‹ Journal de l'agriculture (volume 3)Chapitre 667 sur 691 · I. — La situation · texte numérisé non relu

I. — La situation

Au fond (le la Bretagne, où je me trouve quand j'écris cette chronique, la sécheresse a sévi avec autant de rigueur que dans la plupart des autres parties de la France ; ici, comme ailleurs, les cultivateurs sont réduits au.x^ abois par la pénurie de fourrages, et ils ne peuvent compter que sur de médiocres récoltes de grains. Quelque part que l'on aille, on trouve partout le même spectacle désespérant; mais la situation est cependant moins grave dans cette région de l'Ouest, que dans la région du Centre et surtout de l'Est où le mal a pris un caractère d'acuité tout à fait spécial. Cependant, ici comme ailleurs, les cultivateurs, tout en maugréant, ne perdent pas leur temps en vaines récriminations ; ils vendent à regret, contraints et forces, le bétail qu'ils ne peuvent pas nourrir, et ils concentrent tous leurs efforts pour accroître les ressources fourragères pour les bêtes de de trait et pour les animaux conservés. Les fourrages d'été, les racines, auxquelles on recourt, constitueront, on peut lespérer, des provisions sérieuses pour l'hiver prochain.

Si les cultivateurs ne s'affolent pas, les circonstances graves que nous traversons ont provoqué, d'abord dans quelques journaux qui s'étaient montrés jusqu'ici hostiles à l'agriculture, ensuite chez un certain nombre de députés, des calculs assez ingénieux que nous avons signalés déjà, mais qui se sont manifestés tout à coup, dans la séance de la Chambre des députés, du 15 juin, sous une forme extraordinairement dangereuse. Sous prétexte de venir en aide à l'agriculture éprouvée, quelques députés, qui se croient malins, mais qui n'ont montré que leur ignorance, ont proposé la suspension des tarifs de douane sur les fourrages et sur quelques céréales (avoines, orges et maïs). Grâce aux efforts'de M. Viger, ministre de l'agriculture, et de M. Méline, président de la Commission des douanes, le vote immédiat sur la deuxième partie de la proposition a été écarté, mais la première partie a été votée à une très forte majorité. Aux termes de cette proposition les droits de douane sur les fourrages et les droits d'entrepôts sur les mêmes matières seraient suspendus jusqu'au 1" janvier 1b94. La majorité qui a adopté cette mesure se compose, d'une part de tous les libre-échangistes de la Chambre, et d'autre part d'un certain nombre de députés, désireux de bien faire, mais mal éclairés.

N» 1388. — TOMK l" DB 1893. — 24 juin.

C'est qu'en effet l'agriculture n'a nullement besoin d'un tel cadeau; le cultivateur qui achète du fourrage (foin ou luzerne) fait généralement une mauvaise opération; dans les circonstances actuelles, il ferait un marché de dupe, comme M. Viger l'a démontré à la Chambre; l'achat de fourrages, au taux actuel de ces denrées et au prix du bétail, ne s'expliquerait en bonne administration agricole, que pour conserver les animaux de travail indispensables ou pour maintenir l'élevage; mais heureusement la situation n'est pas telle qu'on en soit réduit à cette extrémité. L'importation des fourrages d'Amérique (Canada, République Argentine), au prix où sont les foins, ne sauraient être gênée par un droit de 75 centimes par 100 kilog. au tarif général, et ces fourrages sont déjà cotés à des taux qui en rendent l'achat presque impossible pour les cultivateurs ; ils se vendent en effet de 12 à 14 fr. par 100 kilog. dans les ports, sans autre garantie de qualité que la bonne foi du vendeur et sans aucun recours contre celui-ci si la qualité est défectueuse. Les associations agricoles ont reçu déjà des offres nombreuses venues d'au-delà de l'Atlantique; elles agiront sapjement en prenant leurs précautions. Pour en revenir au vole de la Chambre des députés, on doit dire que ce vote n'est et ne peut être d'aucune utilité pour l'agriculture et qu'au contraire il est extrêmement déplorable, car il a créé un précédent fâcheux, dont les adversaires de la réforme douanière se sont immédiatement emparés avec une joie trop éclatante. La composition de la majorité, que nous avons rappelée plus haut, suffit d'ailleurs pour montrer que le vole arraché à la Chambre dans un moment d'afîulement n'a été aucunement inspiré par un ardent amour de l'agriculture.

La manœuvre hardie des adversaires de l'agriculture aura-t-elle le même succès, quand il s'agira de statuer sur les tarifs de douane relatifs aux grains (avoines, orges et maïs) ? 11 est désormais permis d'en douter. En effet, l'examen de cette proposition a été renvoyé à la Commission des douanes, et cet examen s'y fait avec une sollicitude éclairée. La Commission a demandé d'abord à connaître l'avis de l'agriculture ; à cet effet, la Commission permanente du Conseil supérieur de l'agriculture a été réunie le 19 juin pour donner son avis sur la mesure proposée. Après un exposé de la situation fait par le Ministre de l'agriculture, et après un long débat dans lequel toutes les opinions se sont manifestées, la Commission a émis, presque à Tunanimé, qu'il n'y a lieu ni de suspendre ni de diminuer les tarifs de douane sur les avoines, les orges et les maïs. De la longue discussion qui s'est engagée à cet égard, il ressort que la suspension ou la diminution des tarifs ne pourrait que causeries plus graves préjudices à l'agriculture, sans apporter aucun soulagement à ses souffrances.

La seule question vraiment délicate est, comme nous le disions la semaine dernière, celle du maïs. Mais, comme M. Viger l'a fait observer, on peut remplacer avec avantage ce grain par les brisures de riz de Cochinchine, qui sont importées en grande quantité, et qui coûtent moins cher que le maïs, tout en étant plus riches en matières nutritives. D'ailleiii('s, ce qui était prévu est arrivé ; dè^ que le bruit s'est répandu que notre Parlement était saisi d'une proposition relative à la suspension des droits sur le maïs, les marchés de Hongrie et d'Ame-

rique ont subi un mouvement de hausse qui s'accentuerait certainement encore si la proposition était adoptée, de telle sorte que le maïs arriverait chez nous à des prix trop élevés pour la consommation agricole.

On est désormais en droit d'espérer que le Parlement reprendra son sang-froid, et qu'il ne se laissera pas leurrer davantage par les adversaires de sa politique économique. S'il en était autrement, les dernières semaines de son existence laisseraient un triste souvenir aux agriculteurs.

Dans cette même séance, le Ministre de l'agriculture a saisi le Conseil supérieur d'un projet de circulaire qu'il se propose de faire afficher dans toules les communes de France. Cette circulaire se rapporte aux substitutions de denrées alimentaires par lesquelles on peut remplacer le foin et la paille; elle est accompagnée de formules de rations qui pourront servir de modèle. On ne peut qu'applaudir à cette initiative par laquelle M. Viger donne une nouvelle preuve de son ardent désir de contribuer, par tous les moyens, à éclairer les agriculteurs. Nous publierons cette circulaire dès qu'elle sera définitive.

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