‹ Journal de l'agriculture (volume 5)Chapitre 478 sur 752 · I. — Les conditions à remplir pour être agriculteur · texte numérisé non relu

I. — Les conditions à remplir pour être agriculteur

On a prétendu longtemps que, poui' exercer la profession d'agriculteur, la première condition à remplir était d'être né dans le métier, d'être enfant de parents agriculteurs eux-mêmes. Gela peut faciliter l'accès de la carrière; mais, ce qui vaut beaucoup mieux, c'est une éducation et une instruction spéciales préalables, combinées avec des aptitudes particulières. Il faut posséder le goût, prendre les mœurs et avoir reçu une instruction appropriée très développée. Si vous ne vous plaisez pas dans les champs, si vous préférez le séjour, les plaisirs et les distractions de la ville à l'habitation de la campagne et à ses exercices consistant principalement en longues courses à pied, à cheval, en voiture, si vous n'aimez pas les animaux, si la vie intime de la famille n'a pas pour vous plus de charme que les relations mondaines, vous ferez difiicilement un bon agriculteur. Quant à l'instruction à la fois théorique et pratique qu'il faut posséder, elle doit être très développée : ce n'est pas qu'il soit nécessaire d'être très fort sur le maniement de la charrue, comme on l'a répété si souvent; non, mais il faut le bien connaître, alin de juger les aptitudes des agents et des ouvriers qu'on emploie. Ce qu'il importe de savoir, ce sont les sciences dont les applicaiions ont fait dans le passé et continueront à assurer dans l'avenir tous les progrès de l'agriculture : chimie, physique, mécanique, histoire naturelle, sans compter les connaissances générales qui constituent désormais, dans nos sociétés modernes, le fonds commun de l'instruction de tout homme bien élevé.

Durant longtemps, on a admis que celui qui, dans une famille, ne pouvait pas arriver à embrasser uu'^ profession dite libérale avec quelque chance de succès, en savait toujours assez pour être agriculteur.Si l'on avait dit un mauvais agriculteur, on eût eu raison; mais, pour être un bon agriculteur, il faut posséder une instruction plus variée et plus approfondie que pour bien parcourir tout autre carrière, et il faut, en outre, acquérir un coup d'œil, un tact, un esprit de décision tout particuliers. On doit pouvoir appliquer à la découverte des propriétés des sols, de grandes connaissances en chimie, en géologie, en physique, en physiologie végétale. Il faut être ingénieur et hydraulicien pour diriger ou au moins surveiller des constructions et des travaux de drainage et d'irrigation. Des connaissances complètes doivent avoir été acquises en mécanique agricole pour permettre de juger les instruments et de faire procéder à leur réparation en cas de besoin. H

K« 6U2. — Tome IV de 1880. — 23 Octobre.

importe de bien connaître le bétail et de savoir le soigner dans l'état de santé, et môme dans l'état de maladie, car, quoiqu'on ne soit pas forcé d'être vétérinaire, et quoiqu'il soit toujours nécessaire d'avoir recours à un homme de l'art pour appliquer des traitements médicaux ou faire des opérations chirurgicales, il est indispensable de posséder des notions qui permettent d'exercer au moins avec utilité un traitement expeclatil. Un coup d'œil qui ne s'acquiert que par l'expérience, par l'observation, permet de juger et l'état du bétail et la convenance de fciire, selon les circonstances météorologiques, telles ou telles cultures. Il faut être homme du dehors et liomme d'intérieur, veiller toujours à tout, à l'étable, à l'écirrie, à la bergerie, à la basse-cour, à l'atelier des machines, à tous les travaux des champs, aux cours d'eau, aux chemins et aux routes, donner aux diverses cultures annuelles ou pérennes en temps opportun les travaux nécessaires, bien soigner les engrais, tant de la ferme que du conunerce, et les appliquer au moment convenable, selon les sols et selon les récoltes à obtenir, prévoir tous les besoins, savoir bien vendre et bien acheter, être toujours au courant des variations des marchés, profiter de la lecture des journaux spéciaux pour pouvoir essayer les semences nouvelles et les procédés récemment préconisés, afin de ne se laisser dominer par aucune circonstance que de plus prévoyants sauraient exploiter, tenir chaque jour, pour toutes les dépenses et toutes les recettes, une comptabilité simple, mais sévère et rigoureuse; ce sont autant de devoirs absolus que l'agriculteur doit s'efforcer de remplir. On voit que la tâche est rude et que la somme des connaissances strictement nécessaires est considérable, sans compter qu'il faut encore la science et l'habileté de l'administrateur accompli. Ne faut-il pas commander à un personnel souvent peu éclairé, le faire obéir et lui imposer chaque jour une besogne ardue et souvent pénible, pendant laquelle il y a à lutter contre les intempéries, contre de longues pluies, contre l'ardeur du soleil, depuis avant l'aurore jusqu'au delà du crépuscule? Ne faut-il pas aussi être en relation constante, sur les foires et les marchés, avec des gens méfiants, qui supposent toujours qu'on veut les tromper, et que, par conséquent, s'ils trompent à leur tour, ils ne font que se montrer plus avisés que leurs adversaires? On ne peut vaincre, dans cette lutte quotidienne, qu'en se montrant très au-dessus des compétitions vulgaires, mais aussi très capable de les déjouer et de les dominer. La connaissance complète des lois et des usages, aussi bien que des ressources infinies de la chicane, est indispensable. On le voit, c'est un travail de tous les instants qu'il faut développer, en même temps qu'on aura la possession constante de soi-même et de toutes les facultés de l'esprit, de l'intelligence et du cœur.

Mais de quelles mœurs aussi est-il nécessaire qu'on ait l'habitude? La journée de travail des employés d'une exploitation commence avant la venue du jour, car les attelages sortent dès le lever du soleil, pour aller labourer ou pour aller conduire au marché voisin les denrées que l'on veut vendre. Or, il importe que les subalternes sachent que le chef est sur pied pour veiller à l'accomplissement de toutes les besognes, pour s'assurer que les animaux ont reçu leur provende et que tout le monde est à son poste. L'agriculteur doit se montrer à l'improviste pour que sa présence soit en quelque sorte virtuelle à toute heure, en tout lieu. Son esprit de justice et de ferme bienveillance est

ensuite sa plus grande force. Bon avec tous, simple mais réservé, n'ayant pas l'air de chercher la confiance et sachant cependant la capter, il sera au courant des affaires de tout sans jamais avoir Tair inquisiteur. Il montrera l'exemple du strict accomplissement du devoir et rendra service en toute occasion en ne montrant de sévérité que pour le mal. De même que levé le premier, il se couchera aussi le dernier, et il n'hésitera pas à faire de temps à autre des rondes nocturnes pour s'assurer que l'ordre règne ; il cherchera, non pas à surprendre, mais à faire régner la crainte qu'il pourrait surprendre ; il gouvernera plutôt par les récompenses que par les punitions. Il sera sobre en toutes choses, en actions comme en paroles, mais il arrivera le premier si quelque danger, quelque malheur survenaient pour un des agents de son exploitation ou un membre quelconque de la famille de l'un d'eux. Il aura d'ailleurs le respect des usages locaux et la simplicité rurale dans son costume et dans ses gestes, dans son langage, dans toute sa vie extérieure. Il sera à la disposition des paysans, mais sans excès d'empressement, et il ne songera jamais, dans les affaires électorales, à imposer sa manière de voir; il sera d'autant plus écouté qu'on recherchera d'avantage son opinion et qu'il n'essayera pas de la faire prédominer. Il ne devra jamais se laisser tromper, mais aussi il sera de la loyauté la plus scrupuleuse, sans aucune tergiversation. Tel doit être le bon agriculteur, chef d'une exploitation rurale, quelle que soit d'ailleurs sa qualité de propriétaire, de fermier, de régisseur ou de métayer.

II. — Les Comices agricoles et, le gouvernement. Des difficultés se sont élevées entre l'administration préfectorale du département de Maine-et-Loire et le Comice agricole de Segré. Nous venons de recevoir sur ce sujet une brochure de M. de Falloux, président de ce Comice; nous devons en dire quelques mots. Nous admettons parfaitement que la dignité des associations agricoles doit être l'objet de la sollicitude de leurs présidents ; à cet égard, nous ne sau rions qu'approuver M. de Falloux d'avoir montré beaucoup de susceptibilité. Mais cela dit, nous croyons qu'il devait chercher à concilier cette dignité avec des exigences, parfaitement légitimes, de la part de l'autorité départementale. Le fait quia été l'origine de toute une grosse affaire est bien simple. L'autorité préfectorale demandait à M. de Falloux de mettre dans ses affiches pour le concours du Comice de Segré, que ce Comice était subventionné par l'Etat et le département, et de faire connaître les chiffres des deux subventions. M. de Falloux s'y est refusé. Alors le sous-préfet de l'arrondissement a refusé, à son tour, d'approuver les affiches. La question a été portée devnnt le (.'onseil général, et l'esprit de parti aidant, la discussion n'a fait qu'envenimer le débat. Le concours de Segré a été ajourné, et M. de Falloux, sur la demande de son Comice, a adressé une protestation au ministre de l'agriculture, qui a répondu par la lettre suivante :

ce Monsieur, j'ai demandé à M. le préfet de Maine-et-Loire, des éclaircissements sur la difficulté survenue entre vous et lui à propos des affiches du Comice agricole de Segré, et qui a motivé la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m' adresser.

a II résulte des explications de M. le préfet, que la mention prescrite par lui et que vous trouvez excessive avait simplement pour but déporter très visiblement à la connaissance des populations agricoles, les subventions accordées par l'Etat et par le département.

« Cette mesure est excellente, et je puis d'autant moins la blâmer, qu'à plusieurs reprises, je l'ai moi-même recommandée à MM. les préfets.

« J'estime, en effet, qu'il est indispensable de faire connaître aux intéressés, le montant des allocations que le gouvernement distribue chaque année aux associations agricoles, industrielles et hippiques, au moyen des crédits votés par les Chambres et par les Conseils généraux.

« Sur ce point d'ailleurs, il n'y a pas désaccord entre nous, puisque vous avez déclaré ne faire aucune difficulté à l'inscription en tête de vosalfiches, en caractères aussi apparents que possible, du chiffre des subventions de l'Etat et du déparlement. Vous refusez seulement d'employer la formule de M. le préfet : « Go- « mice subventionné. »

cf Je vous avoue que j'ai peine à concevoir la réprobation soulevée par cette fore mule, qui aurait pu être aisément modiiiée, je le reconnais, mais qui, telle qu'ellest, ne me paraît ni blessante ni dictée par un sentiment de méfiance; je ne vois donc là qu'une futile querelle de mots, dans laquelle il m'est d'autant plus difficile d'intervenir utilement, que l'affaire a eu un grand retentissement et qu'elle a fait l'objet d'une délibération du Conseil général, dont M. le préfet conteste la légalité.

« Je suis convaincu qu'une simple explication adressée immédiatement à M. le sous-préfet ou à M. le préfet, aurait suffi pour lever vos scrupules ou amener l'entente d'une rédaction satisfaisante pour tout le monde.

« Malheureusement, la correspondance a pris dès le début une allure de protestation, dont la vivacité n'a pas permis à l'autorité administrative de modifier sa décision; je le regrette profondément, car j'attache le plus grand prix au maintien delà bonne harmonie dans toutes les questions qui touchent aux intérêts agricoles. Je voudiais avoir notamment la possibilité de faire cesser le différend que vous m'avez soumis; mais il a pris un tel caractère, qu'il m'est impossible de vous donner satisfaction, sans infliger à l'administration préfectorale un blâme immérité.

« Agréez, etc. « P. Tirard. »

Nous croyons que tous les gens impartiaux diront, avec M. le ministre de l'agriculture, que vraiment, à l'origine, il eût été facile de modifier la formule contre laquelle M. de Falloux s'est élevé, et de mettre, par exemple, au lieu de subventionné : « recevant des allocations de l'Etat et du département. » C'eût été une affaire à traiter amiablement, avant de la laisser s'envenimer. Tout doit se passer au grand jour dans les Comices agricoles, et par conséquent rien n'est plus simple ni plus juste que de dire à tous sur des affiches : « Allocations de l'Etat, tant; — allocations du département, tant; — montant des cotisations des membres du Comice, tant. >> La vérité ne peut blesser personne. Nous admettons que le mot subventionné est quelquefois pris en mauvaise part; mais recevoir de l'Etat une allocation pour faire le bien, nous paraît être un fait honorable ; il ne perdrait ce caractère que si l'on se mettait à faire la guerre au gouvernement. Or, les Comices doivent rester absolument dans leur rôle agricole, que M. de Falloux définit luimême en ces termes :

« Un Comice agricole est une congrég.Uion autorisée, c'est même par excellenc» une institution démocratique; tout y est populaire, le but et le moyen; tout tend au bien commun; tout s'y fait à l'élection; tous les intérêts, toutes les opinions, toutes les classes s'y rencontrent et s'y confondent dans un unique sentiment : le dévouement à la plus féconde de nos industries, industrie sans rivale qui nous donne la richesse indéfinie du sol par une amélioration continue, en même temps que fabondanc? et la salubrité dans l'alimentation publique. Chacun de nos progrès est un élément considérable de la prospérité nationale et l'énuilation locale s'inspirti ici du patriotisme le plus éclairé. Nous avons donc le droit de défendre, soit contre le préfet, soit contrôle ministre, les franchises qu'aucun gouvernement n'avait méconnues. Nous garantissons l'égalité et la fraternité parmi nous, qu'on nous laisse la liberté. »

Tout cela est excellent, sauf deux lignes. Ce n'est pas perdre ses

franchises , pour im Comice, que d'avouer hautement qu'il reçoit 1000 francs tant de l'Etat que du département, comme c'est le cas pour le Comice de Segré. Ce n'est pas perdre sa liberté. Au contraire, il nous semble que refuser de faire connaître publiquement un fait aussi simple, c'est se couvrir d'une ombre ou d'un voile qui ne convient pas à la vraie liberté, ni davantage au patriotisme; car, dans les fêtes des Comices qui sont un terrain neutre, le patriotisme doit consister à marcher d'accord avec le gouvernement dont on distribue les encouragements donnés pour le progrès agricole.

m. — Les rapports sur l'Exposition universelle de 1878.

La publication des rapports sur l'Exposition universelle de 1878, vient de commencer; on sait que, dans chaque classe, ces rapports ont été confiés aux membres du jury, secrétaires de la classe. 25 rapports sont aujourd'hui en vente à l'Imprimerie nationale. Dans ce nombre, trois intéressent d'une manière spéciale les agriculteurs : celui de M. Alfred Durand-Claye, sur la classe 51 (matériel et procédés des industries agricoles et forestières; celui de M. Charles Joly, sur la classe 85 (serres et matériel de l'horticulture) ; celui de M. Laizier, sur la classe 87 (plantes potagères). Nous avons déjà signalé le rapport de M. Joly; nous venons de recevoir celui deM. AlfredDurand- Claye. La classe 51 comprenait des catégories multiples; les principales se rapportaient aux plans et modèles de culture et aux aménagements agricoles, aux travaux de dessèchements, de drainage et d'irrigation, au matériel des fermes, aux matières fertilisantes d'origine organique ou minérale, aux plans d'aménagement des forêts et au matériel des exploitations forestières, aux instruments et machines de la préparation des tabacs. Sur chacune de ces sectians, M. Durand-Claye donne des détails très intéressants. Un atlas important accompagne ce rapport, que les agriculteurs étudieront avec beaucoup d'intérêt et de profit; cet atlas renferme, à côté de plans d'aménagement et de travaux d'irrigation ou d'assainissement, les dessins du plus grand nombre des machines nouvelles ou perfectionnées qui figuraient dans la classe 51 à l'Exposition universelle. La large place que ce travail occupera dans l'ensemble des rapports est d'ailleurs complètement justifiée par l'importance prise à cette grande solennité par les industries des engrais et du matériel des champs.

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