X. — Le concours du Comice d'Ambazac
Parmi les associations agricoles qui contribuent le plus au développement du progrès agricole dans le Limousin, le Comice d'Ambazac tient un des premiers rangs. Le concours tenu par ce Comice le 5 septembre était très remarquable; il a donné une nouvelle preuve des services qu'il rend. M. Teisserenc de Bort, président du Comice, ancien ministre de l'agriculture, a constaté ces services et ces progrès dans un discours dont le Courrier du Centre donne une analyse qu'on lira certainement avec intérêt :
« Dans une lumineuse et substantielle improvisation dont nous ne pouvons que donner l'analyse, M. Teisserenc de Bort a dit qu'il était émerveillé, après être resté quatre années sans assister au comice, de contempler toutes les magnificences exposées. Il a ressenti un véritable bonheur en voyant grandir et prospérer cette utile institution des comices, si profitable à nos populations rurales.
« Après avoir remercié les instituteurs intelligents et dévoués qui enseignent à la jeunesse les principes fondamentaux de l'agriculture, il a abordé cette question de la crise agricole qui préoccupe si justement, aujourd'hui, le monde des savants et des économistes L'agriculture, dit-on, est frappée dans ses forces vives ; on se plaint de l'insuffisance des récoltes et de l'amoindrissement des prix; d'un autre côté, les vignerons souffrent cruellement des ravages du phylloxéra; enfin, dans l'élevage des bestiaux, chose capitale pour un département comme le nôtre, on se plaint aussi de l'insuffisance des fourrages et de l'abaissement des prix.
cf Quel peut être le remède à ces maux? On a parlé de réformer les traités de commerce, de frapper d'un droit le bétail étranger; la mesure serait inefficace, les droits devront être très modérés pour ne pas entraver la consommation générale, ce dont nous serions les premières victimes. L'Allemagne a voulu essayer d'un maximum de 24 fr. sur les hêtes à cornes, quel profit en a-t-elle tiré? Quel profit en tirerions-nous nous-mêmes, si nous songeons que ces droits, dans notre pays de métayage, seraient réduits de moitié pour le colon? Ils n'auraient qu'une valeur insignifiante parce qu'ils s'adresseraient surtout au gros bétail, et que la spéculation dans notre Limousin est la production des jeunes bêtes de moins d'un an. Ce n'est donc pas dans une augmentation de droits qu'il faut chercher la solution.
CHRONIQUE AGRICOLE (Il SEPTEMBRE 1880). 409
« On a parlé, (l'autre part, du Crédit agricole, chez lequel nos agriculteurs trouveraient, fsur garanties, le roulement d'argent nécessaire à leurs opérations; ce ' moyen a une importance réelle, mais pour nos grands fermiers seulement; avec le système de colonage tel qu'il existe dans bt-aucoup de départements, notamment dans la Haute-Vienne, il est inapplicable ; un colon ne peut offrir son cheptel comme garantie et il ne peut, par conséquent, trouver d'argent à emprunter.
« Enfin il y a une troisième façon d'envisager la question, et c'est, a dit l'orateur, le nœud du problème. La terre est chargée d'impôts considérables dont le taux dépasse les proportions raisonnables. Ou est anivé à supputer que l'ensemble de la propriété rurale ou bâtie rend quatre milliards cinq à liait cents millions; or en ouvrant le budget on peut voir que la somme payée par la terre pour la série d'impôts qu'elle supporte paye six cent quatre-vingts millions environ. Sur un revenu de quatre milliaras cinq à huit cents millions, c'est 25 pour 100!
« 11 y aurait donc à réduire l'ensemble des impositions, l'impôt foncier et le droit de transmission; les résultats en seraient certainement avantageux.
« Mais les réformes ne viennent pas toutes seules. Il faut demander souvent, demander toujours. Déjà on a réduit pour les départements du Nord les droits sur les sucres, et pour nos départements viticoles les droits sur les vins ; notre tour est venu. Il serait utile que les comices agricoles se réunissent dans une même pensée et demandent une réduction sur l'impôt foncier et sur l'impôt de transmission.
« Le gouvernement de la RépubHque aime les campagnes ; il accueillera certainement ce vœu formulé avec ensemble. Les agriculteurs que la République a affranchis des anciennes servitudes et auxquels elle a donné le suffrage universel sont aujourd'hui le plus grand nombre ; s'ils veulent s'unir et marcher d'accord, leur voix sera certainement entendue,
« M. Teisserenc de Bort a terminé en appelant sur ce point les méditations de ses auditeurs. Vos destinées, a-t-il dit, sont entre vos mains ; la population rurale est maîtresse de la situation ; qu'elle ne reste pas indifférente à tous les actes qui peuvent affermir le régime actuel; vous grandirez le pays, vous le ferez riche et prospère et vous rendrez un véritable service à l'humanité ».
Les primes décernées par le Comice ont été ensuite distribuées. Selon une coutume établie par M. Edmond Teisserenc de Bort, chaque lauréat recevait, en même temps que sa médaille, un billet de loterie. Quatre charrues et un bélier southdown sorti des bergeries du château de Bort formaient les lots de cette loterie, qui a eu le grand succès auprès de tous les lauréats du Comice.
XL — Concours du Comice de l' arrondissement de Bourg.
Le Comice agricole de l'arrondissement de Bourg (Ain) est de création récente; il a pris une rapide extension. Les effets de son influence se sont manifestés au concours qu'il a tenu le 29 août; depuis dix ans, Tagriculture locale n'avait pas eu de réunion de ce genre. Aussi ce concours a-t-il offert un intérêt particulier. En même temps que des primes nombreuses étaient décernées aux cultivateurs, d'excellents conseils leur ont été donnés à la distribution des récompenses, par plusieurs orateurs. M. Gellion-Danglar a insisté, dans les termes suivants, sur les conditions du progrès agricole :
« Il faut bien se le persuader, c'est en elle-même que l'agriculture trouvera le
S lus de ressources pour se protéger et s'accroître, pour réahser ce progrès, ce éveloppement et cette prospérité indispensables au bien être et à l'existence même de la nation. C'est en s'éloignant chaque jour davantage de la routine, de l'odieuse routine, c'est en perfectionnant les méthodes, c'est en s'appropriant les découvertes de la chimie agricole, de la météorologie, en mêlant à la pratique de la nature les apphcations de la science, que les agriculteurs, avec un succès de
Elus en plus certain, coTibattront les caprices et les colères du ciel, dompteront îs résistances et les rébellions de la terre et se rendront maîtres de résultats qu'ils poursuivent eucore avec tant de peine, avec tant d'incertitude, avec tant de risques. Multiplions donc les écoles, les conférences, les prédications laïques et scientifiques, pour apprendre aux cultivateurs la culture raisonnée qui, peu à peu,
se substituera à la culture instinctive, sans que les hardiesses de la théorie puissent compromettre les conquêtes définitives de 1 expérience. Joignons ^ ces connaissances les données de l'économie, et faisons comprendre à tous quels peuvent être les Lnenlaits de l'association ....
«Tout citoyen est capable aujourd'hui d'acquérir sa part de propriété par le travail, delà conserver et de l'augmenter par l'épargne. L association seule peut et doit faire retrouver le petit nombre d'avantages que la grande propriétéprésentait parmi tant d'inconvénients. Elle produira en outre beaucoup d'autres effets heureux, Pour n'en citer qu'un exemple, l'emploi des machines, difficile et coûteux sur des espaces restreints et pour des propriétaires peu aisés, devient facile et peu onéreux pour une association. Les cultivateurs associés peuvent acheter des machines qui seront leur bien commun; d'autres peuvent louer à bon compte des machines ambulantes appartenant à des entrepreneurs. Si, à la fin du siècle dernier, le pacte de lamine, cet établissement dont on a dit que les comptoirs reposaient sur des ossements humains, a fait tant de mal, que de bien pourront faire des associations qui seront autant de pact-s d'abondance!
«Le progrès, en toute chose, consiste à laisser la moindre part possible au hasard et à l'inconnu. Gela est surtout vrai delà science agricole. Tout ce que vous aurez conquis sur le hasard et sur l'inconnu, vous le palperez en belles récolles, en profits nets, en bons loj ins de terre dont vous arrondirez votre patrimoine. Instruisezvous donc pour travailler à coup sîir et pour enlever tout ce que vous pourrez au hasard, à l'inconnu, à l'ennemi. »
M. Edmond Cbevrier, président du Comice, a particulièrement insisté sur le rôle que doivent jouer les associations agricoles :
« Peiinaettezrinoi, dans l'intérêt de l'extension de ce Gonaice, surtout parmi les cultivateurs, de vous présenter quelques considérations sur l'utilité des sociétés agricoles C'est chose assez fréquente que les plaisanteries sur les messieurs de la ville qui s'occupent d'agricultuie; je ne répondrai à ces plaisanteries que par des faits : ainsi, en rappelant aux cultivateurs que jusqu'à la fin du siècle dernier, leurs pères n'ont point connu l'usage des pommes de terre, du trèfle, l'emploi de la chaux. Ce sont des sociétés d'agriculture qui ont introduit en France ces cultures.
« J'ai commencé àm'occuper de concours agricoles sous la direction d'un hoiinnae dont j'aime à rappeler le nom illustre dans l'une de ces solennités agric.des qu'il aimait tant. M. Puvis, que son biographe, M. Barrai, a appelé l'un des pères de l'agriculture française, avait entrepris de répandre en Bresse l'usage de la cHarrue Dombasle. A cette époque, il y a quarante-neuf ans environ, les culti-vateurs bressans se servaient encore de l'antique araire des Gallo-Romains, charrue en bois.
« La Société d'Emulation, à l'instigation de M. Puvis, avait acheté un certain nombre de charrues en fer, elle ne les vendait pas, elle les donnait; eh bien, personne n'en voulait, les cultivateurs accueillaient avec un sourire i'ofi're de cettelourde machine que leurs bœufs, disaient-ils, ne pourraient jamais mettre en mouvement; quelqiUes-uns cependant se décidèrent à essayer et il a sulfi de quelques années) pour répandre partout l'instrument nouveau.
« Le nombre sans cesse croissant des Comices, la popularité dont jouissent les. sociétés agricoles, prouvent leur utilité. En Suisse on attribue la supériorité de la culture de la vigne dans la région qui produit les vins fameux d'Yvorne à l'influence séculaire de l'abbaye ou société des vignerons de Vevay, qui ordonne tous les quinze ans, avec un art merveilleux, cette célèbre fête des vignerons que les voyageurs et les journaux illustrés ont fkit connaître dans les cinq parties de la terre.
« L'organisation de l'abbaye des vignerons présente plusieurs particularités qui pourraient être imitées pour df autres cultures. Sur la demande de chaque propriétaire, la société désigne deux experts-jurés et un membre de son conseil pour visiter les vignes de ce propriétaire; les experts donnent, s'il y a lieu, au vigneron, un certain nombre de bons points qu'on appelle des succès, et les vigneron'» qui pendant trois ans ont obtenu le plus grand nombre de succès, reçoivent uns' pilme en argent assez considérable. Les vignerons dans le principe ne se sont prêtes à ces visites qu*avec difficulté, on comprend pourquoi; c'est grâce à cette' sïirveilliance, à l'émulation produite entre eux^ qu'on a pu empêcher la destruction des bons cépages qui est si rapide dans les vignobles de France où l'on préfère de
plus en plus la quantité à la qualité, et par suite maintenir la réputation des vins de l'endroit, réputation qui détermine en partie leur prix.
«Les concours (les sociétés agricoles ont surtout pourbut d'honorer la profession des cuit valeurs par des récompenses qui leur sont décernées solennellement, et qui ont moins d'importance par leur valeur en argent qae par l'honneur et le renom qu'elles procurent à ceux qui les reçoivent. Nous regrettons que la modicité de nos ressources ne nous permette pas de donner des prix d'un chiffre plus élevé, mais il vaut mieux que les récompenses soient au-dessous des mérites de ceux qui les reçoivent que si les mérites étaient au-dessous de la récompense. »
Le comice de Bourg a décerné plusieurs primes aux instituteurs pour le développement de l'enseignement agricole dans leurs écoles. Sous l'impulsion de M. Degrully, professeur départemental d'agriculture, l'extension de cet enseignement suit une marche rapide.
Xll. — L'Institut agricole de Gembloux.
A diverses reprises, nous avons insisté sur l'organisation de l'Institut agricole de Gembloux, et nous avons fait ressortir les services que rend ce grand établissement au point de vue de la diffusion des progrès agricoles. L'influence de l'Institut de Gembloux est encore démontrée par le rapport triennal sur la situation de l'établissement, que son directeur, M. Lejeune, vient de publier. Vingt promotions d'élèves ont été admises à l'Institut depuis sa création; elle comprennent 540 noms. Pendant la dernière année scolaire, l'Institut comptait 77 élèves dont 55 Belges et 22 étrangers. Cette proportion considérable d'élèves étrangers prouve l'estime dont l'établissement jouit partout. La ferme, annexée à l'Institut, et dont l'étendue est de 64 hectares, est aussi dans une situation prospère. C'est ce qui ressort du tableau des cultures, des recettes et des dépenses, annexé au rapport deM. Lejeune. Plus il y aura, dans tous les pays, d'écoles d'agriculture bien dirigées, et plus l'art de cultiver les champs deviendra prospère et lucratif.