A L'OCCASION DE L'EXPOSITION MILLÉNAIRE
Aux temps reculés où les flots de la migration des peuples inondèrent l'Europe, cette partie du monde s'enrichit de plusieurs représentants de la faune asiatique. Les tribus d'Attila amenèrent avec elles le bœuf blanc-grisâtre des steppes et le buffle brun; ces animaux furent ensuite transportés plus loin, surtout en Italie, par les Avares, après que ce peuple, réuni aux Longobards, eut anéanti les Gépides et occupé la Transylvanie et laPannonie. Leur chef Baj;'m envoya au roi des Longobards Agilulf, entre autres présents, des chevaux et des buffles. Lorsque plus tard, vers 884 après J.-C, les Magyars divisés en sept tribus eurent quitté leurs foyers des bords du Volga, la plus importante partie de leur fortune était constituée par des troupeaux d'animaux, dont le nombre fut considérablement augmenté pendant leur séjour temporaire dans rEtelkoz(la Moldavie et la Bessarabie actuelles).
Les gras terrains d'alluvion du Danube et de la ïisza ne pouvaient donc que convenir à ces nomades belliqueux, car leurs magnifiques prairies se prêtaient tout aussi bien au dressage des chevaux fougueux qu'à l'élevage des bœufs. Dès le moment où les Magyars eurent pris possession du legs d'Attila, ils se mirent à entretenir des troupeaux de plus en plus nombreux, et l'on peut même dire que, jusqu'au commencement du dix-huitième siècle, dans certaines régions, la terre n'avait chez nous de la valeur qu'en tantquelle pouvait constituer de bons pâturages. Il n'est donc pas étonnant que les chroniqueurs aient su raconter des choses merveilleu^ies sur nos richesses en animaux domestiques, et plusieurs de ces chroniqueurs méritent la plus entière créance, entre autres Aeneas Sylvius, qui loue beaucoup le grand nombre et la bonne qualité des bestiaux de Hongrie. Notons cependant qu'à certains moments, de grands ravages étaient causés aux bestiaux, soit par les incursions dévastatrices des Petchénègues, deslvoumaniens, des Mongols et des Turcs, soit encore par les excès des partisans dans les querelles intestines, soit enfin par les rigueurs du climat parfois bien excessif.
Sous les rois de la maison d'Anjou, comme aussi sous le règne glorieux de Mathias Corvin, l'élevage des bestiaux prospéra d'une façon fort satisfaisante, et les souverains en encouragèrent le commerce par toute une série de mesures convenables. Mais à partir de l'année 1520, les guerres contre les Turcs ensanglantèrent le pays pendant une longue période, jusqu'au moment où le prince Eugène réussit enfin à chasser de leurs dernières positions les ennemis héréditaires de la Chrétienté et à reconquérir la Basse-tlongrie. Reconnaissons toutefois que, durant la domination turque, la richesse du pays en bestiaux ne subit pas du tout les dévastations que l'on pourrait supposer, car à cette époque les agriculteurs eux-mêmes se métamorphosèrent en pâtres et bergers afin d'échapper autant que possible aux vexations de l'ennemi, tandis que d'autre part, la législation ottomane relative aux dîmes et impôts était très favorable à l'élevage du bétail. Malgré l'augmentation de ia consommation dans le pays même, on put durant la deuxième moitié du seizième siècle, exporter chaque année de 80,000 à 100,000 têtes de bétail. Mais bientôt, en 1598, la peste bovine éclata en Hongrie et fît de terribles ravages. Toutes les provinces orientales du pays, surtout la Transylvanie, furent dépouillées presque complètement de leurs troupeaux de bestiaux. Il en résulta, pendant plusieurs décennaires, un manque d'animaux et une hausse considérable des prix, au point que Georges Rakôczy I, prince de Transylvanie, s'appropria le monopole du commerce des bœufs.
Par suite des bas prix des fermages à cette époque, l'élevage des bestiaux était généralement une entreprise fort lucrative, aussi les troupeaux augmentaient-ils de plus en plus, surtout dans les comitats d'Arad, Bacs, Békés, Csanâd, Csongrâd, Heves, Pest, Torontal etZala. Les ordonnances édictées sous Marie-Thérèse et Joseph !/, contribuèrent aussi à maintenir la situation florissante de Télevage des races bovines. En 1798, le général Csekonics put entreprendre et même brillamment réaliser la tâche d'approvisionner d'animaux de boucherie aussi bien les armées impériales et royales en Italie et sur les bords de la Lech,
que la ville de^'ienne; en même temps, le pays n'en continuait pas moins à faire une exportation considérable, soit par exemple en Tannée 1802, 158,600 têtes de bœufs, ayant une valeur de 57 millions de florins. Quelques-uns des troupeaux à cornes représentés à l'Exposition millénaire ont été fondés au siècle dernier, mais la plus grande partie remonte au commencement de ce siècle, surtout à la gulya des comtes Csâky créée en 1802. Ce célèbre troupeau d'élevage qui comptait encore en 1851 plus de 1 ,200 têtes de bétail et qui fut beaucoup admiré à l'Exposition universelle de Paris en 1856, avait été composé en 1802 des plus beaux spécimens d'animaux fournis par les villes de Debreczen, Gyula, Mezotur, Nagyvârad et par les troupeaux du comte Kârolyi à Hôdmezo-Vasârhely. Un autre troupeau qui eut beaucoup d'influence sur l'élevage du bétail, c'est celui des comtes Almassy à Sarkad, lequel fut créé vers 1830 par voie d'achats et d'écbancyes avec le troupeau des comtes Csâky à Kôrmôsd. Après 1848, la Honorie se mita faire de nouveaux et rapides progrès, et bientôt après, grâce à la hausse des prix des céréales à la suite de la guerre de Crimée, le pays se mit fiévreusement à développer sa production de céréales à convertir en terres arables la plupart de ses gras pâturages ; aussi l'élevage des bêtes à cornes diminua-t-il en Hongrie. Par suite de ce fait, le troupeau des comtes Csâky qui à la mort de la comtesse Petronella Csâky (1861) était devenu la propriété du comte Antoine Csâky, ne tarda pas à cesser d'exister; mais la race n'en disparut pas^ vu qu'une partie des bêtes d'élevage entrèrent en 1861 à la ferme-modèle de Mezohegyespour y recevoir un nouveau développement, et que ce qui en restait encore fut acheté en 1864 par M. Schwarz.
Les bovidés hongrois, animaux à grandes cornes, intelligents et agiles, sont en premier lieu des bêtes de trait, car leur puissante musculature leur permet un grand déploiement de forces et les met à même de rendre des services extraordinaires comme bêtes de trait. Mais ils n'ont pas de moins excellentes qualités comme bétail d'engraissage et leur viande laisse bieu peu à désirer. Les bœufs gras atteignent un poids de 1 0 à 1 1 quintaux et donnent une viande recherchée. Dans ces derniers temps on a commencé de nouveaux essais en ce qui concerne l'augmentation du lait des vaches.
La quantité du bétail de Hongrie, après avoir diminué de 6 à 9 p. 1 00 depuis 1857 jusqu'à 1870, ne s'est pas relevée durant les décennaires qui ont suivi : de 1 870 à 1 880, le bétail des steppes diminua de 666,678 têtes, tandis que d'autre part les races de bœufs de la Hongrie occidentale augmentaient de 232,424 têtes. En 1870, tous les bovidés de Hongrie comptaient4,496,905 têtes, y compris 232,424 buffles ; quinze années plus tard, en juillet 1885, le recensement opéré par la section de statistique agricole du ministère de l'agriculture releva 4,878,978 têtes, dont environ 120,000 buffles. Il en résulte que, depuis 1880, on a attribué en Hongrie une importance déplus en plus grande à l'éleva'^e des races étrangères, surtout des races alpines. On a bien introduit chez nous, vers 1840, et dans quelques régions seulement, les bovidés de Murzthal (Alcsuth), de Berne (Tôt-Megyer, ïolna) et plus tard du Tyrol, mais cesimportations n'ont eu qu'une minime importance. Dans un petit nombre de parties du pays, comme par exemple dans les comitats de
Tolna, de Nyitra et en Croatie, il a pu se former certains types locaux etcelapar suite derintluence du bétail alpin tacheté. C'est depuis 1885 seulement qu'on a commencé à introduire la race alpine unicolore et le bétail tacheté d'une façon systématique, en constituant dans le pays des régions d'élevage et en distribuant des bêtes de saillie sur tous les points du pays où cela a été jugé convenable. Ce sont les types d'Algau qui ont été répandus en premier lieu et de la façon la plus rapide. Chez les grands propriétaires fonciers s'est aussi introduite la race de Simmenthal, et nous possédons déjà des stations d'élevage, comme celles de M. Caïman de Széll à R;it6t,qui défient presque toute concurrence. Dans la Haute-Hongrie et en Transylvanie nous rencontrons principalement la race de Pinzgau, à laquelle se mêlent quelques types de Kubland et de Môllthal, tandis que les autres races étrangères ne possèdent qu'une importance passagère et ne sauraient être rencontrées que par spécimens isolés. A côté de l'ancien système de la gulya où aucune importance n'était attribuée à la production du lait, nous rencontrons aujourd'hui plusieurs grandes laiteries, à la tête desquelles se trouve incontestablement placé le domaine de S. A. I. et R. l'archiduc Frédéric à Magyar-Ovâr, lequel possède 4,957 têtes de bêtes à cornes et produit une grande quantité de lait.
En Transylvanie surtout, les buffles font aux vaches une certaine concurrence au point de vue de la production de lait, aussi en voit-on constamment augmenter le nombre. Ces, animaux apparemment lourds et disajracieux possèdent tant de bonnes qualités qu'il est parfaitement juste de les avoir introduits dans notre pays. Leur lait un peu gras est fort populaire, en Transylvanie surtout. Ils servent également comme bêtes de trait et, en cela aussi, leur grande résistance aux maladies et leur frugalité leur font rendre des services considérables. Tandis qu'en 1873, à l'exposition internationale de bêtes à cornes à Vienne, on ne pouvait voir qu'un petit nombre de buffles femelles parmi lesquelles les types blancs de l'ancienne station d'élevage du baron Bruckenthal, l'exposition de 1885 compta 4 buffles mâles et 15 femelles. A l'exposition actuelle, l'élevage des buffles estreprésenté par 7 exposants avec 47 têtes de bétail.
Mais, au point de vue de l'ensemble aussi, l'exposition actuelle surpasse toutes celles qui l'ont précédée : en 1885 on avait vu 1208 bovidés et aujourd'hui le nombre s'en élève à 2302. En ce qui concerne la répartition, le bétail hongrois blanc-grisâtre est classé suivant les trois types généraux :a) race des plaines, b) race de Transylvanie, et c) race des montagnes. D'autre part, les bêtes des régions alpines sont divisées en : a) bestiaux rouges, b) bestiaux noirs, etc) bestiaux gris des Alpes. Les premiers sont représentés principalement par les races de Berne- Simmenthal et de Pinzgau, tandis que les bestiaux noirs de Fribourg ne figurent qu'avec une collection.
Parmi les autres types présentés à l'exposition, méritent une mention spéciale la race grise du pays de Marmaros, la race rouge tachetée des comitats de Tolna et de Sopron, etc. Entre les meilleurs produits de croisement, il y a lieu de distinguer tout particulièrement ceux du Kuhland-Simmenthal, produits à la ferme-modèle de Mezohegyes. Enfin, l'exposition collective de la Bosnie et de l'Herzégovine est
appelée à produire une sensation, par ses beaux spécimens provenant de races hongroises (race des plaines) Mcillthal et Wippthal introduites en vue d'améliorer les conditions locales d'élevage, par ses produits de croisements, enfin par les petites races autochtones moins connues, celle de Possawina par exemple, les types brun clair du val de Sprecza, le bétail noir d'Imljani et enfin le bétail tacheté d'Herzégovine.
Eugène de Rodiczky.