‹ Journal de l'agriculture (volume 5)Chapitre 136 sur 752 · DE FERTILISATION · texte numérisé non relu

DE FERTILISATION

Nous avons fait connaître les engrais de la Compagnie générale de fertilisation placée sous la direction de M. Coquerel, leur origine et leur mode de fabrication. Cette Compagnie dont les produits ont pour base les matières des vidanges combinées avec les phosphates miné-

raux ou d'os, les sels ammoniacaux et les sels de potasse, n'a pas seulement voulu livrer à l'ai^ricullure des matières fertilisantes à dosages garanLia et d'une action toujours certaine et identique aux effets annoncés pour la nature des terrains sur lesquels on les emploie, et les sortes de récoltes à obtenir; elle a encore résolu d'appliquer elle môme ses engrais sur des terres lui appartenant ou qu'elle aurait prises en location. Dès maintenant elle opère sur 17 fermes d'une étendue totale de 2,1 UÛ hectares, situées les unes dans Seine-et- Marne, les autres dans le département de la Marne. Nous avons visite le premier groupe de ces exploitations considérables, qui compte 719 hectares divisés en sept fermes, savoir : dans les cantons de Nemours et de Moret, sur l'arrondissement de Fontainebleau, la ferme de Saint-Louis, 135 hect.; la métairie des Champs-Marolles, de 65 hect.; les fermes du Bois-d'Eve, 70 hect.; de la Basse-Plaine, 64 hect.; des Gallois, 200 hect.; de Mazagran, 100 hect.; enfin près de Melun, la Gatellerie, de 85 hectares. Les deux premières exploitations seules sont à bail; les cinq autres sont la propriété de la Compagnie, qui a partout soit des directeurs d'exploitation, soit des métayers, avec une inspection générale pour le groupe des fermes. Les employés ont un traitement iixe, plus un intérêt dans les bénéfices nets des exploitations auxquels ils sont attachés.

Il y a là un fait agricole considérable qu'il nous a paru important de signaler avec quelques détails. C'est un exemple de la mobilisation de la propriété rurale, ou encore d'une entreprise de l'exploitation des terres sous une forme qui n'avait guère été appliquée jusqu'ici qu'à la grande industrie, aux chemins de fer, aux canaux, aux lignes de navigation, aux mines, à des banques. Nous n'hésitons pas à dire que lorsque manquent les capitaux nécessaires pour mettre une terre en plein rendement, soit en cultivant directement, soit en la cultivant par métayers ou bien lorsqu'on ne rencontre pas de fermier pouvant faire au sol les avances indispensables, on ne doit pas hésiter à employer, s'ils se présentent, les nouveaux modes d'exploitation inauguics par la Compagnie de fertilisation. Ce qui importe avant tout, c'est de constater les faits qui forment le pjint de départ, afin d'être en mesure de signaler les résultats, à' mesure qu'ils se présenteront.

Les premières fermes que nous avons visitées sont celles de Saint- Louis et des Champs-Marolles. Elles ont ensemble une étendue de 200 hectares. La Compagnie les a louées à j\L de la Tour-du-Pin, par un bail de 27 ans. Le taux de location n'est que de 4,000 fr., soit Hi) fr. par hectare. Le propriétaire doit payer les impôts et faire toutes les réparations nécessaires pour les bâtiments; il aura droit, d'un •autre cCté, à 5 pour i 00 dans les bénéfices nets. Ces terres font.partie du vaste domaine de Nanteau, qui, outre un très beau château, présente encore une forêt de 1,800 hectares. Les terres arables étaient, pour la plus grande partie, en friches, et elles ne trouvaient pas fermier, les plus intrépides reculant devant les grandes avances à faire pour arriver à mettre en état de production des terres sableuses ou argilo-siliceuses, très légères, absolument épuisées. La Compagnie de fertilisation a le droit de pacage pour ses porcs dans les 1,800 hecLai-es de bois. En revanche, elle a laissé le droit de chasse sur ses fermes à M. delà Tour-du-Pin.

Pour commencer, la Compagnie a acheté les appareils de labourage

à vapeur de M. Debains, pour la somme de 12,500 fr. Elle a pris, en outre, chez M. Piller, une locomobile à vapeur de 10 chevaux, fabriquée par Garrett, ainsi qu'une machine à battre à'grand travail du même constructeur. Ces machines doivent servir aux autres fermes du groupe de Seine-et-iMarne ; pour le labourage à vapeur, c'est encore un projet, car les machines n'ont été utilisées qu'à Saint-Louis; la machine à battre a déjà été employée pour les seigles dans toutes les exploitations, elle livre les grains tout prêts à être portés au marché. Les machines seront aussi louées aux autres fermiers du pays. Tous les travaux sont, du reste, faits mécaniquement; il y a, sur l'exploitation, machine à moissonner, machine à faucher, râteaux à cheval, herses articulées, rouleaux de fonte, semoirs, tous instruments de Wood, Hornsby, Howard, Nicholson, c'est-à-dire des constructeurs anglais les plus estimés, la Compagnie se réservant, bien entendu, d'acheter aussi des machines aux constructeurs français.

Sur la ferme de Saint-Louis, nous avons vu 17 chevaux et 20 vaches, dont 22 hollandaises et 4 du pays.

Les seigles, au moment de notre visitf> (25 juillet), étaient coupés et battus. Sur une surface de 3 hectares 35 ares, on avait obtenu 6,480 kilog. de grain, soit 90 hectolitres en toutou 26hectol. 85 litres par hectare. La qualité du grain est remarquable; certainement il devra être employé comme semence. Le champ qui était plein de chiendent, et qui avait été très difficile à mettre en état, avait reçu 500 kilog. d'engrais, soit pour 150 fr. La paille qui sortait de la machine Garrett était très belle; on l'employait, au moment où nous l'avons vue, pour faire des liens. Les autres cultures que nous avons visitées, étaient :

Pommes de terre? 43 hectares.

Blé ]2

Avoine 14 »

Trèfle 13

Bette-aves ... .",

Choux '2 n

Haricots 2 -.

Vesces de printemps 2 »

Carottes 1 „

Prairies 1 j

Tûlal 109 hectares.

Il y a, en outre, un parc de 7 hectares, et l'on n'avait pas encore pu défricher 40 hectares qui seront mis en culture pour l'an prochain. Sur la ferme tout entière, il avait été eiuployé, à l'hiver et au printemps, pour 2G,008 fr. d'engrais de la Compagnie^ soit 230 fr. environ par hectare, dont les quatre cinquièmes après la semaille et le dernier cinquième au printemps après la levée. Si l'on fait un total des engrais, du prix des machines et de celui du cheptel vivant, on voit que la Compagnie a dû faire à la ferme une avance d'environ 110,000 francs.

D'après l'état des cultures, il n'y a pas de doute que, pour cette année, l'affaire sera très rémunératrice. Les blés sont très beaux d'épis, quoique un peu clairs, ce qui paraît être uq résultat des gelées de l'hiver. Les pommes de terre sont en parfait état, et d'après la récolle de quelques pieds qui, à différentes places, ont été arrachés devant nous, on ne doit pas estimer le rendement à moins de 10,u00 kilog. par hectare.

L'exploitation de Saint-Louis a pour directeur M. Queynesson qui, auparavant, était cultivateur aux environs de Valencieiines. Il a.

outre des appointements fixse de 2,000 fr., le logement et la nourriture prise sur la ferme, un intérêt de 5 pour 100 dans les bénéfices nets.

M. Queynesson surveille en même temps la métairie des Champs MaroUes qui est confiée à un belge de la Flandre. Celui-ci est depuis peu de temps dans le pays. Les conditions qui lui ont été faites sont de fournir toute la main-d'œuvre et de partager par moitié les produits de la vente, après le prélèvement du payement des engrais et des semences, et en outre d'un intérêt de (> pour 100 sur le capital avancé en cheptel. Il n'y a pas de bétail, si ce n'est pour la consommation du métayer et de ses gens. Cette année, il n'a été faitencore aux Champs- Marolles que des pommes déterres et un peu d'avoine. On avait ensemencé 14 hectares de seigle qui ont dû être retournés. C'est une culture qui commence dans un sol difficile; mais le métayer nous a affirmé qu'il était sûr de s'en tirer. Il a dû, sur la partie des terres qu'il a défrichée, enlever une masse de chiendent qu'il a brûlé et faire aussi des épierrements. Mais, d'après son expérience de la Flandre, il ne doute pas du succès.

Les deux fermes du Bois-d'Eve et de la Basse-Plaine que nous avons ensuite visitées sont sous la direction de M. Pruvost, qui est maire de sa commune, et qui, dans son domicile, a un élevage de volailles. Il fait des poulets, des dindons, des oies, etc., pour toutes les fermes du groupe; il se sert des appareils de Roullier-Arnoult, et il est monté pour livrer 400 jeunes volatiles par mois. Sur les œufs mis à couver, et jusqu'au moment de la livraison à l'âge de six semaines, il y a à peu près une perte de 40 pour 100 ; les jeunes bêtes reviennent, les pertes comprises, à 50 centimes au moment de la naissance, et ensuite un peu moins de 1 centime par jour^ soit en tout à 90 centimes au moment de la livraison dans les fermes. On n'a rencontré d'obstacle que dans quelques invasions de la maladie dite le choléra des poules.

La ferme du Bois-d'Eve a été achetée par la Compagnie le 27 octobre dernier, pour le prix de 35,000 francs; elle appartenait à un notaire de Valenciennes qui, depuis cinq ans, la laissait en friches. Elle ne comptait pas moins de 156 parcelles. M. Pruvost, par des échanges dont beaucoup sont déjà accomplis, compte ramener les cultures à six parcelles seulement. Il a déjà de beaux champs d'avoine et de pommes de terre pour lesquels il a employé de 600 à 1 ,000 kilogrammes d'engrais de la Compagnie. Il a sept chevaux pour les travaux des deux fermes. Les récoltes que nous avons vues sur pied promettent d'être très rémunératrices. Il n'y a pas de bétail.

La ferme de la Basse-Plaine a été achetée à la même époque que la précédente pour le prix de 45,000 fr. Les terres sont meilleures, elles ont un sous-sol profond et frais : quelques parties sont même exposées à avoir trop d'eau dans les années pluvieuses, à cause de leur position que leur nom indique. Une pièce d'un seul tenant a une étendue de 60 hectares; 4 hectares seulement sont en morceaux détachés. Les récoltes que nous avons vues, pommes déterre, seigle, froment, avoine et même betteraves, sont en bon état.

La ferme des Gallois, que nous avons visitée le lendemain, est sur la commune de Villemer, dans le canton de Moret ; elle appartenait à M. le vicomte de Soussay qui a vendu pour 85,000 fr., 260 hectares. La Compagnie a cédé les parcelles détachées, d'une contenance totale de 62 hectares, pour 72,000 fr., de telle sorte qu'elle reste propriétaire

de 198 hectares, en dix parcelles, pour une somme de 13,000 fr., en ajoutant les frais, c'est un total de 25,000 fr., ou 126 fr. par hectare. Il est vrai qu'il faudra refaire quelques bâtiments, mais une partie est en très bon état. M. Lair, ancien élève de Grio;non, est le directeur de l'exploitation; il a comme aide un jeune stagiaire, M. Cellier. Il était antérieurement depuis sept ans fermier, et il payait 3,100 fr. de loyer pour 150 hectares qui lui avaient été loués ; ce n'était que 20 fr. environ par hectare. Il nous a dit qu'il y avait fait ses affaires. Nous avons trouvé sur la ferme 1 1 chevaux et 20 vaches. M. Lair a employé, cette année, pour 12,000 fr. d'engrais pris à la Compagnie. Nous avons trouvé sur la ferme :

Avoine a.- 34 hectares.

Froment 21 »

Sei^'le 3

{^fcourpeon 4 »

Fourrages de deux ans (sainfoin, luzerne).... 19 »

Mènes fourrages d'ua an 14 »

Vesces 9 »

Trèfle incarnat 2 »

Pommes d« terre 14 »

Total ... 120 hectares.

Il y a encore trois pièces de terres boisées d'une étendue totale de 1A hectares; d'autres sont en fi^iche, et n'ont jamais été cultivées. Nous avons traversé une friche de 9 hectares qui avait été récemment défrichée et mise, à la fm de juin, en sarrasin destiné à être enfoui. Les escourgeons et les seigles étaient déjà moissonnés et battus. Les escourgeons avaient même été vendus à raison de 18 fr. 50 les 100 kilog. ; les seigles étaient battus et avaient donné en tout 75 hectolitres, soit 25 hectolitres à l'hectare. Ils avaient reçu, outre du fumier, 600 kilog. d'engrais de la Compagnie. On coupaitles blés au moyen d'une* machine à moissonner. Tous les battages sont faits avec la batteuse Garrett venue de Saint-Louis. M. Lair estime sa récolte à 26 hectolitres par hectare. Avant que celui-ci entrât aux Gallois, le propriétaire ne récoltait pas assez de Idé pour sa consommation. Il y a deux machines à moissonner, une de Wood et une de Hornsby combinée; l'une et l'autre fonctionnaient. On attendait une faucheuse lieuse de Decker et Mot que M. Durand, de Nemours, devait donner à l'essai. Le reste du cheptel mort se composait de sept charrues, d'un extirpateur-scarificateur, d'un buttoir Howard, d'une herse articulée, de huit herses parallélo grammiques du pays, de deux rouleaux de bois et d'un rouleau de fonte, d'un râteau à cheval de Howard, d'une petite batteuse de Breloux (de Nevers) avec le manège Pinet, d'un hache-paille de Pilter à trois lames, de cinq chariots pour rentrer les fourrages, d'un tombereau et de deux voitures pour la direction ; le tout d'une valeur de 7,000 fr. environ. Un bourrelier de Villemer a pris à l'entreprise l'entretien des harnais, à raison de 20 fr. par cheval pour l'année. Un ouvrier de la Compagnie fait le ferrage des chevaux pour tout le groupe des fermes de Seine et-Marne ; il est payé à raison de 60 fr. par mois.

Le domaine de Mazagran est placé sous le régime du métayage. Le métayer M. Julien, qui vient de Belgique, est entré le 14 février dernier. Les conditions sont les mêmes que pour le domaine des Champs- Marolles. M. Lair surveille lacultureet les partages. Nous avons trouvé sur le domaine 7 chevaux et 15 bêtes à cornes. Les cultures étaient ainsi réparties :

172 EXPLOITATIONS RURAI.KS DE LA. r.OMl*.\f.-\'IE DE FEBTI[,I> aTIO.n.

Avoine '22 heclaros

Blé et niéti'il • 17

Seigle ;{ y

Pommes dp lei IV ]'4

Betteraves '2

Vesces 3 »

Fourrage nouveau 10 n

Trèfle violet 6

Vieux sjiinl'oin 7 .

Pâture de vieux saiD loin '.\

Total 87 hectares

Il reste encore quelques pièces à défricher. Les avoines et les blés, ainsi que les pommes de terre sont en excellent état. Il a été employé 1 2,000 kilog. d'engrais de la Compagnie. Le cheptel se compose de deux charrues, de deux rouleaux en fonte, de trois herses articulées, d'un extirpateur, d'une moissonneuse de Hornsby et d'un râteau de Nicholson. On se sert d'ailleurs, au besoin, des outils et machines delà ferme des Gallois. L'avantage de la combinaison employée, est, en effet, que toutes les fermes se portent aide ou secours tour à tour ; ainsi un taureau sert pour toutes les vaches, et un étalon pour toutes les juments.

Il resterait, pour terminer l'étude de ce groupes de fermes, à parler <ie la terre de la Gatellerie, qui est située sur la commune du Chatelet, dans l'arrondissement de Àlelun. Elle est mise sous le régime du métnycjfije. Le métayer est un ancien garde champêtre du pays. M. Lair surv^eille la culture. Cette ferme est destinée principalement à faire des cultures fourragères, et elle doit recevoir en infirmerie les chevaux d'une Compagnie de voitures de Paris.

Toutes les fermes adressent chaque semaine, à Clichy-la-Garenne, une feuille donnant tous les détails nécessaires pour que la Direction générale établisse la comptabilité. Les engrais sont vendus aux fermes au même prix qu'à tous les autres clients; seulement on les bonifie de la remise de 10 pour 100 faite aux intermédiaires. M. Maillard, chimiste de la Compagnie, détermine la composition des engrais de chaque culture d'après la nature du sol et des récoltes à faire.

Tel est en substance l'état du groupe de fermes de la Compagnie de fertilisation dans Seine-et-Marne; on voit qu'elle a affaire à des terres crénéralenaentde peu de valeur, qui étaient peu productives, parce que les engrais et le capital d'exploitation manquaient. Tout fait penser que, sous la nouvelle administration, les choses changeront complètement de face. On peut affirmer dès maintenant qu'il est possible d'y faire de très belles récolles, certainement très rémunératrices. Si, en France, certaines cultures ne donnent pas de résultats^, c'est que les capitaux et l'intelligence y font défaut. Nous ajouterons (]ue la maind'œuvre, dans les fermes que nous avons vues, est plutôt rare que chère; à Saint- Louis, les charretiers (il y en a quatre) sont payés à raison de 500 fr. par an, plus la nourriture; aux Gallois, le salaire des hommes est de 3fr. 50 par jour; ils sont en outre nourris, et pendant la moisson ils ont une bouteille de vin le matin, plus de l'abondance à volonté pendant toute la journée. Quand on manque d'hommes dans les fermes, l'usine de Clichy en envoie immédiatement.

Une simple constatation, en terminant. C'est que l'hiver dernier a tué absolument tous les noyers dans les cantons que nous avons traversés durant les deux journées. On dit qu'on a eu un froid de — 29 degrés. Les dégâts, sur d'autres cultures ou d'autres arbres, ont été, en général, de peu d'importance. J.-A Baural.

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