X. — Exposition d'aviculture
La troisième exposition d'aviculture organisée par la Société nationale d'aviculture au Jardin d'acclimatation, à Paris, aura lieu les 27 et 28 mars. Elle comprendra sept catégories : race de la Bresse noire, race de la Bresse crayonnée, race de la Bresse dite Beny-Marboz, race de Çaumont, dindons noirs, dindons blancs et dindons divers. Les prix d'honneur consisteront en grandes médailles d'argent. Les déclarations sont reçues au siège de la Société nationale d'aviculture, 24, rue des Bernardins, à Paris, et au Jardin d'acclimatation.
XI. — Ecole pratique d'aviculture de Sanvic. On a lu, dans un précédent numéro, la description de l'école pratique d'aviculture de Sanvic, dirigée par M. Roussel. La durée de renseignement y est de trois mois; l'école est ouverte du l*"" février au 31 octobre, en trois périodes trimestrielles. On reçoit alternativement des élèves internes des deux sexes. Des bourses sont accordées par
CHRONIQUE AGRICOLE (7 MARS 1896j. 367
l'Etat et par le département. Les demandes d'admission devront être adressées à M. Roussel, à Sanvic, près Le Havre (Seine-Inférieure). XII. — Le commerce des lins russes.
Une délégation du Comité linier du Nord de la France a fait récemment un voyage dans la Ilussie septentrionale. Le Journal du Minislère des finances^ de Russie donne sur les résultats de ce voyage, les renseignements suivants qu'on lira avec intérêt :
« Dans les derniers jours de janvier de cette année sont partis, pour la France, les délégués du Comité linier du Nord, MM. Faucheur, Le Blan et Delesalle, venus ici afin de pousser à l'application plus rapide des mesures pour l'amélioration du commerce linier franco-russe.
« A l'appui de leurs justes réclamations au sujet des procédés illicites des exportateurs russes en lins, les délégués avaient apporté quelques Lottes de lin piovenant des environs dePskoff, ayant fortement souflert de l'humidité et contenant une proportion notable de codille et de paille, voire même une pierre du poids de 2 à 3 livres. En outre, la délégation a présenté au département du commerce et des manufactures un mémoire historique sur toutes les mesures prises par le commerce pendant dix ans — à partir de 1884 — afin d'améliorer le commerce en lin avec la Russie. Ce mémoire renferme 43 pétitions particulières, représentations aux ambassades et autres faits se rapportant au but ci-dessus indiqué. En outre on avait ajouté tous les desideratas du commerce actuel francorusse en lins. Ces desideratas sont les suivants :
« l» Publication par l'administration russe des règles suivantes obligatoires pour la vente des lins dans les marchés de l'intérieur ou d'ailleurs :
« a) Les bottes de lins doivent être liées avec une seule corde, la tête ouverte; — b) la corde doit être absolument en lin ; — c) le poids de chaque botte ne doit pas dépasser 12 livres russes (4 kil. 914) .
« L'infraction à ces règles entraînera à une amende, pour le paysan producteur, de 10 kopecks à 1 rouble par poud, pour les acheteurs intermédiaires et pour les marchands 1 à 3 roubles par poud.
« 2'^ Pour l'introduction des corps étrangers ou de déchets dans les bottes il faut absolument arriver à fixer des amendes à raison de 1 rouble par poud pour la première fois, et de 2 roubles par poud eu cas de récidive.
« 3° En ce qui concerne le lin humide ou humecté intentionnellement, il y a lieu d'établir les mêmes amendes que ci-dessus et en outre, de tels lins doivent être retirés du marché et celui chez qui on les aura trouvés devra les faire sécher et retravailler à son compte avant de les laisser de nouveau dans le commerce.
« Les demandes des lin i ers français ne diffèrent pas des pétitions présentées à plusieurs reprises au Ministère des finances par le congrès de nos liniers et par nos maisons de commerce ; ce qui concerne le système des amendes est bien en rapport avec les vœux généraux de nos meilleurs marchands russes en lins.
« A la suite du Congrès sur cette question, qui a eu lieu ici l'année dernière, le Département a commencé à élaborer des mesures propres à améliorer notre commerce en lins à l'intérieur. La visite des délégués français aura servi à hâter l'application des règlements pour l'amélioration de notre commerce en lins. «
On ne peut que souhaiter de voir introduire dans le commerce des lins les réformes indiquées dans la note qu'on vient de lire. XIII. — L'exportation des brebis d'Algérie.
On sait que, depuis quelques années, l'exportation des moutons d'Algérie en France a pris un très grand développement. Dans une circulaire qu'il a envoyée récemment aux associations agricoles, le Gouvernement général de l'Algérie a rappelé que l'examen de la statistique egricole de l'année 1894 permet de constater qu'une diminution deplusde 1 ,800,000 têtes s'est produite depuis la campagne précédente dans l'effectif du troupeau algérien ; il a demandé qu'on lui indiquât les mesures qu'il y aurait lieu de prendre. La Société d'agriculture de
Constantine a répondu : V qu'elle attribue la plus grande part dans la diminution accusée en 1894 aux affections vermineuses qui ont sévi avec une intensité exceptionnelle pendant l'automne 1893 et l'hiver 1893-1894; 2° qu'elle reconnaît qu'en raison de ces faits, l'importante exportation de 1894, encouragée par de hauts prix, au lieu de n'atteindre que le croit du troupeau, a porté, surtout à la fin de la campagne, sur la catégorie des femelles; 3" que le fait de l'exportation des femelles s'est reproduit sur une plus grande échelle encore dans les derniers mois de 1895. En conséquence, elle estime qu'il y aurait intérêt, pour l'avenir du cheptel ovin, à apporter à la fin de chaque campagne moutonnière quelques restrictions àl'exportation des jeunes femelles, dont la plupart d'ailleurs sont, à cette époque, dans un état avancé de gestation.
Dans sa dernière réunion, le Comice agricole de Bône a émis, sur le même sujet, les vœux suivants :
« Le Comice agricole de Bône, considérant que les épizooties qui, ces deux années dernières, ont sévi avec intensité sur les troupeaux des Hauts-Plateaux, ont réduit d'une façon considérable le cheptel ovin indigène; que déplus, pendant les années 1894 et 1895, l'exportation encouragée par les hauts prix pratiqués sur les marchés de la Métropole, au lieu de n'atteindre que le croît du troupeau, a porté, surtout à la fin de la campagne, sur la catégorie des femelles dont il a été exporté près de 160,000 par le seul port de Philippeville ; que dans ce nombre un tiers environ étaient pleines, beaucoup même prêtes à agneler,
« Considérant qu'il est du devoir de l'administration, par mesure d'ordre supérieur, de régler Texportation des brebis jeunes, de façon à conserver aux indigènes et à la Colonie une source aussi importante de richesse; que bien que la mesure restrictive d'exportation des brebis paraisse attentatoire à la liberté commerciale, elle est légitimée par une haute idée d'humanité et de prévoyance et par son but qui est de prévenir une longue période de misère noire chez les indigènes du Sud.
ce Pour ces causes, le Comice agricole de Bône, en communauté de sentiment avec la Société d'agriculture de Constantine, émet, à la majorité des voix des membres du Bureau, le vœu :
« Que des restrictions soient apportées à l'exportation des brebis jeunes^ c est-à-dire au-dessous de cinq ans, et cela jjendant une période de trois ou quatre ans.
ce Gomme corollaire à ce vœu, le Comice, effrayé de la mortalité considérable qui décime en ce moment les troupeaux et les bêtes de somme des indigènes du Sud par suite de la sécheresse persistante de l'hiver qui a anéanti les pâturages, appelle l'attention immédiate des Pouvoirs publics sur cette situation et demande que les forêts défensables soient, temporairement et à titre exceptionnel, ouvertes sans retard aux indigènes ou européens possesseurs de troupeaux; enfin, que des mesures énergiques soient prises à l'avenir pour parer au retour de pareille calamité due à l'imprévoyance fataliste des indigènes, imprévoyance contre laquelle une administration paternelle et soucieuse de ses devoirs aurait pu réagir en temps utile ».
Le dernier alinéa, qu'on vient de lire, confirme absolument les renseignements donnés dans notre précédente chronique sur l'intensité de la sécheresse en Algérie et sur les conséquences qui peuvent en résulter pour l'élevage du mouton. Henry Sagmer.
Extrait du discours de M. le marquis de Dampierre, président*.
Mes chers collègues, il est bien difficile, en présence des souffrances cruelles
1. Ce discours a été écrit à la lin de janvier 1896. Le vénéré et très regretté président de la Société est mort le 10 février.
de l'agriculture, de garder le calme qui convient à ceux qui, comme nous, cherchent uniquement le triomphe de la vérité et de la justice; c'est là cependant le devoir que je vais m'efforcer de remplir, en vous parlant sans amertume et sans découragement des questions qui excitent en ce moment vos plus graves préoccupations. Les faits seuls vous diront ce que vous devez penser d'un état de choses qui répond mal aux espérances que devaient vous faire concevoir tant d'éloges et tant de promesses prodigués par ceux dont dépend en grande partie votre soulagement ou votre ruine.
Je suis encouragé à vous exposer franchement tout ce que notre situation a d'inquiétant, par l'espoir que la bonne renommée grandissante de notre Société, son désintéressement et son patriotisme, donneront quelque poids à ses revendications. Cette année en particulier, j'ai constaté avec joie que nos plus laborieux collègues ont, par des travaux remarquables, fortifié encore l'autorité qui s'attache à leurs noms et relevé par là le crédit que nous apporte leur fidèle collab(>ration.
Les fléaux contre lescruels la science lutte avec un infatisrablc courage ne vous ont pas ete épargnes depuis quelques années, vous les avez supportes avec une rare énergie. La perte, puis la reconstitution de vos vignobles; le bouleversement qu'ont amené dans vos habitudes culturales, la concurrence dfs produits d'outremer et le bon marché des transports qui a encore accentué le bas prix de revient de ces importations; les conditions économiques si diÔerentes d'un pays accablé d'impôts comme le nôtre et de contrées à peu près indemnes des charges publiques qui nous écrasent; le trouble, apporté dans toutes les transactions par la crise monétaire qui sévit dans le monde entier et qui, pour nous, a cette conséquence que la dépréciation de l'argent fait plus qu'annuler en certains cas les droits de douane qui sont censés nous protéger; les souffrances du commerce, enfin, qui dérivent naturellement des nôtres, demandent de la part du Gouvernement un secours que nous avons sollicité sans cesse en votre nom avec une énergique persévérance. L'avons-nous obtenu dans la mesure où vous le méritiez? — Non, je n'hésite pas à le dire.
Les bonnes volontés n'ont pas manqué, il serait injuste de ne pas reconnaître les etforts de notre Ministre actuel de l'agriculture ; mais les actes n'ont pas répondu aux espérances données : les projets de loi les plus utiles restent en suspens devant nos assemblées législatives, plusieurs de ceux qui ont été votés sont inappliqués, d'autres nous menacent dans notre existence même; on sent qu'un mauvais vent souffle sur ceux qui vivent de la terre en attendant trop paisiblement peut-être la fin de l'orage qui gronde autour d'eux.
Examinons quelques-uns des points sur lesquels nous avons à appeler votre attention et le concours des pouvoirs publics.
Gomment ne nous plaindrions-nous pas de certaines dispositions législatives récentes et des intentions qui se manifestent?
La transformation des impôts de répartition en impôts de quotité, l'introduction dans notre législation financière de l'impôt progressif, sont le renversement des principes fondamentaux de notre droit public, du mode de taxation établi par l'Assemblée constituante de 1789 elle-même. Jamais atteinte aussi grave n'a été portée à l'agriculture que celle de la loi sur les successions déjà votée par la Chambre des députés, et aujourd'hui soumise au Sénat; car elle détourne fatalement les capitaux de la terre et constitue véritablement la ruine de l'héritage immobilier.
M. Méline avait bien raison de dire à la Chambre des députés, en lui signalant les effets désastreux de cette loi :
c'- Nous sommes venus tous ici avec la ferme intention d'aller au secours de l'agriculture, de faire des lois qui lui profitent; nous l'avons tous promis, et, par une singulière contradiction, dans toutes les lois que nous faisons, nous semblons prendre à tâche d'augmenter le fardeau qui l'accable. «
Une des nécessités sociales les plus douloureuses de notre époque, le service militaire, enlève de nos champs, au moment souvent où ils lui seraient le plus utiles, les bras de nos cultivateurs. Si notre patriotisme, — on l'a bien vu, — ne recule devant aucun sacrifice le jour du danger, que l'on considère qu'en temps de paix le service militaire contribue grandement à arracher le goût de la vie rurale du cœur de nos jeunes conscrits, qu'il pousse à la dépopulation de nos campagnes au profit des villes, et qu'il serait d'une sage politique d'atténuer la
gravité de ce mal en apportant aux lois militaires des modifications qui, sans rien ôter à la force de nos armées, favoriseraient le maintien dans leurs foyers des travailleurs de la terre, tant que la guerre ne les en arracherait pas. Pourquoi dire que les lois actuelles sont intangibles, alors qu'elles sont, au contraire, perfectibles?
Une plaie que l'on a justement qualifiée de prime d'abandon donnée à Tagriculture et au déclassement des citoyens, le fonctionnarisme^ pépinière de mécontents et d'ambitieux, ([ui sont le lléau le plus redoutable de la société, devient de jour en jour, pour le Trésor public, une charge des plus inquiétantes. On en jugera par la progression des sommess payées annuellement par le budget aux fonctionnaires, depuis quarante ans. Elles se chiffraient, en 1855, à 241,055,482 fr., n'étaient encore, en 1870, que de 294 millions; elles se montent aujourd'hui à 507,256,000 francs, peul-être même un peu plus, car les pensionnaires de l'Etat, à un titre quelconque, sont arrivés aujourd'hui à un nombre effrayant : 763,700. Il n'y a pas à s'étonner, après cela, de ce que la moyenne des charges supportées par chaque habitant des pays de l'Europe, étant de 54 francs par an, celle des Français soit de 87 fr. 55, et de 120 francs en y comprenant les impôts communaux et départementaux.
La production du vin et du blé constitue la ressource agricole la plus importante de notre pays. Ces deux industries sont celles qui occupent le plus de bras ; le régime sous lequel elles vivent a toujours eu une influence considérable sur l'état heureux ou malheureux de notre agriculture, et ce sont celles qui souffrent le plus en ce moment.
La viticulture française a fait des efforts prodigieux et consacré d'énormes ca-
Î)itaux à la reconstitution de son vignoble ruiné par le phylloxéra , il lui faut tous es jours se défendre de l'envahissement de fléaux qui lui étaient inconnus jusqu'ici, et ses malheurs sont encore aggravés par l'instabilité de la législation, qui semble n'avoir pour objet que de procurer au Trésor public une part contributive hors de proportion avec les bénéfices qu'elle en retire elle-même.
La situation vinicole est d'autant plus pénible à envisager que des intérêts distincts, opposés parfois, entraînent les producteurs de régions diflérentes, exaspérés par la souffrance, à des querelles qui ne profitent qu'aux adversaires communs, sans profit pour les consommateurs et au grand dommage des finances de l'Etat. Bien plus, ces dissentiments amènent les pouvoirs publics à refuser aux uns et aux autres la justice qui leur est due. Comment ne s'étonneraient-ils pas en ce moment, par exemple, de l'attitude prise par d'importants centres viticoles et par leurs représentants dans le Parlement qui, au lieu de continuer à défendre des mesures qui importent à la viticulture entière, ont demandé au Sénat de voter telle qu'elle lui avait été envoyée par la Chambre des députés une loi sur les boissons qui portait une atteinte manifeste aux intérêts d'une autre partie de la France, en ruinant tous les bouilleurs de cru, et voudrait faire ainsi des droits les plus respectables la rançon de la liberté absolue de circulation de ses vins Le droit pour le viticulteur de transformer comme il l'entend la récolte de ses vignes est un droit incontestable^ ^ et le restreindre est lui enlever une part de son droit de propriété.
C'est, en effet, un singulier abus de mots que de nommer privilège le droit du bouilleur de cru de distiller des vins qui, en raison des espèces de vigne qu'il cultive, sont impropres à la consommation directe et doivent être nécessairement transformés en eaux-de-vie.
Nous ne pouvons pas voir sans émotion porter par là un coup fatal à une industrie éminemment française, celle des eaux-de-vie de Cognac et d'Armagnac. Ces eaux-de-vie sont célèbres dans le monde entier, elles devraient être considérées comme une de nos richesses nationales, et, d'une part, on laisse vendre sous ce nom (sans que la loi sur les falsifications des produits alimentaires ait rien fait pour réprim.er cette tromperie) des alcools d'industrie dédoublés qui ont la plus néfaste influence sur la santé des classes ouvrières, qui vont même, au dire des hommes les plus compétents, jusqu'à imprimer à notre race un caractère de dégénérescence des plus inquiétants; d'autre part, voilà que l'on veut établir chez le propriétaire, sous le nom d'exercice, une surveillance qui lui est odieuse,
1. Expression du rapporteur de la loi de 1893, M. Salis, devant la Chambre des députés (séance du 7 novembre 1893).
pendant qu'on en décharge le marchand de vin qui la supportait jusqu'ici, et qu'on va par des exigences tracassières le dégoûter de procéder lui-même à une distillation honnête de ses vins, pour la livrer aux bouilleurs de profession, plus habiles que lui à passer à travers les mailles de la loi et qui ne fourniront plus au commerce que des eaux-de-vie adultérées.
M. de Verninac, rapporteur au Sénat de la loi de 1893, disait lui-même : « Qu'arriverait-il si on rétablissait l'exercice chez les liouilleui's de cru? Le jour «. où la loi serait appliquée, un grand nombre de bouilleurs de cru, et certainece ment les plus honnêtes, renonceraient à leur industrie plutôt que de se sou- « mettre à la surveillance des employés de la régie, et ce serait pour eux une « véritable expropriation sans indemnité. »
Puisse le Sénat, saisi aujourd'hui de la loi votée par la Chambre en 1895, se pénétrer de la vérité de cette affirmation que le vrai bouilleur de cru n'a aucun intérêt à frauder et ne fraude jamais, tandis que le faux bouilleur de cru, celui qui par une fraude cesse d'avoir droit à ce titre, trompe le Trésor, trompe le commerce, altère la qualité de nos produits, ruine ainsi leur renommée, et devrait seul encourir toutes les sévérités de la loi.
Nous avons cru longtemps qu'une surproduction du blé dans des pays nouveaux, tels que l'Inde et l'Amérique, était la cause seule de l'abaissement du prix de cette denrée en Europe. Une savante étude de mon excellent confrère, M. Eug. Marie, ancien directeur du commerce extérieur au Ministère du commerce, prenant pour point de départ un mémoire fort bien documenté du docteur Ruhland, de Zurich, nous a forcés ? renoncer à cette opinion. Sur tous les points du globe, on se plaint également de l'avilissement du prix des céréales; mais il a été constaté dans des tableaux soigneusement chiffrés :
1° Que, bien que la population ait augmenté partout, la production du blé dans le monde entier, au lieu de progresser en proportion, s'est sensiblement abaissée de 1880 à 1894; qu'en Amérique, par exemple, la production du blé qui, de 1870 à 1880, s'était accrue dans de telles proportions que sa production était évaluée à 3 hect. 32 par tête d'habitant, s'est abaissée depuis à 2 hect. 28;
2" Que, dans l'Inde, les exportations de blé ont subi dans la dernière période sexennale, comparativement à celle qui la précédait, une diminution de 6,145,294 quintaux;
3° Que les pays d'Europe, grands producteurs de blé. la Russie et la Hongrie, ont donné, dans les dix dernières années, des quantités à peu près égales pour l'exportation et qu'elles tendent même à diminuer dans de fortes proportions. •
Il faut donc chercher ailleurs la cause de l'avilissement du prix du blé dans le monde. La crise monétaire y est certainement pour beaucoup et l'incertitude qui règne sur la valeur relative de l'or et de l'argent ne peut qu'apporter un grand trouble dans les relations des pays qui n'ont pu encore se mettre d'accord pour adopter un régime commun. Beaucoup de bons esprits, en outre, croient avec le docteur Ruhland, dont je parlais tout à l'heure, que l'abaissement anormal du prix du blé vient des spéculations du commerce, des marchés à terme dont il est l'objet, spéculations dont les neuf dixièmes sont à la baisse, poussent à l'avilissement du prix, faussent la valeur d'une marchandise qui devrait en réalité dépendre de son abondance ou de sa rareté. La législation seule pourrait mettre un terme à l'état de choses actuel et nous sollicitons le Gouvernement et le Parlement français, non seulement de régler d'une façon plus équitable le fonctionnement des admissions temporaires comme ils semblaient y être détddés mais encore de porter leur attention sur ces questions qui se discutent en Allemagne et en Angleterre depuis plusieurs années; de proscrire le marché fictif, ou marché sans livraison, ainsi que le demandent, non la ligue des agrariens ou M. Ivûhn en Allemagne, mais des hommes comme M. W. Smith en Angleterre, qui a prouvé que les marchés fictifs multiplient les apparences des récoltes et faussent ainsi le marché des céréales. En Amérique déjà, d'où nous vient ce système de spéculations, le sénateur Washburn a pris l'initiative d'un projet de loi qui stipulerait qu'une vente de blé ne serait considérée comme légale qu'autant que le vendeur aurait en sa possession le blé faisant l'objet de la transaction, et le rapporteur qui l'a fait adopter par le Sénat, disait que les opérations qui déprécient la valeur des céréales doivent être défendues comme un crime et punies lie peines d^ emprisonnement. A la Chambre des députés, un autre bill défendu
par M. Statch et poursuivant le même but a été adopté à une grande majorité.
Le J3as prix du blé frappe en ce moment notre agriculture de la manière la plus douloureuse; si nous n'avions pas obtenu le droit protecteur de 7 francs par 100 kilog. qui la soulage, ce serait la ruine ; il faut ajouter à ce bienfait celui d'une législation qui nous garantirait comme elle garantirait le Trésor public de fraudes commerciales détestables. Si le perfectionnement de nos métbodes doit apporter au prix do revient de nos blés une incontestable amélioration, et si tous nos efforts tendent à encourager les agriculteurs, à les protéger, les lourds impôts que paye la terre obligent l'Etat qui en prolite à lui venir en aide de son côlé.
N'a-t-il pas, d'ailleurs, à se préoccuper, au point de vue social, de l'effet que produit dans les campagnes la tendance de la propriété à remplacer par des bois et des prairies la culture ingrate du sol et, par suite, de l'abandon progressif de la terre par le paysan français? Les divers congrès agricoles qui se sont tenus à Lyon en 1894 ont mis ces faits en évidence et M. Le Trésor de la Rocque, que M. le Ministre de l'agriculture citait l'autre jour dans un discours prononcé à Douai, comparant le nombre des bras occupés par les diverses cultures, disait qu'un hectare de froment exigeait, en moyenne, vingt-deux journées de travail par année, tandis que les prairies n'occupaient que neuf jours les bras d'un ouvrier, les herbages deux jours et les bois un seul à peine. C'est ainsi qu'en vingt ans, de 1872 à 1891, le nombre des habitants de la campagne qui l'ont abandonnée atteint le total formidable de 4,366,000 personnes. — 982.000, près d'un million, sont venus dans le département de la Seine; 2,344,000 dans les autres villes; 190,000 environ se sont dirigés vers les colonies ou vers l'étranger.
... La mortalité moyenne annuelle étant de 19.85 pour 1000 dans les campagnes, tandis qu'elle atteint 27.11 pour 1000 dans les villes et 28.10 dans la Seine, nous avons perdu, par le fait de l'émigration rurale, près de 26,000 habitants de plus chaque année, soit, en vingt ans, 514,000 habitants, et, en y ajoutant les émigrauts à l'étranger, plus de 700,000.
De plus, le contingent militaire annuel perd de ce chef, par le seul fait du déplacement de la population, 10,000 hommes, de sorte qu'en vingt ans l'armée de la France s'est trouvée affaiblie de 200,000 hommes.
Tout cela est bien grave, alors qu'il l'aut constater chaque année une décroissance plus accentuée du nombre des naissances et que l'enfant unique devient, comme au temps de la décadence de Rome, l'objectif de tant de ménages riches ou pauvres!
IJu'avez-vous à faire, mes chers collègues, en présence de ces difficultés de l'existence, de l'altération des mœurs de notre vieille France, des menaces de l'avenir, des attaques furieuses qui sapent les bases de notre état social, sans avoir autre chose que des haines et des utopies à substituer au respect de la religion,de la famille et de la propriété? Gomment travailler à ce qui doit être le bien suprême de tous nos efforts, la paix sociale? Où. trouver les conseils et les appuis dont vous avez besoin?
Il faut vous rapprocher, vous grouper, chercher dans l'union la force qui manc[ue à tout eftort individuel ; former, soutenir des associations libres, des unions locales, départementales et régionales, où des intelligences d'élite vous apporteront les lumières qui manquent à votre isolement. Nous sommes quelc[ues centaines de mille seulement qui avons compris la puissance de cette union, dit ouvertement au pays ce que nous pensions et qui avons pu déjà exercer ainsi quelque influence sur les décisions des pouvoirs publics, que serait-ce si, comme cela dépend de vous, nous pouvions parler au nom de deux millions, de trois millions de sociétaires!
Songez, songez sans cesse aux périls qui nous menacent et écoutez ces vaillants, ces admirables collègues qui se sont faits les apôtres des syndicats agricoles, des sociétés coopératives, des banques de crédit populaire. Ils n'épargnent ni leurs forces ni leurs talents pour vous convaincre de votre propre puissance, pour vous montrer que vous êtes le nombre, que vous avez dans vos mains tout ce qui est nécessaire pour vous sauver, depuis le bulletin de vote jusqu'à la solidarité qui fait s'entr'aider le riche et le pauvre, l'homme des champs et le capitaliste, qu'il dépend de vous d'exercer cette puissance et que vous seriez insensés de ne pas le faire