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AMELIORATION DE LA CULTURE

DE LA POMME DE TERRE INDUSTRIELLE ET FOURRAGÈRE EN FRANCE Résultats de la campagne 1892

C'est dans des conditions toutes singulières et tout inattendues que se présentent les résultats fournis en 1892 par la culture de la pomme de terre industrielle et fourragère en France.

Suivant les régions et même en diverses localités d'une région déterminée, on constate dans les rendements des inégalités considérables dont tout d'abord l'explicaticm semble difficile à trouver, mais dont l'étendue devient aisée à comprendre lorsqu'on tient compte non seulement des conditions météorologiques auxquelles les cultures ont été soumises, mais encore de la nature géologique des terrains dans lesquels elles se sont développées.

L'agriculture française, on ne le sait que trop, a généralement souffert en 1892 d'une sécheresse intense et continue. Partout où cette sécheresse a sévi sans aucune atténuation, la récolte des pommes de terre est descendue au-dessous des rendements ordinaires; partout, au contraire, où cette sécheresse a rencontré, comme correctifs, ou bien de petites pluies réparties avec opportunité, ou bien des soussols capables de retenir l'humidité souterraine, les résultats ont été magnifiques et les récoltes ont dépassé toutes les prévisions.

L'abondance des rendements est telle, en certains cas, que ce serait une faute de les considérer comme normaux.

Les documents mis cette année à ma disposition par mes collaborateurs sont nombreux, si nombreux que, pour la première fois, j'oserai dire que de leur ensemble il est permis de dégager la physionomie générale de la récolte des pommes de terre en France.

600 cultivateurs, en effet, ont bien voulu, pendant toute la campagne, se tenir en correspondance avec moi. Un certain nombre, à la vérité, ont, pour des raisons diverses, fait défection au dernier moment; mais, tout compte fait, je me suis trouvé, en fin de saison, en possession de 450 documents parmi lesquels il en est qui constituent de véritables mémoires dont la publication serait chose utile.

Pour dégager de ces documents les résultats généraux auxquels leur examen conduit, je les répartirai en trois groupes.

Le premier sera le groupe de la grande culture; on y compte 84 cultivateurs ayant consacré à la culture intensive de la pomme de terre des surfaces variant de 1 à 56 hectares; la surface totale cultivée par eux s'élève à 580 hectares.

Le second sera celui de la moyenne culture ; les surfaces cultivées y varient de 20 ares à 99 ares, elles comprennent au total 41 hectares ; le nombre des cultivateurs qu'il comprend s'élève à 107.

En troisième lieu enfin, viendra le groupe de la petite culture; là figurent 230 cultivateurs dont les essais se sont étendus sur des surfaces variant de 1 are à 20 ares, soit au total sur une superficie de 16 hectares.

C'est, en un mot, sur 637 hectares et sur 421 cultures exactement qu'ont été recueillis les documents que je vais résumer.

Cette année encore, et malgré les circonstances météorologiques qui, en certaines régions de la France, ont si profondément troublé la végétation, je fixerai, comme pour les années précédentes, à 30,000 kilog. par hectare le rendement en poids qu'il faut considérer comme la limite inférieure des récoltes satisfaisantes.

Si Ton adopte ce chiffre, on voit, dans chacun des trois groupes cidessus définis, se répartir comme il suit les rendements obtenus par les 421 cultivateurs qui m'ont fourni des documents précis :

^ , ,, ( 30,000 kilog. et au-dessus. 49 cultivateurs 385 hectares

G''«"«<^<^'"'"'''«-- ( Inférieure à 30,000 kilog.. 35 — 195 —

,, \ 30,000 kilog. et au-dessus. . 62 — 25 —

Moyenne cuiiure. i Inférieure à 30,000 kilog... /<5 - 16 -

r^ ... ,, ) 30,000 kilog. et au-dessus. .. 111 — 8 —

Pe«t/e cu«<ure,.. , ,jjj-éj.ieure à 30,000 kilog.... il9 — 8

Total général 421 cultivateurs 637 hectares

C'est sur les résultats obtenus en grande culture que j'appellerai surtout l'attention. A ceux qui ontété obtenus dans les deux autres groupes, on peut encore, à la rigueur, attribuer le caractère de simples essais, mais il n'en est plus de même lorsque les cultures se sont étendues sur 30, 40, 50 et même 56 hectares; celles-ci appartiennent résolument à la grande pratique agricole.

Parmi ces résultats d'ailleurs, il convient de faire quatre catégories:

1° Ceux qui proviennent de cultures en terre fertile, faites suivant les procédés rationnels que j'ai indiqués et qui n'ont pas eu à souffrir de la sécheresse.

2° Ceux qui proviennent de cultures préparées dans les mêmes conditions, mais sur lesquelles la sécheresse a sévi, sans atténuation.

3° Ceux qui proviennent de cultures en terres médiocres ou pauvres.

4° Ceux qu'on doit attribuer à des modifications intempestives des procédés indiqués.

Les résultats de cette dernière sorte sont peu nombreux cette année ; en grande culture, je n'en compte que cinq ; il n'y a pas lieu d'en être surpris. Chez les grands cultivateurs surtout, l'efficacité des procédés auxquels je viens de faire allusion est généralement admise, et chacun sait aujourd'hui quelle est l'influence exercée sur le rendement par la profondeur des labours, par l'abondance des engrais, par la régularité de la plantation, par le choix et surtout par la sélection des tubercules de plant.

C'est des rendements rentrant dans la première catégorie que je m'occuperai d'abord. Ils sont au nombre de 49 ; ils nous montrent :

5 cultivateurs ayant planté de 30 à 56 hectares 4 id. 10 à 30

3 id. 5 à 10

18 id. 2 à 5

19 id. 1 à 2 ^

Les rendements obtenus sur ces 49 grandes cultures, conduites suivant les règles indiquées et n'ayant souffert d'aucune intempérie, sont des plus beaux.

3 ont fourni de 45,000 à 48,000 kil. sur des surfaces variant de 1 h. à 1 h. 50 7 id. 40,000 à 45,000 id. l h. à 16 li.

17 id. 35,000 à 40,000 id. 1 h. à 56 h.

22 id. 30,000 à 35,000 id. 1 h. à 40 h.

Ce serait abuser de la patience du lecteur que de reproduire ici et individuellement [tous ces rendements, mais il en est quelques-uns particulièrement remarquables que je regretterais trop de ne pouvoir signaler.

Tel est, par exemple, celui qu'a obtenu, à Archevilliers, près de Chartres, M. Egasse, en suivant les excellents conseils de M. Garola. Sur 16 hectares, en 4 pièces, ce rendement s'est élevé à 45,000 kilog.

Tel est de même le rendement de 35,700 kilog., obtenu en moyenne par M. Antoni Louis, de Tomblaine, sur une superficie de 56 hectares.

Tel est aussi le rendement de M. Vast, de Chanteloup (Seine-et- Marne), chez lequel il m'a été, pour la première fois, donné de voir une pièce de 50 hectares d'un seul tenant, dont 45 en Richter's Impérator et 5 en Charolaise, et aboutissant en moyenne à une récolte de 36,000 kilog. à l'hectare.

Tels sont encore les résultats obtenus par M. Desprez, à Cappelle (Nord) où, sur 40 hectares, le rendement s'est élevé à 40,000 kilog. environ; par M. Godefroy, à Grigny (Seine-et-Oise) , où 35 hectares ont donné une moyenne de 35,000 kilog., etc.

Sur des surfaces moins étendues, on a vu de même M. Cordier, à Saint-Remy (Haute-Saône), arracher, sur 1 hect. 50, une masse de 49,910 kilog. à l'hectare; M. Michel, à Saint-Dié (Vosges), récolter 48,000 kilog. sur un hectare; M. de Coëtlogon, dans le Pas-de-Calais, obtenir, sur 4 hectares, un rendement moyen de 44,700 kilog. ; M. Moutard, dans l'Eure, 42,700 kilog., sur 3 hect. 90, etc. Tous les rendements de cette catégorie, en réalité, même ceux qui n'ont pas dépassé 30,000 kilog. à l'hectare, mériteraient d'être cités, étant données les conditions dans lesquelles ils sont été obtenus.

Malgré les soins apportés à leur culture cependant, presque tous les cultivateurs dont je viens de résumer les travaux ont dû compter avec la sécheresse cruelle qui a été la caractéristique du printemps et de l'été de 1892.

Deux causes leur ont permis d'échapper à son influence. Dans certaines régions de la France, d'une part, au nord-est surtout, dans les Vosges, dans la Meuse, dans la Haute-Saône, en Meurthe-et-Moselle, on a vu cette année la longue période des sécheresses recoupée, avec une opportunité singulière, par de petites pluies qu'on ne saurait mieux comparer qu'à des arrosages calculés.

Beaucoup cependant, parmi ceux dont je viens d'indiquer leâ succès, n'ont pas eu cette ressource, et c'est malgré la sécheresse qu'ils ont réussi. C'est ailleurs qu'il a fallu en chercher la cause. La pensée m'est venue alors que, chez ces cultivateurs, très probablement^ la pomme de terre, avec ses longues radicelles, avait dû trouver, dans les profondeurs du sol, l'eau qu'exige sa végétation et que l'atmosphère ne lui apportait pas. Je ne m'étais pas trompé. Interrogés par moi au sujet delà constitution géologique du terrain qu'ils avaient cultivé,

tous m'en ont signalé le sous-sol comme peu perméable, et même en certains cas totalement imperméable. Le phénomène dès lors se trouvait expliqué. C'est en utilisant l'eau souterraine retenue par ce soussol, que la plante avait vécu et prospéré.

D'autres, au contraire, ont cruellement souffert de la sécheresse. Dans le groupe de la grande culture, j'en ai compté 14 dont les cultures, développées sur 46 hectares au total, n'ont fourni, soumises qu'elles étaient au régime de la soif, par la sécheresse et par l'imperméabilité du sous-sol, que 22,600 kilog. en moyenne à l'hectare, au lieu de 35,000.

Les cultures enterre pauvre ou médiocre ont été, d'autre part, relativement nombreuses cette année, même en grande culture. Elles m'ont fourni, dans ce groupe, 16 résultats, constatés sur des superficies variant de 1 hect. 50 à 30 hectares, et représentant au total 1 19 hectares. Le rendement moyen, sur les terres de cette sorte, classées le plus souvent comme terres de troisième et quatrième classes, dont la .valeur locative ne dépasse pas quelquefois 10 à 15 francs l'hectare, s'est élevé, malgré tout, à 21,280 kilog. C'est là, pour une année aussi sèche que l'année 1892, un résultat singulièrement satisfaisant.

Cependant, pour la culture en terre fertile aussi bien que pour la culture en terre pauvre, le rendement en poids de tubercules ne doit pas être le seul objectif du cultivateur, et la richesse de la récolte en fécule doit au mênie degré le préoccuper.

Les conditions inusitées dans lesquelles s'est produit, en 1892, le développement de la pomme de terre ont eu, au point de vue de cette richesse, des conséquences singulièrement fâcheuses.

Dans les régions où la sécheresse a été corrigée soit par des pluies opportunes, soit par la fraîcheur du sous-sol, les phases successives de la végétation se sont accomplies avec régularité, et les tubercules se sont enrichis en fécule, comme de coutume. Mais il n'en a pas été de même dans les régions qui ont eu à subir d'abord les sécheresses du printemps et de l'été, ensuite les pluies abondantes de l'automne.

Là, les tubercules se sont formés lentement et longtemps, jusqu'au milieu de septembre, ils sont restés petits ; puis sont venues les pluies abondantes de la fin de ce mois et du mois d'octobre tout entier, pluies qui ont obligé à retarder l'arrachage. La végétation a repris alors son activité ; au sommet des petits tubercules se sont développées des repousses souvent énormes, les tubercules ont mère ; mais, à cette augmentation du poids, aucune formationnouvelle de fécule n'est venue correspondre, et dans ces conditions les tubercules sont restés pauvres.

Aussi tandis que, dans les régions favorisées, la teneur en fécule des récoltes s'élevait au taux habituel de 19 à 20 pour 100 pour la Richter's Imperator, a-t-on vu, là où la sécheresse et la pluie s'étaient succédé, cette teneur tomber à 17, à 16, et même à 13 pour 100; la moyenne de cette année ne dépasse pas 17 pour 100 pour cette variété.

Sur les résultats fournis par la moyenne et la petite culture, je n'insisterai pas; leur examen me conduirait, en effet, à répéter exactement ce que je viens de dire pour la grande culture. J'ai, au début de cette note, montré quelle a été, pour ces deux groupes, la propor-

tion des insuccès. C'est à des causes identiques à celles que je viens de faire connaître qu'il convient d'attribuer les uns et les autres.

Tels sont les résultais auxquels vient d'aboutir, en 1892, l'application à la culture intensive de la pomme de terre, des procédés qu'après cinq années d'études .personnelles, j'ai cru pouvoir, en 1888, recommander à l'agriculture française. Ces résultats dépassent de beaucoup tout ce qu'au début j'aurais pu espérer

L'année dernière, en faisant connaître les résultats de la campagne 1891, j'exprimais la pensée que, dès ce moment, il semblait permis de considérer comme résolue la question de la régénération de la culture de la pomme de terre industrielle et fourragère en France.

Aujourd'hui, et après avoir présenté les résultats de la campagne 1892, je n'hésite pas à affirmer qu'elle est résolue en effet.

C'est une conquête de plus à ajouter à celles dont la science a, de nos jours, enrichi l'agriculture. Aimé Girard,

Membre de la Société nationale d'agriculture,

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