut pas comprise dans votre itinéraire, j'aurais été bien heureux de vous montrer la pépinière de cépages américains greffes que j'aià Saint-fiippolyte, et qui ne compte pas moins à l'heure actuelle de sept cent miUe ])ieds; j'aurais été bien aise aussi, s'il eut été possible de vous faire part de mes observations pratiques, basées sur une expérience déjà longue.
« Je vais grouper quelques-unes de ces observations, et avoir l'honneur de vous les transmettre; lieureux si elles peuvent vous être utiles, et si les agriculteurs de France peuvent en tirer quelque profit.
« Il est un fait aujourd'hui bien acquis, c'est que toute tentative de reconstitution de vignobles en cépages français est, pour le moment, absolument impossible. Partout où ces tentatives ont été faites, elles n'ont donné que des déboires à ceux qui pensaient que des vignes nouvelles pouvaient être rétablies sur les solsd'oij les anciennes vignes venaient de disparaître.
« Quelques rares privilégiés, propriétaires de terrains sablonneux ou de terrains submersibles, ont pu créer des vignobles en cépages français, et ont pu profiter des récoltes produites par leurs plantations. Mais combien est restreint le nombre de ces privilégiés dans notre région, on les compte et on les connaît par leur nom, ils excitent l'envie de leurs voisins qui ne peuvent suivre leur exemple, n'étant pas dans les mêmes conditions.
« A côté de ceux-là, certains ont voulu essayer de combattre le phylloxéra par les insecticides, et la Gompagaie Paris-Lyon-Méditerranée qui, à un moment donné, craignant de voir baisser l'importance de ses transports dans la région méditerranéenne en raison de la disparition des vignes, n'avait pas hésité à s'imposer des sacrihces pour engager les viticulteurs à employer le sulfure de carbone, agent très actif qui pouvait, dans des conditions déterminées, produire certains résultats contre les attaques du phylloxéra. Mais ici encore, que d'illusions, r[uels. déboires ont suivi ces expériences! Tantôt le défaut d'humidité du sol était un obstacle à l'action du sulfure, tantôt des dosages trop forts compromettaient l'existence des vignobles, sans parler des dangers inhérents à l'usage d'une matière très inflammabie.
« Aussi, à de très rares exceptions près, ce mode de traitement pour les vignes est très peu employé.
« Il n'est pas «ùr et est dangereux, et occasionne une dépense annuelle d'environ 400 francs par hectare.
« Les plantations de cépages américains sont aujourd'hui, à vrai dire, le seul espoir (jui rt^ste aux agriculteurs, pour la reconstruction de leurs vignobles, et nous sortons de la période des tâtonnements, de-celle des essais et des expériences, pour entrer dans la période des résultats.
« Tout le monde sait aujourd'hui que le Jacquez est un plant résistant et qu'il donne un bon vin de coupage, que l'Herbemont donne ua bon vin de table, et que Tun et l'autre produisent d'une façon très sulfisante. Mais combien ont déjà fait l'expérience que le mildew, la coulure et l'anthracnose sont pour ces cépages un gi'and écueil, lorsqu'ils sont placés dans des terrains un peu humides.
« Toutefois, en choisissant bien les terrains, ces cépages peuvent être cultivés avec avantage et dans toute la région du Midi.
« Mais pour la reconstitution des vignobles de la plaine, pour la grande culture, et pour obtenir des produits vraiment rémunérateurs, il n'y a que les portegreffes qui puissent donner des résultats complets.
ce Parmi les cépages américains importés en France, il existe quelques portegrefl'es qui sont éprouvés de la façon la plus absolue, en ayant soin toutefois de les approprier au sol qui leur convient à chacun.
« Eu première ligne et bien au-dessus des autres, je place le Riparia qui vient dans presque tous les terrains et dont la vigueur est telle qu'on voit quelquefois ses ceps dépasser 10 mètres de longueur. Le sol qui convient le mieux à ce plant est le terrain calcaire, mais il vient aussi dans les sols légers, et dans les terrains f'jrrugineux et volcaniques.
« En seconde ligne je place le Solonis presque aussi vigoureux que le Riparia, et qui dans certains terrains le dépasse même en vigueur, mais tous les sols ne
12S GHRONinUE AGRICOLE (27 JANVIER 1883).
lui conviennent pas, il lui faut de l'humidité, et il ne résisterait pas dans les terrains arides. A la condition de le placer dans un sol riche, c'est un excellent porte-greffe qui se soude aisément avec toutes les variétés de plants i'rençais.
« En troisième ligne il convient de placer TYork-Madeira et le Rupestris qui poussent dans les sols les plu«; arides, mais qui sont moins vigoureux que les précédents, ils n'en sont cependant pas moins résistants pour cela, et la facilité avec laquelle ils viennent clans les sols peu riches fait beaucoup rechercher ces cépages.
« Le Vialia que Ton peut placer en quatrième ligne, mais qui, au point de vue de la reprise et de la facilité d-i soudure au greffon, pourrait occuper le premier rang, est un excellent cépage; il est moins connu que les autres, parce qu'il a été longtemps confondu avec le Clinton ; il diffère cependant par bien des points de ce dernier cépage, il est très résistant et commence à être assez apprécié.
« Telle est la classification des cépages américains qui me paraissent devoir assurer l'avenir de nos vignobles.
« Quant à la greffe, seul moyen d'assurer de vrais produits, combien il est difficile de taire comprendre à certains viticulteurs leur véritable intérêt, et combien se laissent rebuter par des échecs, qui ne sont la plupart du temps, que le résultat de leur propre faute.
« Il est arrivé bien souvent que par suite de l'emploi de mauvais systèmes de greffes il n'a été obtenu que des résultats médiocres, et il a fallu revenir plusieurs lois à la charge pour avoir des vignobles entièrement greffés.
« L'opération de la greffe est en effet fort délicate, et il n'y a point à s'étonner que certains se soient rebutés en présence des difficultés qu'elle présente. Pour ma part, je considère toutes les difficultés comme vaincues par la 'greffe anglaise sur boutures.
a Avant l'apparition du phylloxéra, on parlait à peine de ce genre de greffe, aussi a-t-elle été jusqu'à aujourd'hui peu pratiquée. On ne peut en faire usage que sur des bois relativement minces, et le greffon doit toujours êlre de la même grosseur que le sujet.
« Poui' exécutui- la greffe a'^glaise, il faut couper obliquement et en biseau le •sujet et le greffon sur une inclinaison qui varie de 15 à 25 pour 100 selon la grosseur des bois employés, ensuite fendre longitudinaleingnt les deux biseaux et les enfoncer l'un dans l'autre, de manière qu'une partie ou sujet entre dans le biseau du greffon, de mêine qu'une partie de ce dernier entre dans le biseau du sujet. Il faut que les écorccs et les aubiers se raccordent entièrement, et qu'une fois l'opération faite les coupes soient invisibles. La ligature s'opère ensuite avec une bande de caoutchouc vulcanisé de 0'".015 de largeur et deO'" 001 d'épaisseur placée en spirale et peu tendue, de façon à ne pas arrêter le développement du pied de vigne à se former.
V Les chances de réussite des plants greffés par ce système sont bien plus grandes que celles de tous les autres procédés elles dépendent tou'efois, beaucoup des soins et des cultures; il laut ealretenir jusqu'à sa soudure complère le greffon dans une certaine humidité, ébourgeonner les sauvageons C{ui ne manquent pas de pousser au pied du sujet, et couper les racines qui peuvent venir au greffon, et qui lui permettraient de s'affranchir.
« C'est ce système que j'ai employé, ce sont ces soins que j ai fait donner; j'ai comme résultat ma magniiii|ue pépinière de 700,000 pieds. Une expérience de celle importance doit être de nature à attirer l'attention de ceux qui ont à cœur les intérêts agricoles. Albert Gourdin,
« ^'euillez agréer, etc. viticulteur, à Saint-Hippolyte (lu-Fort,
membre de la Société des agriculteurs de France
Plus seront nombreux les faits placés sous les yeux des viticulteurs, et plus il sera facile, pour eux, d'arriver, suivant les circonstances dans lesquelles ils sont placés, au succès dans Ja reconi^litulion des vignes détruites parle fléau.
En publiant récemment le compte rendu du Congrès viticole de la région du sud-est, tenu à Draguignan les 27 et 28 mai dernier, la Société d'agriculture du Var vient aussi, de son côté, de mettre à la disposition des viticulteurs des documents du plus haut intérêt, tant sur la replanlation des vignes que sur la lutte au moyen des systèmes de défense contre le fléau.