NOUVELLES OBSERVATIONS
Aujourd'hui encore, et peut-être ne sera-ce pas la dernière fois, je suis obligé d'entretenir la Société nationale d'agriculture d'une question que, plusieurs fois déjà, j'ai traitée devant elle, mais qae je considère comme intéressant d'une façon essentielle le succès de nos cultures de pommes de terre.
Cette question, c'est celle de l'emploi, à la plantation, de fragments de tubercules en place de tubercules entiers.
Dès mes premières publications sur l'amélioration de la culture de la pomme de terre en France, j'ai insisté sur les avantages que présente l'emploi de ceux-ci; j'ai montré par de nombreuses expériences comparatives que toujours à l'emploi de tubercules segmentés correspond une diminution de la récolte, et j'ai cité des cas où, sous l'influence de la sécheresse, cette diminution s'était transformée en une perte totale.
Le mode de plantation par tubercules entiers que j'ai recommandé a été bien vite apprécié par nos grands cultivateurs et il n'en est plus guère aujourd'hui qui, à moins de manque de plant, coupent encore les tubercules qu'ils destinent à la plantation; c'est seulement chez les petits cultivateurs, soucieux à l'excès de l'économie, que cette manière de planter est encore en vigueur, économie bien trompeuse d'ailleurs, ainsi que l'ont montré dans mes comptes rendus annuels nombre de mes collaborateurs.
De temps en temps, cependant, la fragmentation des tubercules de plant rencontre encore des défenseurs qui, prenant certains cas particuliers qu'ils ont eu l'occasion d'observer, pour une règle générale, proposent aux agriculteurs un retour en arrière, et la reprise des coutumes d'autrefois.
Les faux calculs de cette sorte sont particulièrement dangereux lorsqu'ils proviennent de personnes éclairées et qu'ils s'appuient sur des expériences qui, après avoir induit leurs auteurs même en erreur, sont susceptibles d'induire en des erreurs qui, elles, se traduisent par des pertes d'argent, les praticiens dont ils ont excité l'intérêt.
Des publications de cette sorte ont eu lieu dans ces derniers temps, qui, en certaines régions, ont frappé le monde agricole et au sujet desquelles il m'a semblé qu'il était nécessaire d'entreprendre quelques expérirnces pratiques pour ensuite mettre les résultats obtenus en regard des résultats qui venaient d'être publiés ; c'est ce que je demande à la Société nationale d'agriculture la permission de faire.
En 1892 et 1893, M. Fischer, conseiller général du département de l'Aisne, a fait connaître les résultats d'expériences entreprises les unes par lui, les autres sous sa direction par divers cultivateurs. Ces expériences avaient pour but d'établir que la plantation de la pomme de terre par segments isolés conduit à des rendements égaux et même supérieurs à ceux auxquels conduit la plantation par tubercules entiers. Ce procédé, préconisé depuis longtemps, était à ce moment conseillé de
L Communication à la Société nationale d'afçricuUure dans sa séance du 26 février 1896.
nouveau par M. Paul Marchand, de Lizy (Aisne), chef de culture aux Etats-Unis.
Le point de départ de ces expériences a été celte considération émise par M. Fischer, qu'à la suite de la plantation d'un tubercule entier on ne voit se développer sur celui-ci qu'un seul bourgeon et que le nombre des bourgeons variant de 12 à 18 par tubercule, la plus grande partie de la semence se trouve ainsi perdue.
Ce sont là deux erreurs; d'une part, c'est chose rare que de rencontrer sur un tubercule plus de 8 à 10 bourgeons visibles; d'une autre, c'est chose bien connue que, sur un tubercule entier, on voit généralement 2 ou 3 bourgeons se développer avec la même vigueur.
Pour rappeler ce fait bien connu, j'ai, en 1893, enlevé au sol le 23 juillet, en pleine végétation des tubercules de plusieurs variétés : Magnumbonum, Géante bleue, Richlerslmperator, Cliarolaise, Chardon, Instilutde Beauvais, Sultonsabundaïiceet Gelhe rose. A ces tubercules j'ai enlevé la partie supérieure de la touffe et les radicelles qu'il portaient et je les ai reproduits par la photographie avec la partie inférieure des tiges vigoureuses auxquelles ils avaient donné naissance ; ces tiges, nombreuses quelquefois, émergeaient de 3 et quelquefois 4 bourgeons bien distincts.
Quoi qu'il en soit, et malgré l'inexactitude de ce point de départ, les résultats annoncés par M. Fischer ne pouvaient manquer de frapper l'attention.
En laissant de côté toutes les questions de détail, on les peut résumer en disant que du fait de la plantation, au nombre de 2 par mètre carré, de poquets recevant individuellement 4 segments de pommes de terre portant chacun un seul bourgeon, on obtient des récoltes abondantes de Richters Imperator et de Géante de Reading.
Comparant les résultats fournis par ce mode de plantation avec ceux fournis par la plantation en tubercules entiers, M. Fischer annonçait (novembre 1892) qu'un même poids de plant réparti sur une même surface, formé d'un côté de segments ne portant qu'un seul bourgeon, d'un autre de tubercules entiers, donne pour le premier mode de plantation une récolte supérieure à celui donné par le second, dans le rapport de 4.7 à 3.1 pour la Richters Imperator, de 5.8 à 4 pour la Géante de Reading.
Si extraordinaires qu'ils paraissent, ces résultats ont été certainement obtenus et aucun doute ne saurait être permis au sujet de l'exactitude du compte rendu qui a été fait de ces expériences; mais à priori, étant donné le nombre si considérable des résultats opposés, constatés par des centaines de cultivateurs, il était permis de les considérer comme des exceptions et de penser qu'en cherchant à les reproduire dans les conditions d'une culture normale on verrait, comme on l'a toujours vu jusqu'ici, le système de plantation par segments se montre inférieur au système de plantation par tubercules entiers et moyens. Aussi, et quelle que fût mon incrédulité au sujet de la valeur du premier de ces systèmes, ai-je considéré comme un devoir d'en tenter l'application; c'est ce que j'ai fait en 1892 et 1893, et c'est, comme je l'avais prévu, à une constatation normale de l'infériorité qui caractérise le système de la plantation par segments que mes essais ont abouti.
En 1892, j'ai, à la ferme de la Faisanderie, à Joinville-le-Pont, consacré à l'étude expérimentale de ce système une petite pièce de 120 mètres carrés ; cette pièce a été divisée en quatre bandes longitudinales égales, comprenant chacune quatre carrés égaux de 7 m. 50, soit au total seize carrés tracés aux dimensions convenables pour recevoir chacun vingt-cinq poquets.
Chacune de ces bandes était destinée à recevoir, à des états différents, des plants d'une variété déterminée : Institut de Beauvais, Géante bleue, Richlers Imperalor et Eléphant blanc.
Pour chacune de ces variétés, l'un des carrés a reçu, au poquet, et comme plant, un fragment découpé avec soin dans un tubercule bien sain et portant un seul bourgeon ; le suivant a reçu, à chaque poquet, deux fragments semblables; le troisième en a reçu quatre; le quatrième enfin a reçu à chaque poquet un tubercule entier et de poids moyen.
Le terrain avait été préparé, fumé à la manière ordinaire et la plantation faite à 0 m. 50 sur des lignes espacées à 0 m. 60; les fragments, pour suivre les indications données par les partisans de la plantation par segments, avaient été pendant trois jours, abandonnés à l'air, à une dessiccation partielle.
La levée et la végétation des divers poquets ont été suivies avec soin; à la levée on n'a pas constaté l'avance attribuée aux fragments isolés ; dès le 9 juin on pouvait constater sur les touffes issues de tubercules entiers et pour les quatre variétés une végétation plus vigoureuse que sur les touffes issues de segments.
A l'arrachage, les récoltes de chaque carré ont été séparément pesées et leur poids rapporté à l'hectare a été le suivant' :
Plantation par : Tubercule entier. 4 fragments. 'i fragments. 1 fragment.
Institut de Beauvais 16,500 kilog. 11,800 kilog. 9,900 kilog. 8,910 kilog.
Géante bleue- 13,700 — » — » — 11,900 —
Richtcr's Imperator 21,400 — '20,300 — 19,800 — 16,100 —
Eléphant blanc. Les ravages causés par les vers blancs ont été si grands que toute
constatation est devenue impossible.
Si imparfaite que soit cette première expérience, par suite des accidents qui se sont produits, elle n'aboutit pas moins à une conclusion différente de celle à laquelle les promoteurs du système de la plantation par fragments étaient arrivés.
En aucun cas, la récolte fournie par ce système n'a été supérieure à la récolte fournie par la plantation par tubercules entiers ; dans la circonstance la plus favorisée, pour la Richter's Imperator, alors que quatre fragments étaient réunis dans un seul poquet, cette récolte est encore de 1 , 1 00 kilog. à l'hectare inférieure à celle donnée par la plantation en tubercules entiers. Et cependant, ces quatre fragments peuvent être considérés comme représentant les deux tiers, la moitié au moins d'un tubercule entier; sur les tubercules de la variété Richter's Imperator, en effet, il est difficile de trouver plus de six à huit bourgeons caractérisés; pour l'Institut de Beauvais, dans la circonstance la plus favorisée également, cette infériorité atteint4,700 kilog., c'està-dire plus du quart de la récolte.
1. La méthode qui consiste à rapporter à l'hectare, par le simple calcul, des résultats obtenus sur 7 m. 50 de surlace seulement, est certainement critiquable, mais il est nécessaire d'y recourir dans le cas actuel pour rendre ces résultats comparables à ceux qui ont été publiés.
"2. Deux des carrés ont été confondus à la pesée, et les résultats ont dû être laissés de côté.
Et cependant, si la sécheresse de l'été en 1892 a nui, en général, à l'abondance des réeoltes de pommes de terre, la plantation a. au printemps, rencontré un sol profondément mouillé par les pluies de février et de mars, conditions particulièrement avantageuses, comme je le montrerai tout à l'heure, pour la plantation par segments.
En 1893, leipérience a été reprise sur cinq variétés: le sol, au moment de la plantation , était sec au contraire: les conditions par conséquent étaient désavantageuses à ce mode de plantation et la campagne, pour cette cause d abord, du fait de la sécheresse de l'été ensuite, a abouti pour le système de la plantation par segments à un véritable désastre.
L'étendue de la pièce consacrée à cette deuiième expérience, la disposition de la culture, les soins qui lui ont été donnés ont été identiques à ce qu'ils avaient été en 1892, et je ne reviendrai pas sur ces détails. Je dirai seulement qu'au lieu de quatre bandes longitudinales j'en avais, en 1893, disposé cinq destinées à recevoir des plants des variétés suivantes : Eléphant blanc, Institut de Beauvai$, Athène$, Géante hkue etRkhter$ ImperaUjr: la planiation a eu lieu le 17 avril, la récolte le 10 septembre 1893.
Dans le tableau suivant, j'indique le poids des récoltes réelles faites sur chaque carré en y joignant le nombre des manques qui se sont produits sur les vingt poquets que chacun deces carrés avait reçus; j indique également la récolte rapportée à 1 hectare par le calcul et la richesse en fécule indiquée par 1 analyse.
'.i'jiiX-Tt Poia= cscïié en féente
PianSati&a par '-- niai.qot*. TwMè. < rLe-'-are. ponr 100.
Eléphant hlari/:.
Jabaeek* ailiers 1 U liiog. 22.2''X) kilo?. n.6
4 fraffineote 1 H-a 19,1(jO — 13-3
2 fraciD«»ts 6 6-7 11.100 — 13.1
1 frâ|œ«it 13 3.5 5:800 — 13.6
JrustUvJt de Beautais.
Tubercule* entière néaut. 16.3 27,000 kiloç. 14.0
4 fnts-menU néanl. 16.4 27,200 — 14.7
ï f mzmoUë 1 13.2 21, %0 — 14-0
Ifr^meal... ^-8 16,300 — 13.8
Atfiéri^i.
Tnbereales eati«rE. . . 12.10 20,000 kilog. 19.7
4 InooesAt « 6.2 ■" ''■" ■ — 18.8
2 fragœeoto 14 2.2 - 16.6
1 frasTmeul 16 1.6 — 16.6
Géante hUue.
lu-.- - •- . •- 14.8 24, 6^/) kilo-. U.h
4 ^:^ - - 'J-0 U,'Jf/J — ' 14.5
2 lic^::..::.- . . 11.0 18,2t>0 — 13.5
1 fragt&ejEit 15 2.5 AjfKO — 13.8
P-ichler$ Irfqferator.
ToL 18-5 :iO,700 kiioK^. 21.5
4 fia,.. .,.,.. - :. 8.2 v, ^u> —' 50.1
2 fra«rmeoU 16 2.4 — 13.8
1 fra^utttal 13 5.0 — 14.1
Rapprochés des résultats obtenus en 1892, ceux que présente le tableau précédent apportent une démonstration frappante de l'erreur dans laquelle sont tombé.'i les expérimentateurs qui ont cru pouvoir considérer les plantations par segments comme conduisant à des ren-
FRAGMEXTATION DES TCBERCULES DE PLAJÎÎT DE POMVF DE TERRE. 377
déments supérieurs s^-ceus que donne la plantation par tubercules entiers.
Sans doute il est possible, avec des soins particuliers, dans une culture de jardin, de faire produire à un bourgeon isolé autant qu'à un tubercule entier; mais dans les conditions de la culture ordinaire, lorsque le plant doit subir 1 influence des conditions météorologiques diverses que la saison lui apporte, semblable production est impossible ou du moins ne peut être qu'accidentelle.
L étude attentive des conditions dans lesquelles la jeune plante se forme permet de reconnaître bientôt la cause de cette impossibilité. Lorsque, sur un tubercule de pomme de terre un bourgeon se développe, c'est le plant et le plant seul qui doit, aux premiers moments, fournir à la tigelle et aux radicelles leau nécessaire à leur végétation. Si le tubercule est entier et de poids moven. il offre à cette végétation 50 à 60 grammes d'eau tout au moins; il constitue par conséquent pour elle un approvisionnement bien suffisant à ses premiers besoins; mais si le poids est tormé dun fragment du poids de 10 à l"2 grammes, c'est seulement 7 ou 8 grammes d'eau que la jeune plante trouve dans ce réservoir : c'est là une provision bien modeste, et pour peu que le sol partiellement desséché dans les couches supérieures ne présente pas aux jeunes radicelles une humidité assez abondante pour quelles puissent s'y alimenter, cette jeune plante ne tarde pas à dépérir.
A la vérité, s'il en est autrement, si le sol est franchement mouillé, les radicelles, en y puisant, peuvent suppléer à 1 insuffisance du réservoir constitué par le petit fragment, mais ce n'est là qu'un événement aléatoire sur lequel, dans les conditions normales de la grande culture, on ne saurait compter régulièrement.
Si. d'autre part, au début de sa végétation, la plante subit une saison pluvieuse, un danger nouveau menace le segment qui constitue le plant ; ce danger, c'est la pourriture. Si ce plant était fait d'un tubercule entier, celui-ci. par sa surface lisse et continue, pourrait mettre obstacle à 1 invasion des micro-organismes et des cryptogames, mais quand il est fait d'un simple segment, ce plant, par la section qui Ta détaché du tubercule, ouvre une large porte qui permettra aux parasites de se répandre à travers la masse féculente.
De diverses façons, en résumé, la théorie indique que la plantation par segments doit fournir des récoltes inférieures à la plantation par tubercules entiers : par des constatations nombreuses la pratique de^ montre que, sauf de rares exceptions, il est en toujours ainsi.
Cependant, et malgré les demonstmtions que, dans ces dernières années, mescollaboniteurs et moi-même avons données de cette vérité, la question delà plantation par segments a été reprise récemment jvir un praticien distingué, M. .\llier, directeur de l'Ecole d'agriculture de Aaucluse.
Les conditions dans lesquelles cette reprise a eu lieu sont d'ailleurs ingénieuses et originales. M. Allier propose, en eftet, de découper sur les tubercules de pomme de terre tous les bourgeons que ceux-ci peuvent fournir et de planter ces bourgeons à la distance de 0 m. 10 seulement, sur des lignes espacées, comme d'habitude à 0 m. 60. ce qui revient à placer sur chaque hectare environ 170,000 bourgeons de
plant. M. Allier a expérimenté ce nouveau mode de plantation en 1892, 1893 et 1894, et il annonce qu'il en a obtenu toujours un rendement supérieur à celui que lui donne la plantation de 33,000 tubercules entiers et moyens à l'hectare.
Les résultats obtenus par M. Allier sont certainement curieux, mais, sans hésiter, il faut, à mon avis, les considérer comme accidentels; M- Allier les traduit par des augmentations de rendement qui, souvent, s'élèvent à 2,000 et 3,000 kilog. et même, dans certains cas, atteignent le chiffre de 10,000 kilog. par hectare.
Mais, en premier lieu, il convient de remarquer que ses essais ont eu lieu sur de bien modestes surfaces; en aucun cas, les carrés plantés par lui en fragments isolés n'ont atteint 1 mètre carré de superficie; le plus souvent ces carrés mesuraient 0 m. 6 à 0 m. 8 et c'est chose hasardée, il faut le reconnaître, que de passer, par le simple calcul, d'une superficie aussi faible à la superficie d'un hectare; tout à l'heure, à la vérité, j'ai indiqué des résultats rapportés à l'hectare en partant d'une surface expérimentale de 7 mètres carrés, mais je n'y ai consenti que parce que j'étais en face de différences de rendement énormes et variant, en certains cas, de 10 à 1 .
Ce n'est pas tout et ce qui place les essais de M. Allier dans une condition exceptionnelle, au point de vue de la culture ordinaire, c'est que ces essais ont eu lieu sur un terrain arrosé et d'ailleurs toujours frais, ainsi que l'a fait remarquer M. Tisserand, directeur de l'agriculture. A la vérité, M. Allier déclare qu'en 1893, c'est-à-dire pour la campagne où les augmentations de rendement signalées par lui sont les moindres, l'irrigation a été impossible pendant presque tout l'été, mais au printemps, sans doute, au moment de la végétation première, cette irrigation avait dû être possible ; en 1894, en tout cas, elle a été régulièrement pratiquée.
Or, ainsi que je l'indiquais tout à l'heure, c'est dans un sol mouillé seulement, et mouillé avec mesure que les fragments peuvent se développer normalement, que le mouillage provienne de pluies modérées ou d'irrigations bien calculées.
C'est à ces irrigations seules, pratiquées soit au début, soit pendant toute la durée de la végétation, qu'est dû le succès des essais de M. Allier; dans une culture ordinaire, en plein champ, il n'aurait pas obtenu les résultats qu'il a fait connaître.
J'ai voulu, dès que j'ai connu ces résultats, tenter en grande culture l'application du système de plantation qu'il venait de préconiser.
En 1895, à l'extrémité d'un champ de 3 hectares planté en pommes de terre, j'ai réservé à cette application une surface de 4 ares; cette surface a été divisée en quatre carrés égaux, destinés, deux par deux, à une variété différente, le Canada d'un côté, la Richter's Imperator de l'autre. Pour chacune de ces variétés, 1 are a été planté d'après le système proposé par M. Allier, et sur 17 lignes espacées à 0 m. 60 a reçu 1700 fragments (100 sur chaque ligne de 10 mètres de long) ; l'autre are étant planté, à la manière ordinaire, en tubercules entiers placés à 0 m. 50 sur des lignes espacées à 0 m. 60.
La plantation a eu lieu tardivement, le 29 mai; les pluies de juin et de juillet ont été favorables à la première phase de la végétation et.
à la levée, on n'a pas observé sur les 2 ares plantés par segments de manques sérieux; avec la sécheresse de l'été, cette végétation est devenue stationnaire, mais elle a repris de la vigueur à la seconde moitié de septembre et l'on a pu, le 2 octobre, procéder à l'arrachage de la Canada,
Sur l'are planté par segments, on a trouvé alors, au pied de chaque petite tige, souvent un seul petit tubercule, quelquefois deux ou trois, rarement quatre; ces tubercules étaient généralement petits.
Le produit de chacune des 17 files de Canada a été pesé séparément et les poids toujours très voisins les uns des autres ont montré que partout le développement des plantes avait été régulier.
Au total, on a, sur l'are, récolté 128 kil. 700, ce qui correspond à une production de 12,870 kilog. à l'hectare.
Arraché le même jour, Tare planté en tubercules entiers a donné une récolte de 192 kilog., soit 19,200 kilog. à l'hectare.
La différence entre le système de plantation ordinaire et le système de plantation par segments est donc de 6,130 kilog. en faveur du premier; elle représente environ 47 pour 100 du poids de la récolte obtenue par l'emploi de ce système.
Le 15 octobre, les deux carrés de Uichier's Im/peralor ont été arrachés, à leur tour, dans les mêmes conditions.
La récolte a été, pour l'are planté en tubercules entiers, de 303 kil. 100, soit 30,310 kilog. à l'hectare.
Elle a été, pour l'are planté par segments à 0 m. 10, de 139 kil. 2, soit 13,920 kilog. à l'hectare.
L'avantage a donc été, avec cette variété, de 16,390 kilog. en faveur du système de plantation ordinaire; cette diff'érence représente 117 pour 100 du poids de la récolte obtenue en plantant l'are voisin par segments.
Ces résultats sont absolument opposés à ceux qu'a fait connaître M. Allier; obtenus dans les conditions ordinaires de la culture, ils démontrent que ceux-ci, ainsi que je le disais précédemment, doivent être regardés comme exceptionnels; c'est au peu d'étendue de la surface cultivée d'abord, à la fraîcheur du sol ensuite, à l'emploi méthodique de lirrigation enfin qu'il les faut attribuer.
Aussi, serait-ce chose imprudente que de recommander, comme l'ont fait quelques publicistes agricoles, le système de la plantation par segments à tous les cultivateurs.
Ceux-ci, d'ailleurs, placés en face d'hectares entiers à planter, auraient bientôt reconnu à quel degré ce système est inapplicable; c'est une grosse besogne, en effet, que la préparation des 170,000 fragments qu'exige la plantation d'un hectare; pour découper ces 170,000 fragments, il ne faut pas, à un ouvrier habile, moins de 300 heures de travail lorsqu'il s'agit de la variété Canada, moins de 400 heures pour la variété Richter's Imperator dont les yeux sont moins nombreux.
C'est donc, en somme, après comme avant la publication des travaux dont je viens d'entretenir la Société, au système que je recommande depuis dix ans, et dont mes collaborateurs ont si souvent vérifié la supériorité, c'est au système de la plantation par tubercules
entiers, bien sains et de poids moyen, que devra s'attacher le cultivateur soucieux de l'abondance de ses récoltes. Aimé Girard,
Membre de l'Académie des sciences et de la Société nationale d'agriculture.