CONTRE LE SANG DE RATE
Ce qui est vrai, c'est qu'il y a un antagonisme bien net entre les affections cachectiques et le charbon, et que les animaux vigoureusement constitués sont ceux qui subissent le plus facilement ses atteintes. H. Bouley. -■
I. — « On devine, dit M. Chauveau dans une note adressée à l'Académie des sciences, toute l'importance qui s'attache à la question spéciale de Timmunité charbonneuse dans l'espèce ovine. Si c'est un caractère de race, il sera très précieux de l'établir nettement, tant au point de vue des applications spéciales que l'on peut faire de la connaissance de cette particularité, qu'au point de vue des conséquences scientifiques générales qu'il sera possible d'en tirer. Si cette immunité est acquise, il sera encore plus important de le savoir, pour arriver à la détermination des conditions qui s'opposent à la prolifération des bactéridies charbonneuses chez le mouton. La découverte de ces conditions serait un très grand bienfait. Elle permettrait sans doute de créer l'immunité à volonté, car il y a tout lieu de penser que ces conditions seraient de nature à être réalisées expérimentalement. »
Malgré mon vif désir de contrôler par des expériences de laboratoire les observations fournies par les faits, il ne m'a pas été permis de le faire. Mon opinion repose donc entièrement sur les données pratiques puisées dans le milieu exceptionnel où je me trouve placé. Ces données portent annuellement sur trois groupes bien distincts d'animaux; ce sont :
1° Les bêtes ovines algériennes (au nombre de dix à douze mille par an) sacrifiées à l'abattoir de la ville de Montpellier peu de jours après leur arrivée en France.
2° Les moutons algériens achetés au mois d'août par nos éleveurs, à Marseille ou à Cette. Ce bétail, avant d'être livré à la consommation publique, est soumis à un engraissement dont la durée varie entre quatre et six mois.
3" Les barbarins purs ou croisés nés en France, composant les nombreux troupeaux élevés dans nos plaines depuis un temps immémorial.
Ces animaux arrivant tous à l'abattoir, c'est donc de quinze à vingt mille autopsies que je fais tous les ans sur les moutons algériens.
Tels sont les éléments sur lesquels mon attention a été fixée, depuis le jour surtout où M. Chauveau a soulevé cette question si importante de l'immunité charbonneuse.
niMUiNITÉ DES MOUTONS ALGERIENS CONTRE LE CHARBON 19
Dans la première note adressée au mois de septembre 1879, à l'Académie des sciences, M. Chauveau se demande si l'immunité des moutons algériens à l'inoculation bactéridienne doit être considérée comme un caractère accidentel propre à quelques individus ou comme un caractère général appartenant à l'ensemble des moutons d'Algérie amenés en France, et il pense que les faits, par leur unanimité, plaident en faveur de cette dernière opinion.
Les expériences faites en Algérie par ce savant sont venues démontrer que cette immunité était loin d'appartenir à l'ensemble des moutons élevés dans cette colonie.
Bien avant que le résultat de ces recherches ait été connu du public, j'avais formulé dans une lettre adressée, au commencement du mois d'avril 1880^, à M. Delamotte, vétérinaire distingué de l'armée d'Afrique, les résultats probables que devaient donner les expériences d'inoculation charbonneuse faites sur les moutons algériens. Ma prédiction était ainsi formulée :
r Les mérinos algériens succomberont à l'inoculation;
2" Les moutons à queue étroite offriront une immunité m.oindre que les moutons à queue large.
Dans un Mémoire de M. Delamotte, publié récemment par le Bulletin de l'Association scientifique algérienne (année 1880, T fascicule, page 98-99), nous lisons : « Les moutons de Gonstantine, appelés barbarins, et reconnaissables à leur grosse queue, ont une immunité plus grande que ceux de la province d'Alger, que ceux à queue étroite. »
Et plus loin : « La race des mérinos, importée en Algérie en 1868 et conservée à peu près pure, ne paraît pas jouir de la plus petite immunité; absolument comme les moutons de France, les mérinos de l'Algérie meurent très vite des suites de l'inoculation bactéridienne : le deuxième ou le troisième jour ils sont enlevés. »
Mes prévisions du mois d'avril se sont donc entièrement réalisées, et si je me décide, aujourd'hui seulement, à faire connaître ce que je crois être la principale cause de l'immunité charbonneuse, c'est parce que j'avais la conviction que les belles recherches entreprises par un savant tel que M. Chauveau aboutiraient à cette découverte.
IL — L'immunité qu'offrent un grand nombre de bêtes ovines algériennes à l'inoculation bactéridienne est intimement liée à l'anémie particulière dont elles sont atteintes. Tous les praticiens savent qu'il y a un antagonisme bien net entre les affections cachectiques et le charbon, et que les animaux vigoureusement constitués sont ceux qui subissent le plus facilement ses atteintes. Un animal cachectique placé dans une prairie oii d'autres succombent à la fièvre charbonneuse, n'est point atteint par cette affection.
Un troupeau de bêtes ovines est-ii décimé par le sang de rate, le seul moyen efficace de voir disparaître la maladie est de placer ces animaux dans les conditions favorables au développement de la cachexie aqueuse. Cette dernière vient-elle à se montrer avec une certaine gravité, on peut sans crainte placer les moutons sur les terrains à charbon, le sang de rate ne se montrera pas. Ces faits sont d'observation vulgaire, leur application est depuis longtemps rentrée dans la pratique des bergers et des éleveurs habiles.
1. J'ai su depuis que M. Delamoite avait été l'aide de M. Chauveau, et qu'il avait été chargé par ce dernier de continuer ses expériences en Algérie.