XVI. — Les syndicats agricoles
La Chambre des députés a été saisie de propositions tendant à apporter des modifications au régime légal des syndicats professionnels. Parmi ces modifications, il en est une qui tend à soumettre à la patente les syndicats qui se livrent à des opérations commerciales. La Société départementale d'agriculture de la Nièvre a adressé, sur ce sujet, la lettre suivante à M. le Ministre de l'agriculture :
« Une Commission de la Chambre des députés a proposé de soumettre les syndicats agricoles à la patente.
« Le Syndicat des membres de la Société départementale d'agriculture de la INièvre proteste contre cette mesure.
« Ne taisant pas d'achats pour revendre, ne se livrant pas à des actes de commerce, ne réalisant aucuns bénéfices, simple intermédiaire officieux et non rémunéré, il ne peut, d'après tous les principes admis en matière d'impôts, être considéré comme patentable.
« Ses membres ne pourraient imputer la charge qui lui serait imposée qu'à des sentiments tout contraires à la bienveillance et àla protection que leur association croit mériter.
« Ils réclament votre intervention pour faire rejeter une proposition qui les léserait sans motifs légitimes. »
« Pour le bureau de la Société départementale d'agriculture de la Nièvre :
Alfred Saglio, Alph. Tiersonnier,
Président du Syndical, agricole. Président.
Des vœux analogues seront certainement transmis au Parlement par un grand nombre d'associations agricoles. Henry SagiMER.
DISCOURS DE M. VIGER, MINISTRE DE L'AGRICULTURE
C'est une bonne fortune poar un ministre de l'agriculture que de commencer ses visites dans les départements par ce département du Nord dont la puissance industrielle et agricole est un honneur pour le pays; par cette ville de Lille, où les souvenirs du patriotisme le plus pur s'allient si brillamment à cette autre gloire qui lui vient de la place éminente que ses industriels occupent dans l'armée du travail national.
Je suis très heureux également de me trouver aujourd'hui dans un milieu sympathique et de reconnaître ici même tant de visagesamis. J'ai vu, en effet, messieurs, nombre de vous aumomentoù ils venaient apporter au rapporteur delà Commission des douanes les indications précieuses qui devaient l'aider dans la tâche qu'il a modestement et laborieusement remplie en défendant les intérêts économiques du pays aux côtés du républicain convaincu, de l'orateur éminent au talent et au caractère duquel je tiens à rendre hommage devant vous.
L'expérience de tous les jours démontre que loin d'être inspirée par des idées purement doctrinaires l'œuvre économique du Parlement a été une U'uvre de sagesse et de raison. Nous espérons que la leçon des faits dégagera cette vérité d'une façon si éclatante que nos adversaires eux-mêmes ne tenteront plus de la contester.
Ai-je besoin d'ajouter que le ministre de l'agriculture, fidèle à ses convictions, continuera à servir avec le même zèle la cause du travail national et les intérêts de la République entre lesquels il voit une solidarité absolue.
Je pense comme vous, monsieur le président, qu'il est des réformes importantes à opérer dans les lois qui se rapportent à l'agriculture. Vous venez de tracer avec l'autorité qui s'attache à la parole d'un homme laborieux et compétent le véritable cahier des doléances des cultivateurs français, car vous avez indiqué la plupart des réformes qui ont fait l'objet de propositions dues à l'initiative parlementaire.
Les véritables amis de l'agriculture estiment que les droits de douane ne sont qu'un moyen de développer l'esprit de progrès agricole, de surexciter la production intérieure et d'assurer par l'abondance des produits la véritable vie à bon marché, la vraie, la seule, celle qui repose sur la mise en valeur de tous les éléments de production du sol national par l'intelligence du cultivateur français. Mais pour que ces éléments soient tous mis en œuvre, pour que l'intelligence humaine soit employée à les féconder, il faut de bonnes lois intérieures et un enseignement agricole démocratique. A'ous pouvez être sûr que sur ces deux points je suis en parfaite communion d'idées avec vous.
Rien n'est moins juste, en effet, et j'ajoute rien n'est plus contraire au progrès agricole que de ne pas régler d'une façon plus équitable les rapports du fermier et du propriétaire du sol, quand il s'agit des améliorations apportées en fin de bail aux terres de location, ainsi que le prévoit sagement la législation anglaise. Rien de plus triste que de voir le fermier honnête et laborieux victime des intempéries ou des crises commerciales, être conduit à la ruine la plus complète sans qu'une loi lulélaire lui permette de liquider ses affaires comme un commerçant ou un industriel.
Ce sont sans nul doute des problèmes ardus plus faciles à poser qu'à résoudre et sur la solution desquels les agriculteurs eux-mêmes sont loin d'être d'accord; mais leur étude s'impose à l'attention du législateur et à la sollicitude des Pouvoirs Publics.
Il en est de même de notre système de fiscalité. Certes, je suis de ceux qui se prononcent en principe contre l'impôt progressif, mais il ne faut pas que notre système de fiscalité établisse cette progression contre le faible au profit du fort.
L'exemple que vous venez de citer, parmi tant d'autres, prouve combien il serait urgent que les luttes stériles et décevantes des partis fissent place à l'examen réfléchi et au vote de la réforme de l'impôt. Mais cette modification peut-elle être féconde si une vue d'ensemble n'y préside? Peut-on admettre que pour alléger le fardeau des uns on arrive à créer des impôts de superposition, au lieu des taxes de remplacement destinées à introduire un peu plus de justice dans la répartition des charges fiscales?
Vous avez cité également différentes lois de protection intérieure dont l'urgence est grande et que, pour ma part, je désirerais vivement faire adopter par le Parlement.
Dans votre beau département, par exemple, la crise agricole a fait fléchir depuis 1882 certaines ])roductions. Il n'en est pas de même de votre efl'ectif bovin, qui s'est notablement augmenté,, et surtout de vos vaches laitières, de cette belle et bonne race flamande qui peut soutenir la comparaison avec sa sœur la race hollandaise. Aussi la production annuelle du lait depuis 1882 s'est-elle accrue de plus de 600,000 hectolitres.
Il est donc facile de comprendre l'insistance que vous mettez à poursuivre une fraude qui peut causer un grave préjudice à votre industrie laitière.
Le mélange d'oléo-margarine et de beurre, connu sous le nom commercial de margarine, serait un produit ayant les mêmes droits à la vente que les autres denrées alimentaires, s'il était vendu sous son vrai nom et comme un succédané du beurre de ferme. Mais il n'en est pas ainsi, et nous savons tous que c'est un élément de falsification et un moyen de tromper le public; car il n'est presque jamais vendu que pour être mélangé au beurre naturel afin d'en diminuer le prix de revient pour l'intermédiaire, sans profit pour le consommateur. Malheureusement, cette fraude est difficile à reconnaître par les moyens actuels basés sur la recherche de la quantité d'acides gras contenus dans un poids déterminé de beurre, quand la proportion de margarine est minime.
Je fais étudier en ce moment par M. Mùntz, notre éminent chimiste de l'Institut agronomique, un moyen simple et facile d'analyse, et nous espérons arriver prochainement à une solution qui permettra de voter une loi que votre député
M. Guillemin a si brillamment rapportée à la Chambre; je me réserve également d'examiner avec soin le procédé de M. BruUé, sur lequel M. Maurice Boucherie a présenté des conclusions très favorables à la Société des agriculteurs de France.
Oui, messieurs, nous devons encourager et favoriser la production du lait comme celle de la viande.
Après les énormes importations de bétail de 1875 à 1883, nous avons vu se développer, à l'abri des tarifs de douanes, notre effectif de porcines et de bovidés. Il suffit actuellement à notre consommation. Il n'en est pas de même du mouton : nous constatons, en effet, dans notre effectif ovin une diminution progressive, et les ovidés allemands et hongrois viennent prendre la place des moutons français dans un pays où la consommation de cette viande tend à ^'accroître tous les jours. Pourquoi cette diminution? Est-ce, comme on l'a dit, parce que les conditions de culture sont changées par suite de la restriction du parcours? Est-ce une conséquence de l'abaissement continu du prix des laines ? Mais ces causes existent également en Allemagne, et pourtant nous voyons arriver sur nos marchés de fort jolis produits, croisements des races anglaises et mérinos avec les races indigènes, qui supportent les droits de douanes et la perte subie par la vente de la laine.
C'est que nos voisins ont depuis longtemps tiré parti des résidus de la distillerie agricole pour l'élevage du bétail; c'est qu'ils ont compris que le meilleur moyen de produire de la viande à bon marché consiste à cultiver les racines ou les tubercules, à en utiliser sous forme d'alcool là matière hydrocarbonée et à rendre à l'assimilatioa animale, sous forme de pulpes, toute la matière azotée. Cette production de bétail à bon marché est-elle restée l'apanage des riches propriétaires? Nullement, car en Autriche, comme en Allemagne, une législation intelligente accorde des bonis de fabrication aux cultivateurs et leur permet de lutter contre la grande industrie de l'alcool plus favorisée par la facilité des transports du charbon et pouvant d'autant plus facilement réduire son prix de revient que ses frais généraux se répartissent sur une fabrication plus étendue.
C'est ainsi que nous devrions opérer. M Méline l'a fort bien expliqué à la tribune de la Chambre, et c'est, pour ma part, ce que je voudrais voir établir dans ce pays, convaincu que le sacrifice fiscal consenti serait compensé au centuple par l'amélioration de notre production eu bétail et par le bénéfice qu'en retirerait le consommateur.
C'est pour répondre à ces données que je viens de nommer une commission ayant pour but d'élaborer un projet simple et pratique; j'ai fait appel à ceux d'entre vous, messieurs, dont je connais la haute compétence elles lumières pour m'éclairer de leurs conseils, car si le devoir d'un ministre de l'agriculture doit être d'encourager et de récompenser, comme le dit un de nos maîtres en agronomie, il doit interroger ; et ces avis, messieurs, je veux les puiser parmi les hommes pratiques, parmi les agriculteurs de profession dont l'adhésion aura pour moi d'autaat plus de prix qu'elle sera plus indépendante.
Mais, tout en réclamant hautement pour l'agriculture les lois et les règlements nécessaires à sa prospérité, vous avez soin d'ajouter que vous n'êtes pas de ces utopistes dangereux qui font de l'Etat une sorte de maître Jacques devant servir tous les intérêts et pourvoir à tous les besoins. Vous comprenez que l'initiative individuelle doit jouer un rôle prépondérant dans un organisme social complet, et qu'elle est le principal facteur du progrès en toute chose. Le devoir du Gouvernement est d'encourager ces initiatives, de les orienter vers un but déterminé, d'être un guide et un appui, non un maître, en un mot, de donner le mot d'ordre du progrès à la grande collectivité des travailleurs ruraux, cette armée de l'ordre, du travail et du dévouement à la République.
Et comment développerons-nous ce goût de la profession agricole, cette mise en valeur du terrain intellectuel en faveur de nos idées? Par l'instruction, et par l'instruction démocratique, par l'école primaire. Les lois scolaires de la République en répandant l'enseignement populaire ont fait une œuvre grande et forte sur laquelle les partis hostiles ont exercé leurs critiques, mais qui défiera dans l'avenir la passion politique lorsque les ennemis du régime actuel en auront vu les résultat pratiques. Elle serait incomplète cependant si en môme temps elle n'inspirait aux enfants l'amour du travail manuel, si elle ne cherchait â retenir
dans noseampao^nes les fils de nos cultivateurs et de nos vignerons en leur inculquant cette noble passion du travail agricole qui donne à l'homme des champs une si rude indépendance et l'amour pro tond de la liberté.
L'agriculture à l'école primaire, le champ d'expériences joint à cette école, puis l'école pratique d'agriculture, t -Is sont les moyens mis à la disposition de la démocratie rurale par le Grouvernement de la République. A côté de l'école pratique, avec son enseignement général, les écoles techniques d'horticulture, de laiterie, de fromagerie, de distillerie, de féculerie, où l'agriculteur peut se spécialiser. Plus haut encore, nos écoles nationales d'agriculture et de viticulture, où les jeunes gens qui se destinent à conduire les grandes exploitations trouvent les notions agronomiques plus étendues.
Enfin, au sommet! notre Institut agronomique, dont l'enseignement forme des professeurs érudits à l'école des Risler, des Schlœ-iing, des Garnot, des Mùntz, des Duclaux, des Prillieux, do cet admirable assemblage de savants autour desquels se groupe une pépinière de jeunes maîtres q li marchent d'un pas délibéré dans la voie trac 'e par ces grands savants et par leurs précurseurs, les Léonce de Lavergne, les Baudement et mon éminent collaborateur M. Tisserand. C'est là, c'est à cette école polytechnique de l'agriculture que les fils de la bourgeoisie et de l'aristocratie devraient venir apprendre ce que M. Grandeau appelait si justement, dans ses belles études agronomiques, leur métier de propriétaires. Ce genre d'instruction leur donnerait dans la société une autre situation que celle qui provient d'une opposition stérile à la République. Je salue, pour ma part, ceux que j'y vois, avec un sentiment de légitime fierté, car, quels que soient leurs préjugés de caste ou leurs préventions contre la République, ils devront reconnaître qu'elle s'eti'orce de mettre ses institutions à la hauteur des nécessités sociales en assurant l'avenir de la propriété foncière par l'instruction de ses délenteurs.
Ne faut-il pas aussi mettre la culture en harmonie avec les régions et les cli mats, étudier surtout la nature constitutive du sol et ne point laisser l'aveugle routine guider uniquement les agriculteurs? Le temps n'est plus où l'usage, la tradition semblaient imposer un seul type cultural à des régions les plus diverses par le climat comme par le sol. La science agricole, comme le dit si magistralement M. Lecouteux dans son Traité des entreprises de culture, tend de plus en plus à dévenir une science industrielle qui étudie l'exploitation du sol au double point de vue, d'une part, du terrain et du climat, de l'autre, du marché et du capital; car une ferme est une manufacture de produits organiques destinée à l'accroissement des capitaux mis en œuvre.
C'est pour répondre à cette indication scientifique que la Société nationale d'agriculture s'est préoccupée de l'étude des cartes agronomiques dont vous parliez, et je viens de lire à ce sujet le rapport de M. Adolphe Carnot, notre éminent professeur de géologie de l'Institut agronomique, dont je ne saurais trop approuver les conclusions. L'usage de ces cartes géologiques communales commence à se répandre Le savant M. G-afellier, dans Seine-et-Marne, M. Carola, l'excellent professeur d'agriculture d'Eure-et-Loir, nous ont montré le parti qu'où en pouvait tirer au point de vue cultural, et je me réserve de faire étudier les moyens d'encourager largement l'initiative prise dans ce sens par les communes, par les sociétés et par lessyr-dicats agricoles. Il est à souhaiter que de semblables cartes se multiplient, encouragées par les municipalités, par les associations et par les particuliers qui veulent aider au progrès de l'agriculture en France.
Prochainement, messieurs nous inaugurerons votre belle école des cultures industrielles de Douai, qui doit donner un nouvel essor à l'enseignement des industries annexes de la ferme, et vous pourrez constater une fois de plus que le Gouvernement de la Répubique témoigne à nos vaillantes population toute la sollicitude qu'elles méritent.
Nous ne saurions trop encourager vos efforts à tous, messieurs les agriculteurs du Nord, qui, en nous permettant d'organiser de l'autre côté de l'Atlantique une des expositions les plus complètes au point de vue agricole, avez tenu à ])rouver que vous aviez une devise à laquelle vous ne cessez de vous montrer fidèles : Travail et Patrie. Voilà pourquoi j'ai tenu à venir ici pour saluer en vous des hommes qui par leur intelligence et leur esprit de progrès font honneur à la France et à la République.