DE L ANNÉE RÉPONSE A M. DEMONTZEY SUR LE REBOISEMENT DES MONTAGNES
J'ai eu occasion, la semaine dernière, de parcourir une partie des terrains agricoles du midi de la France et j'ai été navré de voir dans quel état la sécheresse prolongée que nous avons depuis si longtemps a mis la plupart des cultures de cette année.
Sauf la vigne qui présente, il est vrai, de belles apparences, mais qui est toujours sous le coup des gelées qui sont encore à craindre jusqu'au milieu du mois prochain, toutes les autres récoltes soutirent énormément de la sécheresse.
Partout l'on demande des canaux d'irrigation dont la construction devient de plus en plus nécessaire.
Pour passer à une autre question d'économie rurale non moins importante, j'ai à répondre aujourd'hui à une note publiée dans le dernier compte rendu de l'Académie par M. Demontzey, inspecteur général des forêts, au sujet de la communication que j'ai faite dans sa séance du 6 mars dernier, sur la fixation des torrents et le boisement des montagnes.
L'honorable inspecteur général fait observer que de vastes études ont été faites par les seuls forestiers sans le secours de la commission mixte créée en 1883 parle ministre de l'agriculture, M. de Mahy, commission, ajoute M. Demontzey, qui, n'ayant siégé qu'une fois, le 6 juin 1883, a pu « difficilement préparer les données d'un projet d'ensemble que le service du reboisement a mis deux ans à établir. »
Dans la séance du G juin IS83 la commission mixte dont j'ai parlé, avait réparti comme je lai dit, entre les inspecteurs généraux qui la
1. Communication faite à l'Académie des sciences^ dans sa séance du 17 avril.
composaient, le travail à faire par chacun de ses membres pour la rédaction d'un projet d'ensemble qui devait être arrêté dans une séance ultérieure. Comme je l'ai dit également, chacun des membres de la commission a préparé longuement et consciencieusement les travaux qui lui incombaient et l'on devait en coordonner les résultats dans la nouvelle séance à intervenir.
Mais cette nouvelle séance n'a jamais eu lieu; on a négligé depuis de convoquer la commission et tout le travail préparé est resté inachevé dans les mains de ceux qui l'avaient préparé.
Indépendamment des documents utiles qu'avait à produire la commission, elle devait donner en outre un résultat encore plus important; elle devait permettre de faire obtenir des augmentations de crédit pour les travaux de boisement, sans aucune surcharge du budget général de l'Etat, et c'est ce qu'elle avait commencé à faire dans une assez large mesure. Pourquoi donc une commission si utile a-t-elle cessé d'être convoquée?
M. Demontzey déclare que tous les travaux de boisement exécutés l'ont été sur les seules ressources budgétaires de l'Administration des forêts, sans aucun contingent des travaux publics ou d'ailleurs.
C'est là une erreur que M. Demontzey eut certainement évitée, en consultant des documents officiels qui existent dans les dossiers du ministère de l'agriculture.
Pour le torrent de Vaudaine notamment, la somme de 31 ,000 francs, que l'Administration forestière avait déclarée nécessaire pour son extinction, a été non seulement offerte par le Ministre des travaux publics à son collègue de l'agriculture, mais cette offre a été ofliciellement acceptée par ce dernier, par une lettre du 30 avril 1880, par laquelle le Ministre de l'agriculture remercie son collègue des travaux publics « des fonds qu'il voulait bien mettre à sa disposition et qu'il acceptait avec reconnaissance en vue de l'intérêt public. »
M. Demontzey peut voir combien sont précises mes assertions à ce sujet.Mais il y aplus; en sus de ce crédit de 31 ,000 francs, un autre bien plus considérable de 2,660,000 francs, inscrit en 1881 au budget des travaux publics pour le service de l'hydraulique, a été détaché de ce service et affecté, sur la demande de M. de Mahy, aux travaux de boisement, qu'il appelait dans sa proposition, la grande œuvre de la restauration et de la conservation des montagnes.
L'affectation de ce crédit à cette « grande œuvre » a été votée par la Chambre des députés dans la séance du 6 juillet 1883 cà la suite des observations présentées dans cette séance par le successeur de M. de Mahy, M. Méline, peu après la réunion de la commission mixte du 6 juin, observations que nous avons textuellement reproduites en affirmant le fait de l'allocation du crédit.
Je suis convaincu d'ailleurs que si l'on n'eût pas cessé de faire fonctionner la commission, il eût été possible de faire obtenir à l'œuvre d'autres fonds que ceux qui lui étaient spécialement accordés par le budget de l'Etat.
Je ne puis m expliquer d'ailleurs pourquoi M. Demontzey semble tenir autant à repousser ces nouveaux crédits qui seraient si importants pour hâter la marche des travaux.
Dans la commission supérieure d'aménagement des eauK nommée par décret du 5 septembre 1878, qui eut à examiner la question des reboisements des montagnes et les rapports que ces travaux avaient avec ceux de fixation des torrents, M. le directeur général des forêts disait lui-même dans son rapport :
« L'action commune des forestiers et des ingénieurs est de tous les instants en montagnes, et notamment dans la question des reboisements et des inondations. »
M. Deiuontzey ne trouve pas exagéré le nouveau délai de quarante ans qu'il demande pour l'achèvement des travaux.
Mais ceux mêmes qui croient nécessaire de subir ce délai ne l'expliquent que par l'insuffisance des fonds à y aiîecter chaque année ; nous croyons que personne ne conteste que si l'on avait les fonds, on pourrait finir dans un délai bien moindre.
Remarquons que si l'on ajoute à ce nouveau délai de quarante ans les trente années et plus pendant lesquelles M Demontzey nous dit avoir été mêlé à l'œuvre, cela fait une durée de plus de soixante-dix années qui paraît bien considérable pour un travail reconnu si urgent par tous.
Que de travaux plus longs et plus difficiles ont été exécutés dans des délais bien moindres !
H serait difficile, ajoute M. Demontzey, de prouver que les travaux restant à exécuter entraîneront une dépense inférieure à 200 millions.
JMais le rapport de la commission du budget de 1893, qui a été évidemment rédigé sur les données de l'administration forestière, porte textuellement à la page 144 : « On peut évaluer à 180 millions la dépense totale restant à faire »
En parlant d'une dépense de moins de 200 millions, je ne suis donc pas resté au-dessous de ce chiffre officiel de 180 millions, donné, je le répète, par l'administration forestière elle-même.
Lorsque des faits et des chiffres sont portés devant l'Académie des sciences, le premier devoir de celui qui les énonce est de ne produire que des documents précis, contrôlés et vérifiés avec soin. C'est le cas de tous ceux que j'ai avancés dans ma communication sur la fixation des torrents, comme dans toutes les communications antérieures que j'ai eu l'honneur de faire devant elle.
M. Demontzey pourra facilement vérifier par les indications détaillées et précises que je viens de donner, combien sont erronées les dénégations qu'il m'oppose.
Je maintiens la parfaite exactitude des faits et des chiffres que j'ai donnés comme acquis, et je persiste à penser avec tous ceux qui ont étudié la question avec moi que les travaux de boisement que réclame d'une manière urgente l'intérêt supérieur de la France peuvent être terminés avec une dépense de moins de 200 millions et dans un délai beaucoup moindre quecelui de quarante ans. Chambreleînt.