DU DÉGRÈVEMENT DE L IMPOT FONCIER
forte puisque, dans Ifs idées émises par M. Say, la propriété bâtie, fraction imporlante du revenu foncier, ne serait pas comprise dans le dégrèvement. La surcliarge au moyen de centimes additionnels est un procédé financier qui se renouvelle si fréquemment qu'il est inutile d'en citer des exemples. On ne réclame même plus. Lorsqu'après 1870 tous les droits d'enreiijistrement ont été augmentés, la propriété foncière, outre sa part dans la charge commune, a subi un cmquième spécial : en etïet, pour obtenir le capital sujet à la taxe, on a multiplié par 25 le revenu qui depuis l'an Vil était multiplié par 20.
La surcharge est la règle et le dégrèvement l'exception, exception si rare que depuis plus d'un demi-siècle il n'en existe que deux à ma connaissance, l'un sous la Restauration, l'autre sous le dernier Empire, et aucun n'arrivait-il pas à une proportion aussi forte. Aussi je suis loin de partager l'opinion de M. Eslancelin qui, dans une lettre adressée à M. Say, déclare la mesure proposée absolument insuffisQiite et presque illusoire. Je la crois, au contraire, efficace et sérieuse: elle soulage d'une manière immédiate, déterminée, les deux classes agricoles qui souffrent le plus de la crise actuelle, le propriétaire et le fermier; l'ouvrier des campagnes est dans une meilleure condition puisque la hausse du salaire est un fait admis par tout le monde. Dans un pays où la propriété est divisée comme en France, la grande majorité profilerait de la réduction, même les propriétaires des 2 millions et demi d'hectares en vignes; ils n'auraient pas sur ce point, comme pour l'abaissement du droit sur les vins, à attendre l'effet produit par une consommation croissante, ni à faire la part des intermédiaires. Ce serait pour les populations l'inverse de l'impôt des 45 centimes décrété en 1848 que la mémoire tenace des ruraux n'a pas encore oubliés, et qui n'ont pas été étrangers à la chute du gouvernement d'alors.
Je n'examinerai pas si le loyer de la terre et la portion fixe du revenu que l'Etat s'attribue sous le nom d'impôt, ont une conséquence sur le prix du blé; cette question a été traitée bien des fois et serait le sujet d'un livre. Mais enfin si la proposition de M. Say est illmoire, a-t-on quelque chose d'efficace et de pratique à mettre à la place de ce qu'on dédaigne. Il faut sortir des termes vagues, la protection due à l'agriculture, la garantie contre les produits étrangers, et avoir le courage de son opinion. Pour que le producteur gagne plus ou si vous aimez mieux perde moins, il faut de deux choses l'une, ou qu'il produise en plus grande quantité, ou qu'il vende plus cher.
Dans les deux derniers mois, l'importation du blé en France a été de 21,762,000 quintaux, plus du quart de notre récolte moyenne. A 30 fr. le quintal c'est à peu près 750 millions à payer à l'étranger. Quelque lourde que soit la dette, il est un mal plus grand que de payer le pain cher, c'est d'en manquer. Si en présence de tels besoins, les droits protecteurs dont on a parlé il y a deux ans eussent été établis, ils auraient été immédiatement suspendus comme ils l'ont toujours été dans des circonstances analogues.
Compter sur un soulagement obtenu par des mesures de cette nature est une illusion. L'agriculture, au lieu de demander ce qu'aucun gouvernement ne voudra ou ne pourra accorder, fera sagement de s'en tenir à la promesse qui lui a été faite et d'en presser l'exécution.
P. DE Thou.
Monsieur le Directeur, le gracieux accueil que vous avez accordé dans votre excellent Journal aux communications de M. Brown, relativement à l'ensilage des maïs en Amérique, me porte à croire que vous vous montrerez non moins hospitalier envers cette modeste relation concernant les progrès agricoles d'un pays, qui depuis des siècles ne s'est jamais démenti dans ses profondes sympathies pour la France. Je compte d'autant plus sur votre bienveillance, que ces lignes feront peut être plaisir à plusieurs de vos lecteurs, qui ont directement participé au développement de ces progrès, et auxquels je tiens à honneur de rendre par là un hommage bien mérité de notre sincère reconnaissance. C'est à vous, M. le Directeur, que j'exprime en premier lieu notre sincère gratitude pour les indications précieuses que nous devons tout autant à votre excellent Journal qu'à votre bienveillance personnelle, toujours prête à nous indiquer les meilleures sources de l'enseignement et du bon exemple.
Vous n'ignorez point que les exploitations rurales de la Pologne, formées par de grandes étendues de terre, sont encore pour la plupart soumises au régime extensif, et que leurs produits principaux sont le froment et la laine, réputés tous deux pour leurs bonnes qualités. Nos laines fines surtout ont donné de bons revenus aussi longtemps que le quintal de 50 kilog. se vendait à uq prix moyen de 300 fr.; depuis cependant que les laines transocéaniennes sont entrées en lice pour faire baisser ces prix de près de moitié, il y a eu une nécessité urgente de réi^énérer nos troupeaux en vue de relever quantitativement la production de la laine et en même temps celle de la viande, vu que nos petits mérinos ne donnent guère plus de 1 kil. 50 de laine lavée et n'ont que fort peu de valeur pour la boucherie.
Préoccupés fortement par ces faits, nos agriculteurs se mirent activement à la recherche de reproducteurs plus lourds, visant toujours — pour ne pas perdre la finesse de la laine — la variété dite de Rambouillet, dénomination sous laquelle les Allemands surtout désignent invariablement tout mérinos de provenance quelconque, pourvu qu'il soit plus corpulent que le nôtre dit Negretti ou Electoral. C'est aussi aux Allemands nos voisins qu'on emprunta maints reproducteurs de leurs soi-disant Rambouillet à poil de caniche, et la morale de la fable fut, que l'ampleur du corps fut rarement rehaussée, par contre la qualité de la laine toujours détériorée.
C'est au milieu de ces tristes préoccupations, et après bien des déceptions et des pertes, qu'une lumière soudaine nous jaillit d'un article publié dans le Journal en 1 878 par un de vos savants les plus distingués, M.André Sanson, qui indiquait aux éleveurs de la Saxe le chemina suivre pour arriver au but désiré. Je ne sais, en effet, si la Saxe à laquelle cet article était destiné en a su profiter ; mais, pour la Pologne, il est certain qu'elle y a puisé l'essor pour la régénération de ses troupeaux qui s'organise avec grande activité ; il est même probable que l'auteur, en écrivant ces quelques lignes, était loin de supposer la portée considérable qu'elles pourraient avoir pour le salut agricole de tout un pays. C'est en effet après avoir mûrement pesé les sages conseils de cet article, que nous fûmes convaincus sur le coup d'avoir trouvé dans les
mérinos précoces la. pierre philosopliale de notre élevage; aussi, après nous êlre mis préalablement à l'étude de l'incomparable Traité de zootechnie de M.Sanson, nous allâmes visiter plusieurs troupeaux du Soissonnais pour nous arrêter àcelui de M. Duclert, àEdrolles, où nous fîmes, pour cause d'essai, l'acquisition d'un fort beau bélier. Or les magnifiques produits de ce dernier firent une telle impression sur nos éleveurs, que plusieurs d'entre eux nous prièrent incontinent de les adresser à M. Duciert, lequel comme de raison ne manqua pas de les satisfaire sous tous les rapports. Laréputation du troupeau d'Edrolles allant toujours en croissant chez nous, nous avons fait venir récemment, sur la demande de plusieurs de nos éleveurs les plus distingués, un lot de vingt béliers, dont la qualité tout à fait supérieure a fait sensation dans la contrée. Si l'enthousiasme continue dans la même progression, il est à prévoir que M. Duciert sera bientôt dans l'impossibilité de suffire à la demande.
Nous voilà donc en voie d'un immense progrès qui sera réalisé en fort peu de temps, vu que les mérinos du Soissonnais s'adaptent parfaitement à notre variété ovine. Or nous en sommes exclusivement redevables à l'érudition et à la complaisance de M. Sanson, qui non seulement par ses écrits, mais encore par la plus gracieuse intervention personnelle, a bien voulu nous mener sur le chemin d'une aussi salutaire réforme.
Un autre progrès récemment acquis, consiste dans l'introduction de l'ensilage des fourrages verts. La Pologne, non moins que l'Amérique, a su apprécier la grande portée de ce procédé salutaire inauguré en France par un de vos agriculteurs les plus distingués, M. Auguste Goffart, dont le nom aujourd'hui est devenu populaire parmi nos agriculteurs, qui ont tous en main son manuel traduit en langue polonaise.
Dans nos contrées, où la saison rigoureuse est de deux mois au moins plus longue qu'en France, il est d'une nécessité absolue de se procurer d'abondantes provisions pour l'hivernage. Aussi l'ensilage du maïs a-t-il pour nous une importance capitale, de beaucoup plus considérable que pour les agriculteurs français.
Les résultats obtenus par M. Goffart nous paraissaient tellement extraordinaires^ que je résolus de me rendre sur les lieux pour vérifier le fait de visu, et prendre tous les renseignements nécessaires pour imiter la chose avec le même succès. Ma visite au château de Burtin, l'an passé, confirma en tous points mon attente et me laissa en outre le plus agréable souvenir de l'hospitalité française, pratiquée on ne peut plus gracieusement par M. Goffart et sa famille.
Les silos copiés sur l'original de Burtin et installés dans ma propriété, donnèrent des résultats propres à convaincre les plus incrédules. Aussi bon nombre d'agriculteurs de près et de loin s'apprêtèrent à introduire chez eux cette salutaire pratique, plusieurs mêmes ont déjà achevé leurs constructions et espèrent bien profiter de cette année très propice pour la croissance des grands maïs.
Possédant désormais un moyen si facile pour pourvoir à l'entretien de notre bétail, nous pourrons sans doute songer bientôt à la réalisation d'un dernier progrès, qui depuis longtemps erat in votis, c'est-àdire l'amélioration de nos races bovines. Espérons que nous pourrons bientôt visiter la fameuse Nièvre, où les éleveurs distingués du Cha-
rolais témoigneront certainement la même bienveillance à leuis frères cadets, les agriculteurs polonais, qu3 leurs collègues de la Sologne et du Soissonnais.
Agréez, etc. D*" Ladislas Laszczynski,
Membre de la direction de la Société centrale des agricallears du graai-ductié de Posea.
LA GMilPAaXE ET LES MOUTONS
En visitant, il y a quelques années, la Champaune avec les élèves de Grignon, notre attention s'était particulièrement dirigée vers les parties 011 domine le système de culture qui a pour base l'exploitation des pins. Mon collègue, M. Dubost, a rendu compte en son temps, avec l'esprit d'analyse économique qu'on connaît, des résultats de cette excursion. Tout récemment, nous venons d'y retourner, comme on sait, avec les élèves de l'Institut agronomique ; mais cette fois l'exploration a porté sur d'autres localités et elle était faite à un tout autre point de vue. Conduits avec une aimable obligeance à laquelle je me plais, pour mon compte, àrendre un hommage public, par M. Yimont, vice-président du comice d'Epernay, nous avons surtout vu de la culture arable, à côté du vignoble. L'autre fois, on nous avait fait assister à l'édification de fortunes plus ou moins grandes, dues à la mise en valeur des terres les plus ingrates du pays, et nous n'avions recueilli que des témoignages de satisfaction. Cette fois-ci, nous n'avons guère entendu que les plaintes les plus vives sur l'état déplorable de l'agriculture, attribué à peu près exclusivement à l'abandon dans lequel le gouvernement laisse, paraît-il, lindustrie agricole, plaintes formulées parles hommes les plus distingués de l'arrondissement d'Epernay, réunis pour nous faire accueil. On se serait cru au Grand-Hôtel, un jour de réunion convoquée et présidée par M. Estancelin.
Là pourtant florit, dans les idées du moins, le système de la culture la plus avancée, de la culture intensive, à gros capitaux, à fortes fumures, à grosses récoltes. Nous avons vu des instruments perfectionnés, dubétail perfectionné, des animaux anglais, des engrais ciiimiques, des prairies Gœtz et le reste. Les agriculteurs sont convaincus qu'ils font ce qu'il y a de mieux à faire dans le sens du progrès, qu'ils suivent les meilleures pratiques et les meilleurs guides ; qu'aucun eiiort ne leur coûte pour se mettre à la hauteur des pays les pi us avancés. Nous avons vu des moutons shropshires, des taureaux de Durham et jusqu'à des Angus. « Mais le manque de bras, la dépopulation des campagnes, la rareté et la cherté de la main-d'œuvre et surtout l'absence de protection douanière stérilisent tout cela. Le revenu baissCj la situation devient impossible, on sera bientôt obligé de laisser la terre en friche. Il n'y a plus moyen de lutter contre la concurrence américaine, qui menace de nous envahir, non seulement avec ses blés, mais encore avec ses bestiaux, dont il arrive chaque semaine des masses énormes sur le. marché de Paris. La baisse du prix des laines avait déjà fait réduire de beaucoup les troupeaux de la Champagne. Il a fallu y renoncer presque tout à fait pour adopter un système de culture plus conforme aux idées de progrès. »
Je n'ai nullement l'intention de discuter l'exactitude des divers traits de ce tableau. L'appréciation de plusieurs d'entre eux n'est point de ma compétence spéciale. J ai là-dessus, comme tout le monde, mes idées propres. On ne vit pas habituellement, par métier, dans le monde
agricole, sans se mettre un peu au courant de ce qui le concerne. Mais je veux m'en tenir aux affaires zootecliniques, sur lesquelles je suis bien obligé d'avoir quelque peu réiléclii, et que je me suis liabitué à considérer dans un esprit de conservation progressiste. C'est ce qui, sans doute, conformément à la linguistique adoptée par un certain nombre de nos contemporains, me fait traiter par eux de révolutionnaire et d'esprit subversif, voire de songe-creux. Je crois qu'il est sage, dans la plupart des cas, de conserver les races animales que nous avons depuis longtemps, en améliorant leur exploitation à l'aide des métbodes perfectionnées, plutôt que de les remplacer par des animaux anglais, dont je montre qu'on obtient moins de profit. Les vrais praticiens de notre pays, ceux qui font de l'argent avec l'agriculture et non point de l'agriculture avec l'argent, ceux qui font de l'industrie et non point du sport agricole, sont de mon avis et le montrent par leur pratique journalière. Dans nos excursions annuelles nous en constatons à tout instant de nombreuses preuves, dont ma correspondance et, j'ose le dire, celle de mon éditeur, sont remplies. Il "n'importe, tout cela est de la pure théorie, tout au plus de la science, non de la pratique, pour nos gentlmen farmers et leurs imitateurs.
Mais arrivons au fait, qui est le système de culture suivi dans la Champagne que nous avons en vue, pour le comparer à celui qu'il a remplacé. Le sujet est essentiellement zootechnique, ainsi qu'on va le voir. C'est pourquoi je me permets de m'en occuper. On voudra bien remarquer que le terme de système de culture est ici pris dans le sens où l'entend la saine économie rurale, c'est-à-dire caractérisé par les ])roduits obtenus. Ces produits sont des végétaux ou des animaux, les uns et les autres transformés en argent ou en monnaie par la vente sur le marché.
De temps immémorial la Champagne a été ce qu'on appelle un pays à moutons, comme toutes les plaines maigres, à terres légères et sèches, comme tous les pays de pâtures. A la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, ses troupeaux, appartenant alors au type qui subsiste dans les plaines duBerri, et dont on trouve encore des restes dans les parties les plus maigres des Ardennes, sous le nom de moutons ardennais, ont été transformés par le croisement continu avec les béliers mérinos venant de la Bourgogne, où ils avaient été introduits par Daubenton. La Champagne devint ainsi l'une des principales parties de l'aire géographique de la race des. mérinos. Les troupeaux y étaient très nombreux, il y a là-dessus un proverbe bien connu. A peu près seuls ils mettaient en valeur la plus grande partie du sol champenois, d'une pauvreté également proverbiale. Ce n'en était pas moins une industrie florissante, à cause du haut prix des laines et du développement pris par les fabriques de Reims et de Sedan.
Les nouvelles conjonctures amenées, vers 1840, par l'importation en grandes masses des laines coloniales, portèrent un rude coup à l'industrie champenoise. Celle-ci, faute de sang-froid, et peut-être aussi d'mformations spéciales, n'en sut pas mesurer exactement la portée, mais elle n'en persista pas moins, en très grande majorité, dans la voie suivie jusqu'alors. Ce fut seulement à partir de 1860, à la suite de l'agitation de plus en plus excitée par le groupe des manufacturiers intéressés, contre le nouveau régime économique inau-
guré par les traités de commerce, agitation qui prit un corps surtout par la fondation de la Société des agriculteurs de France^ que l'ancien système de culture de la Champagne fit place dans les exploitations conduites par les membres de cette Société, formant la partie dirigeante des comices, à celai qu'on y voit aujourd'hui et que nous avons essayé de caractériser en commentant. Les troupeaux y disparurent en grande partie, et avec eux les profits, la valeur des produits obtenus compensant à peine les frais de culture augmentés. Et c'est là ce que, dans le groupe, on appelle la culture améliorante ou progressive.
Pour justifier le changement, on invoque surtout la prétendue impossibilité de tirer profit de l'exploitation des bêtes à laine fine, depuis la baisse du prix des toisons, ce qu'on nomme dans le langage courant l'avilissement du prix des laines, mais aussi la nécessité d'améliorer le sol par une culture plus perfectionnée. Le principal motif est articulé avec assurance, même par ceux qui ne se laissent point entraîner par la passion, qui sont d'une bonne foi incontestable. Ils n'ont jamais songé à en examiner la valeur. Ils ne se sont point demandé si, même en admettant la baisse des prix, les laines fines et les bêtes qui les portent ne seraient point encore les produits les plus lucratifs du sol champenois mis en culture. La conduite de leurs voisins de la Bourgogne, du Tonnerrois et du Châtillonnais, qui ont conservé les troupeaux de mérinos en les étendant même et surtout en les améliorant par une culture plus appropriée aux nouvelles conjonctures, n'a exercé aucune influence sur eux. Ils n'ont été accessibles qu'à la propagande qu'il serait permis de qualifier justement de révolutionnaire; car elle devait avoir pour conséquence la destruction, au lieu de l'amélioration.
Aussi quelle différence d'aspect, entre les exploitations bourguignonnes que nous avons visitées également en quittant la Champagne, et celles de l'arrondissement d'Epernay ! Quelle différence de langage aussi dans la bouche des agriculteurs! En Bourgogne, les beaux troupeaux des Achille Maître, des Japiot, des Lemoine, des Rigollot, des Terrillon, des Gaulet de Rully, des Montenot, des Textoris et autres, attestent tous, par leur amélioration dans le sens des exigences actuelles du marché, une culture véritablement avancée, parce qu'elle est conduite en vue d'assurer au troupeau l'alimentation copieuse et régulière qui le met en mesure de produire à la fois beaucoup de viande et beaucoup de laine; en Champagne, au contraire, j'entends chez les agriculteurs réputés hommes de progrès, quelques rares animaux anglais purs ou métis, misérables machines à grand travail luttant péniblement pour l'existence, sans profit, cela va de soi, pour leur exploitant.
Je veux dire en passant, parce que c'est un acte de justice, et aussi un peu une confession, combien j'ai été agréablement surpris par létat dans lequel j'ai trouvé le troupeau de M. Achille Maître. Ce troupeau ne le cède plus aujourd'hui à aucun autre de France, sous les divers rapports de la correction des formes, de la qualité des toisons et de la précocité. On peut ajouter même que nulle part il n'existe des mérinos dont le col soit plus court et les gigots plus généralement épais. Et il ne s'agit point là d'un élevage d'amateur, car l'effectif va jusqu'à dixhuit cents individus, répartis entre trois fermes voisines. Et voilà com-
mont, soit dit une fois déplus, les mérinos disparaissent de notre pays, écrasés par la concurrence étrangère !
Ils ont, àla vérité, disparu en partie de la Champagne, comme jeviens de le dire, et là est le tort des agriculteurs champenois. Il devrait être superflu de répétera cette occasion que jamais nous n'avons prétendu, ni même seulement laissé entendre, à l'exemple de nos anglomanes, que le mérinos est à nos yeux le mouton par excellence, à exploiter partout en vertu d'une supériorité absolue. Nous avons exactement, croyons-nous, tracé l'aire géographique de sa race, telle que les circonstances agricoles et météorologiques l'ont fait établir, lorsqu'il était chez nous l'objet de l'engouement universel, pour des raisons qu'il n'est pas nécessaire de développer. La Champagne fait partie de cette aire géographique, avec les portions de la Basse-Bourgogne qui l'avoisinent. Ceux qui, dans ces deux régions de notre pays, ont renoncé à son exploitation, pour lui substituer des moutons anglais ou des bêtes bovines, ont fait une faute grave, qui ne pouvait que diminuer le produit net de leurs terres et rendre leur industrie moins lucrative.
Le système d'exploitation qui convient à de pareilles terres quand elles ne sont point plantées en pins, doit avoir pour base la production simultanée de la laine et de la viande, pour la raison, dite en commençant, qu'en saine économie rurale ou en agriculture comparée, comme on voudra, les régions en question se rangent dans la catégorie des pays à moutons, comme le Châtillonnais, la Brie, la Beauce, le Soissonnais, etc. La culture doit y être conduite principalement en vue de la nourriture du troupeau, le reste étant l'accessoire. Le profit est à ce prix, parce que les terres, en raison de leur puissance et de leur valeur, ne peuvent supporter de grands frais, ni de main-d'œuvre, ni d'engrais.
En Champagne, comme partout sur l'étendue de leur aire géographique, les mérinos perfectionnés peuvent lutter avantageusement, comme producteurs de viande, avec n'importe quel autre mouton. M. Japiot fils a expédié, il y a quelques mois, au marché de la Yillette, un lot d'agneaux mérinos de six mois, qui ont été vendus trentesix francs par tête. Cela indique que leur poids vif moyen devait être aux environs de 36 kilog. Les agneaux southdowns du troupeau de Grignon ne pèsent guère plus au même âge. Il n'y a pas lieu de penser qu'aucun agriculteur champenois obtienne à cet égard de meilleurs résultats par d'autres moyens. On peut donc se contenter de prétendre à l'égalité, qui est ainsi [trouvée par les faits. Pour mon compte, je ne prétends pas à davantage; mais il me paraît que cette égalité ne peut pas être contestée justement.
Je ne sache pas, d'un autre côté, que jamais personne ait entrepris de soutenir que, poids pour poids, aucune race ovine, fût-elle d'Angleterre, soit capable de produire autant de laine et de même valeur au kilogramme que celle des mérinos perfectionnés, si avili qu'on suppose le prix de celle-ci. Partout où ces mérinos perfectionnés peuvent vivre et être nourris aussi bien que les moutons qu'on nomme bêtes à viande, parce qu'ils ne sont que de fort médiocres bêtes à laine, la supériorité leur est donc acquise, au point de vue financier.
Nourrir dans une ferme champenoise un troupeau de trois cents mérinos environ, exploité conformément aux indications de la science, c'est donc s'assurer la vente annuelle d'une centaine de moutons au prix
du cours et celle de trois cents toisons, soit un produit brut d'environ huit mille francs. C'est aussi diminuer ses frais de culture dans une forte proportion et se débarrasser de bien des soucis, la ^généralisation d'une telle pratique aurait aussi l'avantage de contribuer à l'approvisionnement du marché de Paris, pour lequel notre commerce est obligé d'avoir recours à l'Allemagne, à la Hongrie et jusqu'à la Russie, contre lesquelles, par une singulière aberration, nos agriculteurs peu réfléchis croient qu'il n'y a pas pour eux moyen de lutter.
A. Sansox,
Professeur de zoologie ot. zootechnie à l'Ecole nationale de Grigiion et à l'Institut nalional agronomique.
LA GREFFE CHAMPIN