XII. — L'enseignement départemental de V agriculture
Un nouveau règlement pour les concours à l'emploi de professeur départemental d'agriculture a été publié au Journal officiel du 11 mars. Nous publierons prochainement ce programme.
Aux termes de ce programme, les élèves diplômés de l'Institut agronomique, des écoles nationales d'agriculture et des écoles vétérinaires sont seuls admis à subir les épreuves du concours.
XIII. — La question de Vor et de l'argent. La vieille discussion entre les financiers sur la question monétaire a pris, dans ces derniers temps, un caractère spécial d'actualité; elle est sortie des cénacles, et on la voit s'agiter dans les associations agricoles, non seulement en France, mais dans d'autres pays. Dans sa dernière session, la Société des agriculteurs de France a émis un vœu tendant à la reprise libre de la frappe de l'argent; en Angleterre et en Allemagne, des réunions agricoles importantes ont demandé que ces pays reviennent au bimétallisme, et une discussion sur ce sujet a en lieu à la Chambre des communes de Londres dans sa séance du 28 février dernier. Un certain nombre d'agriculteurs, émus de ces discussions qu'ils ne cofnprennent que partiellement, nous demandent de leur fournir quelques éclaircissements sur l'intérêt agricole en cause dans la question monétaire, en complément des brèves observations que nous avons présentées sur ce sujet à diverses reprises. Nous allons essayer de leur donner satisfaction, en restant dans les limites des éléments de la question.
Chacun sait que la monnaie est le signe qui sert d'intermédiaire pour l'échange des marchandises. Chaque pays a son système de monnaies, qui consistent, chez les peuplades sauvages, en objets variés, et chez les peuples civilisés, en pièces métalliques d'or et d'argent (nous laissons de côté la monnaie de billon ou de nickel) de formes, de poids et de valeur fixés par des lois intérieures. Ces pièces métalliques ont une valeur nominale qui leur est attribuée par la loi, et une valeur réelle, qui est la valeur marchande de la matière dont elles sont formées. Dans l'intérieur de chaque pays, les pièces de monnaie circulent pour leur valeur nominale; de pays à pays, elle ne circulent que pour leur valeur réelle. Si tous les pays civilisés avaient le même régime monétaire, les pièces de monnaie pourraient circuler entre tous ces pays, sans qu'il en résultât d'inconvénient. C'est ce qui existe dans les nations formant ce qu'on appelle l'Union latine (^France, Belgique, Suisse, Italie et Grèce), pour les monnaies d'or et aargent ; c'est ce qui existe aussi pour certaines monnaies d'or d'Autriche-Hongrie, de Russie et de quelques autres pays, frappées au même poids et au même titre que nos pièces de 20 fr. Mais, dans leur ensemble, les régimes monétaires varient de nation à nation, et c'est de cette différence que résultent les difficultés dont la question est l'objet. Ces difficultés proviennent non seulement de différences dans le poids et le titre des monnaies, mais aussi de lois intérieures qui fixent le pouvoir libératoire des monnaies d'or ou d'argent, dans des proportions qui sont variables.
On dit que le métal qui est adopté comme base du système monétaire dans un pays en est V étalon de valeur. Si ce métal est unique, que ce soit l'or ou l'argent, on est en présence du monométallisme; si ce métal est double, on est en présence du bimétallisme^. En Angleterre, en Allemagne, dans les pays Scandinaves, en Autriche, etc., règne le monométallisme-or, c'est-à-dire que les pièces d'argent n'ont pouvoir libératoire que dans une proportion restreinte par la loi et très faible. Au contraire, dans l'Inde, en Chine, en Cochinchine, dans un certain nombre des Etats de l'Amérique centrale ou méridionale, la circulation de l'or est très limitée, celle de l'argent est la règle absolue ; c'est le règne du monométallisme-argent. Enfin, dans l'Union latine, l'or et l'argent (ce dernier pour les pièces de 5 fr., et non pour les monnaies divisionnaires) ont un pouvoir libératoire égal, le rapport de' la valeur légale des deux monnaies étant fixé par la loi à 1 5 et demi; on est en présence du bimétallisme.
Ce dernier système est théoriquement excellent. Mais il suppose un rapport constant entre la valeur commerciale de l'or et celle de l'argent. Or, ce rapport est très variable, et il a été rompu définitivement, au détriment de ce dernier métal, celui-ci étant devenu beaucoup plus abondant par suite de la découverte de mines d'argent considérables, notamment aux Etat-Unis, au Mexique, en Australie, en Russie, etc. Par suite de cette baisse, la différence entre la valeur nominale et la valeur commerciale ou réelle des pièces d'argent s'est accentuée progressivement.
1. On consultera avec grand profit, sur ce sujet l'excellent ouvrage de M. Jules Domergue : La révolution économique (librairie Calman-Lévyj à Paris).
C'est à partir de 1866 que la valeur de l'argent est tombée audessous du pair; la baisse ne s'est pas arrêtée, et elle a présenté des proportions inquiétantes à partir de 1874, alors que l'AUemao-ne changea son système monétaire et adopta l'étalon d'or exclusif. La démonétisation des anciennes monnaies allemandes jeta des quantités considérables d'argent sur le marché, et la baisse qu'elle provoqua força même co Gouvernement à interrompre son opération. Cette situation imposait la prudence. Aussi, en 1876, le Gouvernement français se fit-il autoriser, par le Parlement, à limiter ou à suspendre la frappe des pièces de 5 francs, pour le compte des particuliers. Dès que cette loi eût été rendue, la frappe fut suspendue en France, et bientôt d'un accord unanime, dans tous les pays de l'Union latine. Si l'on avait agi autrement, on laissait chacun libre d'échanger à la Monnaie des lingots d'une valeur de 4 francs, contre des pièces de 5 francs spéculation excellente pour celui qui la faisait, mais qui n'aurait pas tardé à devenir désastreuse pour notre circulation monétaire. C'était un arrêt apporté à la consommation de l'argent; il devait contribuer à maintenir les bas cours; mais la suspension de la frappe dans l'Union |latine a été la première conséquence de cette baisse, et elle n'en a pas été la cause. Il eût été d'une imprudence extrême alors surtout que l'Allemagne transformait son système monétaire, de se laisser inonder par une masse d'argent déjà dépréciée, dont l'introduction dans notre circulation monétaire eût chassé l'or dans d'énormes proportions.
Depuis cette date, la valeur de l'argent a subi de rudes épreuves; pour ne parler que de la situation actuelle, la production des mines d'argent des Etats-Unis, en 1892, a été de 58 millions d'onces (il s'agit de Voiince-troy = 31 gr. 0913), d'une valeur commerciale de 253,750,000 francs, ce qui fait ressortir le prix du kilogramme d'argent brut à 140 francs, alors qu'au rapport de 15 1/2 avec l'or ce prix serait de 226 francs. On voit quel énorme bénéfice, même en tenant compte de tous les frais de transport, de frappe, etc., recueilleraient les vendeurs d'argent, s'ils pouvaient porter aujourd'hui leurs lingots pour la frappe à l'hôtel de la Monnaie. Le pays européen qui se prêterait à ce trafic serait bientôt ruiné.
Par suite de la suspension de la frappe de l'argent, l'Union latine, naguère bimétalliste, est devenue monométalliste-or de fait. Il en résulte que tous les pays du globe sont partagés aujourd'hui en deux grands groupes, les pays à étalon d'or et ceux à étalon d'argent. Ces derniers ne se trouvent pas, vis-à-vis des autres, dans une situation privilégiée, comme on le dit parfois : mais le commerce international trouve, dans le solde des opérations d'échange entre ces nations et les nations à étalon d'or, des éléments de profit notables, puisque ce solde peut se faire avec un métal dont la valeur a diminué dans ces derniers pays. L'exemple le plus fréquent, à cet égard, est celui des blés de l'Inde, qui a été cité maintes fois\
Il est donc exact de dire que le jeu du système monétaire exerce
1. On nous permettra de rappeler que, dès le mois d'août 1886, dans l'étude que nous avons publiée sur la production des blés de l'Inde, nous disions : « l,e commerce d'exportation (des blés de ce pays) trouvera toujours un puissant élément de profit dans la situation du commerfce des métaux précieux, tant que ce commerce sera soumis aux lois actuelles ».
un rôle sur les effets du régime douanier; mais il serait excessif de croire qu'il exerce un rôle prépondérant, du moins dans la situation actuelle, car les échanges sont beaucoup plus considérables entre les pays à étalon d'or qu'ils ne le sont entre ceux-ci et les pays à étalon d'ars^ent, la production étant beaucoup plus intense dans les uns que dans les autres. Néanmoins, il convient de s'en inquiéter. Le bimétallisme universel serait la solution de cette difficulté; mais, pour que la solution ne fût pas boiteuse, il faudrait que tous les pays civilisés se missent d'accord : 1° pour donner un pouvoir libératoire égal à l'or et à l'argent ; 2" pour fixer le même rapport permanent de valeur entre Foret l'argent. La réhabilitation de l'argent pourrait en être la conséquence; mais l'énoncé seul de ces conditions, montre combien il serait difficile de les réunir. En tout cas, ce n'est pas à la France de commencer ; elle n'aurait qu'à perdre en dehors d'un accord international complet et sincère. C'est surtout à l'Angleterre et à l'Allemagne qu'il appartiendrait de prendre une initiative à cet égard, et il paraît peu probable que ces pays s'y décident, au moins d'ici un temps assez long.
La question monétaire est absolument différente de celle du change, qui inquiète aussi les cultivateurs ; cette dernière présente une importance bien plus considérable au point de vue des rapports internationaux; nous y reviendrons prochainement.