I. — L'Institut agricole de Lausanne
La Suisse est l'un des pays où l'on comprend le mieux la nécessité de l'enseignement agricole, et où l'on cherche le plus à lui donner ou
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à lui maintenir un caractère aussi utile que possible. Les cantons, qui jouissent à cet égard d'une indépendance propre, rivalisent de zèle pour organiser des établissements d'instruction technique qui répondent le mieux aux besoins spéciaux de leurs agriculteurs. Le pays présente ainsi un certain nombre de types d'écoles d'agriculture dont l'organisation présente des caractères variés et ne correspond pas à un seul modèle invariable. C'est ainsi que le canton de Yaud possède, à Lausanne, un Institut agricole que j'ai visité récemment, et dont l'organisation, simple et méthodique, offre un caractère spécial qu'il est intéressant d'examiner.
Après diverses tentatives, qui n'eurent qu'une durée éphémère, de créer des écoles d'agriculture dans le canton, le département de l'agriculture fonda, en 1870, des cours d'hiver qui constituèrent un premier noyau d'enseignement suivi. Ces cours, dont le premier directeur fut M. Borgeaud, ancien élève de l'Institut agronomique de Versailles, ont été l'origine de l'Institut actuel, qui s'est considérablement développé sous la direction de M. Samuel Bieler, et grâce à l'initiative active du chef du département de l'agriculture, M. Viquerat, qui montre un grand dévouement aux intérêts agricoles du pays.
L'Institut agricole est établi au Champ-de-l'Air, sur une des collines qui entourent Lausanne. Les bâtiments en sont simples, mais bien aménagés pour leur destination spéciale. L'Institut comprend une Station laitière, une Station viticole, un Laboratoire de chimie viticole et agronomique, une Station météorologique, et une Ecole cantonale d'agriculture. Chaque partie a sa vie propre et son budget spécial dans le budget général de l'établissement, qui est alimenté en partie par les finances du canton de Vaud et en partie par les finances fédérales.
La Station laitière correspond à l'une des branches les plus actives de la production agricole dans le canton; en effet, d'après la statistique, la production du lait s'est notablement accrue, et elle est passée de 536,300 hectolitres en 1886, à 1,492,200 en 1890. La Station laitière a été créée en 1872 par Schatzmann, dont le nom reste honoré comme celui d'un des hommes qui ont rendu le plus de services à l'agriculture pastorale en Suisse ; elle est dirigée aujourd'hui par un de ses élèves, M. G. Martinet, qui a acquis rapidement une grande autorité dans cette branche. Elle comprend un laboratoire de chimie laitière auquel est attaché M. Paul Paccaud, et des appareils de recherches scientifiques et pratiques, auxquelles M. Martinet donne particulièrement ses soins; c'est ainsi qu'il se livre actuellement à des études sur la préparation de petits fromages à pâte molle, qu'il espère répandre dans le pays. M. Martinet est chargé, en outre, de l'inspection des fromageries et des alpages dans le canton. A la Station laitière se rattache une école pratique de fromagerie créée en 1880, à Moudon, dans la montagne; cette école forme des fruitiers connaissant tous les travaux d'une fromagerie et capables de se rendre compte de toutes les phases de la fabrication et du rendement de chaque opération; la durée de l'apprentissage est d'un an ; l'enseignement y est gratuit, les élèves ont à pourvoir à leur entretien et à leur logement. Les fruitiers formés par cette école sont recherchés par les sociétés de laiterie.
La Station viticole estdirigée par M. le D' Jean Dufour, dont le nom est bien connu des viticulteurs français. L'organisation est analogue à celle de la Station laitière: laboratoires bien outillés pour les recherches viticoles, champs d'essais, soit à l'Institut agricole, soit dans diverses localités du canton. La viticulture a une importance sérieuse dans le canton ; celui-ci compte environ 6,600 hectares de vignes, et la valeur annuelle de la production atteint près de 14 millions de francs. Cette richesse est menacée par l'invasion phylloxérique ; la Station viticole est chargée du service des visites des vignes et de celui des traitements d'extinction qui s'opèrent en Suisse, comme on sait, avec une grande régularité. L'invasion progresse avec lenteur; on ne compte dans le canton que dix taches phylloxériques,qui s'étendent sur deux hectares à peine. Mais, on s'est préoccupé des études à faire sur les vignes américaines; depuis 1888, des semis de vignes américaines ont été faits, tant au Champ-de-l'Air que dans quelques localités ; ils ont porté sur une cinquantaine de variétés au moins. Les pieds obtenus ont servi à des applications de greffage en vue de reconnaître, tant les cépages américains qui s'adaptent le mieux aux conditions locales, que ceux qui prennent le mieux la greffe^avec les cépages du pays. Ces expériences se poursuivent avec une méthode rigoureuse; toutes les questions seront élucidées lejour où la reconstitution deviendrait nécessaire. Nous ne reviendrons pas sur les recherches viticoles de M. le D"" Jean Dufour, que nous avons eu plusieurs fois l'occasion de signaler, notamment en ce qui concerne la destruction de la cochylis ou ver de la vigne.
Une école cantonale de viticulture est en formation à Vevey. Elle sera dirigée par M. Jaques Bonjour, viticulteur émérite, auteur d'un Manuel pratique du vigneron très estimé, et chargé de l'enseignement de la viticulture au Champ-de-l'Air.
Le Laboratoire de chimie viticole et agronomique constitue le domaine de M. E. Chuard, chimiste habile, professeur à l'Université de Lausanne. Ce laboratoire est en même temps une station de recherches agronomiques, et un laboratoire d'essais pour l'exécution des analyses demandées parles cultivateurs du canton. Ces analyses portent surtout sur des sols, des engrais, des eaux, des vins, etc. En outre, on doit à M. Chuard des études spéciales sur la lie des vins, sur les acides libres du vin, sur les phénomènes de nitrification dans les terres tourbeuses, etc.
La Station météorologique est placée sous la direction de M. Henri Dufour. Les observations météorologiques y sont poursuivies journellement depuis dix-neuf ans; elles constituent un ensemble de documents complets sur le climat de Lausanne. L'utilité de ces observations est comprise de mieux en mieux par les cultivateurs; on en trouve la preuve dans ce fait que les demandes de renseignements sur le temps probable deviennent de plus en plus fréquentes.
L'Ecole cantonale d'agriculture est la création la plus récente de l'Institut agricole. Elle a remplacé les anciens cours d'hiver professés depuis vingt ans. Mais c'est aussi une école d'hiver; l'enseignement est donné pendant six mois, de novembre à avril, aux jeunes gens qui passent l'été dans leurs familles. La durée des études est de deux semestres ;
pendant ces deux semestres, les élèves reçoivent environ vingt-neuf heures de leçons par semaine, et ils sont exercés pendant neuf heures à des travaux pratiques. L'enseignement est gratuit; les élèves sont externes, et ils pourvoient à leur entretien et à leur logement. On compte une trentaine d'élèves par an. L'enseignement théorique porte sur les diverses branches des sciences agricoles ; quant aux travaux pratiques, ils portent surtout sur la fabrication d'outils, de ruches, sur la vannerie, etc. Le but est de fournir aux élèves le moyen de se débrouiller dans les menus travaux de réparation ou d'agencement indispensables dans une ferme. La plupart des élèves sortent des écoles primaires ; mais on sait combien l'amour de l'instruction est répandu , et vivace en Suisse ; aussi l'immense majorité de ces jeunes gens montre un vif intérêt pour l'étude, ce qui leur permet de vaincre les difficultés du travail très soutenu qu'on leur demande. Un musée agricole bien fourni, une bibliothèque à laquelle ils empruntent de nombreux ouvrages, un laboratoire spécial où on les initie aux manipulations que les agriculteurs doivent connaître, une étable de quelques vaches laitières, un rucher, une installation de pisciculture simple et bien pratique, permettent de leur donner des notions très positives en peu de temps. M. Bieler et ses collaborateurs s'adonnent d'ailleurs à l'enseignement avec une ardeur et un talent qu'on ne saurait trop louer. Le canton de Vaud possède ainsi, groupées dans un tout homogène, une série d'institutions agricoles qui lui font le plus grand honneur, qui ont rendu et qui rendront, de plus en plus, des services journaliers à l'agriculture, à laquelle s'adonne environ la moitié de la population. La science agricole trouvera d'ailleurs un nouveau concours dans l'Université qui s'élève aujourd'hui et promet de devenir une des plus importantes de Suisse. Henry Sagnier.
Je n'apprendrai rien de nouveau aux agriculteurs émérites, en leur disant que les chiffons de laine sont un des engrais les plus puissants en agriculture, mais il y a des choses qu'il est bon de rappeler, même aux gens instruits, ce qui permet, en même temps, de les apprendre aux autres! /
Si l'on calculait ce qui se perd, en France, de chiffons de laine — même et surtout dans les campagnes — on arriverait à un chiffre formidable! Est-ce négligence ou ignorance? Je ne sais.
M. de Gasparin disait dans son Cours (V agriculture : « Les chiffons provenant des débris des étoffes de laine offrent des ressources d'engrais assez importantes. On compte, en moyenne, par année, en France, sur une consommation de draps qui s'élève à un poids de 43 millions de kilog.; or, comme les chiffons qui en résultent contiennent à leur état normal 17.98 pour 100 d'azote, il en résulterait une masse totale de 7,731 ,400 kilog. d'azote, représentant plus de 1,938,500 kilog. de fumier de ferme, pouvant produire plus de 241 ,606 hectolitres de blé. »
Depuis que ces lignes ont été écrites, plus d'un demi-siècle s'est écoulé et l'on pourrait presque doubler les chiffres donnés par le savant agronome ! Mais liélas, une énorme pari de cette source d'azote
disparaît sans profit pour personne et au détriment de l'agriculture !
Ce n'est guère qu'en ce siècle que le chiffon de laine a été utilisé par l'agriculture, du moins en France. Il semble avoir été connu plus tôt en Angleterre si nous en croyons John Sinclair dont VAgriculture pratique et raisonnée a été traduite par Mathieu de Dombasle. « Les chiffons de laine découpés en petits morceaux, lisons-nous dans cet ouvrage, sont employés à la quantité de 700 à 1,600 kilog. par hectare, ils réussissent surtout sur les sols secs, sablonneux ou crayeux, attendu qu'ils attirent l'humidité de l'atmosphère et la retiennent sur le sol. »
Mais ce n'est pas seulement sur les sols secs et sablonneux que les chiffons de laine produisent de l'effet; ils en ont tout autant dans les sols calcaires et argileux en divisant les molécules du sol, en dehors de l'azote qu'ils y introduisent. Ils ont donc à la fois une action mécanique et chimique.
Toutefois, c'est surtout sous ce dernier rapport et comme producteurs d'azote, que les chiffons de laine sont recommandables en agriculture. Mathieu de Dombasle les mélangeait au fumier, afin d'en hâter la décomposition. D'autres les mettent en tas, en les arrosant d'eau ou d'urine, dans le même but. La plupart des cultivateurs cependant les répandent à l'état brut dans la terre.
S'il s'agit d'engraisser des sols destinés à des cultures à végétation rapide, il est important de hâter la décomposition de la laine par un traitement préventif; cette méthode devient inutile pour les plantes vivaces.
En principe, on peut employer le chiffon de laine pour toutes les cultures qui réclament de fortes doses d'azote ; mais son effet est remarquable sur les pommes de terre, les houblons, les vignes, les arbres fruitiers! Je ne saurais trop recommander, par exemple, de mettre une livre de chiffons de laine autour des vignes américaines nouvellement plantées, chaque fois surtout que le sol est naturellement pauvre. Pour ma part, je l'ai essayé dans une plantation de Riparias greffés et je n'ai eu qu'à m'en louer.
Il en est de même des arbres fruitiers. J'ai fait à ce sujet une expérience comparative qui m'a convaincu de la valeur de cet engrais. En plantant un certain nombre d'arbres fruitiers, j'ai mis un kilog. de chiffons de laine au-dessous et autour des racines du jeune arbre et même sur les racines. Il est vrai que je plantais en terrain très sec et que je voulais conserver de mon mieux l'humidité si nécessaire à la reprise du sujet, surtout la première année. En même temps, je plantais quelques autres arbres sans leur donner ce précieux adjuvant!
Dès la première année, mais surtout dès la seconde, les arbres où j'avais mis mes chiffons de laine eurent une végétation bien plus belle qui persista plusieurs années et ils se mirent bien plus vite à fruit! Ils sont restés toujours plus beaux que les autres.
Chaptal nous fait connaître, d'autre part, dans sa Chimie appliquée à l'agriculture, la puissance de cet engrais sur d'autres cultures. « Un des phénomènes qui m'ont le plus étonné dans ma vie, dit-il, c'est la fertilité d'un champ des environs de Montpellier, qui appartenait à un fabricant de couvertures de laine. Le propriétaire y faisait apporter.
chaque année, les balayures de ses ateliers et les récoltes en blés, en fourrages, que j'ai vu produire à cette terre étaient vraiment prodi-
gieuses, w
Pétermann a exécuté des essais comparatifs avec la laine brute, la laine dissoute et le nitrate de soude. Il a obtenu les résultats suivants pour des blés cultivés en terre argileuse, sur une petite échelle, il est vrai : Laine brute, renfermant 0 gr. 25 d'azote, poids des grains, 17gr. 59 ; laine dissoute, 19 gr. 81 ; nitrate de soude, 20 gr. 49.
Le blé demandant des engrais à dissolution rapide est plus sensible à l'action du nitrate que des laines; et plus sensible à l'action de la laine dissoute que de la laine brute.
La laine dissoute s'obtient en soumettant la laine brute soit à l'action de l'acide sulfurique, soit à celle de la vapeur surchauffée. Le produit forme une poudre noirâtre soluble dans l'eau.
Le D'.Pétermann a obtenu des résultats identiques dans ses expériences sur les betteraves, du moins au point de vue de la quantité des racines récoltées. Le nitrate de soude lui a donné des résultats supérieurs à la laine dissoute et celle-ci à la laine brute; en revanche la richesse en sucre des betteraves s'est trouvée supérieure pour les racines récoltées sur le terrain engraissé avec de la laine brute.
Les chiffons de laine contiennent environ de 12 à 16 pour 100 d'azote; le poussier de laine, qui est le résidu du délissage des chiffons ou des manufactures de draperie, ne contient que 5 à 6 pour 100 d'azote; il en faut une plus grande quantité naturellement. Tandis que 1 ,500 kilog. de chiffons de laine, par hectare, suffisent généralement pour une fumure ordinaire, il faut un chiffre double de poussier de laine et son effet est moins durable. Le chiffon de laine a une action de cinq à six ans.
Donc, cultivateurs, ne laissez jamais perdre un morceau de laine et si vous n'en avez pas, achetez-en, à l'occasion, en réservant cet engrais aux cultures à longue végétation ; vous y trouverez un large profit.
G. DE DUBOR.