PISCICULTURE. — ENCORE LES ÉCREVISSES
Un de nos lecteurs, au nom de quelques amis des poissons d'Eureet-Loir, demande notre avis sur la mortalité des écrevisses, qui semble vouloir devenir une calamité publique.
Nous accéderons avec d'autant plus d'empressement à la question de notre honorable correspondant, que nous aurons ainsi la bonne fortune de pouvoir, avec notre réponse, remercier la Société de pisciculture de ce pays vaillant entre tous (Châteaudun-1870 ne devant
pas être oublié par la génération présente) de l'honneur qu'elle nous fit clans sa séanre du 21 novembre 1856, en nous associant à ses travaux. Notre si honoré M. le docteur Lamy, son si digne président, a bien pu lire dix et vingt fois dans nos nombreuses publications piscicoles, que nous n'avions cessé d'en témoigner notre profonde gratitude.
Vidé cet incident, qu'un hasard sans nul doute vient de provoquer, quittons momentanément l'Océan et arrivons aux écrevisses.
Le mal est, en effet, profond et semble toujours prendre de nouvelles proportions.
Dans notre causerie du M octobre 1879, n° 548 du Journal, nous disions ici même : la mortalité de la présente année ne doit être attribuée, selon nous, qu'aux arrière-neiges du froid printemps que nous avons eu; ayant en juillet 1867 traité déjà dans cette Hevue la question « mortalité des poissons », nous ne nous y arrêterons donc pas, priant nos lecteurs de s'y reporter.
Il est vrai de dire, ajoutions-nous, que cette mortalité prend, dans nos départements de l'Est surtout, de malheureuses proportions; mais nous persistons à ne la croire qu'un de ces accidents passagers dus à cette époque de perturbations météorologiques que nous venons de traverser, et que, espérons-le, nous ne reverrons plus de longtemps.
Environ un an s'est écoulé depuis que nous écrivions les lignes ci-dessus, et le mal, loin de disparaître, va sans cesse en s'aggravant.
Les Conseils généraux de ces départements viennent de spécialement s'en préoccuper dans leurs sessions de 1880, et le gouvernement, par le service des ponts et chaussées, y met également la main. Quelques milliers d'écrevisses dans les ruisseaux dépeuplés feraient probablement beaucoup mieux leur affaire; mais enfin rendons la justice due, et examinons si cela suffit. Constatons d'entrée que dans lEst la maladie était antérieure aux rigoureux froids de 1879-1880. Ce qui nous doit faire avouer que la cause n'était pas où nous la cherchions. Nous en étions là de nos hésitations, quand notre honoré collègue, à la Société nationale d'agriculture, M. Gallicher, publia dans le n" 555, t. IV, 29 novembre 1879, un article intitulé, Anguilles et Ecrevisses, qui fut une révélation.
N'a-t-onpas dépassé la mesure avec la montée d'anguilles distribuée si généreusement par l'administration des ponts et chaussées, actuellement chargée du service de la pisciculture? demandait notre collaborateur.
Les faits observés et cités par lui, près de Fourges, depuis 1856, ne laisseraient aucun doute à cet égard.
Nous ne saurions mieux dire, et nous prierions notre honorable correspondant chartrain de lire et méditer ledit article facile à retrouver dans la collection du Journal de M. Barrai. Resterait la question, si dans l'Est avaient aussi eu lieu ces distributions de montée par le gouvernement, et, depuis quand?
En 1852, nous avions déjà imprimé dans notre travail sur la montée, que l'écrevisse, au moment de ses mues, n'avait pas d'ennemis plus acharnés que l'anguille, l'été surtout, peu avant le temps de sa descente à la mer. Chaque trou est fouillé, spécialement par le Long-Bec, et malheur à l'écrevisse qui s'y est blottie. Ceci se passait donc en France en 1879.
Voici maintenant ce que nous lisions dans la Gazctted Aagsbourg du 30 juillet 1880 :
a La maladie des écrevisses sévit en Bavière. \]n. pêcheur, qui avait loué la rivière Altemnhal, remarqua au commencement du mois qu'il ne s'y trouvait plus une seule écrevisse vivante, tandis que quelques jours auparavant il en avait pris une grande quantité sans découvrir la moindre trace de maladie; les eaux de la rivière furent examinées, et l'on vit que son sol était jonché d'éerevisses mortes réunies par six, dix; et fait curieux, toutes couchées sur le dos; on voit même des membres épars de ces pauvres bêtes.
« On constata sur diverses écrevisses mortes la présence de petits vers en forme de spirale, mais nécessairement ces vers ne sont pas la cause de la maladie, puisqu'ils se retrouvent aussi sur des crustacés parfaitement bien portants.
« On serait porté à conclure que cette cause serait dans les petits points blancs que l'on remarque sur toutes les écrevisses mortes et qui se nblent provenir d'une sorte de champignon.
(( L'inquiétant est que les mêmes phénomènes se reproduisent dans d'autres rivières de l'Oberland bavarois, lesquelles vont être bientôt radicalement dépeuplées d'éerevisses. »
Cette nouvelle nous parvint dans les premiers jours d'août, alors que nous hésitions entre les froids de 1879 et l'anguille du savant agriculteur du Cher.
L'idée nous vint alors de demander à un pêcheur de notre connaissance pourquoi, cet été, il ne nous apportait plus d'éerevisses comme il le faisait ordinairement depuis des années en cette saison.
Oli les prendre, nous répondit-il ? Nos ruisseaux de la plaine de l'Aar en sont absolument vidés, il n'y en a plus qu'en haut, c'est-àdire à une altitude de 1700 ou 1900 pieds, qu'en Suisse, l'écrevisse, à notre connaissance, dépasse rarement, à moins des rares exceptions ci-dessous : température plus élevée de certaines sources ou faune spéciale à certains terrains calcaires.
Les deux ou trois principaux ruisseaux affluents d3 l'Aar, continua notre fine loutre, oii elle abondait et dont, pour le plus important, la pêche est une propriété privée, ont été ravagés par ceux mêmes qui les auraient dû ménager.
Sous prétexte d'en fournir quelques douzaines au propriétaire dudit droit, on en prit par 100 douzaines. Justement au printemps on les mettait en boutiques, oi^i on les pourrissait, et, l'été, elles étaient alors livrées aux hôteliers de Thun pendant leur saison. Plus de pères, plus d'enfants, m'ajoutait-il, dans son langage aussi concis que pittoresque.
Et des anguilles, en avez-vous péché?
Jamais autant que cet été, me répondit-il.
M. Gallicher et notre pauvre pêcheur des bords de l'Aar suisse ne seraient donc pas loin de s'entendre, et une bien intéressante enquête serait maintenant de savoir si, dans les affluents de l'Isaar et du haut Danube, les mêmes causes n'auraient pas produit les mêmes effets !
En 1879, n° 548 delà collection, nous parlions d'un de nos parents, ancien élève de notre Ecole des beaux-arts, architecte à Berne et, en ses loisirs, pisciculteur aussi zélé qu'éclairé.
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Possesseur d'un ruisseau dans lequel les écrevisses abondent et dans lequel, à ce jour, il n'y a pas trace de maladie, nous prîmes le parti de l'aire appel à sa compétence.
M. Eggiraann-Karlen pose en fait que d'abord les taches rouges et blanches doivent être mihcs hors de question, car, dans son ruisseau de plusieurs kilomètres de long, il en a fait cet été pêcher des milliers, qui, bien que tachées de rouge, ne s'en portaient pas moins bien.
L'unique cause de cette mortalité est, pour lui, dans les gelées tardives du rude hiver de 1880, lequel, après un mouient de relâche en janvier, pendant lequel les abondantes neiges de novembre avaient commencé à fondre, avait repris en février avec une telle violence que la terre en fut gelée à presque 4 pieds.
Surprises dans leurs retraites, les pauvres bûtes y périrent toutes, leurs carapaces éclatées. Ce fait est si vrai, et cela semblerait être, en effet, le haut point de la question, que, dans des ruisseaux comme le sien, à bords à pics, non pentueux, à excavations profondes, elles ne furent nullement touchées.
Et de l'anguille, que pensez- vous?
Pour nos ruisseaux du second étage, c'est-à-dire ceux qui ne sont pas en communication directe avec TAar ou nos lacs, cette question n'est pas à poser dans notre canton de Berne.
Sans nous mettre en opposition avec ce praticien si éclairé, nous formulerions ainsi nos conclusions : L'anguille a commencé en France ce que le terrible hiver de 1880 a achevé dans certaines parties de l'Europe.
Le succès de quelques réem.poissonnements dans l'Est doit éloigner ridée d'une épidémie sur l'espèce, bien que ce ne serait pas la première fois qu'en zoologie une espèce disparût, soit pour faire place à une supérieure dans l'échelle des êtres, soit pour être à jamais anéantie.
Pourquoi la pisciculture ferait-elle exception?
Dans les volatiles, par exemple, combien d'espèces ne sont pas sur leur fm. Demandez à cette si spirituelle autorité qui s'appelle notre cher Toussenel, ce qu'il pense de l'outarde, du Gauga, de la canepetière, du guignard, etc., sans parler du bison et de l'élan disparus, ni du lièvre des Bouches-du-Rhone qui procure à l'heureux Marseillais
qui le rapporte, un triompiie à la Canebière, et l'honneur d'être
mis en vers latins.
Espérons que pour nous, pisciculteurs, nous n'en sommes pas encore là avec notre écrevisse; mais veillons, car le mal est grand, et, sans retard, agissons!
— On nous écrit de Pontarlier que M. le préfet du Doubs vient d'interdire la pêche des écrevisses pour au moins un an dans ce même Doubs, oi\ il y a 25 ans, nous les vîmes prendre à boisseaux pleins^ et d'où elles sont menacées de disparaître aussi.
Que le préfet que nous n'avons pas l'honneur de connaître nous permette de lui répéter ce que nous disions à son collègue du département de la Somme à propos d'un de ces arrêts si rares dans les annales administratives, car :
Rien ne sert de courir, 11 faut partir à point.
Honneur à vous, monsieur le préfet du Doubs ! Ce que vous venez de l'aire là est utile et d'un grand à propos. Chabot-KahleiN,
Tliun (Suiise). Correspondant de la Société nationale d'agriculture de France.
Je lis clans le numéro du 26 août du Journal de l'agriculture un article sur le foin nouveau, de M. Larvaron, stagiaire agricole à Grand- Jouan, oi^i l'auteur trouve que les lignes qu'il reproduit du Messager agricole du Midi concernant les effets du foin nouveau sont bien graves. Si, avant de tirer des conclusions a priori^ M. Larvaron avait donné seulement pendant quatre jours du foin nouveau à un cheval, il aurait été convaincu immédiatement que l'auteur de l'article du Messager agricole du Midi HYait raison, en disant que le foin nouveau n'est pas un bon aliment.
Il y a à peine 8 jours, je fus appelé par un client qui donnait depuis 5 ou 6 jours du foin nouveau à ses chevaux. La ration de 4 kilog. 1/2 par jour n'était pas bien forte-, elle suffit pour provoquer chez ses deux chevaux une échauboulure comme on en voit peu. De gros boutons apparurent sur diverses parties du corps, l'épiderme se souleva et laissa à nu des taches rondes de la grandeur d'une pièce de 20 fr., rouge vif, saignantes même, ce qui effraya beaucoup le propriétaire. Ces accidents disparurent en deux jours à l'aide de boissons rafraîchissantes et légèrement laxalives. Si M. Larvaron prend de nouveau ce fait pour une
fausse observation, c'est qu'il est, ma foi, bien sceptique.
Je puis lui en citer une autre qui date de deux ans. Un propriétaire, était venu à la fêle du pays avec un petit cheval, de ces doubles poneys comme on en voit tant. Le lendemain, au moment de partir, la bête était couverte de boutons d'un bout à l'autre du corps. Je suis appelé. L'œil est rouge, injecté, sort de l'orbite, est larmoyant, l'animal éprouve une gêne générale. — Je demande s'il a mangé du foin nouveau. — Non. — Me voilà dérouté. — Il n'a mangé que de la paille. — Mais patience? La paille était, comme on dit dans le pays, très fourrageuse; c'était de la paille nouvelle contenant la moitié de graminées et de labiées de toutes espèces et toutes très odorantes. Deux ou trois bottes de cette paille avaient suffi. Une saignée légère et un léger purgatif firent tout disparaître. L'animal reprit son service le lendemain et le propriétaire festoya un jour déplus. Sans aller plus loin, on n'a, du reste, qu'à consulter les divers auteurs qui se fcont occupés delà question soulevée par M. Larvaron. Tous étaient d'accord que le foin nouveau pouvait faire naître des désordres plus ou moins graves dans Téconomie.
C'est à la suite de ces assertions nombreuses et unanimes que la Commission d'hygiène hippique s'occupa de la question. -Après expériences faites sur les chevaux de l'armée, elle vint donner un démenti formel à l'ancienne théorie. Le foin nouveau donné aux chevaux d'expériences n'avait amené aucun accident. Bien au contraire, il était préférable à tout autre. Mais ce foin avait été bottelé, secoué, aéré en quelque sorte et avait perdu pendant cette opération une partie de ses principes volatils, excitants. En outre, la ration est si faible (elle varie entre 3 et 4 kilog. selon les corps) qu'il n'est point étonnant que rien ne soit survenu. Mais, pour se placer dans les conditions ordinaires, il aurait fallu mettre ces animaux au régime des chevaux de ferme où le foirfi est donné à discrétion presque, et c'est alors que l'on aurait eu à constater des échauboulures, dans le genre de celles relatées plus haut, et qui sont les moindres des accidents déterminés par le
foin nouveau. C'est souvent des gastrites, des gastro-entérites, des indigestions vertigineuses qu'il détermine. Tous ces accidents ne sont du reste constatés qu'au moment de la récolte du foin et ils sont surtout fréquents après les années de disette, alors que les fenils sont vides depuis longtemps et que les fermiers sont obligés d'alimenter leurs animaux avec de nouveaux foins.
Le foin nouveau contient plus de matières grasses, plus de principes aromatiques, plus de matières sucrées, de dextrine, d'amidon, etc., que le foin vieux, c'est du moins ce que décèle l'analyse, il est plus nourrissant et plus excitant. On conçoit facilement les effets d'une telle alimentation à une époque de l'année oij l'homme lui-même recherche une alimentation aqueuse, a une tendance naturelle à se nourrir presque exclusivement de végétaux, afin de supporter plus facilement l'excitation produite par Télévation de la température.
Comme conclusion, je crois bon de rappeler aux lecteurs ce que nous professait, à Alfort, le vénérable M. Baillet, actuellement directeur de l'Ecole vétérinaire de Toulouse : « En aérant le loin nouveau, en rationnant les animaux, on peut faire usage du foin, mais si on prend le foin en meule avant qu'il ait ressué, il y aura de graves accidents à redouter, surtout chez le cheval. » Aug. Elouîe,
I^auréal de la Société véténn.-iire de l'Aisne et du Conseil général en 1879.