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PAR LE VERT DE SGHEELE (ARSÉNITE DE CUIVRE), EN

Le Silphe de la betterave, dont les ravages, en 1888, furent si importants dans le Nord et le Pas-de-Calais, a causé, cette année, des dommages sensibles dans la majeure partie de la région betleravière ; de nombreux réensemencements ont dû être effectués et le cultivateur se préoccupe de plus en plus des moyens à employer pour lutter, dans les meilleures conditions, contre le redoutable insecte.

Le 11 juin 1888, nous adressions à l'Administration de l'agriculture un rapport" dans lequel, rapprochant la nature des ravages du silphe de celle des dégâts du Doryphora de la pomme de terre, de VAletia du coton, etc., en Amérique, nous conseillions, contre le premierdeces insectes, les traitements arsenicaux qui 3i\ aient si bien réussi contre ces derniers. Nous rappelions, à cette date, que les Américains employaient depuis une quinzaine d'années, dans cette lutte, deux insecticides qui sont entrés dans leur pratique courante agricole : le vert deParisou. deSclieele, qui est bien connu, et qui, comme l'on sait, est Yarsénite de cuivre, et le pourpre de Londres, un arsénite de chaux, résidu de la fabrication de la rosaniline, teint par cette substance colorante.

L'usage de ces toxiques comme insecticides a été, en effet, recommandé, dès 1872, par Riley, l'éminent entomologiste américain, qui, placé plus tard à la tête du service entomologique des Etats-Unis, expérimenta pendant plusieurs années les différentes combinaisons à base d'arsenic sur de nombreuses espèces de plantes cultivées et devint l'ardent vulgarisateur des deux composés précités. Et, comme nous venons d'y faire allusion, ce fut grâce à l'emploi de ces substances que les planteurs durent de pouvoir lutter victorieusement contre le Doryphora et le ver du coton, dont l'invasion était devenue une véritable calamité publique. Aussi l'usage des deux arsénites se généralisa-t-il rapidement aux Etats-Unis et au Canada, partout où, en agriculture, en viticulture, en arboriculture, voire même en sylviculture, il devint nécessaire de combattre les insectes phytophages. Car, on ne saurait trop le répéter : ces substances ne doivent être employées que dans le cas où l'on doit détruire les insectes mangeurs de plantes, ou mieux de feuilles, et non ]es suceurs, contre lesquels elles n'ont que peu ou pas d'action ; c'est, en effet, en mangeant la feuille empoisonnée, que les insectes s'empoisonnent.

L'emploi si général de ces deux insecticides en Amérique et l'usage qu'on en fait en Angleterre, depuis plusieurs années, dans les vergers, n'ont pu que nous confirmer dans l'opinion que nous manifestions dans notre ancien rapport, à savoir que les traitements arsenicaux peuvent rendre à nos cultivateurs, et particulièrement à nos producteurs de betteraves, des services analogues à ceux qu'ils ont rendus aux agriculteurs de l'Union. Nous devons dire, à ce sujet, que des essais de la méthode américaine avaient eu lieu dans le Pas-de-Calais, peu de temps après la publication de notre rapport ; mais ces essais n'ont

1. Communication à la Société nationale d'agriculture (séance du 17 juin).

2. Journal officiel du 13 juin 1888. — Bulletin du Ministère de l'agriculture, 1888, n-' 4.

donné, et ne pouvaient donner cette année-là même, aucun résultat, en raison de l'époque tardive à laquelle ils avaient dû être etï'ectués, les larves ayant, pour la plupart, disparu. Il faut que ces expérimentations, pour être concluantes, aient lieu dans des conditions normales, c'est-à-dire dès l'apparition des larves. C'est ce que nous avons pu faire durant la campagne présente, où les silphes ont donné.

Nos essais ont porté, cette année, sur l'emploi du vert de Scheele («r.seH/^et/ectui*?'e), d'après les indications contenues dans notre rapport de 1888. Nous ne voulons pas y revenir en détail; nous donnerons seulement, en quelques mots, un résumé de la méthode.

Le traitement peut être donné à sec ou à l'état liquide. Â sec^ on mélange une partie d'insecticide, très finement pulvérisé, à 100 parties de plâtre, de manière que la dissémination s'opère aussi régulièrement que possible, ou bien, ce qui est préférable, à 50 parties de plâtre et 50 de farine avariée. La quantité de vert employée par hectare est, en moyenne, de I kilogramme. Les traitements à sec se donnent le matin, lorsque les feuilles sont encore recouvertes de rosée ; on doit éviter de traiter quand le temps est sec ou que le vent souffle. L'épandage se fait à la main, ou de préférence, à l'aide d'un soufflet; l'opérateur manœuvrant de manière à ne pas être incommodé par la projection de la matière.

Le traitement liquide est, dans la plupart des cas, préférable au traitement à sec : il est plus expéditif et opère mieux la dissémination du poison, mais il nécessite, par contre, le transport d'une quantité d'eau assez considérable. On emploie le vert à raison de 240 grammes par hectolitre d'eau, en moyenne (l livre pour 50 gallons américains) ; de même que pour le traitement à sec, la quantité d'insecticide à épandre à l'hectare est de 1 kilogramme environ, ce qui correspond à 4 hectol. 4 d'eau. Comme on le sait, l'arsénite de cuivre est insoluble, et c'est en suspension dans l'eau qu'on l'emploie. Aussi ne doit-on l'accepter qu'à l'état de poudre très fine. Il est très recommandable, d'ailleurs, d'y mélanger de la farine (dans la proportion de 500 grammes à 1 kilog. par hectolitre d'eau), de manière à favoriser la suspension de la poudre dans le liquide, à la faire adhérer plus facilement aux feuilles, lors de 1 aspersion, et à bien marquer les endroits traités. Ce mélange se fait dans un vieux cuveau en bois, un tonneau scié par le milieu, etc.

Le traitement liquide se donne au moyen d'un pulvérisateur qui doit bien agiter la masse, de manière à empêcher la formation de dépôts. A 1 inverse du traitement à sec, il doit toujours se donner par un temps sec, le matin, quand la rosée a disparu, ou l'après-midi, lorsque le soleil n'est plus trop ardent; si les feuilles étaient humides, le poison glisserait sur elles sans y adhérer. Souvent, un seul traitement suffit; quelquefois il faut en donner deux, si l'on a, par exemple, à défendre une culture contre une nouvelle génération de larves, ou si une forte pluie survient immédiatement après le premier traitement; dans tous les cas, pour qu'il y ait réussite, il est indispensable que les feuilles soient empoisonnées aussi complètement que possible.

Tout traitement ayant pour but de détruii-e un insecte s'attaquant à une plante doit nécessairement remplir deux conditions : il doit tuer l'insecte et être inoifensif pour la plante. Des ex.périences de labora-

toire plusieurs fois répétées nous ont montré que le silplie ne survit pas à l'ingestion de feuilles de betteraves ou de salade ayant reçu une pulvérisation de vert de Scheele à la dose indiquée. Les larves mano^ent avidement la feuille empoisonnée, absolument comme si elle ne l'était pas : peu après, elles la refusent et la mort survient, pour la plupart, de cinq à dix heures après l'ingestion, suivant la quantité de poison consommée ; il est rare de trouver des larves vivantes après vingtquatre heures. Ces expériences, comme on le verra plus loin, ont été pleinement confirmées en grande culture.

Quant à la. plante, elle ne souffre pas du traitement donné soigneusement et à la dose recommandée : nos essais culturaux ont porté sur des betteraves ayant plus d'un mois, aussi bien que sur d'autres venant de lever, en passant par les âges intermédiaires, et, dans aucun cas, les cultivateurs et nous-même n'avons constaté de dommage. La seule chose que nous ayons pu remarquer, c'est, quand la feuille de la betterave est déjà très rongée, une cicatrisation plus rapide de la blessure aux endroits traités, qui, d'ailleurs, n'affecte pas autrement la plante.

Nos premiers essais ont été faits dans le Pas-de-Calais, avec le concours très dévoué de M. Maréchal, professeur départemental, à Yiolaines, où l'invasion de 1888 avait été si terrible, dans les champs de betteraves que M\L DubruUe et Prémecque, sucriers-agriculteurs, avaient bien voulu mettre à notre disposition. Dans cette première épreuve, nous n'avons pu nous assurer, M. iMaréchal et moi, que de l'innocuité du traitement à sec et du traitement liquide à légard de la plante, qui n'avait alors qu'une douzaine de jours; les silphes étant trop peu nombreux pour permettre de se livrer, à leur endroit, à des expériences sérieuses. Une parcelle d'un are a reçu le traitement liquide avec deux verts de provenance différente; une autre portion d'un demiare a reçu le traitement à sec (dont moitié au plâtre et moitié au plâtre et à la farine) ; des témoins étaient ménagés entre les différents carrés. Comme nous venons de le dire, aucune plante n'a été endommagée : l'insecticide, mélangé à la farine et déposé finement par le pulvérisateur a bien adhéré à la feuille; il en a été de même de celui qui avait été employé à sec avec le plâtre et la farine, mais l'adhérence a été à peine suftisante dans le cas du plâtre seul. L'usage de l'insecticide à sec est d'ailleurs peu recommandable, d'une manière générale, en raison des difficultés d'application : comme nous l'avons déjà dit, le traitement liquide, qui est simple et pratique, lui est préférable dans la plu part des cas. Aussi avons-nous abandonné le traitement à sec dans les essais subséquents.

L'emploi du vert de Scheele a été réalisé d'une manière probante, au double point de vue de la destruction du silphe et de la non altération de la betterave, dans une autre localité du département, dévastée aussi en 1888 par l'insecte : à Libercourt, près Carvin, où, sur la demande de M. Maréchal et la mienne, M. A. Legroux, cultivateur betteravier, a essayé les traitements à l'arsénite de cuivre. Ces traitements ont porté sur les bords de huit pièces différentes souvent attaquées de plusieurs côtés ; 75 ares de bordures ont été traités de la sorte et avec plein succès : les larves opérant leur invasion ont été tuées, et lesplantes, de semis précoces ou tardifs, ont été respectées.

Nous nous sommes livré, en Seine-et-Marne, à d'autres essais sur les cultures betteravières que M. Piesse, de Mormant, avait bien voulu mettre à notre disposition. Pour expérimenter dans des conditions offrant toute garantie, nous avons établi dans un champ, envahi par les silphes, un petit enclos, formé par les bandes de zinc en usage dans le Nord, dont la superficie était de deux ares environ. Les traitements au pulvérisateur, donnés à l'intérieur, ont tué les silphes, sans endommager la betterave; le lendemain de l'expérience, on rencontrait sur le sol de l'enclos les larves desséchées, alors que les larves de l'extérieur continuaient à courir et venaient se faire prendre, en longeant la muraille de zinc, dans les quelques pots à fleurs, à demi remplis ci'eau, qui formaient autant de pièges.

Cet essai, qui portait sur les betteraves premières semées, c'est-àdire âgées d'un peu plus d'un mois, a été renouvelé, sans l'emploi des bandes et avec le même résultat, sur une surface de trois ares environ de betteraves d'un mois, et sur une portion d'environ deux ares, dans un champ déjeunes betteraves resemées, ayant de un à huit jours de levée. Là, comme ailleurs, aucune brûlure.

Ces résultats ont été corroborés de la façon la plus concluante par les traitements qu'un des voisins de M. Piesse, M. Bachelier, de Mormant, qui avait assisté à ces derniers essais, a effectués dans ses cultures de betteraves, très endommagées par le silphe. M. Bachelier a traité au pulvérisateur, avec plein succès, une superficie totale de 2 hect. 1/4, et il eût traité d'autres pièces, si les pluies ne fussent survenues. Nous avons remarqué, au milieu d'un champ, une bande de 220 mètres de long sur 19 mètres de large, qui avait été arrosée à l'arsénite et qui était devenue un véritable cimetière de silphes; à vrai dire, la démarcation était beaucoup plus frappante que nous n'eussions pu le supposer, étant donné qu'aucun enclos n'avait été formé : à l'intérieur de la portion traitée, les larves mortes, réfugiées surtout sous les débris de fumier; de chaque côté, les insectes bien en vie, poursuivant leurs ravages. Quant aux betteraves, elles n'avaient pas souffert.

Ces divers faits réunis nous permettent de conclure et de dire que rarsénite de cuivre {vert de Scheele)^ comme le faisait prévoir la pratique américaine d'un quart de siècle, est, à la dose indiquée, une substance sitrement toxique pour le silphe et ino/fensive ponr la jeune betterave. Le traitement liquide, donné au pulvérisateur à main, ou à traction, s'il est nécessaire, est absolument à recommander, le traitement à sec pouvant toutefois rendre des services en cas de pénurie d'eau.

Le traitement au vert de Scheele présente, entre autres avantages, celui d une ^va,ndG simplicité, avantage qui est considérable en culture. Pas n'est besoin, en effet, de manipulations longues et délicates, qui ne peuvent être faites que dans un laboratoire : il suffit de verser dans la quantité d'eau voulue l'arsénite et la farine, d'agiter, et le mélange est prêt à être employé. Le dernier des ouvriers de ferme est capable de faire cette préparation.

Un autre grand avantage que le vert de Scheele partage avec le pourpre de Londres, réside dans sa couleur même. Ce composé vert ne peut être pris pour aucune substance alimentaire; aussi, l'emploi en

est-il manifestement moins dangereux que celui des composés blancs de l'arsenic, surtout de l'acide arsénieux, ou arsenic du commerce, dont la ressemblance avec la farine a déjà causé tant d'accidents. C'est là une considération primordiale, sur laquelle lliley ne manque pas d'appuyer dans ses recommandations.

Le vert de Scheele a, par contre, l'inconvénient d'être un peu cher; il vaut actuellement, à Paris, 6 fr. 50 le kilog., mais on pourrait l'avoir à 5 fr. par quantités un peu fortes. Ce prix, quelque peu élevé, provient de ce que, comme on sait, le vert de Scheele est remplacé, depuis une vingtaine d'années, dans l'industrie des papiers peints, par le vert Guignet qui n'est pas toxique; mais il est certain que si la culture le demandait, l'industrie le fabriquerait et le livrerait dans de bonnes conditions. En Angleterre, par exemple, où on l'emploie, on peut se le procurer (à Londres) à raison de 1 shilling la livre, soit 2fr. 78 le kilog'.

Nous avons déjà insisté, dans notre ancien rapport, sur les précautions tout élémentaires que l'on doit prendre lors du maniement de ce poison — lavage soigneux des mains et du visage, brossage des vêtements de travail, nettoyage des pulvérisateurs, rangement de l'insecticide à un endroit où les enfants ne peuvent l'atteindre — nous y insistons de nouveau. En s'entourant de ces précautions, aucun mal ne peut résulter de l'emploi de l'arsénite : l'exemple des Etats-Unis et du Canada est là pour le démontrer*.

Si l'emploi du vert de Scheele donne des résultats certains en tant que traitement curati/, les bandes de zinc que l'on place aussitôt après les semailles, soit tout autour du champ, soit seulement du côté où se produit l'invasion (blé après betteraves, principalement), constituent, de leur côté, une bonne défense préventive. Nous n'avons pas à décrire ce procédé, maintenant bien connu, mais nous dirons que lorsqu'il est bien employé et que l'invasion n'est pas trop forte, il rend de réels services. Cette petite muraille lisse, qui doit avoir 0 m. 10 environ de hauteur, s'oppose à l'entrée de l'ennemi; quant à celui qui est déjà dans la place, soit parce qu'il y est né, soit parce qu'il a réussi à s'y introduire, le poison en a facilement raison et il n'y a lieu de traiter que les endroits attaqués. On voit donc que ces deux modes de défense, bien loin de s'exclure, se complètent au contraire heureusement l'un par l'autre.

Nous avons rappelé, au commencement de cette note, l'usage constant des arsénites fait par les Américains dans la lutte contre les insectes phytophages; nous ajouterons que, depuis plusieurs années, aux Etats-Unis, on combine ce traitement avec celui qui est aujourd'hui universellement employé contre les affections cryptogamiques : autrement dit, on mélange le vert de Scheele à la bouillie bordelaise. C'est ainsi que nous voyons ce traitement mixte employé, dans les premiers temps de la végétation seulement, pour la vigne, le pommier, le poirier,

1. Le pourpre de Londres qui, comme nous l'avons dit, est un déchet de fabrication, a sur le vert de Scheele l'avantage du bon marché, mais il a l'inconvénient de n'avoir pas une composition constante.

1. Il peut être utile, dans tous les cas, de rappeler que l'un des meilleurs antidotes de l'arsenic est le peroxyde de fer en gelée, substance qui, a la ferme, peut être remplacée par Veau de rouille, obtenue à l'aide de vieille ferraille, et que l'on donne abondamment, en attendant larrivée du médecin.

le prunier, le cerisier (ces arbres n'étant pas voisins d'une culture légumière)^ ainsi que pour la pomme de terre, le tabac, l'orme des avenues, etc. Dans ce cas, la quantité de vert ajoutée à la bouillie n'est, en général, que la moitié de la quantité employée en traitement normal, soit 120 grammes par hectolitre d'eau, pour une bouillie à 2 pour 100 de sulfate de cuivre et 2 pour 100 de chaux vive. Cette pratique pourrait, dans beaucoup de cas, rendre des services à nos agriculteurs. H. Grosjean,

Inspecteur général de l'Enseignement agricole,

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