SELON LES CULTURES ET LES SOLS
De tout les modes d'épuration des eaux d'égout, on s'accorde à peu près unanimement aujourd'hui à reconnaître que la filtration à travers le sol est le plus parfait au double point de vue de l'hygiène et de l'économie. C'est l'irrigation épurative sur des sols cultivés qui a été adoptée dans le ré2;ime d'assainissement des grandes cités anelaises, allemandes, italiennes et americames. En France, c'est également le même système qui prévaut, à Paris, à Reims et à Montélimar, et qui semble devoir être mis en usage dans le plus grand nombre des agglomérations humaines ou des centres industriels.
A la suite des remarquables travaux de MM. Schlœsing et Mûntz, on sait que l'épuration terrienne, indépendante de toute végétation, est due à l'action oxydante, nitrifiante, des matières organiques azotées, à la faveur de microbes spéciaux contenus dans le sol. Les azotates ainsi formés, combinés aux bases alcalines ou alcalino-terreuses contenues dans la terre, toujours très solubles, sont pris comme aliments par les plantes ou sont entraînés dans les eaux de drainage.
Dans les champs d'épandage épurateur, l'agriculture intervient comme utilisatrice des éléments de fertilité, produits du fait de la minéralisation des matières organiques. La culture des végétaux utiles dans les champs d'irrigation aux eaux d'égout, est très avantageuse au point de vue de l'économie générale, mais elle n'est pas absolument indispensable pour les nécessités hygiéniques de l'épuration.
La production des récoltes sur les terrains d'épandage n'augmente aucunement leur faculté épurative. Bien au contraire, pour ne voir que le côté hygiénique, un terrain donné quelconque est susceptible d'épurer des quantités d'eaux d'égout d'autant plus considérables qu'il n'est aucunement soumis aux exigences culturales de la production des récoltes. Des expériences fort méthodiques, faites en 1891 et 1892 au Jardin modèle du territoire d'épandage de la presqu'île de Gennevilliers à Asnières, il résulte que le sol siliceux des Alluvions anciennes de ce méandre de la Seine, sans culture aucune et simplement labouré et disposé par raies et billons comme pour l'irrigation ordinaire, peut absorber et épurer, en simple colmatage, l'énorme volume de 1 ,200,000 mètres cubes par hectare et par an, et cela en recevant de l'eau durant le sixième seulement de la totalité du temps.
Mais ce ne sont point là les conditions habituelles ni désirables des territoires d'épuration. Dans les conditions ordinaires, il serait absolument barbare de laisser aller en pure perte dans les eaux de drai-
1. Communication faite à la Société des Ingénieurs et Architectes, sanitaire de France, dans la séance du "27 avril 1896.
nage, dans le fleuve, et partant à la mer, les immenses richesses fertilisatrices contenues dans les eaux-vannes des acfflomérations humaines.
L agriculture est partout considérée comme le complément indispensable de l'épuration terrienne des eaux d'égout. Mais le genre de culture que l'on pratique sur les terrains d'épandage a une importance très grande, sinon au point de vue de la qualité de l'épuration, au moins à celui de la quantité d'eau que le terrain peut recevoir. Il est des cultures faiblement, moyennement et fortement épuratrices. Ce fait est remarquablement mis en évidence par l'expérience de la presqu'île de Gennevilliers, qui dure depuis près de vingt-cinq ans déjà. 11 a été relaté dans une très remarquable note du 15 mars 1893, par M. Dutoit, inspecteur, et M. Launay, ingénieur du Service de l'assainissement de la Ville de Paris. Les documents de ce rapport sont relatifs à l'année 1892. Pour la même campagne agricole, sur place, je me suis livré à une étude des conditions d'épuration des diverses cultures pratiquées au champ d'épandage de Gennevilliers, de nature à peu près uniforme de Graviers anciens, dans toute son étendue. Les résultats auxquels je suis parvenu concordent pleinement avec les conclusions des auteurs précités.
L'étendue cultivée de la presqu'île, soumise aux irrigations à l'eau d'égout, pour l'année 1892, était de 776 hectares. La quantité totale d'eau utilisée durant l'année entière a été de 33,601 ,120 mètres cubes; ce qui fait ressortir la moyenne générale à 43,865 mètres cubes, par hectare et par an.
Un tableau synoptique édité en 1 895 montre les conditions générales de la culture et des irrigations de l'ensemble de ce territoire d'épandage : le plus gros lot territorial est affecté à la culture des pommes de terre hâtives, semées fin mars et récoltées fin juin ; puis, en seconde récolte, en poireaux, choux ou pois, qui occupent encore le sol durant quatre ou cinq mois. Ce genre de culture, qui ne réclame guère de l'eau que pendant cinq mois de l'année, n'utilise qu'un peu plus de 21,000 mètres cubes par hectare et par an, c'est-à-dire moins de moitié de la moyenne générale. La culture des choux en première et unique récolte occupe le sol durant cinq mois de l'année, demande l'emploi de l'eau durant le même temps et épure 23,600 mètres cubes par hectare et par an. Les poireaux de première récolte, suivis ou non de cardons ou de thym, emploient le sol pendant cinq à neuf mois, exigent de l'eau durant le même laps de temps et épurent, par hectare et par an, près de 28,000 mètres cubes d'eau. Les artichauts occupent le terrain toute l'année, réclament de l'eau en tous temps, sauf pendant les trois mois d'hiver, et épurent près de 42,500 mètres cubes par an et par hectare, chiffre se rapprochant sensiblement de la moyenne générale.
L'asperge, comme chacun pense, est une culture très faiblement épuratrice. Elle ne demande de l'eau que pendant deux mois d'été et n'utilise que moins de 10,000 mètres cubes par hectare et par an. L'oseille, moins hydrofuge, prend par an et par hectare près de 38,000 mètres cubes. Les pois, les salades, les haricots, les épinards, les carottes, ne supportent guère que la moitié d'eau de la moyenne générale. Les pépinières s'accommodent beaucoup mieux des irriga-
tions et utilisent normalement, par an, près de 38,000 mètres cubes d'eau par hectare.
Les expériences du Jardin modèle d'Asnières ont démontré que les pépinières de jeunes sauvageons pour arbres fruitiers peuvent, sans danger, absorber de 95,000 à 190,000 mètres cuhes par hectare, durant l'année, et que, dans ces limites, la pousse est croissante avec la quantité d'eau. La prairie permanente admet l'eau toute l'année et épure, à Gennevilliers, un volume énorme de près de 170,000 mètres cubes par an et par hectare. La luzerne, qui est d'ailleurs rapidement envahie et remplacée par les graminées naturelles, demande l'eau en tout temps, sauf pendant la saison d'hiver, et épure le chiffre respectable de 144,000 mètres cubes à l'année et par hectare.
La presqu'île de Gennevilliers ne compte aucune surface forestière soumise aux irrigations. Mais ce qu'il nous a été donné d'observer au parc agricole d'Achères nous permet de penser que la forêt peut utilement épurer au moins autant d'eau, sinon plus, que la prairie naturelle.
En résumé, pour le sol très perméable des Graviers anciens, le tableau ci-dessous résume les conditions générales de l'épuration, selon la nature des cultures. Le coefficient d'épuration qui y figure est un chiffre tel que multiplié par 40,000, il donne le volume d'eau relatif à chaque genre de récolte.
Eau utilisée Coefficient
par hectare et par an. d'épuration.
Terre sans culture (colmatage) 200,000 m. c. 5.(K»
Forêts .' 175,000 4.37
Pommes de terre de première récolte suivies de
choux et poireaux 21,120 0.53
Choux 23,600 0.5»
Poireaux, puis thym ou cardons 27,957 0.70
Artichauts 42,480 1.06
Oseille 37,760 0.94
Pois, puis salades, haricots, céleri 20,229 0.50
Salades, carottes 15,509 0.39
Asperges 9,440 0.23
Pépinières 37 ,760 0.94
Betteraves 14,160 0.35
Haricots, puis épinards 22,250 0.55
Diverses .33,040 0.82
Prairies permanentes 169 , 920 4 ,25
Luzerne 144,389 3.60
Culture théorique légale 40,000 1.00
De ces documents, il résulte clairement que, pour un même sol et pour un même volume donné d'eau à épurer, il faudra une surface de prairies ou de forêts beaucoup moins étendue que pour des emblaves de cultures maraîchères, par exemple. Inversement, il est permis de conclure aussi qu'une superficie d'un terrain donné absorbera beaucoup plus d eau s'il est en prairie ou en forêt qu'en culture potagère.
Autrement dit, dans un champ d'épuration, suivant que l'on adopte des cultures fortement ou faiblement épuratrices, on fait de l'agriculture pour l'épuration ou bien de l'irrigation pour l'agriculture.
Outre le genre de culture, la nature physique de la terre a aussi une action prépondérante sur la faculté épuratrice des champs d'épandage. Les sols sablo-siliceux, comme les Graviers anciens des vallées du bassin de Paris, sont les plus perméables et partant les plus épurateurs. Les sables de Beauchamp dans leurs horizons non marneux,
ainsi que les sables de Fontainebleau, doivent avoir aussi une grande faculté épuralrice. Les terrains calcaires, avec lits marneux, comme ceux du Calcaire grossier, du Travertin de Saint-Ouen, des meulières de Brie et de Beauce, sont forcément beaucoup moins perméables. Il en est de même des Alluvions modernes et des Limons des plateaux. Les glaises de l'Argile plastique, des Marnes blanches supra-gypseuses, des IMarnes vertes et des Marnes à huîtres, sont à peu prés complètement inaptes à l'irrigation épuratrice. Il serait très utile aussi que des observations bien faites aient permis d'affecter à chacun des principaux étages géologiques du bai>sin parisien un coefficient particulier de perméabilité. Malheureusement, les documents manquent à ce sujet. Quoi qu'il en soit, quand un territoire d'épuration est de nature fort peu perméable, dans une certaine mesure il peut être apporté un correctif non négligeable, par la pratique d'une culture très épuratrice, comme l'est la prairie, par exemple. C'est ce qui a été mis en usage notamment au champ d'irrigation de l'Asile d'aliénés de Vaucluse, en Seine-et-Oise, appartenant au département delà Seine.
Paul Vincey,
Ingénieur-agronome, professeur départemental d'agriculture de la Seine.