I. — La dernière récolle
Diverses réunions commerciales viennent d'avoir lieu, ainsi qu'il advient tous les ans à l'automne. Il s'en est tenu notamment une le 27 septembre, à Lyon : c'était l'Est de la France qui s'y trouvait surtout représenté. On y est arrivé sous le coup de l'impression de déception causée par les battages. Il est incontestable que, dans la plupart des départements de l'Est, le rendement en grains des gerbes est assez faible et que quelques-uns des départements qui avaient été signalés comme ayant une récolte bonne ou assez bonne, n'en ont, en fait, qu'une médiocre. iMais faut-il en conclure, comme quelques journaux commerciaux le font, que la récolte de 1 880 est inférieure à celle de 1 879 ? C'est aller beaucoup trop loin, c'est généraliser trop vite un fait particulier à une région. Il faut se méfier de toute spéculation commerciale qui pourrait avoir en vue de provoquer une importation considérable, sous le coup d'une hausse qui ne; se maintiendrait pas, une fois que le tour aurait été joué. Ce qui est certain, c'est que la situation, dans les départements de l'Est, n'est pas boane à cause de la dépréciation que le bétail a subie en présence de la mauvaise récolle fourragère. On a vendu et on vend encore son bétail à de mauvais cours, parce qu'on n'a pas pu emmagasiner de nourriture en quantité suffisante pour passer l'hiver. Il y aura plus tard une réaction; les agriculteurs seront forcés de racheter à des prix élevés pour remonter leurs étables. Ceux-là seuls qui ont eu de la prévision, qui ont pris soin, en voyant l'herbe manquer, de préparer d'autres récoltes fourragères, du maïs en vert par exemple ou des racines, se trouveront dans une bonne situation. Désormais il en sera toujours ainsi. L'agriculture ne peut plus se faire avec des assolements fixes et réguliers; il faut varier incessamment suivant les circonstances.
N" 599. — Tome IV de 1880. — 2 Octobre.
L'esprit de l'agriculteur doit désormais être toujours en éveil ; c'est à cette condition seule que la prospérité peut être maintenue, alors que les voies de communications rapides ont changé les anciennes conditions des marchés,
IL — Les vendanges.
Les vendanges sont en pleine activité dans le Midi, et on commence à les faire dans le Centre. On peut dire dès maintenant que, si l'on a plus de vin que l'an dernier, ce ne sera pas cependant une bonne année que 1880, surtout en ce qui concerne la quantité. La gelée et la coulure ont fait beaucoup de mal dans un grand nombre de localités, sans compler que le phylloxéra a continué ses ravages. En général, dans tous les vignobles situés au dessus d'une ligne passant par Lyon, Clerraont-Ferrand, Agen et Mont-de-Marsan, on a peu de vin; au-dessous, au contraire, surtout dans certaines parties, notamment dans le Languedoc, on aura une assez grande abondance.
La qualité sera certainement bonne si le temps de la cueillette est favorable. Aussi le sucrage à la cuve ne paraît pas devoir être employé, si ce n'est pour les piquettes, dont on cherchera certainement à augmenter la richesse alcoolique. Comme l'an dernier, on fabriquera beaucoup de vin ; l'importation des raisins secs continue à se faire sur une grande échelle, ce qui ne peut s'expliquer que par l'emploi considérable qu'on en fait dans la préparation des vins commerciaux.
IIL — Le 'plâtrage des vins.
L'émotion produite par la circulaire aux procureurs généraux, relative au plâtrage des vins, circulaire que nous avons publiée dans notre numéro du 28 août, persiste toujours dans le commerce et dans quelques contrées viticoles, ainsi que nous le disions dans notre dernier numéro. Ace sujet, M. Cazot, ministre de la justice, vient d'adresser à M. Lisbonne, député de l'Hérault, la lettre suivante qui indique que de nouvelles instructions ont été transmises aux parquets :
Paris, 21 septembre.
« Monsieur le député, vous avez bien voulu, par votre lettre du 16 septembre, appeler mon attention sur la situation des viticulteurs de votre département en ce qui concerne l'exécution de ma dernière circulaire sur les vins plâtrés.
« M. le piéfet de l'Hérault me transmet un vœu du conseil général de ce département, tendant à ce que l'administration indique aux cultivateurs, pour la préparation de la prochaine vendange, la quantité de plâtre qui pourrait être jetée sur le raisin sans que la proporli n de 2 grammes de sulfate de potasse par litre de vin, fixée par le comité d'hygiène, puisse être dépassée, et il demande si les cultivateurs qui suivraient, à défaut de cette indication, les anciens errements pour la préparation de leur vin, peuvent être exposés à des poursuites exercées en vertu de ma circulaire du 27 juillet 1880.
ce J ignore si la question que pose le conseil général de l'Hérault peut être résolue théoriquement d'une manière satisfaisante. Je ne méconnais pas toutefois l'intérêt légitime que les cultivateurs, désireux de se conformer aux prescriptions du comité d'hygiène, y attachent, et je m'empresse de la soumettre à M. le ministre de l'agriculture et du commerce, de qui elle relève.
« Mais, en ce qui me concerne j'ai déjà adressé aux procureurs généraux des instructions tendant à la suppression provisoire de toute exécution de ma circulaire, et les ai renouvelées pour prévenir toute équivoque à la suite de la communication de M. le préfet de l'Hérault.
« J'invite de nouveau le ministère pubhc à suspendre entièrement, quant à présent, l'exécution de la circulaire précitée, conformément à mes dernières instructions, et les cultivateurs n'auront point à redouter son intervention quant à
CHRONIQUE AGRIGOuE ^2 OGTOBKE i8a0). 7
la préparation de la nouvelle vendange, to ites choses devant, dans ma pensée, demeurer en l'état jusqu'à la solution définitive des questions nouvelles que soulevé la situation créée à la production et au commerce par la tolérance qui leur avait été accordée par la première circulaire du 21 juillet 1858.
« Agréez, etc., J. Gazot.
L'ajournemont de toute mesura coercitive contre le plâtrage des vins nous paraît tout à fait sage. En ettet, il est absolument impossible à un propriétaire qui ajoute du plâtre dans sa vendange au moment de faire son vin, de prévoir la quantité de sulfate de potasse qui sera introduite par l'opération, dans le vin sortant de la cuve ou du pressoir. On ne peut donc pas fonder la répression d'un délit sur un résultat de quantité lorsque l'opérateur est dans l'impossibilité absolue de le prévoir. Dès que le plâtrage est autorisé en principe, il ne peut pas être poursuivi en raison du dosage du sulfate de potasse dont il détermine la présence dans le vin. Que les administrations publiques, l'administration delà guerre, celles des hôpitaux, etc., mtroduisent dans leurs cahiers des charges, lorsqu'elles mettent en adjudication les achats des vins dont elles ont besoin, que les vendeurs ne devront pas fournir des vins ayant plus de 2 pour 100 de sulfate de potasse, cela est parfj.iitement légitime, parce que le vin est alors tout fabriqué et peut être analysé. Gela est aussi juste que de prescrire une certaine richesse en alcool. Mais on ne peut pas aller plus loin et ériger en délit un fait qui ne dépend pas du délinquant. Dès que le plâtrage est permis, il faut le laisser se faire avec toutes les conséquences qu il comporte. Il y a de bien longues années que nous avons émis cette opinion dans des rapports officiels et dans divers articles. Comme il nous paraît impossible de défendre le plâtrage parce que ce serait porter un coup funeste à une partie de notre viticulture et de notre commerce des vins, comme d'ailleurs ce n'est pas une opération qui, à coup sûr, soit toujours dangereuse pour la santé publiijue, nous n'allons pas jusqu'à en demander la proscription. Mais nous estimons que l'étiquette de vin plâtré devrait être imposée à tout vin qui aurait subi l'opération du plâtrage, de manière à introduire un dosage de sulfate de potasse déterminé et que l'analyse pourrait toujours constater. Le délit ne naî- ■ trait que du moment où le vendeur livrerait le vin, en cachant à lacheteur la véritable nature du liquide.