I. — POMMES DE TERRE
L'année 1892 a été extraordinairement favorable à la pomme de terre, quant à la grande masse du produit et à sa qualité. Les terres fortes plus encore que les terres légères, les cultures négligées plus que les soignées, ont été favorisées. Cette abondance n'a pas été aussi avantageuse à l'agriculture qu'on aurait pu l'espérer tout d'abord. Il
ne s'agit pas, en effet, de produire, il faut encore trouver dans le prix des ventes la rémunération de son travail. Sous l'influence d'une offre immodérée, suite naturelle d'une grande production, les prix ont tellement fléchi, que bieatôt ils sont devenus dérisoires. Nous avons vu, dès le milieu du mois d'octobre, les prix en tout-venant affichés en féculerie à 2 francs les 100 kilog. C'est dire que, malgré l'abondance de la récolte, le cultivateur de pommes de terre ne fait plus ses frais. Le débouché a manqué.
Il est très important d'appeler l'attention sur ce fait et de ne pas laisser l'agriculture s'engager dans une voie sans issue, en augmentant d'une part, par l'extension des surfaces plantées en pommes de terre, d'autre part, par les procédés perfectionnés, le produit brut de cette récolte au-delà des besoins. Si l'on ne veut pas que, selon le titre d'un livre célèbre, le progrès n'engendre la pauvreté, il faut, ou bien trouver de nouveaux débouchés, ou bien restreindre la production.
I. Variétés. — L'attention des agriculteurs a été fortement appelée, depuis quelques années, sur la culture de la pomme de terre. L'intéressante étude de la valeur comparée des diverses variétés de cette plante se poursuit sur différents points. Les maîtres, les savants comme les praticiens, tous apportent des faits bien constatés, vrais par conséquent pour le milieu dans lequel ils se sont placés, avec les procédés qu'ils ont employés.
Aux yeux des profanes, le choix d'une variété paraît chose très simple; une seule et même variété doit être partout et toujours la meilleure, c'est celle-là dont la culture donnera le profit le plus élevé. Actuellement, c'est la Richter's Imperator qui a les honneurs de la vogue. Quelqu'un me disait dernièrement avec la plus grande surprise : « Quoi ! vous ne cultivez pas exclusivement cette extraordinaire pomme de terre, qui produit le double avec plus de qualité que toute autre variété. » Et grand fut l'étonnement de mon interlocuteur, quand je lui eus communiqué les résultats de mes expériences de ces dernières années, de voir que, dans mon sol, la Richter's Imperator n'était pas ce qu'il y avait de mieux. Que c'était bien le cas de répéter, et je n'y manquai pas, l'axiome cher à François Bella : Rien n'est absolu en agriculture, la routine elle-même a sa raison d'être.
Acceptons les nouveautés sous bénéfice d'inventaire, après les avoir expérimentées sérieusement, c'est-à-dire longuement, dans les conditions culturales au milieu desquelles nous sommes placés.
Ma collection de pommes de terre s'est enrichie cette année de quelques nouvelles variétés. J'avais conservé les anciennes méritantes à divers titres, surtout par leur productivité. Je leur ai adjoint, dans les champs, trois nouvelles pommes de terre qui m'étaient fortement recommandées : Professor Kiifn, Charles Doioning e[ Hercule. J'ai étudié aussi quelques variétés, mais avec un nombre trop restreint de plants et sur un sol tellement fertile de jardin, que je ne pouvais en considérer les résultats comme applicables dans la pratique courante ; je n'en dirai que quelques mots.
Le champ d'expérience a été installé, comme toujours, au milieu d'une pièce de terre plantée en pommes de terre. On a choisi une surface bien plane, très homogène :, c'était un sol silico-argileux de bonne
consistance. La pièce avait porté en 1890 des vesces fumées, puis des navets en récolte dérobée; en 1891, des betteraves fumées également et de plus ayant reçu un complément de 700 kilog. de farine de scories phosphoreuses, de 300 kilog. de kaïnit et de 400 kilog. de nitrate de soude. En mars 1892, on conduisit une fumure de 30,000 kilog. à l'hectare de fumier de vaches à l'engrais, qui fut enterré par un labour de 0 m. 25 à 0 m. 30. La plantation a eu lieu tardivement, le 30 avril, au rayonneur marqueur, en lignes espacées de Om.625, les tubercules étant placés à Om. 50 sur la ligne. Chaque lot se composait de 100 pieds avec un poids de 6 kil. 5 de semence. A l'exception des Richter's Imperator, qui furent plantées avec des tubercules entiers du poids de 65 grammes, les tubercules semences, du poids de 1 30 grammes l'un, furent coupés en deux. Le tout a été planté dans la même aprèsmidi. Les conditions absolument requises pour permettre de comparer les résultats des divers lots entre eux, sont donc remplies (un même poids de semence, 6 kil. 5 ; divisé en un même nombre de poquets^ 100; semblablement espacés entre eux, 0m.50 sur Om. 625). J'insiste encore, comme chaque année, sur la nécessité de disposer ainsi les expériences, le poids de la semence et l'espacement des poquets devant être le même dans tous les lots. Il est élémentaire, en effet, et j'apporterai plus loin de nouveaux faits à l'appui de cette opinion : 1° que le produit augmente avec le poids de la semence; 2° qu'un même poids de semence produit d'autant plus que son fractionnement est plus grand.
Ces conditions de plantation ne sont malheureusement pas observées dans la plupart des expériences dont on publie les résultats; les conclusions que l'on tire de ces résultats sont faussées par cela même qu'on n'a pas pris soin de placer chaque variété dans des conditions absolument identiques.
Le tableau suivant renferme les résultats donnés par dix-neuf variétés : r comme produit brut par lot divisé en grosses et petites (on a considéré comme petit tout tubercule d'un poids inférieur à 30 grammes); 2° produit brut total à l'hectare ; 3" richesse pour 100 en fécule, d'après les essais faits avec le féculomètre de A. Girard et Florent ;. 4" quantité de fécule produite à l'hectare; 5" époques de maturité.
Produit. ^ Richesse en fécule.
Variétés. Grosses. Petites, à l'hectare. Classem. p. loo. Classem. àTîîect. Classem.^ Maturité.
1 Canada blanche 88 7 30,400 kil. 12 17.70 11 5,380 kil. l"? 10 7ept.
2 Institut de Beaiivais 97 10 34,240 8 15.50 13 5,401 12 15 sept.
3 Satisfaction 62 19 25,920 19 l" sept.
4 Meilleure de Bellevue.... 79 15 30,080 15 20.70 2 6,210 8 20 sept.
5 Chardon 83 12 30,400 12 11.60 15 3,480 la 10 cet
6 Magnum bonum 103 19 39,040 1 16.00 12 6,240 7 10 cet.
7 Dakota red 102 9 35,840 4 14.90 14 5,340 14 10 sept.
8 llichter's Imperator 102 8 35.200 5 19.40 5 6,790 4 20 cet.
9 Chancelier de l'Empire.. 84 14 31,360 10 23.70 1 7 418 1 —
10 Redskinned 110 6 37,120 2 18 60 8 6,^82 3 —
11 Géant bleu 103 9 36,480 3 18.20 lO 6 684 ,5 —
12 Junon 97 12 34,880 6 18.40 9 6,403 6 25 —
13 Saxonia 70 13 26,560 18 1" sept
14 Qiieen of the Valley 70 20 28,800 16 20 août
15 Professor Kiihn 95 14 34,880 6 20.70 2 7,203 2 10 oct
16 Wonder of the World... 66 20 27,520 17 1" sept
17 Downing 80 15 .30,400 12 19.90 4 6,000 11 15 août!
18 Hercule 93 9 32,640 9 19.00 7 6,194 9 15 oct.
19 Aspasia ,. 90 7 31,040 11 19.40 ,5 6,033 10 25 —
Il est important, dans l'examen d'une variété, de tenir compte de sa propriété à produire plus ou moins de petits tubercules, non marchands, quand il ne s'agit pas de vendre en tout-venant. Les écarts sont très grands d'une variété à une autre, telle renferme 5 pour 100 et telle autre 25 pour 100 de petits tubercules.
Les écarts comme productivité sont également considérables, de 39,0^0 à 26,000 kilog. à l'hectare, comme 100 est à 66. Si l'on considère la richesse en fécule, on trouve des différences plus grandes encore, de 11.6 à 23.7 pour 100; il est vrai d'ajouter que ces différences émeuvent à peine les industriels, féculiers, qui refusent presque absolument à tenir, dans leurs achats, compte de la richesse des pommes de terre en fécule, laissant ainsi bien à tort les producteurs absolument désintéressés de ce côté.
Les lots 1 à 12 et le lot 19 sont composés de variétés expérimentées à Bellevue depuis plus ou moins longtemps, mais trois années au moins. L'expérience prolongée, seule valable en agriculture, m'a appris que ces variétés méritaient à des degrés divers l'attention de l'agriculture. Si j'en excepte Satisfaction^ belle variété culinaire en forme de rognon ou d'amande, mais trop peu productive, les autres ont des qualités qui les font accepter suivant les situations; je les résume en quelques mots.
Canada a beaucoup souffert de la sécheresse, elle a mûri avant Institut de Beauvais\ depuis neuf années que je la cultive, jamais elle n'avait été classée si défavorablement. Je ne la considère pas moins comme le type de la pomme de terre fourragère ou de ferme. Sa maturité, courant de septembre, la grosseur de ses tubercules blanc-jaune, sa bonne conservation en silos, sa germination tardive, sa résistance à la pourriture, constituent un ensemble de qualités propres à satisfaire bien des cultivateurs.
Magnum bonum a conservé la supériorité productive et la qualité de bon goût qui la distingue dans les sols argileux-silicieux, pour lesquels cette variété a une préférence marquée. La faible richesse en fécule de l'échantillon pris dans le champ d'expérience, me paraît extraordinaire; une dizaine d'essais faits dans d'autres lots, provenant de mes autres pièces, m'ont donné de 19 à 22 pour 100 de fécule.
Meilleure de Bellevue est toujours, riche en fécule, productive et de bonne conservation, chair jaune, 1res ferme. Elle paraît mieuxréussir dans les sols calcaires que dans ceux argilo-siliceux.
Dakota red^ chair blanche, peau rose, demi-tardive, paraît productive; variété à étudier.
Les numéros 8, 9, 10, 1 1 , 12, appartiennent aux variétés très tardives; c'est un inconvénient très grave dans les années à gelées précoces. Cette année, par exemple, on a subi une grande perte avec celles de ces variétés dont les tubercules sont à fleur de terre, malgré le buttage. Géant bleu a beaucoup souffert, de même que Imperator, des gelées du 25 octobre.
Chancelier de l'Empire conserve sa très grande supériorité comme richesse en fécule, avec une productivité moyenne; elle arrive néanmoins au premier rang comme quantité de fécule à l'hectare.
Deux nouvelles variétés, les numéros 15 et 17, me paraissent
devoir appeler l'attention. Charles Downing est très précoce (comme Early rose) , beaux tubercules blanc-jaune, yeux superficiels, riches en fécule pour une variété précoce. Professeur Kiihn ressemble beaucoup, sous tous les rapports, à Magnum oonum avec faveur, car ses tubercules sont un peu plus allongés, moins p^its et belle richesse en fécule.
Parmi les essais du jardin, je place en première ligne le Professeur Mœrker, demi tardive, magnifiques tubercules jaunes, ronds, yeux moyens, pas de petits tubercules; des tubercules pesant ensemble
0 kil. 500, coupés en deux et plantés à 1 mètre de distance en tous sens, ont produit 30 kilog.; richesse en fécule, 17.70.
Cœsar-Paulsens, grosse pomme de terre rappelant le Chardon, a produit 53 kilog.; richesse, 16.60.
Gloria-Paulsens, tubercules très allongés, 58 kilog.; richesse, 16.80.
Hannibal-Paulsens, tubercules ronds rouges, 37 kilog.; richesse, 18.80..
Pour chacune de ces trois dernières variétés, il a été employé
1 kilog. de semence divisé en 14 poquets.
Sous le rapport de la maladie et de la pourriture du pied, aucune remarque n'a pu être faite cette année, les variétés s'étant montrées indemnes.
II. De V influence du poids de la semence employée sur le produit. — Quatre essais ont été faits avec Magnum bonum; sept avec Canada. En voici les résultats :
Magnum Bonum.
A l'hectare.
.ots
. Poids de sem.
Poids sem.
Produit.
kil.
kil.
kil.
— 100 tuberc. entiers en 100 poquets espacés à O". 615/0"
Canada.
—100 tuberc.
entiers en 100 poquets espacés à 0"°. 625/0°"
coupés — —
entiers — —
coupés — —
entiers 200 — 0'".625/0'
coupés 200 — —
Dans ces deux essais, nous voyons se vérifier le fait de l'influence du poids de la semence sur le produit. Ce dernier augmente avec le poids de la semence employée.
Dans le Canada, lots '/, 3, 6 et 7, nous voyons que la division en un nombre double de poquets d'un même poids de semence augmente le produit à l'hectare.
La plantation d'un même poids de semence divisé en un même nombre de poquets, plantés avec des tubercules soit entiers, soit coupés en deux, ne paraît pas avoir beaucoup d'influence sur le produit ; deux fois l'avantage reste au tubercule planté entier et une fois au tubercule coupé en deux. Les tubercules ont été coupés, comme nous l'avons dit plus haut, en deux parties bien égales de la tête à l'ombilic. Paul Grnày,
Membre correspondant de la Société nationale d'agriculture.
l'assistance publique dans les campagnes. 413