DE VILLABLINO (ESPAGNE) — II
Les méthodes d'enseignement en usage à Villablino re'pondent bien pour le moment aux besoins particuHers du milieu et aux conditions spéciales que nous connaissons ; nous y trouvons des applications nouvelles qui seront suivies ailleurs avec profit selon les circonstances. Par suite de ces causes diverses, il nous a paru intéressant de faire connaître le fonctionnement de cette école ; celte étude intéressera, nous osons l'espérer, les amis de l'agriculture et de l'enseignement.
Avant d'ouvrir l'établissement, les honorables personnages nommés plus haut, et que j'appellerai le Comité de patronage et de perfectionnement de l'école, cherchèrent des professeurs travailleurs, aimant l'enseignement, dévoués par conséquent à l'œuvre, d'une moralité entière, afin de donner un exemple salutaire dans un milieu où faute d'instruction, l'éducation faisait défaut; deux jeunes gens remplissant les conditions désirées furent nommés en octobre 1885 comme professeurs à Villablino : M. Cipriano Pedrosa comme professeur de commerce et directeur des études, puis plus tard à sa place, M. Juan Alvarado ; et M. Manuel Diaz Seco comme professeur d'agriculture et de laiterie.
A partir de cette époque ces messieurs commencèrent à se préparer à Madrid, chacun en vue de son enseignement spécial; mais le Comité ae l'école s'aperçut bientôt que les futurs prof^esseurs ne pouvaient acquérir en Espagne toutes les connaissances nécessaires au nouvel enseignement, et ils furent envoyés en France pour compléter leurs études, le premier à Bordeaux et Paris, plus tard à Bruxelles et en Suisse; le second, M. Seco d'abord à l'Ecole pratique d'agriculture et de
laiterie de Goigny que j'avais alors l'honneur de diriger, et ensuite à l'Ecole pratique d'agriculture et de fromagerie de Saulxures-sur-Moselotte, avec rautorisation ministérielle, sur la recommandation de M. Tisserand, réminep.t directeur de l'agriculture.
Le futur professeur de Villablino sut s'attirer tout d'abord l'estime et les sympathies de tous. Je suis heureux de pouvoir le dire ici; nous avions pensé à ce moment que le Comité de patronage de l'école ne pouvait faire un meilleur choix, nous en sommes assurés, maintenant que nous connaissons les résultats obtenus par M Diaz Seco. C'est toujours avec plaisir que nous l'avons revu en France ; il a bien voulu dernièrement nous donner les renseignements complémentaires qui font l'objet de cette note, aussi nous le prions d'agréer l'assurance entière de estime et de notre gratitude.
Les cours de commerce furent ouverts à Villablino en octobre 1886, ceux d'agriculture le 1" novembre 1888, temps qui avait été nécessaire à M. Seco pour compléter ses études agricoles en Franco.
Le bâtiment scolaire construit en vue de cet enseignement nouveau, sur les indications du Comité de patronage, comprend un rez-de-chausi^ée avec classes, laiterie, réfectoire, cuisine, chambre de toilette, et un premier étage avec bibliothèque, musée, laboratoire, et une classe pour la section de commerce.
Les classes ont une surface de 50 mètres carrés, chacun des élèves à 5 mètres cubes d'air ; elles sont bien éclairées par des fenêtres ouvertes au nord et au sud de 4 mètres carrés chacune. Les tables sont isolées, les sièges indépendants.
Les élèves sont tous externes, c'est un point que je fais remarquer particulièrement. Ils entrent à 9 heures du matin et quittent l'école à 5 heures du soir ; ils apportent leurs provisions, et leurs repas sont pris en commun au réfectoire, ou bien ils prennent pension chez les personnes du voisinage. Je considère ces dispositions comme très heureuses, leur application est facile au moins à Villablino et ne sont pas un obstacle au recrutement des élèves, qui se présentent au contraire en très grand nombre comme nous le verrons.
Ces dispositions pourraient-elles être adoptées chez nous? Je n'ai pas la place et ce n'est pas le moment de discuter maintenant cette question, je livre pour l'instant ces considérations à la méditation de ceux qui s'intéressent à l'enseignement agricole.
Les cours sont régulièrement suivis, malgré le mauvais état des chemins couverts d'une épaisse couche de neige pendant une partie de l'année, et quoique plusieurs des élèves aient à parcourir cinq à six kilomètres le matin et autant le soir. L'externat môme dans ces conditions difficiles de climat n'empêche donc pas de suivre les cours.
La durée des études est de trois années.
L'examen d'entrée dure plusieurs jours, non pas pour arriver à un classement irréprochable des candidats, mais pour avoir bien le temps de les juger et de discerner les plus capables de suivre les cours, ceux qui ont le plus de fond. Le premier jour, l'examen porte sur des interrogations de tous genres, et pendant une demi-heure avec une récréation de même durée dans l'intervalle, afin de donner confiance, et de rassurer les plus timides. Les jours suivants les interrogations et les compositions portent sur l'écriture, la géographie, l'histoire, l'arithmétique, etc. Enfin de compte, on garde les jeunes gens les mieux disposés, les plus capables, et de préférence, à aptitudes égales, les pauvres plutôt que les riches.
L'âge d'admission est fixé de 12 à 16 ans, et on admet à suivre les cours, seulement les jeunes gens nés dans la commune. Eh bien ! dans ces conditions, le nombre d'élèves de chaque promotion a été de 16 environ depuis 1886 jusqu'aujourd'hui, et le même depuis 1888 pour l'enseignement de l'agriculture, tandis que le maximum est de 20.
La première promotion pour la section de commerce, a été de 20 élèves à la rentrée des cours. La promotion d'agriculture a été de 16 élèves sur 22 qui s'étaient présentés. Le nombre des postulants s'est élevé ensuite à 52, et on comptait sur 80 candidats à la dernière rentrée.
Ce recrutement est absolument satisfaisant, surtout quand on songe qu'il se fait parmi les jeunes gens nés dans la commune seulement; je regrette de ne pouvoir donner le chiflre de sa population). Quel mouvement salutaire dans les idées va s'opérer bientôt dans ce milieu. Quels horizons il ouvre ! que de progrès en pers-
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pective quand, on voudra bien songer, qu'il n'existait rien il y a quelques années encore à la place de cette agitation.
Le Comité de patronage tient à ce que les jeunes gens se retrouvent en famille en rentrant à l'école, leurs professeurs ne sont pas pour eux des maîtres, mais des amis. Une instruction toute morale est donnée en commun; l'hygiène de l'habitation, les soins du corps, les excursions, les visites aux familles et aux malades, doivent développer l'éducation tout autant que l'instruction; l'intimité avec les maîtres est complète et constante, tel est le caractère imposé pendant ces divers exercices qui sont plutôt des réunions d'amis.
La matinée est consacrée à l'enseignement général, et l'après-midi aux études spéciales tant théoriques que pratiques.
Les cours d'arithmétique, géométrie, chimie, physique, histoire naturelle, botanique, géographie, histoire générale de la civilisation et langue française, sont communs aux deux sections d'agriculture et de commerce, et partagés entre les deux professeurs.
L'enseignement spécial du commerce comprend : le droit usuel, l'économie politique, technologie et tenue de livres.
L'enseignement spéciale agricole : l'agriculture, l'horticulture, l'arboriculture, la zootechnie, l'industrie laitière, et la comptabilité.
Le laboratoire est très simple, et vingt élèves peuvent y travailler en même temps.
La bibliothèque comprend environ 700 volumes parmi lesquels figurent nos principaux auteurs agricoles français, et le Journal de V Agriculture.
Les élèves n'ont pas de livres particuliers d'étude; leurs cours sont relevés sur des cahiers qui leur sont donnés gratuitement par l'école, ainsi que toutes les autres fournitures scolaires.
Le musée comprend des collections d'insectes, de minéraux, un herbier, recueillis par les élèves et les maîtres, au cours de leurs promenades, il contient aussi les tableaux de DeyroUe et un musée spécialement commercial.
L'industrie laitière est l'objet de soins particuliers, et cela était tout indiqué quand on se rappellera que le beurre est encore fait dans des outres en peau de mouton, qu'il est déjà rance le plus souvent avant d'être livré à la consommation, et que son prix moyen atteint à peine 1 franc à 1 fr. 50 le kilog. suivant les saisons.
On commence l'enseignement du français, par la désignation et la prononciation de tous les objets usuels, et on le continue par des traductions suivies d'explications.
Pour rendre l'enseignement pratique aussi complet que possible dans l'état actuel des choses, le fondateur, l'honorable M. F. Blanco a mis sur l'école 18 ares de terres labourables et 2 hectares de prairies qui pourront être augmentés dans la suite.
La terre sert de champ d'expériences pour la culture de la pomme de terre, du seigle, les deux principales récoltes du pays et d'un si petit rendement pour le moment, des plantes potagères et des engrais. On y a planté également un verger.
Il est fait des travaux d'irrigation et de drainage dans la prairie, et on y expérimente aussi les engrais.
La laiterie de Villablino comprend : les appareils nouveaux les plus simples et jugés les plus pratiques pour la transformation de la fabrication du beurre, parmi lesquels se rencontrent l'écrémeuse Gooley, la baratte américaine, la délaiteuse à bras, et un malaxeur à tablette. Au moyen de ces appareils et de l'application des soins de manipulation et de propreté nécessaires, et inconnus de ses voisins, M. Diaz Secco a obtenu de suite des beurres de qualité supérieure, vendus de 3 fr. à 3 fr. 50 le kilog. avec une augmentation de plus de 100 pour 100 sur les prix du pays, mais on espère obtenir mieux encore et jusqu'à 6 fr. le kilog., lorsqu'il sera vendu directement à Madrid, ce qui n'a rien de surprenant quand on saura que l'herbe est très bonne, et que la qualité est la même d'après M. Secco, que celle de nos bons beurres de Normandie.
L'honorable fondateur de Villablino ne voulant pas donner à l'école un caractère commercial, et tirer profit de ses produits dans la crainte de nuire à l'avenir de son œuvre dont le but est tout philanthropique, ne voulut pas dans le principe que le beurre fût vendu; il était envoyé à titre gracieux aux commerçants,
à la seule condition de faire connaître comment il était accepté, sa qualité et son prix. Aujourd'hui, il est vendu comme nous le verrons, mais son prix tout entier retourne aux fournisseurs de lait.
Malgré des résultats si importants et connus de tous les élèves, les cultivateurs voisins ne voulurent rien changer tout d'abord à leur routine, ce qui n'a rien de surprenant, et il n'est pas nécessaire du reste d'aller en Espagne pour constater semblable indifférence ; mais l'école ne se découragea pas, elle voulait atteindre son but qui était de développer, d'améliorer la fabrication du beurre du pays, de créer des débouchés avantageux, tout en donnant une instruction théorique et pratique aux élèves, sans pour cela donner un caractère commercial personnel à son industrie laitière.
A cette fin, on a d'abord traité le lait apporté par les élèves, puisque les autres cultivateurs ne voulaient pas livrer le leur ; puis quelques-uns moins récalcitrants sont venus à elle à la longue, et on le leur achetait d'après la richesse en crème mesurée au crémomètre plusieurs fois par semaine. Le beurre obtenu dans ces conditions est vendu par l'école, et si le lait ressort à un prix plus élevé que celui auquel il avait été acheté, on remet la différence au fournisseur; c'est ainsi que le lait leur est payé maintenant 0 fr. 137 le litre, tandis que précédemment par l'emploi de leurs procédés il ressortait de 0 fr. 05 à 0 fr. 06.
Heureux voisins de Villablino! Mais voudront-ils profiter de cet exemple? Ils y arriveront peu à peu sans doute : lorsqu'ils livreront beaucoup de lait à ce prix la misère disparaîtra de leurs campagnes et sera bientôt remplacé par l'aisance.
L'école a pris selon nous une mesure excellente et concluante en traitant ainsi avec ses vendeurs, et qui parle aux yeux comme à la bourse; c'était démontrer d'une manière irréfutanle la voie à suivre, l'avantage de produire plus de lait et d'adopter les meilleurs procédés pour la fabrication du beurre. Ce prix de G fr. 2137 le litre est très élevé pour du lait qui n'est pas livré en nature et qui est traité dans le pays, mais je rappelle qu'il est très riche en matières grasses, que 16 litres fournissent 1 kilog. de beurre avec les procédés de fabrication de l'école ; il en faut au moins 24 litres, ce qui est encore une bonne proportion ailleurs, pour obtenir cette même quantité; les procédés ordinaires qui ne permettent cependant pas de recueillir la même proportion de crème ni dans d'aussi bonnes conditions.
Les travaux de laiterie sont exécutés par les élèves, c'était tout indiqué et les tableaux que j'ai sous les yeux permettent de juger que ce service est réglé avec soin comme tous les autres ; ils comprennent :
L'entrée du lait; — noms des vendeurs; — quantités reçues matin et soir; — les sommes dues.
Ecrémage; température; quantités de litres de lait et de crème obtenus pour cent.
Fabrication. — Quantité de crème traitée; — temps employé; — petit lait et beurre obtenus.
Valeur du lait. — Rendement en crème par jour au crémomètre; — moyenne ; — quantité de beurre; prix du beurre vendu; prix définitif auquel est payé le lait.
Et un compte particulier pour chaque fournisseur : Ces tableaux sont tenus et signés par les élèves de service à la lairerie, où ils passent à tour de rôle.
La production du mouton et de la laine va devenir aussi l'objet de soins particuliers, par suite de la crise que celle-ci subit pour les causes générales et locales que nous avons examinées plus haut.
L'école se propose de démontrer dans son rayon d'action, qu'on pourrait rem-
tance de sa culture, contrairement à la croyance établie qu'il faut de grands troupeaux et la transhumance pour donner de la belle laine et assurer des profits. Il y a en effet quelque chose de très intéressant à entreprendre de ce côté et nous ne saurions trop encourager l'école à entrer dans cette voie.
Une fromagerie sera construite au premier jour : jusqu'alors on avait utilisé pour la fabrication du fromage une installation provisoire qui ne répondait pas aux conditions essentielles qu'elle réclame, aussi les produits obtenus dans
l'imitation du Camembert laissaient à désirer. — M. Seco obtiendra de ce côté, nous n'en doutons pas d'aussi bons résultats qu'avec le beurre, lorsque cette partie de l'installation sera complétée d'après les règles reconnues les meilleures.
Les plans de l'étable, de la bergerie, de la fromagerie sont arrêtés, ces constructions seront élevées dans un bref délai ; un contre-maître ayant des connaissances spéciales sera chargé du soin des animaux.
L'école est une œuvre privée sans attache officielle, et pour cette raison ne délivre pas de diplôme aux élèves à la fin de leurs études. Cependant il est donné aux jeunes gens qui en font la demande une attestation de leur passage, à l'école et de leur mérite.
Telles sont les grandes lignes de l'installation et du fonctionnement de l'école d'agriculture et de commerce de Villablino.
Ajoutons pour terminer, que M. Fernandez Blanco, vient de créer une école semnlable qui fonctionne dans une commune voisine, qu'une autre est en création, et qu'il se propose d'en créer d'autres dans une province éloignée, en modifiant le programme d'enseignement d'après les conditions particulières du milieu ou il doit être appliqué.
On ne saurait faire un plus noble usage de sa fortune.
Les dépenses de fonctionnement de l'école de Villablino s'élèvent à 5,000 fr. environ par an. Cette somme est relativement bien faible si on envisage le nombre des élèves qui reçoivent l'enseignement, et les résultats pratiques qui ont été déjà obtenus. Nous ne connaissons pas le montant des frais occasionnés par les autres écoles, et qui sont entièrement à la charge du créateur comme ceux de Villablino, mais ce n'est pas au prix de l'argent qu'on peut évaluer le progrès accompli et le mérite d'une œuvre semblable.
Que les zélés professeurs de Villablino reçoivent ici toutes nos ' félicitations ; ils ont eu l'honneur de faire fonctionner les premiers cet enseignement nouveau dans leur province, et c'est grâce à leurs soins et à leurs efforts que des résultats si encourageants ont déjà été obtenus : ils réaliseront dans l'avenir toutes les améliorations que la situation comporte, nous en avons le ferme espoir, et de loin nous les suivrons avec le plus vif intérêt.
L'œuvre si patriotique de M. Fernandez Blanco, et de ses honorables collaborateurs réalisera leurs espérances, et leurs concitoyens en apprécieront tout le mérite. Que ces messieurs trouvent de nombreux imitateurs.
Leur Gouvernemeut ne voudra pas non plus sans doute les laisser poursuivre seuls cette noble tâche dans la voie du progrès! Nous le souhaitons à nos amis espagnols, et à l'Espagne en lui adressant nos vœux pour sa prospérité.
Florent Chassant,
Professeur d'agriculture à Bressuire (Deux-Sèvres),