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DISCOURS DE M. GOGHERY, MINISTRE DES FINANCES

AU CONCOURS RÉGIONAL DE CHARTRES, LE 14 JUIN. Ma première parole doit être pour remercier M. le maire de Chartres et toute la municipalité', votre cher président du Conseil général et mes collègues, vos représentants au Parlement, de la belle journée que je passe au milieu des fortes et vaillantes populations de la Beauce et du Perche, si énergiques au travail, si résolues dans l'action, si fermes dans leurs convictions.

C'est un peu à ma situation de voisin que je le dois. Le Gâtinais est le seuil de notre Beauce, ce grenier à grains de la France. Notre plateau Orléanais s'incline doucement vers vos grandes et riches plaines comme pour engager le visiteur à les parcourir.

En répondant à votre invitation, j'ai cédé bien volontiers à la tentation de faire l'école buissonnière.

La multiplicité des affaires, la succession ininterrompue des débats du Parlement permettent si rarement aux ministres de soustraire une heure au travail fiévreux des derniers mois de la session !

Personne, cependant, n'a plus besoin que les hommes publics de sortir des abstractions où les retiennent le travail du cabinet et les discussions politiques, pour se retremper au milieu des hommes pratiques, de ceux sur la vie journalière desquels se répercutent €t les lois et les décisions du Gouvernement.

Reprendre le contact avec eux, s'inspirer de leurs vœux et des conseils de leur robuste bon sens, serrer les mains rudes et loyales de tant de bons serviteurs du pays, de républicains d'autant plus solides et mieux assis dans leurs opinions qu'ils se gardent de toutes les exagérations, c'est Messieurs, pour un homme politique la véritable hygiène morale.

Le spectacle dont j'ai joui chemin faisant, a été un premier réconfort. J'ai été émerveillé en parcourant à toute vapeur ces champs que couvrait jadis la profonde forêt des Garnutes, en contemplant à perte de vue ces sillons fertiles dont la richesse est votre œuvre, dont vous avez fait sortir les trésors de fécondité que les siècles y avaient jadis emmagasinés.

Voici aujourd'hui devant nous la moisson. Elle est digne de votre région si justement renommée. Ces magnifiques produits exposés ici, tous les progrès réalisés dans les cultures, dans l'appropriation et l'amendement du sol qu'évoquent ces machines et ces instruments, tout cela est votre œuvre, tout cela est le résultat de votre activité, la création de votre intelligence, le fruit de cet enseignement agricole que le Gouvernement de la République a tant encouragé, et à la diffusion duquel vous vous êtes si ardemment prêtés.

Agriculteurs, comment ne serait-on pas frappé d'admiration devant les progrès que la science agricole a faits depuis vingt-cinq ans en France? Qui donc ose vous accuser de routine et d'immobilité? Jadis, la science était l'apanage de quelques initiés, esprits supérieurs et audacieux, qui cherchaient dans la découverte des secrets de la nature à satisfaire ce besoin de curiosité qui veut tout scruter ou cet appétit de l'idéal sans lequel la vie n'a ni but ni noblesse. Ne l'avez-vous pas fait descendre des hautes sphères de la théorie jusque sur les campagnes, n'avez-vous pas fait cesser cet isolement, n'avez-vous pa;s, en vous saisissant des découvertes modernes, en les appropriant à vos travaux,^eïi les adaptant aux besoins de vos cultures, fait la science vôtre, transformé l'agriculture en une véritable industrie, la plus belle, la plus fidèle au progrès continu des méthodes? grands et petits, par toute la France, vous avez apporté à profiter de ses leçons cette ténacité patiente que vos pères mirent à défricher leurs forêts et leurs terres incultes.

Cette admirable application des méthodes scientifiques à l'agriculture ne pouvait laisser indifférent le Gouvernement. Il a créé des Ecoles d'agriculture où les enfants des campagnes peuvent venir se mettre au courant des progrès scientifiques, il a multiplié et vous l'avez aidé à multiplier les laboratoires, les stations agronomiques où les méthodes sont vérifiées sur le terrain même et adaptées au sol national. Partout se sont installés des champs d'expérience, l'initiative des particuliers s'est trouvée surexcitée, partout on a perfectionné l'alimentation du bétail, l'ensemencement des terres, l'amélioration des races par des croisements udicieux, par la sélection des semences et des engrais. On a fait appel à toutes

les branches de la science : la géologie, la chimie, la météorologie, l'étude des climats, la mécanique, la biologie, ne sont-elles pas devenues vos conseillers naturels et nécessaires?

Il n'est pas jusqu'aux progrès remarquables de l'industrie en ce siècle qui n'aient été mis au service des populations agricoles. L'outillage national n'a-t-il pas été mis au niveau des besoins modernes?

La République n'a-t-elle pas puissamment développé le réseau de ses voies ferrées, creusé les canaux, amélioré dans des proportions coQsidérables la grande et la petite vicinalité qui permettent aux agriculteurs de trouver des débouchés plus nombreux à leurs produits, facilitent les échanges et accroissent la prospérité de la France.

Rappelez-vous, Messieurs, ce qu'était l'agriculture il y a un quart de siècle et comparez avec l'heure présente. Je suis heureux de saluer ici même ces progrès de votre beau déparlement d'Eure-et-Loir.

Quelle transformation s'est opérée dans vos cultures depuis un quart de siècle! Ce n'est pas à l'extension des surfaces ensemencées, ni à l'augmentation de l'eflectit de vos troupeaux que vous avez demandé un facile accroissement de rendement. l: Ce que vous avez voulu, ce que vous avez su, à force d'énergie, d'intelligence et de volonté, c'est augmenter le rendement d'une même surface, d'un troupeau de même importance. Le résultat, c'est que le produit des terres à. blé est accru de un cinquième, celui des terres enherljées d'un tiers. Ajoutez à ces belles victoires, celles de votre élevage : 2,500 superbes chevaux, près de 9,000 bêtes à cornes sont venus enrichir vos troupeaux.

La diminutiondu nombre de vos moutons ne saurait affaiblir cette constatation, elle est la conséquence même de la transformation des méthodes, de la substitution à la culture extensive, que ceux-ci nécessitent, de la culture intensive, grâce à la modification des assolements? Et ces races, moins nombreuses, ne sont-elles pas plus précoces? Avec moitié d'animaux n'obtenez-vous pas plus de viande qu'il y a trente ans et de meilleure qualité? Cette plus-value pour votre élevage dépasse 13 millions de francs. La production du lait a suivi une progression parallèle et atteint près de 1,500,000 hectolitres.

Messieurs, vous donnez beaucoup à la terre, la terre domptée vous rend beaucoup. Et, qu'on ne vienne pas nous dire que c'est là l'œuvre d'une grande culture qui absorbe peu à peu la petite, et qui, disposant de capitaux plus abondants, peut se permettre des expériences coûteuses tout en diminuant les frais d'entretien. C'est là une affirmation qu'on se garderait bien d'apporter dans nos campagnes. On prétend faire accepter de loin au bon sens de nos agriculteurs, métayers, fermiers ou propriétaires qu'ils sont dépouillés de leurs champs, frustrés de leurs gains légitimes par je ne sais quelle féodalité terrienne. On les invite, sans rire, à briser ce monopole imaginaire de la terre, à abandonner les champs de leurs pères, fruit du labeur de plusieurs générations, à une collectivité anonyme et inconsciente. A croire les nouveaux prophètes, la terre promise serait réalisée quand personne n'en aura plus.

La sagesse et le sens fin de nos campagnes opposent à ces utopies et à ces sophismes des faits précis, contrôlés et éloquents. La petite culture, qui serait absorbée, paraît-il, occupe au contraire dans le département d'Eure-et-Loir une place de plus en plus importante, place qui depuis vingt-cinq ans n'a fait que grandir.

Elle compte plus de 13,000 exploitations de moins d'un hectare, près de 24,000 de 1 à 10 hectares, environ 7,000 de 10 à 40 hectares; le chiffre des propriétés dépassant 40 hectares a diminué de près de 300 unités en vingt ans. Voilà la vérité dégagée des généralités, des équivoques et des déclamations.

Oui, certes, nous voulons encourager le développement de la petite culture; c'est l'objet des constantes préoccupations du Gouvernement; elle est la condition même de la prospérité du pays. L'augmentation d'activité que suscite chez l'homme le sentiment qu'il travaille son sol, qu'il met sa terre en valeur, la stabilité du foyer et des habitudes sociales, sont un élément incomparable de la force d'un pays.

Et, comment ne pas être profondément touché quand on voit ces petites cultures auxquelles collaborent dans un effort commun l'aïeul, le père, la mère, les enfants! quoi de plus sain, quoi de plus moralisateur?

La terre, enfin, u'est-elle pas la meilleure nourrice des hommes? N'est-ce pas

elle qui fait les races solides, bien équilibrées pliysiquement et moralement ? Par un contrepoids salutaire, elle répare ce que la vie haletante, étriquée et débilitante des villes détruit chaque jour, elle renouvelle le sang qui trop vite s'y appauvrit, elle alimente enfin les réserves toujours fécondes de la patrie.

C'est donc vous, agriculteurs, qui avez, en grande partie, le sort du pays en vos mains. Ce que vous avez déjà fait pour lui, vous pourrez, vous devez le continuer. Ici vous avez toujours été, vous êtes encore à l'avant-garde de cette armée de culti\?ateurs d'élite dont l'initiative, la volonté, l'expérience ont si efficacement contribué à l'augmentation de la richesse nationale.

Le concours de 1896 n'en est-il pas la meilleure preuve? Je suis, pour ma part, messieurs, très heureux de remarquer son importance considérable et d'applaudir aux progrès très sensibles dont il témoigne, non seulement sous le rapport de la quantité, mais encore et surtout sous celui de la qualité des produits exposés.

Ce sont là des manifestations intéressantes et significatives de la puissance et de la continuité d'efforts des populations rurales de la Beauce et des industries qui cherchent à perfectionner les machines et les instruments agricoles.

Pour obtenir ae tels résultats, messieurs, il n'a pas été nécessaire de nationaliser le sol, ni d'exproprier progressivement les propriétés individuelles au profit de la collectivité, ni de confisquer l'œuvre des travailleurs ruraux au profit de ceux que rebute le dur et rude labeur de la terre, ni de remplacer les agriculteurs par des fonctionnaires comme s'il n'y en avait pas assez.

Vous avez mieux aimé et vous avez eu raison, faire appel à l'effort individuel, au lieu de vous reposer sur l'assistance de l'Etat.

Vous avez préféré l'association de toutes les bonnes volontés pour rendre la patrie plus grande et plus riche à la coalition des rancunes ou des déceptions. Vous avez fermé l'oreille à ceux qui prêchent la socialisation de la terre, principe qui sous prétexte de détruire la grande propriété voudrait concentrer toutes les terres en un seul domaine.

L'initiative personnelle seule procure à un peuple l'indépendance et assure plus de progrès, elle seule donne un ressort moral plus grand et un sentiment de dignité plus vif à chaque citoyen. Opposez donc résolument, non des théories mais des actes, non des déclarations humanitaires mais des résultats virils, au lieu de vous immobiliser, comme on vous y convie, dans un rêve qui, s'il se réalisait jamais, ne produirait que l'engourdissement et la décadence de notre race : préparez un élargissement de la personnalité humaine par plus de liberté et de responsabilité. Dans le lopin de terre qu'on vous représente comme le boulet de la servitude, voyez, au contraire, un instrument puissant d'émancipation et un gage fécond d'avenir.

Dans cette œuvre, vous aurez toujours pour vous le Gouvernement de la République. Il ne veut ni ne peut se désintéresser de votre sort. Il ne confond pas le respect de la liberté axec l'indifférence égoïste du laisser faire. Et c'est à cette haute pensée de sollicitude prévoyante, qu'il a obéi en garantissant à plusieurs reprises les populations rurales contre la concurrence redoutable de l'étranger par un ensemble raisonné de droits de douane.

La sympathie des pouvoirs publics vous est acquise. Vous êtes aussi toujours sûrs de rencontrer près du ministre des finances un accueil particulièrement plein d'intérêt, vous êtes ses plus sûrs clients, vous êtes les meilleurs pourvoyeurs de ses caisses; plus l'agriculture est prospère, plus les ressources de l'Etat augmentent. Il est donc juste que le Ministre des finances vous paye un peu de retour.

Mais, ce n'est pas seulement de remerciements que je suis comptable envers les populations agricoles, mais encore et surtout de justice.

Le Grouvernement s'en est préoccupé. Dans le projet de réforme des impôts, il s'est particulièrement occupé des travailleurs de la terre. Quand la Constituante réorganisa le système de nos contributions, elle ne connaissait guère, messieurs, que la richesse foncière. Ce fut donc la terre qui supporta les charges les plus lourdes. Peu à peu le progrès inces^sant de la richesse publique, le développement des revenus mobiliers et les nécessités budgétaires désagrégèrent ce système.

Pouvions-nous retarder plus longtemps la péréquation générale des charges? Etait-il conforme à l'équité que la terre payât jusqu'à 10 pour 100, alors que certains revenus mobiliers étaient presque exemptés de l'impôt?

Etait-il juste aussi que le cultivateur qui avait hypothéqué ses biens payât pour une propriété dont il ne jouissait pas, alors que le créancier n'était pas taxé pour un revenu dont il profitait.

Etait-il admissible, enfin, que dans un pays où l'égalité est proclamée depuis cent ans, les plus criantes disproportions subsistassent dans la part que les revenus des capitaux doivent prendre dans les charges publiques?

Le Gouvernement ne Ta pas pensé. Dans le projet qui a été déposé récemment sur le bureau de la Chambre, il a voulu faire un budget de justice par l'allégement des travailleuis et des populations rurales.

Ainsi, messieurs, sans procédés vexatoires, ni arbitraires, nous réaliserons le programme de la Constituante : soulager les moins aisés en demandant un peu plus aux riches. A vous, messieurs, de remplir votre rôle qui, pour être différent, n'est pas moins important.

C'est à vous, tandis que le Gouvernement travaille à assurer une meilleure gestion de la fortune publique, qu'il appartient d'augmenter la puissance et la richesse nationales en stimulant toutes les énergies individuelles. C'est par l'exemple de votre vie laborieuse, patiente, librement réglée, que vous prémunirez le pays contre les rêves et les mirages décevants des utopies, contre les défaillances et les révoltes. En montrant ce que vous avez fait de votre beau pays chartrain, au lendemain des désastres de 1870, vous faites comprendre aux impatients et aux découragés comment un grand peuple a pu se relever par le développement pacifique et constant de ses qualités et de ses ressources. Vous avez donné là une belle leçon du patriotisme rural aux générations qui vous suivront et qui, j'en suis sûr, voudront, à votre exemple, rendre la France plus glorieuse et la "République plus forte.

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