X. — Exposition de ferrure
Dans notre dernière chronique (p. 607), nous avons analysé le programme d'une exposition de ferrure, organisée par la Société protectrice des animaux, à Paris. Une note de M. Pelvey, président, nous fait connaître que par des circonstances de force majeure, indépendantes de la volonté du Conseil de la Société, l'exposition comparative de ferrures projetée par la Société protectrice des animaux est ajournée soit au dernier trimestre de 1893, soit au commencement de l'année 1894. Des avis feront connaître en temps utile l'époque où cette exposition sera organisée. Les demandes déjà parvenues au secrétariat resteront classées en vue de cette prochaine exposition.
Henry Sagnier.
Séance du 26 avril 1893. — Présidence de M. Chatin. M. le Ministre de l'agriculture transmet ampliation des arrêtés approuvant les élections de MM. d'Arbois de Jubainville et baron de l'Kpée, en qualité de correspondants.
M. Foex envoie le programme du congrès viticole qui se tiendra à Montpellier, les 13, 14 et 1ô juin 1S93.
La Société fixe à huitaine la discussion de la communication de M. de Luçay, sur la question des octrois.
M. Blanchard présente, de la part de M. Le Moult, une note sur la destruction de taupins, par des cryptogames qu'il a pu observer et développer.
M. Heuzé rend compte de la vente de béliers qui a eu lieu lundi à Grignon. Le Journal rend compte de cette vente. Jl insiste sur les désastres causés par la sécheresse; il rappelle qu'on peut semer encore des betteraves jusqu'à la mi-juin; pour les fourrages d'été et d'automne, il signale les choux à vache et la citrouille que l'on peut semer en mai. Pour avoir des fourrages en juin, juillet, août et septembre, M. Heuzé signale le maïs, dont les variétés hâtives semées en mai fourniront du fourrage fin juillet; puis le moha vert de la Californie associé au moha de Hongrie, le sarrasin de Tartarie associé pour un quart au maïs ; enfin la vesce de printemps, le pois gris, le colza d'hiver et la féverole de printemps.
M. de Monicault appelle l'attention sur les expériences entreprises par M. de Gintste dans la Haute-Garonne en ce qui concerne l'emploi du sulfure de carbone dans Tensilao-e des fourrae-es verts.
M. Aimé Girard offre à la Société un charmant petit opuscule intitulé : Imlrudiom pratiques sur t amélioration de la culture de la pomme de terre industrielle et fourragère, dans lequel il a résumé son important travail de 18.S8 sur la question. Cet opuscule trouvera sa place dans toutes les exjjloitations bien conduites.
L'ordre du jour appelle l'élection d'un membre titulaire danslasection de mécanique agricole et des irrigations. M. Le Cler est élu par 26 voix contre 8 données à M. Moisant.
M. Tresca offre le ])remier volume d'un ouvrage qu'il vient de publier et intitulé : Le matériel agricole moderne, instruments d'extérieur de ferme.
La Société se forme ensuite en comité secret pour entendre la lecture des rapports sur les titres des candidats à une place de correspondant vacante dans la section d'économie des animaux. La section présente: en première ligne, M. Bizouerne ; en deuxième ligne, M. Elie Larzat. L'élection aura lieu le 3 mai. Georges Marsais.
A monsieur H. Sagnier, directeur du « Journal de V Agriculture »
Mon cher collègue, je lis un peu tardivement dans un des derniers numéros de votre Journal une vive attaque de M. le marquis de Chauvelin contre les tendances de la Société des aoricuUeurs de France, et surtout contre celles qu'il suppose à son président.
J'avais cru devoir, dans le discours d'ouverture de notre session de cette année, répondre à des manifestations qui étaient de nature, par ieur intérêt même et par la générosité de leurs intentions, à entraîner l'opinion vers des solutions momentanément impossib'es à satisfaire, et je croyais l'avoir fait avec les égards que méritaient un effort louable
et des formes irréprochables. — M. le marquis de Chaiivelin y voit, lui, un parti-pris de se refuser à toute modification de nos usai^es et d'entraver avec une indiljerenle ser6'?i?7e les propositions qu'il patronne ; il m'accuse même de dédain et d'ironie. — Libre à lui; mais je pro- • teste contre toute intention semblable, et je sais mieux que lui c^. que j'ai voulu dire.
La vérité, la voici : c'est que le monde des éleveurs, auquel appartient M. le marquis de Cbauvelin, nous a toujours poussés à faire des concours semblables à ceux dont la Société royale d'Angleterre montre tous les ans au monde l'attrayant spectacle; qu'éleveur et exposant moi-môme pendant quarante ans, je n'ai pas échappé à cette attraction ; si bien, qu'au moment où la guerre de 1870 a éclaté, notre Société encore bien jeune méditait déjà une exposition, et qu'un certain nombre de ses membres (j'en étais) avait souscrit un fonds de garantie de près de 300,000 francs pour cette exposition. — Mais, depuis, la gravité des circonstances a modifié nos vues, c'est certain ; il a fallu compter avec les nécessités })lus pressantes des luttes économiques qui nous absorbent depuis bien des années; nous avons été appelés à réagir contre la fàclieuse immixtion de la politique dans la direction de nos sociétés agricoles affiliées et à les soutenir par des encouragements plus nombreux, sous peine de les voir sombrer; une direction plus ferme et plus suivie, enfin, nous a paru exiger de plus grands sacrifices, et ain^i se sont employés des ressources, des efforts, d'incessantes démarches dont l'élevage aurait voulu absorber la meilleure part.
S'en suit-il que nous perdions de vue cette importante branche de notre production nationale? Non certes, et l'esprit qui anime notre Conseil ne mérite pas une pareille accusation : il n'a perdu, au contraire, aucune occasion de manifester l'intérêt qu'il portait à l'élevage français, et M. le marquis de Cbauvelin semble avoir ignoré vraiment que nous avons, par des allocations généreuses aux concours de-reproducteurs du Palais de l'Industrie, entraîné le Gouvernement à lui donner l'importance qu'il a aujourd'hui, que nous avons appelé au concours hippique de Paris les chevaux de l'agriculture, que nous cherchons tous les ans dans les concours régionaux les moyens d'affirmer l'intérêt que nous portons au perfectionnement de nos diverses races d'animaux, et que nos vrais penchants sont de leur donner de sérieux encouragements.
Si, comme le prétend M. le marquis de Cbauvelin, est réelle la tendance manifestée par le Ministère d' arriver à la diminution progressive et à la suppression même de ces fêles agricoles, et que c^iùiune place abandonnée par l' Etat que la Société viendrait prendre, il peut être certain que la Société des agriculteurs de France ne manquerait pas de recueillir cet héritage; et peut-être, sans en arriver là, quand nos r.ssources le permettront, aura-t-il à s'étonner lui-même d'avoir été aussi injuste à notre égard qu'il l'est aujourd'hui.
Recevez, cher collègue, etc. E. de Dampierue.
Votre commission, instituée pour organiser des expériences de vins
1. Note lue à la Société régionale de viticulture de Lyon, à sa séance du 8 avril 1893.
levures et pour vous en rendre compte, m'avait nommé son rapporteur. Mais mon long hivernage dans le Midi m'ayant empêché de prendre une part aussi active que je l'aurais désiré à ses travaux, j'ai prié M. Hevol de vouloir bien vous exposer lui-même la série d'essais qu'il a entrepris à Ecully, ainsi que les expériences de ceux de nos collègues qui ont reçu en dépôt les Saccharomyces de la Société. Vous y gagnerez une étude plus approfondie de la question et un résumé plus scientifique que n'aurait pu le fournir ma modeste plume de vigneron. Je me suis réservé, néanmoins, de vous entretenir de mes essais personnels ; non point que je les estime plus intéressants que ceux d'autrui, mais parce que, s'écartant un peu des conditions de notre programme, ils nécessitent des développements ampélographiques que je n'aurais pas osé demander à mon bienveillant collègue.
Vous savez que, pour juger d'une façon à la fois compétente et impartiale nos différents essais de vins levures, nous avons prié une importante maison de vins de Belleville de nous prêter ses dégustateurs attitrés. N'était-ce pas le meilleur moyen de nous renseigner';' Nous nous supposions propriétaires de milliers d'hectolitres à écouler, conformes aux échantillons à déguster, et nous avons dit à ces messieurs, en leur livrant des bouteilles numérotées, sans indication de propriété ni d'origine : « Si l'on vous offrait ce vin-là, qu'en diriezvous et combien le payeriez-vous ? »
Voici pour ce qui me concerne la réponse de ces messieurs. En regard de leur appréciation j'ai mis, pour chaque échantillon le dosage des principaux éléments constitutifs du vin , c'est-à-dire de l'alcool, l'extrait sec et l'acidité. Cette analyse a été faite par M. Jacquin, ancien chef de laboratoire de la Faculté de médecine de Lyon.
Alcool Extrait sec en Acidité évaluée Indicati 'lis. Appréciation» p. 100 en grammes par en acide
du jury. ToUime. litre sulfurique.
Vin blanc fait de Pinols Bouquetmâconnais, très bon. noirs tins. Greffes de 4 très frais, (in, un peu acians sur Solonis. Taille de. Valeur IW francs la
longue. pièce 10.4 20.08 6.59
Vin rouge des mêmes rai- Pas de bouquet, manquant sins que le 1, cuves. de tannin, tendance à l'a-
mertume. Valeur : 70 fr.
la pièce 9.7 21.88 4.33
Gamay de vieilles vi- Neutre, se rapprochant des gnesphylloxérées. Taille Aramons, très frais, poucourte, vant se conserver. Valeur :
bb francs 8.4 21.88 5.72
Raisins du n° 3 levures Bouquet de Saint Lager ou avec la levure Romanée plutôt de Charer)tay,.très de Jacquemin. frais, tannique. Valeur :
110 francs 9.8 23.45 5.35
Hybride Couderc 4401, 3° Bouquet masqué par goût
feuille. Taille longue. d'évent. Le fond du vin
est bon, tannique. Valeur
difficile à définir ... 8.5 20.25 5.54
Hybride Couderc 4401. Bouquet de la Chassagne. Taille courte. Levure par Bon, sans finesse. Valeur ;
la levure Bourgogne de 100 francs 10.5 24.58 4.83
Martinand.
Hybrides Couderc variés, Bouquet mal défini se rappeu mûrs. prochant autant du Bordeaux que du Beaujolais, frais, tannique, solide. Valeur : 100 francs 7.4 20.08 5.51
Raisins du 7, levures Sans bouquet, acide, lendan- Bourgdgne. ce à piquer. Valeur: 70 tr. 6.7 20.08 5.57
Ce qui frappe tout d'abord dans la lecture de ce tableau, c'est que le vin le plus riche en alcool et en extrait sec est un producteur direct levure. Tous ces vins sont nature, en ce sens qu'ils n'ont pas été sucrés à la cuve, inal<^ré le besoin évident pour plusieurs d'entre eux de cet adjuvant salutaire. Alors que mon Pinot greffé atteint péniblement 70 fr. et mes vieilles souches de Gamay, expirantes il est vrai, 55 fr. un mélange d'hybrides Couderc, raisins cueillis sur porte-greffes, est coté 100 fr. Or, ces pieds d'hybrides avaient plus de raisins que mes Pinots.
J'entends d'ici votre toile d'indignation. Des greffes en plants fins produire 70 francs — et cela en coteau — et des producteurs 100 fr., la chose est à peine croyable ! Je suis de votre avis. Et je remercie notre comité de dégustation d'avoir jeté un jour nouveau sur ce point encore obscur de l'œnologie américaine.
Les vins d'hybrides de llupestris ne peuvent être assimilés à de vulgaires vins d'Othello, de Senasqua ou de Cynthiana. Ils ont une valeur réelle qu'ils tiennent vraisemblablement de l'analogie de leur composition avec celle du vin de Vitis vinifera. Alcool, extrait sec et acidité sont, dans ces deux vins, en proportion sensiblement égale. Le bouquet lui-même, habituellement absent de ces vins neutres, s'y relève dans certaines conditions Ainsi, j'ai goûté récemment, chez M. Jeunet Henry, de Rully, du vin nouveau de Gamay-Couderc supérieur à la plupart des vins de Gamays greffés de nos environs. Or, ce vin avait été récolté dans un fonds dont, jadis, le vin de Pinot s'était toujours vendu de 400 à 500 francs la pièce; c'est dire que le sol est d'une certaine valeur. Le Gamay-Couderc, qui a donné du vin médiocre chez M. Vermorel et chez moi, où le Pinot vaut 70 francs, a produit chez M. Jeunet, où le Pinot vaut 500 francs, un vin des plus remarquables.
La question est complexe et fort intéressante. Elle l'est surtout pour nous autres Chalonnais, qui avons beaucoup d'hybrides Couderc. Pourquoi les avons nous plantés? Mon Dieu, j'avoue sincèrement que ce n'était guère en vue de leurs raisins. Nous ignorions même, pour la plupart d'entre eux, s'ils étaient fertiles ou non. Cela nous importait peu. Il s'agissait alors, dans la reconstitution de nos bons vins de Mercurey et de Givry, de triompher d'un second ennemi, plus terrible peut-être que le ph}lloxéra, j'ai nommé le calcaire. Là où les vieux fusils avaient fait long feu, nous mobilisions, sur les indications de M. Couderc, tout un arsenal d'hybrides nouveaux. C'est à eux que nous devons la victoire. Les hybrides que l'on nous disait verts et vigoureux dans des terrains similaires aux nôtres, ont, en effet, poussé, chez nous, vigoureux et verts. Mais, de plus, ils se sont chargés de fruits, et, à notre grande surprise, au lieu des feuilles ornementales du Riparia, du Solonis ou du Vialla que nous avions l'habitude d'admirer sur nos perches, nous avons cueilli sur nos Gamay Couderc, nos Mourvèdre X Rupestris — Couderc et d'autres encore, de jolis petits raisins, pas mauvais du tout. Quel drôle de vin cela doit-il faire? pensions-nous. M. Couderc prétend bien, dans ses notices, que le vin d'hybrides de Rupestris est neutre, alcoolique, coloré, etc., etc. Mais, doit-on le croire? ne prêche- t-il pas un peu par son saint? Eh bien
pas plus en raisins qu'en racines, M. Couderc ne nous avait trompés 11 nous avait annoncé d'excellents porte-greffes ; il nous les a donnés Tout en conservant nos Riparia et nos SoJonis dans les sols profond^ et peu calcaires, ce sont ces lij^^brides que nous greffons aujourd'liu* dans nos plus mauvais terrains. Quant au vin, votre comité de dégustation ne l'a point trouvé méprisable du tout.
Le premier essai de vinification d'hybrides Couderc en Clialonnais a été tenté il y a deux ans, par M. Emile Péliot, mon président à la Société d'agriculture de Chalon. De petites cuvées d'une dizaine de 1202, 802, 1 103 et 3103 — si ma mémoire est fidèle — lui avaient donné un vin coloré, chaud et brillant. On aurait dit du Bordeaux. Une bouteille oubliée dans un placard d'office est demeurée en vidange plusieurs mois sans en soufYrir. Nos grands vins de Bourgogne auraientils pu supporter pareille épreuve? Ce n'est pas certain.
J'ai tenu à reprendre moi-même ces premières vinifications pour les conduire jusqu'à l'analyse et vous soumettre, en connaissance de cause, le parallèle des vins d'hybrides de Rupestris avec des vins de Vitia vinifera. Pour me faciliter ma tâche, notre vice-président, M. Vermorel, a eu l'extrême obligeance de mettre à ma disposition une partie de son matériel de laboratoire. C'est grâce à ses manchons de grès verni que j'ai pu procéder à la fermentation de quantités très réduites d'hybrides divers.
Il est difficile de pressentir le vin au raisin. Voyez la grimace d'un Bourguignon mâchant un raisin de Cabernet ; il préférerait de l'Othello. Et pourtant il boira aver^ envie ce Médoc qu'il ne peut produire et qui n'est que du Cabernet vinifié. Le mustimèlre pourrait donner, au besoin, le degré approximatif d'alcool ; mais, bien plus encore que pour les plants français, les indications de cet instrument seraient fallacieuses pour les hybrides, à cause des matières glutineuses. étrangères au sucre, dont abondent leurs raisins. Mieux vaudrait, dans ce cas, doser directement le sucre à la liqueur de Fehling. Mais le plus ancien et le meilleur moyen de juger le vin d'un raisin est encore de tâcher d'en faire, de ce vin. C'est pourquoi tous mes efforts se sont concentré sur mes cuves microscopiques. Si, malgré des soins paternels, toutes n'ont pas répondu à mon atttnte, du moins l'échantillon péniblement obtenu avec 4 ou 5 kilog. de raisins ne peut être taxé de supérieur au vin do môme cépage qui eût été fait avec 20 hectolitres de vendange. Car, dans l'espèce, certaines qualités du vin sont atténuées, il y a perte d'alcool et de couleur, tandis que ces défauts principaux, comme le fox, l'excès d'apreté ou d'acidité, se relèvent habituellement. En même temps, je levurai un partie de ces cuves en jniniatures avec des ferments sélectionnés, pour voir si les hybrides de Rupestris étaient plus dociles à l'ensemencement artificiel que nos anciens producteurs directs, dont le fox, une fois disparu, avait quelque tendance à reparaître lorsqu'il n'était pas combattu par de fréquents soutirages.
Le résultat générai a été satisfaisant; mais mon palais bourguignon, habitué à l'amertume du Pinot et méprisant un peu les Bordeaux de :iable d'hùte, ne prévoyait guère les arrêts si favorables de notre jury, sans quoi il m'eût été facile d'augmenter sa besogne et son admiration pour les hybrides en allongeant la liste de mes çchanlilions.
Reprenons donc en détail les observations de nos dégustateurs.
Le n° 1 est mon Pinot noir nature, pressé en blanc. Taillé à longbois, à la mode du Chalonnais, il est de greffes jeunes et peu vigoureuses (elles sont sur Solonis en terrain sec) ; il m'a donné 10". 4 d'alcool. Son acidité est considérable.
Le n" 2 est le même Pinot, cuvé avec quelques raisins d'hybrides. La perte d'alcool est peu sensible, 0°.7 seulement, et son acidité se trouve très diminuée, mais l'amertume caractéristique du Pinot prédomine et menace peut-être la santé future de ce vin.
Le Gamay nature du n" 3 provient de vieilles vignes phylloxérées, dont le raisin a mal mûri faute de sève. Il est le témoin du 4.
Le n** 4 représente une cuve de 30 hectolitres des mômes raisins, ensemencée par une bonbonne de 5 litres de levure Romanée de Jacquemin. L'amélioration est évidente. Il y a un gain d'alcool de VA-, J'étais absent au moinent de cette opération; ce sont mes vignerons qui ont ensemencé la cuve eux-mêmes. La température n'a pas été prise et la marche de la fermentation m'a été relatée d'une façon contradictoire. Je ne puis donc rien apporter de précis au sujet de ce vin levure, en dehors de l'échantillon lui-même. Et je le regrette, car le résultat me semble confirmer cette opinion émise par plusieurs d'entre vous, que les levures artificielles seraient d'un grand secours pour les vendanges médiocres.
Le n" 5 est une de mes petites cuves, une des plus intéressantes sans être une des mieux réussies. Elle contient des raisins de l'hybride Couderc 44<)1. J'en avais trop peu pour espérer, même en vase clos, une fermentation complète. J'ai récolté sur quelques souches de troisième feuille environ 5 kilog., et cela grâce à une taille très longue, qui, en augmentant leur nombre, a diminué la valeur des raisins. Le goût d'évent signalé par les dégustateurs ne me surprend pas. Le fond du vin, ajoutent-ils, est bon, tannique. Malgré ces conditions absolument défavorables de cuvaison, il a atteint 8". 5 d'alcool.
D'autres souches de ce même n° 4401, conduites à taille courte, ont été vendangées à part et arrosées de levure Bourgogne de Martinand. Cette cuve, n" 6, de 15 kilog. environ, a donné 10". 5 d'alcool. Notre jury lui trouve le bouquet de la Chassagne et lui attribue une valeur de 100 francs la pièce. Le gain d'alcool provient-il de la levure, de la taille, ou d'une meilleure fermentation? il serait difficile de le dire. Un mélange d'hybrides variés, en général peu mûrs, principalement les Bourrisquou X Rupestris 601, 603, 604, 3904, 3907, avec quelques Canada >< liupestris 3301 et 3303, nous donne encore sous le n" 7 un vin de 100 francs. Bouquet mal di^fini, disent nos juges, se rapprochant autant du Bordeaux que du Beaujolais, frais, tannique, solide.
La cuve 8 est le mélange 7 additionné de levure Bourgogne. La fermentation a été défectueuse. Il y eu bataille de Saccharomyces ; le succès a été douteux... et le vin aussi.
En se reportant au tableau récapitulatif, on voit d'un coup d'œil la grande analogie des vins de Rupestris et de Vinifera que je signalais au début. Voici des vins français de cépages ditïérents, des vins communs et des vins plus fins, des vins nature et des vins levures. Voilà
des vins d'hybrides nature et levures : leur quantité respective d'alcool d'extrait et d'acidité est identique. Les vins d'hybrides de llupestris sont donc de bons vins; mieux que cela, ce sont des vins rémunérateurs, parce que ce sont des vins marchands; ils réalisent le type rêvé par le négociant bourguignon, qui s'efforce de faire du Bordeaux.
Si la greffe a résolu victorieusement, ou à peu près, le problème du maintien de nos bons vins, il ne peut être défendu aux plants directs de venir en aide à nos vins d'ordinaire, en facilitant leur production à des propriétaires ruinés par le phylloxéra. Mais planter certains cépages qui exigent de la silice pour leurs racines et de l'eau sucrée pour leur moût me semble chimérique. Le calcaire peut se rencontrer à l'improviste sous la silice la plus alléchante, à côté des alluvions les plus rassurantes. M. Bernard s'efforce, dans ses savantes recherches, de nous mettre en garde contre cette sécurité trompeuse. Méfions-nous du calcaire : c'est l'ennemi. Tout planteur de cépage calciCuge s'expose à de nombreuses mésaventures. Quant au sucre, c'est une denrée d'alimentation soumise à des cours variables. Les droits fiscaux qui en réglementent l'usage et en facilitent l'emploi aux vendanges peuvent être modifiés et devenir, par le fait même, prohibitifs.
Que faire alors? Si certains propriétaires besoigneux ont des terrains calcaires, peu profonds, rocheux, à plantation difficile, faut-il pour cela les condamner au pain noir et à l'eau claire? Ne peut-on, dès maintenant, leur indiquerles hybrides de Rupestris qui pousseront là où dépériraient les meilleures greffes et qui, sans leur donner du Bordeaux ou du Beaujolais, leur permettront de boire du vin... et même d'en vendre. Parmi les nombreux hybrides Couderc essayés un peu partout, quels sont les numéros que l'on doit conseiller comme producteurs directs? J'abuserais absolument de votre bienveillante attention, messieurs, si je passais en revue tous ceux qui méritent une mention spéciale. Je ne vous en nommerai qu'un. S'il n'est pas le meilleur, en tout cas, il me semble l'un des plus avantageux ; c'est le n" UhO\ , Chasselas rose xBupestris. Ce plant m'a paru, jusqu'ici, réunir presque toutes les qualités exigiblesd'une vigne américaine : grande vigueur, résistance phylloxérique élevée, facilité de bouturage et adaptation très large; débourreinent moyen, plutôt tardif, assez résistant aux gelées de printemps; aoûtement parfait; se conduit à taille courte ou longue indifféremment. Raisins longs, bien constitués, sains, ne pourrissant pas. Coloration intense, maturité de première époque, synchrone du Gamay. S'accommode très bien des calcaires; supporte même la craie (il est très beau à Cognac, où je l'ai vu à l'automne dernier). A Aubenas, son vin attent 12 degrés ; dans notre région, on peut compter sur une moyenne de 10 degrés. Je garde pour la bonne bouche son principal mérite, qui est pour moi son caractère le plus distinctif : il est complètement indemne de mildiou. Le mildiou! ah ! messieurs, quel traître et dangereux ennemi !
M. Vermorel m'est témoin que j'aime beaucoup les pulvérisateurs, moins que lui, peut-être, puisque j'en achète au lieu d'en vendre, — mais je les aime beaucoup et je m'en sers consciencieusement; mais j'ai soupiré trop longtemps après le plant qui se sulfate de lui-même et me dispense de tout traitement préventif ou curalif, pour ne pas in-
sister sur cette qualité maîtresse de mon producteur favori. Les soins d'un bon médecin valent-ils jamais la santé?
L'avenir de toute espèce de culture, sur notre vieux continent, parait être dans la simplification de la main d'œuvre et la réduction des frais généraux, plus encore peut-être que dans l'intensité de production. Je n'ose pas vous faire entrevoir le temps malheureusement encore éloigné où la viticulture redeviendra absolument ce qu'elle était autrefois, où le vigneron sorti, grâce à Th^'bridation, de cet afîreux cauchemar phylloxérique, enverra à tous les diables les drogues et les complications culturales. Sulfurage, sulfatage, greffage, seront alors de l'histoire ancienne, et le phxnt direct sans défauts, rara avis, réclamé par M. de Barbentane au Congrès de Mâcon voilà bientôt six ans, sera entre toutes les mains.
La verrons-nous se lever, cette aurore de délivrance? Peut-être; mais n'y comptons guère et continuons d'étudier et d'expérimenter en silence. Tout en marchant en avant vers le but extrême à atteindre, vers le plant direct, résignons-nous à greffer, et si nous tombons en route la face tournée vers cette terre promise dont l'accès nous aura été fermé, nos fils, en y pénétrant, nous rendront cette justice que nous aurons vu clair, et que nous les aurons conduits dans le bon chemin.
J. Roy-Chevrier.